DISCOURS SUR LE VANDALISME DANS LES TRAVAUX D'ART
sollicitude, tardive mais efficace, pour un grand nombre de nos anciens monuments. Je ne puis aujourd'hui que répéter cet hommage; cependant je dois l'atténuer sous certains rapports, et mettre les ministres en garde contre divers abus qui s'attachent à ces grands et importants travaux. Je les félicite d'avoir demandé à la Chambre des députés des sommes importantes pour l'entretien des monuments historiques et des travaux d'art ; je les félicite surtout de les avoir obtenues; peut-être n'est-ce pas toujours par des considérations purement d'art, mais enfin on les a obtenues, et nous devons nous en réjouir. Mais en même temps il faut signaler au pays et au pouvoir les abus qui accompagnent l'emploi de ces fonds, abus qui, j'aime à le dire, ne sont pas l'œuvre directe des ministres, mais celle des architectes et autres agents inférieurs, qui ne sont ni assez sévèrement surveillés, ni assez sagement dirigés.
Je ne crois donc pas abuser de la patience de la Chambre en lui dénonçant divers méfaits qui ont accompagné l'emploi de ces fonds ; je le fais avec l'espoir d'en réprimer quelquesuns et d'en prévenir beaucoup d'autres. Je lui montrerai aussi que le vandalisme, que tout le monde déplore, conserve encore et même étend son empire dans certaines directions, où il est plus que temps de l'arrêter, et d'empêcher la ruine quotidienne et irréparable de plusieurs de nos plus précieux monuments.
Croyez, Messieurs, qu'il y a là un intérêt digne de toute l'attention, même des hommes politiques. Il y a quelques jours, dans une autre enceinte, l'éloquent M. Yillemain disait avec raison que les études historiques étaient un ordre de littérature tout à fait conforme au génie de nos institutions et de notre siècle. Eh bien ! les monuments de notre passé sont les auxiliaires essentiels de ces études : ce son des té-
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moins toujours vivants qu'il faut chaque jour invoquer, consulter, et sur lesquels on ne saurait veiller avec trop de sollicitude. C'est à ce titre, et aussi comme ayant étudié de mon mieux, depuis quinze ans, les diverses branches de notre archéologie nationale, que je viens solliciter quelques moments de votre attention.
11 y a dans les travaux historiques que le gouvernement fait entreprendre deux grands défauts, ou, pour mieux dire, deux grands dangers. 11 y a d'abord la manie de condamner avec trop de précipitation à une démolition complète ce qui pourrait être sauvé à moins de frais et avec moins de peine. Il y a ensuite la manie d'accoler aux édifices anciens des travaux nouveaux , beaucoup trop coûteux , presque toujours inutiles, qui presque toujours constituent des anachronismes, et qui deviennent souvent dangereux pour la solidité même des édifices qu'ils sont destinés à orner.
Je commence par un exemple bien frappant, et que chacun peut vérifier, des abus que je signale : c'est l'église de Saint-Denis. Quand vous sortez de Paris du côté du nord, vous ne reconnaissez plus cette ancienne église qui était l'ornement et l'honneur des environs de Paris. On y voit avec surprise une tour démolie et une façade compromise. Savez-vous à quel prix on a obtenu ces résultats ? Au prix de sept millions.
Oui, Messieurs, la ruine de la façade de l'église de Saint- Denis, le déshonneur de cette église, qui est devenue la risée des artistes et des voyageurs, a coûté jusqu'à présent sept millions. Je ne sais pas ce qu'elle coûtera dans l'avenir.
Les ministres des travaux publics (je parle de l'ancien et du nouveau) sont là pour me corriger si je commets des inexactitudes. Cette église a donc été dégradée, à moitié ruinée,
et rendue méconnaissable , moyennant la bagatelle de sept millions.
Elle a été victime d'une double restauration, ou de ce que j'appellerai plutôt une double dégradation : la dégradation extérieure et la dégradation intérieure. Pour la dégradation extérieure l'histoire en serait longue ; je ne vous la ferai pas tout entière, je n'en dirai qu'un mot. Elle a commencé par la foudre. La foudre à frappé la flèche de l'église en 1 837. Là on a appliqué immédiatement ce principe que je vous dénonçais tout à l'heure comme si grave et si funeste. Au lieu d'y faire une réparation prompte et modeste, mais tout à fait suffisante, l'architecte qui, malheureusement, était chargé depuis quelques années de la soi-disant restauration du monument, a affirmé qu'il fallait absolument abattre en entier cette flèche.
Le ministre de l'intérieur d'alors, M. le comte de Gasparin, que je regrette de ne pas voir à sa place, pour confirmer mes dires, avait bien élevé quelques objections fort naturelles contre cette idée -, mais il a cédé à ce qu'il croyait une autorité plus compétente que la sienne, et il s'est cru obligé de baisser pavillon devant la prétendue science de l'architecte. On a décidé qu'il fallait abattre et rebâtir la flèche.
La flèche une fois rebâtie, qu'est-il arrivé? L'ancienne tour, condamnée à soutenir la nouvelle flèche, s'est d'abord lézardée, grâce au poids de cette flèche moderne, construite sans précaution et en matériaux beaucoup plus lourds que ^ancienne : elle a menacé de plus en plus, et on vient de la mettre à terre. Ainsi donc on a démoli successivement l'ancienne flèche, puis une partie de la nouvelle, puis la tour bile-même, et, par suite, on démolira toute la façade, compromise par tant de travaux malfaisants. Voilà l'état où se
trouve aujourd'hui cette église si magnifique, si historique, si nationale.
Je n'entrerai pas dans les détails techniques : cela me serait facile si j'étais combattu; je vous les épargne pour le moment. Mais veuillez remarquez ceci : jusqu'à présent on avait vu des églises qui s'écroulaient par vétusté et par abandon ; mais des églises qui s'écroulaient par suite même des travaux et des réparations qu'eJles subissent, c'est un phénomène nouveau qui était réservé à notre temps et à la gloire de nos architectes officiels.
Avant d'abandonner la dégradation extérieure du monument, je devrais signaler la masse de sculptures apocryphes et ridicules dont on avait surchargé la façade intérieure.
Car, grâce aux restaurateurs, l'intérieur de l'église de Saint-Denis n'offre plus qu'un effroyable gâchis de monuments, de débris de tous les temps, de tous les genres, confondus dans un désordre sans nom ; ce n'est plus qu'un véritable musée de bric-à-brac, où fourmillent des anachronismes innombrables, signalés depuis longtemps sans avoir jamais été démentis. 11 y a surtout une collection de tombeaux apocryphes digne de toute votre attention. L'architecte, ayant décidé que l'on rétablirait les tombeaux des anciens rois enlevés à Saint-Denis, semble avoir pris pour guide ce principe : Tel roi a été enterré à Saint-Denis ; faisons lui un tombeau, n'importe comment. On a donc été chercher dans nos dépôts d'antiquités nationales, aux Petits- Augustins et ailleurs, des statues, des bas-reliefs, des fragments tels quels. On les y a transportés et on a dit : « Telle statue d'homme sera celle de tel ou tel roi, et telle statue de femme représentera telle ou telle reine. » On les a ainsi arrangées en un musée complet d'apocryphes et d'anachronismes, que l'on expose à la curiosité des visiteurs et à
risée des connaisseurs. Ainsi, pour vous en citer quelques exemples, si je suis bien informé, la tombe ancienne de Valentine de Milan comprenait quatre statues : on les a séparées et on en a fait trois monuments divers. Le dernier roi qui ait eu un mausolée à Saint-Denis a été Henri II. Or, maintenant, vous y voyez ceux de Henri III, de Henri IV, de Louis XIV et même de Louis XV. Celui de Louis XV est construit avec des débris des anciens tombeaux de la duchesse de Joyeuse, de la comtesse de Brissac et de la femme d'un sculpteur nommé Moitte. On en a réuni tous les morceaux ensemble, et on en a fait un tombeau pour Louis XV. Voilà ce que l'on appelle une restauration.
Je vois sourire mon noble collègue, M. Victor Hugo, et je crois que c'est de sa part un sourire d'affirmation...
M. le vicomte Hugo. Complètement.
M. le comte de Montalembert. Je me félicite d'avoir dans ma pénible tache l'appui de l'homme qui a le plus fait parmi nous pour régénérer l'étude et le respect de nos antiquités nationales, et je continue.
Pour compléter l'œuvre, on a mis des vitraux, et quels vitraux ! des vitraux de la fabrique de Choisy, où le chef de l'Etat, accompagné de M. le comte de Montalivet et d'autres fonctionnaires, se trouvaient figurer d'une façon si ridicule qu'on a dû les faire disparaître, et c'est à coup sûr ce qu'on pouvait faire de mieux. {Hilarité.) Si on ne l'a pas encore fait, je fais des vœux ardents pour qu'on n'attende pas, et cela par respect pour la personne auguste qui y est représentée.
Voilà ce qui est arrivé, et je le dis très en abrégé ; je vous épargne une foule de détails. Voilà ce qui est arrivé pour un des monuments les plus importants de notre pays.
De qui tous ces actes sont-ils le fait? Il faut le dire, d'un
architecte membre de l'Académie des beaux-arts. Ils ont été depuis longtemps dénoncés, car il ne faut pas croire que, dans un siècle de publicité , de vivacité comme le nôtre , de pareils méfaits passent inaperçus; avant d'être portés à la tribune politique, ils ont été portés à d'autres tribunes, à des tribunes scientifiques et littéraires; ils ont été dénoncés au sein de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui est un corps assurément bien compétent en cette matière; ils ont été signalés par la commission des monuments historiques qui s'assemble au ministère de l'intérieur, corps aussi respectable et le plus compétent de tous. Mais cet architecte fatal a été justifié par ses confrères de l'Académie des beauxarts, qui étaient, je le crains, au moins quant aux architectes, bien capables d'en faire autant (hilarité), et qui ont déclaré qu'il n'y avait rien à dire à ce qui avait été fait. Sur ces entrefaites, la tour est tombée! C'était là une démonstration contre laquelle il était impossible de regimber, et il a bien fallu reconnaître qu'il y avait beaucoup de mal; il a bien fallu éloigner cet architecte. On lui a donc donné un successeur; on a choisi pour cela un homme qui avait fait ses preuves, M. Duban, qui avait été chargé de la restauration de la Sainte* Chapelle et du Palais de Justice de la ville de Paris , un des plus importants édifices que le gouvernement ait entrepris de restaurer. Mais cet architecte a déclaré, après mûr examen, qu'il n'y avait rien à faire à Saint-Denis, qu'il était impossible de réparer le mal qui avait été fait, et il a refusé cette succession.
Il a alors fallu chercher un deuxième successeur et on en a trouvé un très-estimable, à coup sûr, en qui j'ai pleine confiance, qui a eu plus de hardiesse que M. Duban; je lui souhaite autant de succès que de courage.
Mais savez-vous ce que l'on a fait de l'architecte qui avait
commis ces méfaits? On Fa nommé membre du conseil des bâtiments civils [mouvement), c'est-à-dire qu'on Ta appelé à juger en dernier ressort de toutes les constructions nouvelles de France et de Navarre, lui qui avait perdu et déshonoré l'un des plus magnifiques édifices de notre moyen âge. [Nouveau mouvement.)
Eh bien, j'avoue que je trouve là un étrange abus; je ne sais pas si je dois appeler cela un abus des influences, comme on dit aujourd'hui, mais véritablement c'est un acte blâmable de faiblesse ministérielle.
Je n'en dirai pas davantage sur ces tristes travaux.
J'ai plusieurs ministères à passer en revue, c'est pourquoi j'abrège. Je passerai au ministère des cultes, et d'abord je commencerai par lui rendre hommage, si, comme on me l'assure, c'est grâce à l'intervention de ce ministère qu'on vient de sauver, ou du moins de contribuer au salut d'un des monuments les plus précieux de la Picardie, l'église de Saint-Germer, qui, après celles d'Amiens, de Beauvais et de Noyon, est la plus belle de cette province. Elle avait été condamnée à mort par un arrêt téméraire de cette même commission du ministère de l'intérieur, dont je disais tout à l'heure tant de bien. Mais, grâce au ciel, le ministre des cultes a envoyé sur les lieux un architecte plus perspicace, plus modéré, plus sage, plus courageux peut-être que les auteurs des premiers rapports, et il a déclaré que cette belle église pouvait parfaitement être sauvée, et j'espère qu'elle le sera.
M. le ministre des cultes mérite, à ce sujet, un grand et juste hommage. J'espère qu'il recommencera souvent une pareille campagne; mais toutes ses campagnes n'ont pas été aussi heureuses. Je ne lui reprocherai pas les méfaits trop anciens de son administration , par exemple la flèche de
Rouen, cette effroyable flèche en fonte qui écrase cette cathédrale si belle, et lézarde déjà la partie centrale du transept (c'est vrai); mais je lui reprocherai des opérations à peu près de la même famille que celle de Saint-Denis \ par exemple, des flèches comme celle de Cou tances, qui, ayant été légèrement endommagée par la foudre ou par d'autres événements qui sont arrivés dans tous les siècles, a été démolie et reconstruite par le caprice malheureux des architectes.
Ainsi je signalerai encore plusieurs travaux très-coûteux et d'une valeur contestée, qui ont été commencés et consommés au Puy, à Nevers, dans d'autres cathédrales. Mais le mal que je signale ici tient à une cause générale que je chercherai à faire comprendre à la Chambre.
Le ministère des cultes a sous sa dépendance les plus beaux édifices, je ne dis pas de la France, mais du monde entier; car je prétends qu'il n'existe rien de plus beau dans l'univers que les cathédrales de Reims , d'Amiens , de Bourges, de Chartres, de Paris, qui toutes dépendent du ministère des cultes, ainsi que soixante autres églises de la même nature.
Le ministère des cultes a des allocations dans le budget, destinées à l'entretien, à la réparation des édifices; allocations très-insuftîsantes, selon moi, et cependant assez considérables. Eh bien! le ministère des cultes dispose de ces allocations avec une entière conscience, j'en suis sûr, avec beaucoup de zèle, avec beaucoup de sollicitude; mais peutêtre pas avec toutes les lumières désirables. En effet, dans les bureaux des cultes, je ne sache pas qu'il y ait des hommes très-versés, très-compétents dans cette science si délicate et si importante de l'archéologie nationale et religieuse.
Qu'a fait, au contraire, M. le ministre de l'intérieur? Il dispose d'une somme infiniment moins considérable et ne
s 'appliquant qu'à des églises paroissiales, des châteaux, des monuments historiques qui n'ont pas l'importance des cathédrales, quoiqu'ils en aient beaucoup aussi; or, M. le ministre de l'intérieur, pour disposer de ces 5 ou 600,000 francs qu'il dépense tous les ans pour cet objet, a nommé une commission composée d'hommes du monde, d'hommes pris dans les deux Chambres, ou d'artistes qui sont parfaitement au courant de toutes ces questions, qui décident, sous l'approbation, comme de raison, et sous la haute surveillance du ministre lui-même, qui décident de l'emploi de ces fonds et du différent degré de mérite des travaux qui lui sont soumis. Il en résulte que les travaux entrepris sous la surveillance de cette commission donnent lieu, en général, à trèspeu d'objections.
Je souhaite, pour ma part, que le ministère des cultes adopte le même système, et vous ne verrez plus alors ce que j'ai vu il y a deux ans, à ma grande consternation, vu de mes yeux, c'est-à-dire des statues de toute beauté, arrachées au portail de la cathédrale de Bourges et jetées comme des débris inutiles dans les cryptes de la même cathédrale. Et pourquoi? Parce que l'architecte qui était chargé des travaux a pu agir et trancher à sa guise , n'étant soumis à aucune autre surveillance qu'à la surveillance purement matérielle, qui consiste à vérifier les comptes et à constater qu'on a dapensé exactement l'argent qui a été alloué.
Nous ne doutons nullement de l'intégrité de l'administration et des agents qu'elle emploie ; mais nous doutons du respect qu'ils ont pour ces monuments anciens, et c'est ce respect, c'est ce degré spécial de capacité que nous désirons voir garantir à l'administration des cultes par les précautions qui ont été prises dans un autre ministère.
Ce n'est pas à dire toutefois que le ministre de l'intérieur
soit à l'abri de tout reproche; je demande pardon à la Chambre de la longueur de ces détails, je serais désolé de l'impatienter.
Voix nombreuses. Parlez! parlez!
M. le comte de Montalembert. Au ministère de l'intérieur, cette commission, à laquelle je me plais à rendre toute justice, a aussi commis quelques fautes; il faut qu'elle me permette de le lui dire, puisqu'un de ses membres siège dans cette enceinte. On lui a fait le reproche de distribuer ses allocations au gré de certaines considérations plus ou moins électorales. Je ne crois pas à cela, je ne veux pas y croire; mais je lui reproche d'avoir quelquefois livré les travaux importants et utiles qu'elle avait à diriger à des architectes inexpérimentés et téméraires, trop empressés de démolir pour réédifier. Ainsi, non-seulement, comme je vous le disais tout à l'heure, elle avait condamné à mort cette belle église de Saint-Germer, mais elle a laissé démolir dernièrement, par un de ses architectes, une tour de l'église collégiale de Mantes, qui est une des plus belles qu'il y ait sur les rives de la Seine, entre Paris et Rouen : à la suite d'imprudences commises dans la restauration, il a fallu démolir cette tour ; quand la rebâtira-t-on ? Un de ces jours on vous demandera sans doute de l'argent pour la rebâtir. Tout porte à croire qu'elle était suffisamment solide avant qu'on y eût touché. Il est vraiment fâcheux qu'on soit exposé deux ou trois fois de suite à venir vous demander tantôt pour Saint-Denis, tantôt pour Mantes, tantôt pour ailleurs, des sommes destinées à réparer les bévues des architectes. On signale des dangers analogues à Laon, à Noyon, à Tournus. Dernièrement, enfin, une église du Périgord, l'église abbatiale de Brantôme, qui avait tenu depuis le douzième ou le treizième siècle, s'est en partie écroulée au milieu des fra-
vaux de restauration ; malheureusement, non, heureusement, elle ne s'est pas écroulée sur la tète de l'architecte qui avait été cause de cet accident [rires) ; mais enfin elle n'a menacé raine qu'à partir du moment où cet architecte a voulu lui appliquer sa prétendue science. [Hilarité.)
A Saint-Maximin, en Provence, où se trouve la plus belle église, sans contredit, de cette province, on avait alloué une somme de 3,000 francs (c'est peu de chose, je ne le cite que comme exemple). Quelque temps après, un savant architecte, qui avait été chargé par la commission de surveiller ces travaux, est venu dire, dans son rapport du 9 juillet 1844, qu'il fallait encore 3,000 francs, non pour achever ces travaux, mais pour les démolir, parce que c'était cette partie nouvelle qui menaçait la sûreté des passants. [Nouvelle hilarité.)
Il y a donc un certain nombre de faits qui doivent être reprochés à cette dépendance , du reste si utile et si bienfaisante, du ministère de l'intérieur.
Mais il est une autre branche de la même administration qui, malheureusement, échappe à la surveillance de celte commission, mais non pas à celle du ministre lui-même. C'est pourquoi, en son absence, je veux la signaler à ses collègues et à la Chambre. J'entends parler des actes de vandalisme commis par les autorités municipales, et quelquefois par les autorités départementales [mouvement) : le ministre de l'intérieur en est responsable, grâce à la centralisation que je déteste en général, mais que j'admets et que j'accepte dans cette spécialité. Le ministre de l'intérieur est tenu d'approuver ou de rejeter presque toutes les délibérations de ces autorités : il en résulte qu'il se trouve investi du droit salutaire d'arrêter leur vandalisme, et c'est un droit dont il n'use pas.
M. Gltzot, ministre des affaires étrangères. Pas assez, mais il le fait souvent.
M. LE COMTE DE MoNTALEMBERT. Souvent, VOUS avez KÙ-
son, mais j'espère qu'il le fera toujours; car je rends hommage aux lumières que M. le comte Ducbâtel montre dans beaucoup de cas; mais je lui souhaite autant de courage et de persévérance que de lumières.
A tout seigneur tout honneur. Commençons par la ville de Paris, car il n'y a pas de ville plus vandale, excepté une que je vous signalerai tout à l'heure.
Ici je voudrais que M. le vicomte "Victor Hugo me remplaçât pour justifier et compléter mes accusations ; je lui céderais bien volontiers la parole : il connaît mieux que personne les actes de la ville de Paris dans ce genre, et il en ferait meilleure justice que moi. Mais, puisque sa modestie s'y refuse , je signalerai quelques démolitions commises par cette municipalité de Paris , notamment la destruction de deux des édifices les plus curieux de Paris, le collège des Bernardins et l'ancien couvent des Célestins.
Je suis charmé de voir M . le préfet de la Seine présent à son banc {hilarité)', je suis prêt à recevoir toute espèce de contradiction de sa part. Voulant, avant tout, rendre hommage à la vérité, je serais charmé de voir rectifiées sur-lechamp toutes les inexactitudes, toutes les exagérations qu'on pourra m'objecter; mais, jusqu'à plus ample informé, je dis que la ville de Paris, d'une façon inexcusable, a démoli ou déshonoré deux monuments admirables, le collège des Bernardins, qui était unique en son genre, et l'ancien couvent des Célestins, où était le tombeau de Charles Y. Ce dernier édifice disparaît en ce moment de notre sol. {Marques d'adhésion.) En outre, la municipalité de Paris a laisse détruire un hôtel délicieux, et aussi unique dans son genre.
l'hôtel de la Trémouille, dont il était si facile de faire une mairie; et maintenant l'hôtel Carnavalet, illustré par madame de Sévigné, l'hôtel Carnavalet doit disparaître, parce qu'il se trouve menacé par l'alignement. Or, l'alignement a toujours raison contre l'art et l'histoire. [Mouvement.)
J'aurai encore beaucoup d'autres choses à dire sur le vandalisme parisien, mais je vous en fais grâce pour arriver à une ville qui , comme je le disais tout à l'heure, est plus vandale que celle de Paris : c'est la ville d'Orléans. Ici M. le ministre a été réellement coupable. La ville d'Orléans avait à côté de sa cathédrale, dont elle est si fière et qui est fort peu de chose, un monument bien plus remarquable, l'Hôtel- Dieu. Vous savez par quelle touchante pensée nos ancêtres avaient toujours rapproché la maison des pauvres de la maison de Dieu, et, les confondant pour ainsi dire sous une même dénomination, avaient donné à la maison des pauvres un nom qui ne se trouve dans aucune langue que la nôtre, l'Hôtel-Dieu . [Très-bien! très -bien!)
Eh bien , à Orléans comme à Paris, l'Hôtel-Dieu était à côté et à l'ombre de la cathédrale, avec cette différence toutefois, qu'à Paris, l'Hôtel-Dieu n'offre plus aucun intérêt artistique, tandis qu'à Orléans cet édifice était un admirable monument d'architecture ogivale. Le croiriez -vous , Messieurs? la ville d'Orléans n'a eu ni paix ni repos jusqu'à ce qu'elle eût renversé cet admirable édifice, sous prétexte de déblayer les abords de sa piteuse cathédrale. Ici je marche appuyé sur l'autorité de la commission du ministère de l'intérieur dont je parlais tout à l'heure. Cette commission a fait un rapport rédigé par l'inspecteur général des monuments historiques, M. Mérimée, adopté par la commission et transmis au ministre de l'intérieur, qui l'a fait insérer dans le Moniteur du 12 juin 1846.
Il y est dit, en propres termes, que l'IIôtel-Dieu d'Orléans a été détruit par Y inqualifiable obstination du conseil général du Loiret et du conseil municipal d'Orléans. La commission ajoute que l'édifice était vaste, solide, susceptible de recevoir mainte destination utile. Elle aurait pu dire que c'était le monument le plus beau et le plus curieux de cette ville de vandales.
La démolition a été entreprise, comme je l'ai dit, sous prétexte d'isoler le monument, mais, comme je crois l'avoir démontré dans mon rapport sur Notre-Dame, les monuments gothiques ne sont pas faits pour être isolés, comme les Pyramides dans le désert. Ils doivent être dégagés de certains côtés, de manière à être facilement aperçus; mais, en leur ôtant tout point de comparaison rapproché , on les rapetisse et on leur ôte la moitié de leur valeur. [Adhésion.)
Or l'État, dans la personne du ministre de l'intérieur, n'a pas eu le courage de dire à cet acte de vandalisme : Non, je ne le veux pas; mais il eut le courage et la bonne pensée de vouloir acheter l'édifice menacé. Cette malheureuse ville n'a pas même voulu consentir à ce moyen terme; elle y a mis un prix exorbitant : c'est la commission qui le dit en propres termes, et elle ajoute encore : « Toutes les représentations ont été inutiles devant un corps municipal, qui croit agrandir sa ville, en la dotant d'une grande plaine pavée, sur laquelle, par un rare oubli des convenances, on met en regard la mairie et le théâtre. »
On a prétendu que le maire d'Orléans avait menacé de donner sa démission si le ministère refusait de consentir à la démolition. [Hilarité.) Oh! combien je regrette amèrement qu'on ne l'ait pas acceptée! [Nouvelle hilarité.) Je ne veux pas m'informer des motifs qui ont empêché de le prendre au mot.
Après ce grand et honteux exemple, les autres paraîtront bien mesquins, quoiqu'ils aient aussi leur importance.
Il y a deux objets qui sont en horreur à tous les corps municipaux, ce sont les murs et les tours, c'est-à-dire précisément ce qui fait en général le plus bel ornement des villes. Par exemple, la ville de Carpentras avait des murs très-anciens qui attiraient les voyageurs; ils ont été détruits. C'est encore à la commission du ministère de l'intérieur que j'emprunte cette opinion; elle dit que Carpentras était une des villes les plus jolies quand elle avait ses murs, et qu'aujourd'hui il n'y a pas de bourg plus insignifiant et plus vulgaire.
La définition est très-juste; je souhaite qu'elle retentisse au cœur de ceux qui ont ainsi déshonoré leur ville. [Rires et adhésions.)
Croiriez -vous que les conseillers municipaux d'Avignon ambitionnent le même sort pour leur ville , en cherchant à • rivaliser de vandalisme avec ceux de Carpentras? [Nouvelle hilarité '.)
Tous ceux qui ont passé dans cette ville d'Avignon savent quelle empreinte de grandeur et de beauté lui donnent les restes des palais des Papes et des autres monuments; ils i savent aussi qu'elle n'a pas de trait plus caractéristique que ses anciens remparts. Eh bien, dans un des tracés du chemin de fer de Lyon à Avignon , on fait passer la voie par les remparts, que l'on remplace par une chaussée. Je ne sais si ce tracé a été préféré par le ministère, mais je sais qu'il a été appuyé avec instance par la ville d'Avignon. Et on veut détruire ses remparts, pourquoi? Pour satisfaire la cupidité des propriétaires riverains de ces remparts, qui trouveront une augmentation de la valeur de leurs propriétés quand il y aura là un chemin de fer.
J'espère que M. le ministre de l'intérieur ou M. le ministre des travaux publics, car cela rentre plutôt dans ses attributions, voudra bien ne pas sacrifier un monument si important à des considérations si pitoyables. (Adhésion.)
A Reims, à Sens, à Guise, à Beauvais surtout, même acharnement des conseillers municipaux contre leurs remparts historiques.
Après les murs, les tours.
Dernièrement le beffroi de Yalenciennes s'est écroulé; mais sa ruine a eu lieu comme celle de la tour de l'église Saint-Denis, par suite des travaux qu'on y a faits.
A Péronne, le conseil municipal a exigé la démolition de son beffroi, à la réparation duquel le ministère de l'intérieur avait alloué 20,000 francs. A Château-Thierry, on pave les routes avec les belles pierres de l'ancien château.
Elles sont rares les communes qui réclament, comme on l'a fait à Poissy et à Saint-Ricquier, pour la conservation des portes à tourelles, qui sont le symbole des anciennes franchises de la vie municipale de nos ancêtres, et que l'on devrait conserver, comme on le fait en Allemagne, en Belgique et en Angleterre, avec autant de raison et de sollicitude que Rome conserve ses arcs de triomphe.
J'arrive au ministère de la guerre. Quand tout à l'heure je parlais d'Avignon, je voyais M. le ministre ' faire un geste de satisfaction, m'encourager et approuver ce que je disais de la beauté des monuments d'Avignon ; mais il n'ignore pas, sans doute, que le département de la guerre a commis d'épouvantables dévastations dans le palais des Papes. Ce n'est pas lui, sans doute, mais c'est son ministère, ou plutôt le génie militaire, le corps le plus vandale de tous ceux qui s'attaquent à nos monuments. (Adhésion.)
1 M. le général Trézel.
Toutes les fois qu'un monument tombe entre les mains du génie militaire, il est immédiatement sacrifié et déshonoré. Témoin le château de Vincennes, où le génie a rasé ces deux belles tours qui faisaient l'admiration de nos pères : témoin les belles abbaye3 de Soissons, Notre-Dame et Saint- Jean des Yignes, qui ont été, malgré toutes les réclamations des archéologues éclairés et zélés du lieu, mutilées de la manière la plus brutale.
Dernièrement encore, deux magnifiques arcades romanes, à Notre-Dame de Soissons, signalées par les antiquaires, ont été recouvertes par une construction tout à fait moderne. Mais il y a plus : en plein Paris, des actes analogues ont été commis à l'Ecole polytehnique. Savez-vous ce que c'était, Messieurs, que l'École polytechnique? c'était le collège de Navarre, le collège où ont étudié Rollin, Gerson et Bossuet, rien que cela! On en a fait l'Ecole polytechnique. J'avoue que la destination est très-belle ; mais il y avait une chapelle, une chapelle ogivale, qui rappelait le souvenir vivant encore de cette grande institution et de ces grands hommes. Elle avait vingt fenêtres, m'a-t-on dit, car je ne l'ai pas vue; eh bien, elle a été démolie par le fait des ingénieurs de la guerre, et cela l'année dernière, en février 1846.
J'ai un autre exemple plus récent et plus fâcheux encore à citer, c'est celui de Toulouse.
A Toulouse, il y a une admirable église que je me vante d'avoir été le premier à signaler dès 1833 à l'attention publique. C'est l'église des Jacobins ou des Dominicains . Cette belle église date du treizième siècle ; elle a été achevée au quatorzième. Elle a des caractères tout à fait spéciaux que je ne vous définirai pas, ce serait trop long, mais elle possédait deux titres qui la distinguaient et qui devaient mériter la sollicitude de tous les hommes éclairés. D'abord, elle a
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servi de sépulture à saint Thomas d'Aquin, à ce grand homme qui fut, comme vous le savez tous, non-seulement une des gloires de l'Église , mais encore une des gloires de l'université de Paris, où il a longtemps enseigné, et où, par parenthèse, il ne pourrait pas, grâce au monopole, enseigner au j ou rd ' h ui . [On rit . — Mouvem en ts divers . )
Outre ce glorieux tombeau, la vieille église des Jacobins se distinguait par des fresques du plus curieux mérite, des fresques du quatorzième siècle, qui, en Italie, seraieiit l'objet de la visite des voyageurs et de l'étude de tous les artistes. Cette église avait 200 pieds de long et 100 pieds de hauteur; elle était à deux nefs, particularité assez rare; enfin, elle avait un clocher qui passait pour le plus beau du Midi. Eh bien, le génie militaire s'en est emparé, et voici ce qu'il en a fait :
11 a d'abord recouvert ces fresques d'un badigeon, parce que les fresques et les peintures l'intéressent fort peu, tandis que le badigeon lui plaît beaucoup. [Nouvelle hilarité '.) Puis il â détruit les voûtes des chapelles latérales ; puis il a coupé en deux l'église par un plancher : en bas, il a mis une écurie ; du premier étage, il a fait un magasin de lits militaires; voilà son art à lui. [Mouvement.) En outre, il a détruit deux côtés du cloître, car il y avait un cloître admirable à côte de l'église, et il a transformé les deux autres côtés et la salle du chapitre en belles écuries garnies d'auges et de râteliers. Je ne sais trop ce qu'il a fait du réfectoire qui avait treize fenêtres en ogive avec de riches meneaux , mais je sais ce qu'il a fait d'une chapelle, la plus belle de toutes, la chapelle de Saint- Antonin, qui était couverte de fresques admirables; il en fait le dépôt des chevaux morveux. [Nouveau mouvement.)
Yoilà l'emploi qu'on trouve à faire, en 1846, d'un monu-
ment d'art qui, je le répète, en Italie attirerait tous les voyageurs, tous les artistes. Eh bien, réellement, je ne crois pas qu'il y ait un pays , excepté la France, où de si honteuses dévastations soient possibles.
J'espère qu'il suffira de les signaler, comme je le fais en ce moment à la Chambre et à M. le ministre de la guerre, pour rendre l'administration de la guerre plus traitable; je dis plus traitable, parce qu'il y a en ce moment un procès intenté par la ville de Toulouse, qui fait exception à la triste règle que je signalais tout à l'heure, qui est animée d'un intérêt éclairé pour cette église, et qui fait un procès à l'administration de la guerre pour rentrer en possession de cet édifice. Je n'examine pas le point de droit, mais je conjure M. le ministre de la guerre, et je prie la Chambre de m'appuyer dans ce vœu, je le conjure de vouloir bien examiner s'il ne pourrait pas trouver le moyen, sans léser les droits de l'Etat, de céder à cette ville une église dont on pourra faire un usage convenable, mais dont bien certainement elle fera autre chose qu'un dépôt de chevaux morveux; je le conjure de faire cesser l'état actuel des choses, et de céder à ce vœu. [Marques générales d'assentiment.)
Après le ministre de la guerre, il me faut passer au ministre de l'instruction publique. Là il y aurait encore quelque chose à vous signaler : ce serait, si le ministre de ce département était ici , la destruction du logis abbatial de Saint-Étienne dans l'enceinte même du collège de Caen , destruction qui a été opérée l'année dernière. Mais ce que je ne puis omettre , c'est ce qui se passe à la bibliothèque de Sainte- Geneviève. Je sais bien qu'ici M. le minisire de l'instruction publique n'est pas le seul coupable; ses prédécesseurs ont aussi leur part dans cet acte. On a donc voulu remplacer cette belle bibliothèque de Sainte-Geneviève, qui
était de toutes celles de Paris la mieux combinée pour le service d'une bibliothèque ; on a voulu la remplacer par une nouvelle bibliothèque; on l'a sacrifiée, on en a éloigné le public; on a voté, à la grande satisfaction de MM. les architectes, une nouvelle bibliothèque, et, pour commencer, on a rasé un curieux monument, l'ancien collège de Montaigu, collège non pas aussi célèbre que le collège de Navarre, mais qui avait aussi figuré avec honneur dans l'ancienne université de Paris, où avaient étudié Érasme et Calvin, et qui offrait aussi de très-précieux, de très-curieux débris d'architecture ogivale. Eh bien , on l'a rasé» pour élever l'horrible édifice que vous pouvez tous aller voir, si vous en avez la triste envie, sur la place de l'École de droit.
Et, puisque j'en suis au département de l'instruction publique, je dirai en passant que, tout en applaudissant sans réserve au crédit qui nous est demandé, dans la loi que nous avons sous les yeux, pour la publication relative aux débris de Ninive, je voudrais qu'on ne laissât pas en souffrance d'autres publications relatives aux grands monuments que nous avons sur notre sol, comme la grande publication relative à la cathédrale de Chartres, publication qui mérite au moins autant de sollicitude que celle relative à Ninive, et qui est en souffrance depuis plusieurs années. Il me semble aussi que les encouragements à la littérature, dont on fait un si bizarre usage, et qui sont consacrés à des publications comme la Monographie du chat, pour laquelle le budget porte 3,500 francs, pourraient être utilement employés à encourager les deux seuls recueils d'archéologie nationale, le Bulletin de M. de Caumont et les Annales de M. Didron. Ces deux recueils ont rendu les plus grands services à l'art national , aux souvenirs historiques , et l'on s'étonne de ne pas les voir figurer sur ces listes de souscription où
tant d'autres ouvrages moins dignes occupent une large place.
Je voudrais passer sous silence le ministère du commerce et de l'agriculture, parce que M. le ministre n'est pas là; mais je ne puis me dispenser de signaler la destruction d'une très-belle et très-curieuse église, celle de l'Observance, qui frappait tout d'abord l'œil du voyageur en entrant à Lyon par la Saône, et qui a été détruite pour agrandir l'École vétérinaire, malgré une délibération du 22 janvier 1846, délibération dans laquelle le conseil municipal critiquait cet acte de vandalisme en ces termes :
« Le conseil exprime de vifs regrets sur la destruction d'un édifice tellement remarquable, qu'à l'époque de la vente des biens des congrégations religieuses , l'église de l'Observance fut formellement réservée , et qu'il eût été facile de la conserver par une restauration bien moins coûteuse qu'une construction nouvelle. »
J'arrive à un point plus délicat et que je prie la Chambre de me permettre de traiter ; j'y mettrai tous les ménagements possibles; il s'agit de la liste civile. J'aborderai ce terrain avec tous les ménagements, avec tout le respect que je dois et que je porte à ce qui est souverainement respectable. Personne n'admire plus que moi ce qui a été fait à Versailles; c'est une des pensées qui honorent le plus le règne actuel. Le pays tout entier l'admire et l'apprécie. Qu'il y ait des imperfections de détail, je ne m'en inquiète pas; c'est une grande, une noble pensée à laquelle je serai toujours heureux de rendre hommage r ainsi que vous tous. [Adhésion générale.)
Mais pourquoi faut-il, en rendant cet hommage, que j'aie à signaler un fait qui ne me paraît pas d'accord avec la nature de cette grande entreprise? Je veux parler de la transplan-
tation des statues funéraires de deux rois et de deux reines d'Angleterre qui étaient dans l'église où ils avaient été enterrés, à Fontevrault en Anjou, et qui ont été transportées, je ne sais en vertu de quelle autorité, à Paris, pour être mises à Versailles. Je ne sais pas d'abord si on avait le droit d'enlever ces statues à l'endroit où elles étaient, à l'église de Fontevrault qui appartient à l'État. Et surtout j'en conteste la convenance, j'entends la convenance historique et artistique. 11 ne s'agit de rien moins que de Richard Cœur-de-Lion, d'Henri II , d'Eléonore d'Aquitaine , et Isabelle d'Angoulême. Ces tombeaux devaient rester où ils avaient été fondés, c'est-à-dire à Fontevrault, c'est-à-dire en Anjou, près du berceau de la maison de Plantagenet, au cœur de leurs possessions, dans une abbaye que ces rois et ces reines avaient entouiée de leur affection spéciale, et qui était pour eux ce que S mt-Denis était pour les rois de France.
J'ai vu, il y a quinze ans, ces tombes dans leur église; malheureusement il ne reste de cette belle église qu'une abside, qui sert de chapelle à la maison centrale de détention ; j'y ai vu ces statues, j'ai déploré leur abandon, je l'ai signalé; je pensais, comme tout le monde, qu'elles méritaient d'être préservées, surveillées avec soin; car ce sont de belles statues des douzième et des treizième siècles, trèsrares, comme il n'en existe pas dix en France; en les signalant et en les admirant, je comptais les retrouver dans le site qui leur convient. Car qui est-ce qui s'en irait chercher le tombeau de Richard Cœur-de-Lion à Versailles? Richard Cœur-de-Lion et Versailles, ces mots hurlent vraiment de se trouver ensemble. Qu'y a-t-il de commun entre Richard Cœur-de-Lion et Versailles? Cependant ces statues sont à Paris; on les restaure; je suis toujours effrayé quand j'entends parler de statues et de monuments en restauration;
mais enfin si cette restauration est faite tant bien que mal, j'espère que tout le monde appréciera la convenance qu'il y aurait à ne faire qu'en mouler des modèles pour le musée historique de Versailles, et à restituer les originaux à l'église pour laquelle ils ont été faits, et d'où ils n'auraient jamais dû sortir. ( Adhésion.)
Maintenant, Messieurs, si la Chambre n'est pas trop fatiguée (Non! non!) (je lui demande pardon d'avoir été si long), je lui dirai quelques mots encore suivies constructions modernes. Je viens de parler des constructions anciennes et des soins que le Gouvernement y donne ; je voudrais (\ive deux mois très-courts sur les constructions modernes, pour lesquelles tant de fonds extraordinaires ou complémentaires nous sont demandés dans la loi que vous allez voter.
Ces constructions se divisent naturellement en deux classes : les constructions civiles et les constructions religieuses; elles ont toutes à mes yeux deux qualités, si je puis ainsi parler, ou deux caractères : elles sont toutes ou à peu près toutes très-laides et très-dispendieuses. Commençons par les églises, et ici, Messieurs, je regrette encore de ne pas voir à son banc M. le ministre de l'intérieur...
M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Il est malade.
M. le comte de Montalemrert. Je ne lui fais pas un reproche de son absence : je la regrette; mais ce que je dis pourra servir peut-être à M. le ministre des cultes, qui est devant moi et qui a à peu près les mêmes attributions, quoique ne s'appliquant pas précisément aux mêmes objeis.
Le 24 septembre 1846, M. le comte Duchâtel a lancé une circulaire sur la construction des églises, où il s'est rendu malheureusement, et à son insu, j'en suis sûr, l'écho d'une certaine démonstration maladroite et ridicule qui avait eu lieu quelque temps auparavant au sein d'une certaine aca-
demie. Il a lancé une sorte de condamnation contre les constructions d'églises entreprises dans le style chrétien, dans le style, j'ajouterai même national, créé en France, et qui a atteint en France l'apogée de sa beauté, de sa grandeur, le style ogival. 11 est dit dans cette circulaire «qu'il ne faut pas construire dans un genre que rien ne motive, et qui, pour être convenablement exécuté, entraînerait les administrations municipales dans des dépenses excessives.» Eh bien! Messieurs, je conteste formellement ces deux assertions; elles sont l'une et l'autre complètement inexactes. Comment oset-on dire que rien ne motive le style ogival en France? Comment 1 rien ne motive le style ogival en France, dans ce pays qui est couvert , non-seulement de ces magnifiques cathédrales que je vous signalais tout à l'heure, mais jusqu'aux derniers villages, de petits chefs-d'œuvre qui n'ont leur égal dans aucun des pays où l'architecture gothique a régné? Koii, l'Angleterre et l'Allemagne, pays que j'admire beaucoup et que j'ai beaucoup étudiés, je le déclare sans aucun patriotisme de mauvais aloi, sont loin d'avoir des églises aussi admirables et aussi nombreuses que les nôtres; et, encore une fois, je parle, non pas de nos cathédrales, mais de nos petites églises paroissiales, chefs-d'œuvre de grâce, de délicatesse, de dignité et de convenance, comme on en trouverait cinquante dans un rayon de quinze lieues autour de Paris. Et c'est en présence de ces innombrables monuments que M. le ministre de l'intérieur vient nous dire que rien ne niolive la reconstruction, la génération de ce style si national et si catholique dans la France catholique !
Savez-vous, Messieurs, ce qui n'est point motivé? Ce sont des imitations serviles et stupides des monuments de Grèce ou de Rome; ce sont des Madeleines en petit; ce sont ces éternelles copies du Parlhénon ou de je ne sais quel autre
temple païen, dont on afflige sans cesse nos regards [adhésion) ; et quand je dis copie, c'est parodie que je devais dire, car ce n'est que cela [nouvelle adhésion) , et cela au mépris de toutes les exigences de notre culte, de notre climat et de notre histoire.
Eh quoi ! Messieurs , dans toute l'Europe éclairée , et notamment dans les pays que je nommais tout à l'heure, en Angleterre et en Allemagne, on ne construit plus une seule église qui ne soit aussi conforme que faire se peut aux règles et aux modèles qui nous ont été laissés par les siècles chrétiens. Ni en Angleterre, ni en Allemagne, on ne songerait désormais à faire une église dans un autre style que celui-là. Serions-nous donc les derniers à entrer dans cette voie? Faut-il que nous soyons là, comme pour les chemins de fer, en arrière de tous nos voisins? Je ne m'y résigne pas pour ma part.
Quant à la question économique, je déclare que là encore le ministre est tombé dans une complète erreur. Ce n'est pas sur ma parole ni sur la parole de quelques amateurs, de quelques archéologues que je vous fais cette affirmation; c'est sur la parole des architectes qu'emploie le Gouvernement, le Gouvernement lui-même bien inspiré. Les programmes, les devis ont été faits, et non pas seulement pour les grandes cathédrales , mais pour les églises paroissiales. Ces programmes ont été faits par les architectes qui ont été chargés par le Gouvernement des travaux les plus importants de Paris; par M. Viollet-Leduc , chargé des travaux de Notre-Dame et de Saint- Denis; par M. Hippolyte Durand, récemment nommé architecte de la ville de Moulins. Ils ont prouvé et constaté qu'il y avait économie à employer dans de justes limites le véritable style chrétien, le style ogival, plutôt que ie style classique.
On m'objectera peut-être une église construite par la ville de Paris, et que M. le ministre de l'intérieur a approuvée, Féglise de Sainte-Clotilde, sur la place Bellechasse.
Yoici ce que j'ai à en dire. J'ai vu les plans de cette église ; on a adopté pour cette église un style assez bâtard; je ne veux pas le juger au point de l'art, mais uniquement à celui de la dépense.
On a adopté un gothique moderne, de décadence, mêlé, il est vrai, avec le gothique primitif, mais qui doit, en vertu de ses défauts mêmes, coûter fort cher. On m'a dit que la ville de Paris estime les dépenses de cette église à cinq ou six millions.
M. le comte de Rambuteau. Quatre millions.
M. le comte de Montalembert. Soit; ce n'en est pas moins exorbitant : une église ne coûterait pas cela si l'on n'avait pas adopté le style gothique de décadence, dont M. le vicomte Hugo vous expliquerait les imperfections beaucoup mieux que moi. Une église conforme au style grandiose, simple et sévère que nous offre à Paris l'église romane de Saint-Germain des Prés ou l'église ogivale de Notre-Dame , pourrait se bâtir à beaucoup moins de frais. Et, à ce propos, je dirai que je vois avec douleur, et je ne suis pas suspect en le disant, le système de dépense que l'on adopte pour les églises de la ville de Paris. Il semble que dans une grande ville comme Paris, où il n'y a pas quarante églises, tandis que dans une petite ville comme Parme il y en a près de quatre-vingts, le plus pressé serait de construire de nouvelles églises, simples et grandes, mais sans luxe, ce à quoi le style ogival primitif se prête admirablement. Au lieu de cela, on prodigue l'argent pour élever de loin en loin deux ou trois temples de mauvais goût, où règne une magnificence de mauvais aloi, comme à Saint- Vincent de Paul, à Notre-Dame de Lorette et à la Madeleine.
Eh bien , qu'il me soit permis de le dire, je le déteste, ce genre -là, je déteste le superflu quand il prend la place du nécessaire. Ce qui est nécessaire à Paris, ce sont des églises en grand nombre, simples, majestueuses, dans ce style de Saint-Germain des Prés ou de Notre-Dame , qui se prête si bien à la simplicité et à l'économie, en même temps qu'à la majesté et à la grandeur.
Ce qui n'est nullement nécessaire, et ce qui m'est odieux, pour ma part, ce sont ces marbrures, ces dorures, cette profusion d'ornements suspects et coûteux qui abondent à la Madeleine et à Notre-Dame de Lorette.
Et ce n'est pas seulement sous le rapport de l'art que je réprouve ces églises : c'est encore parce que dans ces églises si somptueuses les pauvres ne trouvent pas leur place. [Adhésion.) Il semble, en vérité, qu'elles soient trop riches pour y laisser entrer les pauvres. Oui, je déteste le*s églises où le pauvre ne peut pas pénétrer librement, jusqu'au pied même de l'autel, où il y a tant de marbrures et de dorures, tant de balustrades et d'enceintes réservées, que les pauvres restent à la porte ou à l'entrée de l'église, comme autrefois les pénitents publics. [Vive approbation.) Donnez-nous donc des églises moins riches,' mais plus vastes et plus nombreuses, et où règne cette noble simplicité qui est le premier apanage de notre art religieux et national, et le premier besoin de notre situation actuelle.
Un mot maintenant sur les monuments civils.
Je ne sais pas pourquoi, puisqu'il est convenu que dans le dix-neuvième siècle on en est réduit à copier et qu'on ne peut rien inventer; je ne sais pas pourquoi, dans ce qu'on copie , on va toujours prendre ce qu'il y a de plus laid et de moins national : ainsi on va prendre pour modèles de mauvais monuments grecs et romains, alors qu'on pourrait trou-
ver parmi les édifices de nos ancêtres d'admirables modèles, non-seulement d'architecture religieuse, mais encore d'architecture civile, domestique, politique.
M. le prince de la Moscowa. Les architectes ne les connaissent pas.
M. le comte de Montalembert. Vous avez mille fois raison. Yoici pourquoi ils ne les connaissent pas, parce que l'Académie des beaux-arts (je remercie M. le prince de la Moscowa de m 'avoir rappelé ce fait important) , parce que l'Ecole des beaux-arts que cette académie dirige ignore profondément notre art national et religieux, parce que les architectes que forme cette école en sortent animés de cette même ignorance, et de Fhostilité que donne l'ignorance.
Voilà pourquoi nous voyons partout, en France, dans toutes les constructions officielles , toujours les mêmes colonnes , les mêmes frontons triangulaires , les mêmes attiques, les mêmes pilastres, en un mot les mêmes mauvaises copies d'un ridicule modèle, adapté à tous les usages, qu'il s'agisse d'un théâtre, d'une église, d'une caserne, d'une bourse ou même de ce palais de justice de Lyon pour lequel on vous demande je ne sais combien dans la loi que nous discutons. [Nouvel assentiment.)
Eh bien, cela tient uniquement, croyez-le, au pitoyable enseignement qu'on donne à l'Ecole des beaux-arts, enseignement en contradiction directe et perpétuelle avec nos mœurs, nos goûts, nos fortunes et notre climat.
A ce sujet , un mot encore sur une construction qui nous intéresse tous, c'est le tombeau de Napoléon. Je trouve là précisément une partie des défauts que je signale et que je dénonce en ce moment dans le choix des sujets des bas-reliefs qui doivent former la principale décoration du tombeau de
l'empereur. Ce choix me parait être aussi malheureux que possible.
D'abord, ii y en a une raison morale et historique. On a choisi pour ces bas-reliefs des sujets empruntés non à la gloire militaire de l'empereur, mais à sa vie civile et politique. C'est, à mon gré, un choix déplacé. Je me souviens qu'il y a quelques années, alors que je critiquais, aussi amèrement que je pouvais le faire, et comme je me réserve de le faire encore, le système d'ornementation adopté pour la chambre où nous siégeons, je fis la remarque que Turgot et Portalis avaient ici des statues en pied, tandis que Napoléon, qui a bien aussi quelque droit de figurer parmi les législateurs et les hommes d'État, était relégué parmi les médaillons en clair-obscur. Là-dessus on s'anima d'un beau zèle et on me répondit, ce fut, je crois, M. le duc Decazes : Quoi ! un despote comme Napoléon!
M. le duc Decazes. Moi? [Hilarité.) Les souvenirs de l'orateur le trompent complètement ; je ne me suis jamais servi de l'expression de despote.
M. le comte de Montalembert. Je me souviens parfaitement que cette objection m'a été faite ; mais je vous demande pardon de vous l'avoir imputée. On me dit donc : Mais Napoléon détestait la liberté, la tribune, les garanties constitutionnelles; que voulez-vous faire de lui dans une Chambre législative ? J'avoue que la raison ne me sembla pas mauvaise et je me le tins pour dit. Mais aujourd'hui je viens la rétorquer à mon tour, et je m'étonne, en vertu de ce même argument, qu'on vienne exposer exclusivement à l'admiration de la postérité la vie civile de l'empereur ; je trouve que ce ne sont pas là les souvenirs qu'il importe de consacrer ; j'aime et j'admire la vie civile du consul qui rétablit l'ordre, mais non celle de l'empereur qui substitua le despotisme à Tordre.
A l'époque où nous sommes, on n'a nul besoin de nous prêcher le despotisme, même dans les monuments. C'est, du reste, une opinion que j'émets en passant.
Mais c'est surtout au point de vue de l'art que le choix des sujets est ridicule. Comment! lorsqu'on avait, dans la vie militaire de l'empereur , dans sa vie réelle , empreinte encore dans les souvenirs de toute la France, les plus magnifiques sujets qu'on puisse offrir à la sculpture , on s'en va choisir, quoi? des allégories! Or, Messieurs, de toutes les bêtises que l'homme ait jamais inventées, la plus bête, selon moi, c'est l'allégorie {vive hilarité), et je n'en veux d'autre preuve que ces affreuses peintures allégoriques que vous voyez ici dans notre plafond. [Nouvelle et plus vive hilarité.)
Yoici donc, si toutes les voix de la presse ne nous trompent point, les allégories qu'on a choisies pour orner le tombeau de l'empereur. Je crois qu'il suffit de les nommer pour en faire sentir l'inconcevable ridicule. Ce sont : 1° le Code civil; 2° le Code pénal; 3° le Concordat; 4° l'Université; 5° l'Industrie; 6° le Commerce. On a choisi le Commerce, probablement par égard pour le blocus continental. [Hilarité.)
Un pair. C'est le blocus continental qui a ranimé le commerce.
M. le comte de Montalembert. 7° l'Agriculture j et 8° la Centralisation administrative. Comprenez-vous bien, Messieurs, toute la beauté de cette allégorie qui aura pour objet de rendre la centralisation administrative? Quant à moi, je suggérerais à l'artiste de prendre pour emblème une pile de cartons verts. [Éclats de rire.) Je n'en conçois pas d'autres.
Il suffit, je crois, Messieurs, de vous avoir dénoncé ce dernier exemple pour montrer dans quelle voie fausse, absurde, peu naturelle, antinationale, on s'engage, grâce à l'éduca-
tion déraisonnable de nos artistes. C'est une ligne qui nuit à notre réputation et à nos finances; car, dans la vie publique comme dans la vie privée, le mauvais goût coûte toujours plus cher que le bon goût. Elle nuit à l'honneur de notre gouvernement et à celui de notre pays; c'est pourquoi j'ai pris la liberté de vous en entretenir un peu longuement. [Marques nombreuses oV approbation.)
( Extrait du Moniteur du 27 juillet 1847. )