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POUR LA RESTAURATION DE LA CATHÉDRALE DE PARIS

Séance du 11 juillet 1845.

Messieurs ,

On a souvent remarqué la différence curieuse qui existe entre la nature apparente des grands événements historiques et les résultats positifs qu'ils produisent. C'est ainsi qu'un succès, au premier aspect complet et éclatant, se transforme souvent en une source d'embarras et de défaites ; que d'autres fois, une calamité vivement redoutée devient la source de compensations imprévues, et que sans cesse les conséquences indirectes ou définitives d'une crise politique suivent un courant opposé à celui des idées ou des passions qui ont précédé cette crise. Rien ne semble plus propre à démon-

1 Cette commission était composée de MM. le comte Beugnot, le comte de Bondy, le comte de Gasparin, le vicomte Victor Hugo, le duc de La Force, Io comte de Montalembert, le comte de Rambuteau.

trer celte loi de l'histoire que l'influence indirecte de la révolution de Juillet sur nos monuments religieux. A coup sûr, le lendemain de cette grande modification des lois et des destinées de la France, personne ne se fût imaginé qu'il en sortirait une tendance éminemment favorable à l'étude et à la conservation de ces monuments. Et cependant le régime qui a suivi la révolution de Juillet a vu s'effectuer la réhabilitation complète de notre art chrétien et national, et le gouvernement sorti de cette révolution a plus fait en quinze ans pour sauver et orner nos édifices religieux, que ne l'avait fait l'ancien régime pendant les deux derniers siècles de son existence, ou les gouvernements réparateurs de l'Empire et de la Restauration.

Le dix-septième siècle défigurait nos églises gothiques par des additions en style païen ; le dix-huitième les mutilait systématiquement, et, pendant l'Empire et la Restauration, la France a vu périr plus de monuments sacrés et curieux que pendant les saturnales de l'anarchie. Tout au contraire, le gouvernement nouveau, à peine installé, signalait cette nouvelle tendance par la création de cette inspection générale des monuments historiques qui a commencé une réaction, malheureusement trop tardive, contre les excès d'un infatigable vandalisme. Depuis lors il a persévéré dans cette ligne. Comme on pouvait s'y attendre, tous les efforts tentés pour réparer le mal n'ont pas été également heureux : il y a eu des tâtonnements, des anomalies, des fautes ; il a fallu subir les conséquences du passé , et de cette ignorance profonde des conditions et des principes de l'art du moyen âge, dans laquelle tous nos artistes ont été élevés. Il en est résulté que des édifices qui pouvaient être facilement sauvés ont été abandonnés et sacrifiés; que d'autres ont été dénaturés avec un manque absolu d'intelligence, de goût et de sentimen

historique , et nous sommes encore loin de pouvoir nous vanter d'œuvres savamment et complètement réparatrices, comme celles qui honorent divers pays étrangers et surtout la Bavière. Mais cette part faite à une trop juste critique, il faut reconnaître et proclamer qu'en général le bien l'a emporté sur le mal. L'impulsion salutaire une fois donnée a été maintenue, le gouvernement marche chaque jour d'un pas plus asuré dans la bonne voie, et la sollicitude active et éclairée qu'il déploie au profit de nos monuments religieux et historiques mérite tous nos éloges et lui vaudra certainement la reconnaissance de l'avenir.

Ce n'est pas là, du reste, comme on l'a prétendu, un bienfait conféré à l'Église, ce n'est qu'une justice; car l'État, en s'emparant de toutes les propriétés ecclésiastiques, a contracté expressément l'obligation de pourvoir à Fentretien de? édifices destinés au culte. C'est, en outre, l'accomplissement d'un devoir envers la civilisation, envers l'histoire, envers les arts, devoir inséparable de la conservation des monuments les plus importants de la civilisation chrétienne, les plus essentiels à l'intelligence de notre histoire , les plus féconds en enseignements pour nos architectes et nos sculpteurs. C'est enfin un acte de patriotisme le plus élevé et le plus pur, puisqu'il s'agit de dérober aux atteintes du temps et d'une ignorance barbare des édifices qui attestent la suprématie du génie de la France au moyen âge, et qui forment encore aujourd'hui le plus bel ornement de la patrie.

Votre commission donne donc son entière adhésion à la marche du gouvernement dans cet ordre d'idées, et elle s'applaudit unanimement de lui voir reporter sa sollicitude, par le projet de loi qui vous est soumis, sur Notre-Dame de Paris. On s'affligerait à bon droit du retard qui a été mis à la présentation de ce projet si indispensable, si l'on ne

devait trouver une compensation à ces lenteurs dans les études plus approfondies qu'elles ont permis de faire, et dans le progrès croissant des principes qui conviennent à la restauration des anciennes églises. Mais aujourd'hui tout délai ultérieur serait aussi dangereux qu'inadmissible. Il est urgent de procéder à des réparations immédiates commandées parla plus vulgaire prudence. De plus, il est plus que convenable de faire ainsi disparaître le fâcheux contraste que présente à tous les regards, d'un côté, la cathédrale de Paris, victime d'une sordide négligence, et menacée par des dégradations toujours croissantes; et de l'autre, sur le bord opposé de la Seine, cet hôtel de ville renouvelé et agrandi avec une magnificence si grande et si digne d'une opulente capitale.

Personne d'entre vous n'exige à coup sûr qu'on vienne lui démontrer les titres de Notre-Dame de Paris aux secours du trésor national. Ils n'ont besoin ni d'être énumérés, ni surtout d'être exagérés. Notre-Dame n'est pas la métropole de la France, car l'archevêché de Paris, érigé le dernier de tous en 1622, n'a aucune sorte de supériorité sur les diocèses autres que ceux qui forment sa province ecclésiastique. Comme monument, Notre-Dame de Paris n'est pas non plus la première des églises de France. Notre-Dame de Reims, Notre-Dame de Chartres et Notre-Dame d'Amiens, rivalisent avec elle par la beauté et la grandeur de l'ensemble, comme les cathédrales de Strasbourg, de Coutances, de Rouen, de Bourges, par la perfection de certaines parties. Mais, en revanche, la métropole de Paris a droit compter au premier rang des chefs-d'œuvre de notre arcl tecture par sa noble simplicité, par la sévère et majestueux beauté de sa façade occidentale, surtout par l'harmonie si rare qui règne dans ce vaste édifice, dont aucune additioi

postérieure au quatorzième siècle n'est venue altérer la sublime unité.

En outre, placée au centre de la capitale de la France et de la plus grande ville du continent européen , elle est la plus célèbre et la plus populaire de nos cathédrales, et devait par conséquent occuper la première place dans la sollicitude de l'État.

L'assentiment unanime que le projet de loi rencontre dans la commission, et que nous aimons à prévoir dans la Chambre même, nous dispense d'entrer dans les détails des travaux proposés.

Nous nous bornerons à vous rappeler que le crédit demandé s'applique à deux objets distincts, quoique réunis par leur nature et par leur but :

1° La réparation et la consolidation des parties mutilées ou compromises de l'église métropolitaine.

2° La construction d'une sacristie, dont cette église est privée depuis 1830.

En ce qui touche au premier de ces deux objets, l'exposé de M. le garde des sceaux vous a fait suffisamment connaître les tristes motifs qui démontrent l'urgence de la dépense proposée. Le délabrement de Notre-Dame est nonseulement déplorable , mais dangereux ; des symptômes chaque jour plus alarmants ne permettent plus d'hésiter ou d'attendre. La solîdité de l'immense édifice est menacée. Le système d'étayement provisoire, qui sert de palliatif au péril, ne saurait être trop tôt remplacé par des mesures définitives.

Nous avons examiné avec soin les travaux proposés; ils nous ont paru se renfermer dans les bornes du plus strict nécessaire. Les architectes chargés de cette haute et laborieuse mission ont écarté tout ce qui n'était pas exigé pour

le salut et la consolidation du monument. Tout projet de décoration en dehors des réparations nécessaires est ajourné. Mais ces réparations elles-mêmes , faites comme elles vont l'être par des hommes de goût et de conscience, produiront, sous le rapport de l'art et de l'ornementation, un efïet excellent. Ainsi, l'on verra disparaître ces placages de ciment ou de mastic qui , tout en offensant l'œil , endommageaient les parties encore solides de la maçonnerie ; on enlèvera ce badigeon des voûtes intérieures qui ne servait qu'à déguiser le mal qu'il importait le plus de connaître et à rajeunir, par un fnrd ridicule, l'antique et solennelle beauté de la métropole. De plus, on substituera aux chéneaux modernes, qui ont produit de si funestes dégradations , les anciennes gargouilles. Or on sait que ces gargouilles sont à la fois indispensables à l'entretien matériel de l'édifice par un bon système d'écoulement des eaux pluviales, et inséparables de l'effet général des ornements d'architecture ogivale, où toutes les formes et tous les détails condamnés par l'ignorance moderne avaient un sens déterminé et un but raisonnable.

A l'aide des échafaudages dressés pour la consolidation nécessaire de la grande façade, on remplacera dans la galerie dite des Rois les vingt-huit statues dont l'absence laisse un vide fâcheux. Les fragments de quelques-unes de ces statues détruites en 1793 ont été retrouvés : la reproduction des autres se fera fidèlement d'après les originaux de la même date qui existent à Reims et à Chartres; enfin on rétablira le grand portail central de cette même façade, qu'un van( lisme stupide fit détruire en 1771, afin de laisser un libi passage, lors des processions extérieures, aux dais tendus bougran, comme le sont les ornements sacerdotaux de France moderne , au lieu d'être comme en Italie et partoi ailleurs en étoffes flexibles. Tel fut le pitoyable motif qi

au milieu d'un siècle impie et frivole , fit sacrifier un chefd'œuvre de la foi et de l'art de nos pères, et mutiler cette porte qui , pendant les siècles de ferveur et de foi, avait suffi à tous les besoins du culte catholique. Depuis soixante-dix ans, l'ogive bâtarde et les colonnes difformes de Soufflot sont restées comme une injure sur la face glorieuse de Notre- Dame. On les fera disparaître et on reproduira, d'après un dessin fidèle , le trumeau et le tympan de cet admirable portail tels qu'ils sortirent de la pensée des architectes du treizième siècle. Le gouvernement, excité à cette œuvre réparatrice par le vœu du conseil des bâtiments civils, que le vote de la Chambre des députés a appuyé, et que le vôtre ne tardera sans doute pas à confirmer, aura ainsi donné une grande et salutaire leçon aux esprits téméraires qui ne craignent pas de greffer leurs mesquines inventions sur les plus vénérables monuments de l'antiquité chrétienne.

Les fenêtres de la galerie qui surmontent les voûtes des bas côtés de la nef ont subi une altération moins éclatante, mais très-fâcheuse et très-considérable. Elles ont aujourd'hui une forme disgracieuse en elles-mêmes, tout à fait inusitée pendant le moyen âge , et qui contraste de la manière la plus pénible avec toutes les autres baies de l'édifice. Nous souhaitons vivement que les architectes , conformément au projet qu'ils ont soumis au ministre des cultes et aux dessins qui nous ont été communiqués, puissent substituer à cette difformité le système d'arcature et de meneaux employés au treizième siècle.

11 nous reste à vous parler, Messieurs, de l'érection d'une nouvelle sacristie. Ici encore, dans la proposition qui vous est soumise, la nécessité de l'œuvre projetée et la modicité des crédits demandés nous paraissent également démontrées. Notre-Dame n'a pas de sacristie convenable. Cet appendice

essentiel de la moindre paroisse manque à la métropole de Paris. Lors des grandes solennités de l'Église, l'archevêque, son chapitre et son clergé sont réduits à s'habiller au pied d'un escalier, dans une sorte de vestibule, sans feu au milieu des plus grands froids. Le chapitre n'a ni vestiaire ni salle capitulaire. Le service de la sacristie paroissiale a lieu dans deux chapelles latérales enlevées pour cela au culte et à la décoration générale de l'édifice. Un pareil état de choses ne saurait durer. Il sera donc pourvu à cette nécessité urgente par une construction placée sur le plan méridional du chœur et dont h distribution, arrêtée d'accord avec Mgr l'archevêque de Paris, doit être conforme aux besoins du service, quoiqu'elle nous ait paru très-restreinte, et tenir très-peu de compte de la coexistence du chapitre et de la paroisse.

Mais, ce dont nous féliciterons sans réserve l'administration et les auteurs du projet, c'est d'avoir substitué l'emplacement que nous venons de désigner au projet ridicule qui prétendait élever la sacristie sur le prolongement du chevet de l'église, et continuer l'abside circulaire à toit aigu par un bâtiment carré, avec un toit en terrasse. Un pareil projet ne pouvait être conçu qu'au mépris de toutes traditions de l'art et de l'église. Aucun édifice ogival n'offre l'exemple d'une excroissance analogue. Au contraire , le moyen âge a vu presque partout s'élever à côté de ses grandes églises des dépendances dans le genre de la sacristie qui vous est p posée. C'est une grande erreur que de croire, comme on trop souvent soutenu dans ces premiers temps, que les thédrales gothiques ont besoin d'être complètement isolées pour produire tout l'effet que comporte leur architecture : les constructeurs de ces cathédrales ne partageaient pas cette idée, et nulle part on ne les a vus la mettre en pratique. Il n'existe pas en Europe une cathédrale qui n'ait été flanqu

des ca-

au nord ou au midi , non-seulement de ses sacristies , mais encore du palais de l'évêque, du cloître des chanoines, de leur salle capitulaire, des vastes bâtiments qu'il fallait pour loger les chapitres, presque toujours très-nombreux et trèsriches. En Angleterre, beaucoup de cathédrales ont conservé ces dépendances bâties dans le même style que le corps de l'église, et bien que les cathédrales anglaises soient pour la plupart très-inférieures aux nôtres, elles frappent souvent davantage au premier aspect, précisément à cause de cet entourage dont les proportions inférieures font d'autant plus valoir celles du monument central.

En thèse générale, la grandeur des admirables édifices du moyen âge, comme toute grandeur d'ici-bas, a besoin de points de comparaison qui la fassent apprécier et ressortir. L'isolement absolu leur est fatal. Il ne faut pas à coup sûr entasser les constructions voisines de manière à dérober des portions notables de l'ensemble à l'œil qui les contemple; il ne faut pas permettre , comme à Rouen et ailleurs , que les maisons viennent s'incruster entre les contre-forts. Mais il ne faut pas non plus faire le vide autour de nos cathédrales, de manière à noyer dans ce vide les magnifiques dimensions qu'elles ont reçues de leurs auteurs. Elles n'ont point été faites pour le désert comme les pyramides d'Egypte, mais au contraire pour planer sur les habitations serrées et les rues étroites de nos anciennes villes , pour dominer et enlever les imaginations par leur vaste étendue et leur immense hauteur, symboles immobiles, mais éloquents de la vérité et de l'autorité de cette Église dont chaque cathédrale était l'image en pierre.

L'emplacement choisi pour la nouvelle sacristie est donc tout à fait conforme aux lois de l'architecture gothique et de la tradition ecclésiastique. Loin de nuire à la perspective du

monument, les nouvelles constructions qui doivent laisser entièrement libre la façade du transept méridional y ajouteront une beauté de plus.

Le style adopté par les architectes est celui du quatorzième siècle, le même qui a été suivi dans les chapelles latérales du chœur auprès desquelles la sacristie s'élèvera. Si Ton y observe les lois de sobriété et de simplicité que comporte l'ensemble de Notre-Dame, l'effet en sera irréprochable.

La construction de la sacristie que nous vous proposons de voter subviendra donc aux besoins les plus urgents du cuite dans la métropole. Elle aura, en outre, l'avantage de rendre à sa destination naturelle une portion de ce terrain qui fut souillé par le pillage et l'émeute dans les jours funestes dont la prudence du gouvernement et le patriotisme des bons citoyens sauront empêcher le retour.

Nous vous avons déjà dit que la dépense totale du projet nous semblait non-seulement modérée, mais renfermée dans les bornes de la plus stricte économie. Elle est inférieure de beaucoup aux sommes que vous votez journellement pour des travaux moins pressants et moins essentiels à la gloire du pays.

La ville de Paris a promis de concourir à l'embellissement de sa métropole en faisant abaisser le sol actuel de la place du Parvis -Notre-Dame, de manière à laisser rétablir quelques-unes des treize marches qui précédaient autrefois l'entrée principale de l'église. Il n'est personne qui ne puisse apprécier tout ce que la façade principale doit gagner à cette élévation.

Plus tard, il faut l'espérer, la ville de Paris et l'Etat, quand les finances de l'une et de l'autre seront moins obe rées, sauront s'entendre, afin de pourvoir à la décoratioi

intérieure de la métropole, qui est aujourd'hui la moins ornée des églises de Paris. Alors on s'occupera de l'ornementation des chapelles, en leur conservant le vocable sous lequel elles sont connues dans l'histoire; alors on pourra amortir la lumière beaucoup trop abondante qui arrive par les grandes fenêtres, en remplaçant les vitraux que ruina le goût impur et novateur des chanoines du dix-huitième siècle. Alors on examinera s'il convient de conserver à l'extrémité du chœur cette décoration théâtrale en marbre qui encaisse les colonnes encore existantes et les ogives du rondpoint, et qui forme un si fâcheux contraste avec le reste de l'église; alors, enfin, on songera sans doute à reconstruire cette flèche en bois qui s'élevait au point d'intersection de la nef et du transept, et dont l'effet était si heureux. Cette dernière dépense, d'après le devis soumis au conseil des bâtiments civils par les architectes chargés de la restauration, ne s'élèverait qu'à 61,880 francs. Nous devons regretter qu'une restitution, dont les frais seraient si modiques, n'ait pas été comprise dans le projet actuel.

MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels le gouvernement a confié l'œuvre importante que vous allez sanctionner, ont mérité ce choix par des antécédents très-favorables. Après de longues et sérieuses études sur l'art du moyen âge, ils ont l'un et l'autre appliqué leurs connaissances avec succès à plusieurs monuments de cette époque. M. Lassus a pris, aux réparations de la Sainte- Chapelle, une part qui lui a valu le suffrage des juges les plus compétents, et M. Viollet- Leduc a déployé autant de zèle que d'intelligence pour la conservation de l'immense église abbatiale de Yézelay, qui n'est inférieure que de 21 pieds en longueur à Notre-Dame elle-même. Nous avons examiné avec soin le rapport qu'ils ont présenté au ministre sur les travaux qui vont leur être

confiés, et nous avons été complètement rassurés par la prudente réserve de leurs intentions, la solidité de leurs arguments et l'exacte conformité de leurs projets avec le style général des monuments ; nous sommes convaincus qu'ils se montreront dignes de l'insigne honneur de présider à une œuvre réparatrice, destinée à servir de modèle à toutes celles de même nature qui seront entreprises désormais.

En terminant, votre commission doit vous soumettre deux observations essentielles. Voici la première :

On ne doit pas conclure de cette loi ni de celle relative à l'achèvement de la façade de Saint-Ouen, qu'il entre dans les projets du gouvernement de terminer tout ce qui est inachevé dans nos monuments du moyen âge, et de compléter au point de vue moderne ces vestiges de notre passé. Après avoir consacré des sommes importantes à la plus belle église de la Normandie, après avoir préservé la métropole de Paris d'une ruine imminente, le gouvernement saura s'arrêter; et, désormais muni de tous les renseignements convenables, entouré de commissions où siègent les hommes les plus expérimentés dans cette matière, il n'accordera des subsides extraordinaires qu'aux édifices dont les dégradations menaçantes réclament impérieusement le secours de l'Etat. 11 ne manquera pas d'occasion pour être généreux dans ses dons ; car le nombre de nos anciennes églises qui menacent ruine est considérable. Mais en agir autrement, se prêter aux fantaisies de certains artistes, subir l'exigence de certaines influences , ce serait entrer dans une voie aussi contraire aux intérêts de l'art qu'à ceux du trésor. Votre commission proteste formellement contre l'idée d'habiller à neuf toutes les vieilles cathédrales, de remettre des têtes à toutes les statues mutilées, et des statues dans toutes les niches vides, de refaire toutes les façades, et surtout de substituer une façade

à une abside , comme on veut le faire à Besançon , ou de planter des flèches sur des tours qui s'en passent très-bien depuis six siècles, comme on le projette à Reims.

Elle exhorte les jeunes architectes qui nourrissent ces ambitions déplacées à renfermer leur activité dans une sphère plus humble,' mais plus utile et plus féconde, à étudier sérieusement l'art de consolider les monuments qu'ils prétendent embellir, et à chercher les moyens de faire prévaloir, dans les nombreuses églises nouvelles qui s'élèvent sur tous les points de la France, les principes et les formes de ce style sévère et simple du treizième siècle, dont l'économie est incontestable, et dont l'origine française, et par conséquent la parfaite convenance à notre climat et à notre pays, sont aujourd'hui démontrées.

En second lieu, nous devons déclarer que, s'il peut être quelquefois bon de compléter les édifices anciens, comme Saint-Ouen; s'il est excellent de sauver ceux qui menacent ruine, comme Notre-Dame, il est encore mieux de ne pas laisser détruire ceux qui restent debout sans exiger autre chose qu'une surveillance éclairée. Cela est à la fois plus court, plus facile et moins cher. Or, sans sortir de Paris, on a tous les jours à déplorer la destruction ou l'altération de quelques-uns des trop rares débris du moyen âge que renferme cette capitale. L'admirable hôtel de la Trémoille, la dernière tourelle de la célèbre abbaye de Saint-Victor, sont devenus récemment encore la proie du vandalisme destructeur. L'hôtel de Sens, l'hôtel Carnavalet sont destinés, diton , à subir dans peu le même sort. Si Ton nous objecte que la ville de Paris, qui a si magnifiquement pourvu aux dépenses de son hôtel de ville , n'est point assez riche pour sauver, en les rachetant, ces monuments si dignes de sa sollicitude, nous répondrons qu'elle aurait dû profiter de sa

pauvreté pour respecter le collège des Bernardins, qui lui appartient et qui vient de subir une déplorable mutilation. Ce précieux édifice du treizième siècle , divisé , comme une cathédrale, en trois nefs, chacune de dix-sept travées et de 270 pieds de long, lesquels se reproduisent à chacun de ces trois étages voûtés, est unique de son espèce, non-seulement à Paris, mais en France. Après avoir servi tour à tour d'école et de magasin, il vient d'être transformé en caserne de pompiers. Nous ne voulons pas juger la convenance de cette destination ; nous ne doutons pas des précautions prises par notre collègue le préfet de la Seine pour empêcher toute dégradation inutile. Nous savons aussi très-bien que pour qu'un édifice soit conservé, il doit recevoir une destination quelconque. Mais nous gémissons de voir que cette appropriation récente ait fourni l'occasion de détruire l'ancienne toiture. La charpente de cette toiture formait une seule salle immense, sans cloison, disposée avec cet art merveilleux qui avait fait donner à ce genre de comble le nom de forêt. Cette charpente était du treizième siècle, comme l'édifice, et Notre- Dame seule offre un autre exemple d'une charpente de ce genre et de cette date.

Eh bien î sous le vain prétexte qu'un certain nombre de chevrons étaient attaqués par l'humidité, et avec cette funeste manie de substituer partout du nouveau à l'ancien, on a jeté bas cette charpente tout entière, et on lui a substitué un toit à l'italienne, un toit aplati, et n'ayant d'autre caractère que celui d'un grossier anachronisme : on a divisé l'étalage du milieu , avec son double rang de colonnes, en une infinité de petites pièces qui en détruisent tout l'effet ; on a défiguré l'extérieur du monument par la construction d'un pavillon d'avant-corps et d'un attique, et on a recouvert le tout d'un badigeon jaune. Cependant l'importance de cet

édifice pour l'art et l'histoire ne pouvait être inconnue ; car il a été relevé et gravé avec le plus grand soin, par les ordres du ministre de l'instruction publique, dans la Statistique de Paris, que publie M. Albert Lenoir aux frais de l'État. On a peine à concevoir qu'une pareille dévastation ait pu être effectuée, en 1845, sous les yeux des inspecteurs généraux et de la commission des monuments historiques , et au moment où l'on vous demande des millions pour achever Saint- Ouen et sauver Notre-Dame.

Votre commission vous propose, à l'unanimité, l'adoption du projet de loi.

(Extrait du Moniteur du 12 juillet 1845. J Le projet fut adopté par la Chambre des pairs à l'unanimité.

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