IV. DES ANIMAUX SYMBOLIQUES DES VICES
Et d’abord doit-on voir quelque chose de mystérieux dans la forme, le choix et le nombre des animaux qui figurent dans notre légende? Rien assurément ne serait plus en rapport avec les idées symboliques familières aux races poétiques du moyen âge, et l’on pourrait meme dire que le chroniqueur l’insinue en attribuant ces formes au démon : mais il y a ici quelque chose de plus. Les trois animaux ont un tel air de famille avec les trois autres qui se montrent dans une circonstance analogue au commencement de l’épopée du Dante, que si l’on voit du symbolisme dans le second fait il y aura quelque vraisemblance à le supposer dans le premier pour peu qu’on se souvienne de la persistance des traditions au sein des populations sérieuses.
Parvenu au milieu du chemin de la vie, le poète se trouve au sein d’une forêt sombre et ’ sauvage loin du droit sentier. Ses pas aventureux l’ont conduit au pied d’une colline' dont le sommet se dore aux rayons du jour naissant; il commençait à gravir la hauteur lorsqu’une panthère agile s’oppose à sa marche. Un instant après un lion se dresse contre lui, et le lion est suivi d’une louve affamée. Ayant perdu du terrain à chaque rencontre, le voyageur était sur le point de retomber dans la forêt sinistre ou se tait le jour lorsque Virgile le ravit au triple danger. Pour la plupart des commentateurs, à commencer par le fils même du Dante1, ces trois apparitions sont des images des trois concupiscences : la panthère est celle de la luxure, le lion celle de l’orgueil, et la louve celle de l’avarice. En effet la panthère à la riche fourrure était consacrée à Bacchus, le nom du lion a toujours réveillé l’idée d’une force impérieuse et indomptable, et l’avidité de la louve est restée proverbiale. On ne' saurait nier que le contexte soit singulièrement favorable à cette exposition. Le plaisir est l’écueil de la jeunesse, et c’est aussi la panthère qui s’offre la première3; à quelle heure du jour? au commencement du matin5; et dans quelle saison? au printemps, où l’on supposait que le Créateur avait fait éclore l’univers4. Il semble que l’impression produite par la vue de la panthère aurait dû être l’effroi, et c’est au contraire la joyeuse espérance, l’illusion de celui qui a peu vécu5. Le rêve des plaisirs s’est-il évanoui avec les jeunes ans, celui de l’ambition commence : le lion suit la
Commentaire inédit de Giacopo, Bibliotb. Nat., n° 7765; ap. Ozanam, Études sur les sources de la Divine comédie, Paris, Lecoffre, 18A5.
2 Inferno I :
Et ecco quasi al cominciar cleir erta
Temp’ era dal principio del mattino :
El sol montava’n su con quelle stelle Ch’ eran con lui, quando l’amor divino Mosse da prima quelle cose belle.
Si ch’ a bene sperar m’ era cagione
MÉLANGES D’ARCIIÉOLOGIE.
panthère, et révèle son caractère par sa fière attitude et sa faim furieuse’. A son tour le charme des grandeurs se dissipe comme avait fait celui des plaisirs, et le vieillard est porté à s’attacher aux biens terrestres qui peuvent lui rester encore, ceux de la fortune. Aussi la louve vient la dernière, et à sa maigreur, à son avidité, au nombre de ses victimes vous reconnaissez l’avarice. 2
Bien que le texte du Dante s’explique assez par lui-même, on peut, pour plus de lumière, le rapprocher de certaines visions célèbres où l’on ne saurait nier que l’auteur de la Divine Comédie a recueilli plus d’un trait pour ses tableaux. Ainsi dans celle du fameux abbé de la fin du douzième siècle, Joachim de Calabre, doué, dit ailleurs le poète, de l’esprit prophétique et placé parmi les docteurs du paradis3, l’âme admise à pénétrer dans le jardin du ciel est d’abord arrêtée dans un affreux séjour où des lynx, des lions, des serpents lui ferment la route4. Quelque chose de semblable se trouvait déjà dans la vision d’Albéric, qui remonte aux premières années du douzième siècle 5. Albéric, conduit par S. Pierre comme Alighieri le sera par Virgile et Béatrix, s’apprête à visiter le monde de l’avenir, et voit d’abord devant lui une image de la vie : « c’est une plaine de trois jours et de trois nuits de marche, tellement hérissée d’épines qu’on ne peut y poser le pied sans douleur. » Sur cette plaine, qui n’est pas sans analogie avec la forêt « sauvage, rocailleuse et touffue... tellement triste que la mort ne l’est guère davantage 0 », les apparitions effrayantes ne feront pas défaut. « Là se trouvait un immense dragon auquel le démon avait imposé une selle et un mors et sur lequel il chevauchait tenant pour fouet un serpent. Ainsi poursuivait-il toute âme apparaissant sur la plaine, et celles qu’il pouvait atteindre étaient fouettées avec son serpent. Chaque âme était ainsi éprouvée jusqu’à ce que, purifiée de ses péchés, elle devenait plus agile et assez pour échapper aux poursuites de l’ennemi. »
Si les images diffèrent, la substance des faits est la même dans la légende, dans les visions et dans le poème : il s’agit partout des épreuves de l’homme dans le chemin de la vie, obstacles opposés par l’enfer et dont la vertu seule peut triompher. La nature de ces obstacles est d’ailleurs spécifiée un peu plus loin dans Albéric, et son explication est précisément la nôtre. Il y a trois péchés, lui dit son guide, qui causent le danger et la perte
Di quella fera la gaietta pelle L’hora del tempo e la dolce stagione.
Questi parea, che contra me venesse Con la testa alta, e con rabbiosa famé Si, che parea, che l’aer ne temesse :
Di tutte brame
Sembrava carca con la sua magrezza ; E moite genti fè gia viver grame.
... Et ha natura si malvagia e ria ;
Che mai non empie la bramosa voglia Et dopo ’l pasto ha piu famé, che pria.
3 Paradiso, II, x, kl.
4 Joachim abbatis Chronolegia (cd. Ven. 1527).
5 Osservazioni... e storia délia visione d Alberico, da Fr. Cancetlieri. Roma, 181Z|, p. 177 et 191.
6 Inferno I,
Selvaggia e aspra e forte
Che nel pensiar rinnova la paura
7 Tant’è amara che poco più e morte.
CHASSE DE S. TAURIN D’EVREUX
du genre humain et que les hommes du monde estiment nuis ou de peu de valeur : c’est la gourmandise, l’avarice et l’orgueil. Et comment ces péchés font-ils périr les âmes? en
devenant la source de tous les vices » Le Dante n’aurait-il fait que donner un corps aux
trois mauvais penchants qui flétrissent les trois âges de l’homme, et le même sens se voilerait-il sous les trois apparitions dont S. Taurin triomphe? 11 serait d’autant plus naturel de le penser que l’idée de représenter sous l’image des animaux les instincts inférieurs de notre nature avait un fondement dans la raison et dans la science antique aussi bien que dans l’Écriture sainte et dans la tradition chrétienne, où elle n’a pas cessé de se produire.
Suspendu en quelque sorte entre le monde des esprits et celui des corps, établi par son âme seulement un peu au dessous des anges , et par son corps seulement un peu au dessus des bêtes, l’homme est livré aux mains de son propre conseil , et il lui est donné de choisir par son libre arbitre, aidé du ciel, sa place définitive dans la création. Sait-il triompher de ses instincts inférieurs^ il s’élève à la hauteur des esprits célestes, et comme eux, image de son auteur, il parvient comme eux à sa ressemblance. Sacrifie-t-il au contraire les aspirations qu’il a de communes avec les anges aux penchants qu’il partage avec les brutes, c’est la ressemblance de l’animal qu’il emprunte; et, sans pousser notre observation aussi loin que les physionomistes qui ont cherché à spécifier les traits de cette similitude, nous dirons que nulle image ne peut exprimer plus exactement la dégradation du cœur. Aussi est-ce là une source habituelle de langage dans les livres saints, et, pour ne parler que du nouveau Testament, le perfide Hérode n’est-il pas appelé un renard? [Luc, xm, 32.) L’ingrat peuple juif, une race de vipères? ( Matt . , jji; üi, xii, 3â; id.s xxiii, 33.) Les faux docteurs, des loups sous la peau des brebis? [Matt., vu, 15.) Le pécheur d’habitude, un chien qui retourne à son vomissement, un pourceau dans sa fange? (Pctr., ii, 2.) Les morts dans l’impénitence, des boucs à séparer des brebis? (Matt., xxv, 32.) Les réprouvés, des chiens à chasser de la Jérusalem céleste? ( Apoc . , xxn, 15.) etc., etc.
De son côté la philosophie païenne, frappée des mêmes rapports, se plut à les soumettre à son analyse. L’homme que le moyen âge appela le Maître , Aristote, donne pour principe dans son traité sur la Physionomie que les qualités des animaux sont exprimées par la forme de leurs organes, et que la ressemblance entre ces organes et ceux de l’homme en suppose une semblable entre les caractères. Je ne parle que du principe, car quant aux applications elles ont paru plus qu’aventurées même à Lavater. 1
La doctrine d’Adamantius était la même : il enseignait que, si l’on trouve dans l’homme des formes pareilles à celles des animaux, c’est à cause de la similitude des penchants, de sorte que chacun des hommes tient plus ou moins de quelque bête... telle physionomie, telles mœurs. 11 fait observer ailleurs que les bêtes sont en réalité ce qu’elles paraissent ; le lion est généreux et fort; le léopard colère, insidieux, timide et téméraire; le loup cruel, sangui-
U L’ Art de connaître les Hommes, etc. Ed. Taris, 1820, T. ix, p. 19,
18 MÉLANGES D’ARCHÉOLOGIE
naire et perfide; le sanglier sans retenue dans sa fureur; le bœuf grave et simple ; le cheval superbe et vain; le singe léger et moqueur; la brebis simple, le bouc impudique, le pourceau impur et vorace. 1
Et tandis que l’ancienne philosophie rationaliste essayait de spécifier et d’expliquer les traits de similitude entre l’homme et la bête, la philosophie religieuse de l’antiquité païenne allait jusqu’à confondre les deux êtres. C’était la croyance des Égyptiens, au rapport d’IIérodote, dans son Euterpe, que les âmes en quittant leurs corps passaient dans celui des animaux ; et ces animaux, remarque Platon dans le Phédon et dans le Timée, étaient ceux dont les âmes avaient, durant la vie, partagé et suivi les instincts. Les gourmands devenaient des ânes; les tyrans, les ravisseurs, des loups, des éperviers, des milans; les homicides des bêtes féroces, les débauchés des porcs ou des sangliers, les étourdis des oiseaux, les paresseux des poissons.
Au moment où le paganisme expire ces traditions sont signalées encore. Dans ses invectives contre Rufin, Claudien fait descendre aux enfers l’ennemi de Stilicon : a Là, au préside Minos, est assis Rhadamanthe. Tout ce que les humains accomplirent durant leur terrestre carrière est soumis à son examen rigide. Le poids du châtiment répond à celui du crime, et les coupables vont subir leur sort enchaînés sous la forme des bêtes. Les cruels sont livrés aux ours, les ravisseurs aux loups, les perfides aux renards. Ceux qui, vaincus par l’indolence et le vin, s’endormirent énervés au sein des plaisirs de Vénus, sont condamnés à descendre dans les flancs du porc immonde, et ceux dont la langue intempérante ne sut pas respecter un secret
1 Scriptores Physiognomonict Vct. ed. Sylburg, p. S71. Sans pouvoir insister ici sur la prétendue lettre d'Aristote à Alexandre, que les érudits du seizième siècle croyaient authentique, mais dont l’origine est inconnue, je dois dire qu’on se tromperait fort en l'attribuant à l’époque d’Achillini. ( Opus septisegmentatum ) Grâce à la complaisance de M. Paulin Paris, de l’Institut , je l’ai trouvée traduite dans un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, qui porte le chiffre de Charles IX, mais qui a été écrit au quinzième siècle (ancien fonds, n° 730A, in-A°, ive partie, fol. 55). On me pardonnera de citer ce vieux texte inédit :
« Les enseignements Aristote de quant natures contient l’homme en soi.
L’onune est hardi comme lion E est paoureux comme lievre,
Large du sien comme gai (coq),
Aver comme chien ;
Dur comme corbeau ;
Miséricordieux comme tourterelle.
Malicieux comme lyonne ;
Domestique comme coulon (colombe).
Trompeur comme régnai t ;
Simple et humble comme ung agnel,
Ardant et prest comme chevrel ;
Paresseux et sot comme ours;
Preueux (preux) et chier comme éléphant,
Vil et let (laid) comme asne ;
Solitaire et malfaiteux comme meschant;
Obéissant et humble comme paon,
Fol comme austruce;
Utile et profitable comme moine,
Traitre et mauvais comme mulet ;
Muable et variable comme poisson,
Raisonnable comme ange;
Luxurieux comme porc;
Vicieux comme griffon;
Utile et honorable comme cheval,
Et nuysant comme champion (champignon?)
On remarquera des lacunes comblées et des variantes dans la version de Porta ( Délia Fisionomia dell’ uomo, c. ix)
« L’homme est courageux comme le lion et timide comme le lièvre ; brave comme le coq et hargneux comme le chien ; austère comme le corbeau et tendre comme la tourterelle ; méchant comme l’hyène et paisible comme la colombe; fourbe comme le renard et simple comme l’agneau; rapide comme le chevreuil ; sournois comme le léopard ; paresseux comme l’ours; aimant comme l’éléphant, et stupide comme l’âne ; docile comme le paon et bavard comme le moineau ; laborieux comme l’abeille et vagabond comme la chèvre ; indomptable comme le taureau et récalcitrant comme le mulet ;
CHASSE DE S. TAURIN D’EVREUX
s’en vont, dit-on, habitants des ondes, expier d’indiscrètes paroles par un silence éternel. 1
On peut présumer que les enseignements de Pythagore et de Platon n’étaient pas moins présents à l’esprit de Boëce que les aperçus d’Aristote lorsqu’il écrivait, un siècle après Claudien 2 : « Celui que les vices ont transformé peut devenir tel qu’il cesse de vous apparaître un homme. Si l’avarice le consume, s’il s’empare violemment du bien des autres, vous direz qu’il ressemble au loup; hargneux et turbulent, vit-il du bruit des querelles, vous le comparerez au chien ; dresse-t-il ses embûches dans l’ombre pour dépouiller par la ruse, dites qu’il est l’émule du renard ; emporté par la colère, ne connaît-il aucun frein, estimez-Ie pareil au lion; peureux et lâche, fuit-il devant l’absence du danger, regardez-le comme un cerf ; est-il paresseux, stupide, sa vie est celle de l'âne ; dans son esprit léger n’y a-t-il qu’inconstance, il ne diffère pas des oiseaux ; est-il plongé dans un hideux libertinage, il se repaît des abjectes jouissances du pourceau. Et de la sorte, quand avec la vertu l’on a perdu la dignité humaine, dans l’impuissance de s’élever à l’union divine on est changé en bête. »
Hugues de Saint-Victor parle au douzième siècle comme Boëce au sixième 3. « Nous tous qui sommes les habitants de l’arche sainte, grâce à la foi du baptême, examinons si nous nous trouvons ce que nous devons être; c’est à dire si nous sommes du nombre, non des animaux immondes, mais des animaux purs et de ceux qui ont des ailes... Puisque rien de souillé n’entrera dans les cieux, que nul d’entre nous, s’il se livre à la vie active, ne ressemble au loup par son avarice, au lièvre par sa timidité, au renard par sa fourberie, à l’ours par ses murmures, au chien par ses querelles, au lion par sa cruauté, à l’âne par sa stupidité, au porc par sa vie fangeuse.
« Que nul d’entre nous, adonné à la vie contemplative, ne devienne un aigle par son orgueil,
muet comme le poisson; luxurieux comme le porc; malin comme la chouette ; utile comme le cheval et destructeur comme le loup. ■> Cette dernière version laisse egalement à désirer : par exemple le mutisme du poisson était sans doute opposé primitivement à la loquacité du moineau, dont notre manuscrit fait un moine. Mais j’abandonne ces questions aux philologues.
1 In Rufinum.
Juxta Rhadamanthus agit, cum gesta superni Curriculi, totosque diu perspexerit actus,
Exæquat damnum meritis et muta ferarum Cogit vincla pati. Truculentos ingerit ursis,
Prædonesque lupis, vulpes fallacibus addit.
At qui desidia semper vinoque gravatus,
Indulgens veneri voluit torpescere luxu.
Hune suis immundi pingues detrudit in artus.
Qui justo plus esse loquax arcanaque suevit Prodere, piscosas fertur victurus in undas,
It nimiam pensent æterna silentia vocem.
2 L. V, De Cons. phil. Evenit ut quod transformatum vitiis
vidcas, hominem exislimare non possis. Avaritia fervet, alie-
narum violcntus ereptor : lupi similem dices. Ferox atque inquies linguam litigiis exercet, cani comparabis. Insidiator occultus surripuisse fraudibus gaudet, vulpeculis exæquetur. Iræ intemperans frémit, leonis animum gestare credatur. Pavidus ac fugax non metuenda formulât, cervi similis habeatur. Scgnis ac stupidus, a sinum vivit : levis atque inconstans studia permutât, nihil ab avibus dilfert. Fœdis immundisque libidinibusimmergitur, sordide suis voluptatibus detinetur. Ita, lit ut qui probitale deserta homo esse desierit cum in divinam conditionem transire non possit, vertatur in belluam.
3 Ser. lxii, de Area Noe, t. n, 573. Nullusergo in nobis in bis qui aclioni bonæ deserviunt, imitetur lupum per rapacitatem, leporem per inutilem limiditatem, vulpem per calliditatem, ursum per murmurationem, canem per rixam, leonem per sævitiam, asinum per stujtitiam, suent per immunditiam...
îvemo itaque in nobis ex bis qui contemplationi vacare proposuerunt, sit aquila per superbiam, vultur per pigriliam, milvus per rapacilatem, corvus per detractionem, ulula per noxiam tristitiam, noctua per ignoranliam, pica per garrulitatem, upupa per fœditatem et sinistram opinionem.
MELA NGES D’ ARCHÉOLOG I E.
un vautour par sa paresse, un milan par sa rapacité, un corbeau par ses détractions, une chouette par son hypocondrie, un hibou par son ignorance, une pie par son bavardage, une huppe par sa malpropreté et son mauvais renom. »
A l’époque à peu près où s’exécutait notre chasse, le rival de S. Thomas d’Aquin, S. Bonaventure, se servait d’images ou semblables ou analogues pour donner l’idée des diverses empreintes terrestres que reçoivent les âmes soumises à l’action de l’esprit du mal «Dans les âmes, dit-il, qui n’ont pas la foi catholique ou qui n’ont qu’une foi trop faible, le démon grave l’image du lion, c’est le péché de l’orgueil; celle du dragon, c’est le péché de l’envie; ou celle du chien, c’est le péché de la colère; ou celle de la taupe, c’est le péché de l’avarice ; ou celle de l’âne, c’est le péché de la paresse; ou celle du loup, c’est le péché de la gourmandise; ou celle de l’ours, c’est le péché de la luxure.
Il y aurait de nombreux renseignements à recueillir sur le point qui nous occupe dans les manuscrits inédits et les peintures des différents siècles. Je me bornerai à quelques citations.
La première est tirée du célèbre ouvrage de la bibliothèque de Strasbourg, où l’abbesse Herrade a formulé en miniatures, au douzième siècle, la science de son temps. Pour elle, ainsi que pour le Dante plus tard, l’avarice qui travaille à son bien-être aux dépens de celui des autres est la forme la plus odieuse des vices. Du moins lui fait-elle l’honneur de les dominer tous. On voit dans un de ses tableaux1 2 l’Avarice s’avancer en reine sur un char traîné par de nombreux animaux dont une légende explique le mystère. Au dessus du pourceau, de l’ours, du lion, du bœuf, du loup, vous lisez : « La malpropreté, c’est le pourceau ; — la
violence, c’est l’ours; — l’avidité d’acquérir, c’est le bœuf; — l’ambition, c’est le lion; la
rapacité, c’est le loup.
Ce rapprochement des images écrites et figurées, parlant en même temps à l’esprit et aux yeux, ne pouvait manquer de devenir populaire. Nous le retrouvons dans un manuscrit du quatorzième siècle appartenant à la Bibliothèque nationale. (Mss franc., n° 7011, 3. 3.) Chacun des sept péchés capitaux y est mis en rapport avec un état de la société, un oiseau et un quadr upède, et de nombreuses légendes entourent les miniatures, pour faire connaître le caractère et la lignée des vices.
1 Diccta salutis, Tit. x, de gloria Paradisi, chap. v. Diabolus in quilnis non invenit fidem catholicani, vclforteni, in iilis sculpit et format figurant leonis, id est peccatum superbiæ.
In quibusdam figurant draconis, id est peccatum invidiæ. In quibusdant figurant canis, id est peccatum avaritiæ. In quibusdam figurant asini, id est peccatum acediæ. In quibusdam figurant !upi, id est peccatum gu!æ. In quibusdam figurant ursi, id est peccatum luxuriæ.
Ilortus deliciarum, fol. 203. Sordiditas est sus.
Violentia est ursus.
Famés acquirendi est bos.
Ambilio est eo. renseignement, se promet, je crois, de publier la miniature.
Rapacilas est lupus.
Et sur la même page :
scs.
Male vivit sordida cultu.