ANCIENNES SCULPTURES A STRASBOURG
Florens florigeram fecit Florentius aram ,
tlit de lui l’évêque de Strasbourg Erchambaud, dans ses vers chronographiques sur ses prédécesseurs.
Parmi les bienfaits que Strasbourg dut a saint Florent on compte la fondation de l’église de Saint-Thomas destinée par lui aux moines irlandais que son exemple et sa protection appelaient en Alsace. Saint Florent mourut en 6g3 et fut enseveli au milieu de ses nouveaux disciples où le souvenir de ses vertus entretint la vénération publique; mais son culte solennel ne fut institué qu’au commencement du IXe siècle, époque où l’évêque Rachion transporta scs cendres dans l’abbaye d’Haslach '.
D’après le dernier historien de saint Thomas, le savant M. Scbneegans % le sujet de notre bas-relief ne serait pas autre que saint Florent et nous n’aurions à voir, dans le loup tenant une brebis à la gueule, qu’une allusion a la puissance miraculeuse donnée au saint dans sa solitude dTlaslach. On raconte en effet dans les anciennes leçons du bréviaire de Strasbourg de 1399% qu’ayant sans cesse à redouter dans ses défrichements les dégâts des animaux sauvages, il entoura de petites croix le terrain menacé, et depuis lors les animaux en touchant ces limites ne purent jamais les franchir. On disait à Strasbourg dans les litanies du saint: Vous à qui Dieu a soumis les animaux féroces, priez pour nous. On pourrait se contenter de cette'explication à défaut d’une meilleure; mais est-il besoin de faire remarquer ce quelle laisse à désirer? Il est clair que dans notre bas-relief il s’agit d’un fait particulier tout à fait différent de celui de la légende du bréviaire. Ici figurent une femme et sa brebis rendue par un loup; or, si ce fait particulier avait concerné saint Florent, le légendaire n’eût pas été moins exact à l’écrire que le statuaire à le retracer. Comment les leçons de l’office plus récentes que la sculpture eussent-elles omis un miracle piquant et populaire déjà consacré dans l’art? Au moins faut-il, avant d admettre cette hypothèse, nous demander si. la scène représentée n’appartiendrait pas avec tous ses détails à quelque autre personnage? Ouvrons la vie de saint Patrice écrite par le moine Jocelin vers le XIIe siècle et nous lirons (Jet. SS. 77 mari ., p. 542), qu’un jour où Patrice gardait dans son enfance un troupeau que lui avait confié sa belle-mère, un loup sorti de la forêt voisine se jeta sur son troupeau et lui enleva une brebis. De retour le soir dans la maison paternelle le saint eut à essuyer les violents reproches de sa belle-mère.
1 V. Histoire de l’Eglise et des Evêques de Strasbourg, Hisp., I. XIV; Orig. , c. A; Oros., I. I, c. 2. — Guill.de par Grandidier, 1778, t. I, p. 227 etsuiv. — 385 etsuiv. Malmesburv, I. III, De Gestis Pont. Ang., etc.
Saint Florent, et ses disciples sont souvent appelés scoti 2 ^ ^ Je Saint-Thomas à Strasbourg et ses monudans les anciennes chroniques; mais on sait qu'à l’époque SchneeganS) m2, p. 158 et suiv.
dont nous parlons, ce nom désignait surtout les habitants
de l’Irlande. — V. Bède, I. I, Hist. eccl., c. 1. — Isidor., 1 * 3 Grandidier, 1. c., t. I, preuves justificatives xxxvm.
Sa ressource fui de s adresser à Dieu par une fervente prière et cette confiance nê fut point trompée. Lorsqu’il retourna le lendemain au pâturage, il vit le même loup sortir dubois, mais tenant entre les dents la brebis vivante qu’il déposa à ses pieds : lupus memorcitus occurrit , oviculam ore qestatam deposuil unie Patricii vestigia. Comme on le voit, rien ne manque au tableau. Serait-on surpris de trouver à Saint-Thomas un souvenir de saint Patrice? Ce serait oublier que la communauté fondée par un Irlandais était restée ouverte à l’émigration irlandaise. Il n’y aurait à cette explication de difficulté sérieuse que dans la supposition où le fragment qui nous occupe eût fait partie d’un sarcophage; mais nous n’avons aucun motif de le penser. La forme, au lieu d’être celle d’un couvercle de tombeau, est celle d’un linteau de porte. Elle a, en effet, une assez, grande analogie avec le linteau en pierre que l’on voit encore à Notre-Dame du Puy, au-dessus delà porte latérale du midi; ouvrage de haute époque à en juger par l’inscription où on lit : Sculari papa vive deo , puisque Scutarius ou Scrutarius paraît avoir vécu au IV1' ou Y0 siècle ( Gallia Christ ,, t. Il, p. 68g) et l’inscription pourrait être contemporaine. Je me hâte pourtant d’ajouter qu’une pareille date ne saurait convenir à notre fragment; il suffit de le rapprocher du sarcophage dAdaloch, dont nous avons maintenant à parler, pour se convaincre qu il doit être à peu près de la même époque; ce qui nous ramène au IXe siècle.
Arthur Martin.