ANCIEN PAIR DE FRANCE
C'était un noble et touchant usage de l'ancienne pairie, comme l'a dit ici même l'un de ses plus illustres membres ', que l'obligation de consacrer un hommage public aux pairs de France décédés. Une assemblée politique se rend à ellemême honneur et service quand elle dérobe quelques instants à ses luttes ou à ses travaux ordinaires pour les consacrer à de pieux et pacifiques souvenirs, quand elle entremêle aux préoccupations de la vie courante les fortes et salutaires leçons de la mort. Encore aujourd'hui ses membres dispersés, à mesure qu'ils voient disparaître leurs anciens collègues ei s'éteindre une à une des lumières longtemps éclatantes ou secourables, se doivent à eux-mêmes de rendre un dernier témoignage au souvenir d'une si glorieuse confraternité.
Le Journal des Débats me permettra de remplir dans ses colonnes la tâche que j'aurais certainement essayé d'accomplir, si la Chambre des pairs était restée debout, pour honorer la mémoire de M. le comte de ïascher, décédé le 15 décembre dernier.
Ferdinand de Tascher était né en 1779, d'une ancienne et noble famille de l'Orléanais, qui doit sa principale illustration à l'impératrice Joséphine, mariée à seize ans à M. de Beauharnais, en l'année même où naquit notre regretté collègue. Après son second mariage avec le général Bonaparte, elle lit
1 M. de Barante. Nécrologie du président Boullet.
connaître au futur maître de la France son jeune cousin, et le père de celui-ci dut plus tard à cette parenté d'être appelé au Sénat, après avoir longtemps refusé cette fonction avec le désintéressement et la rare modestie qu'il a laissée pour héritage aux siens. Le jeune Ferdinand de Tascher fut reçu à l'École polytechnique en l'an VIII; mais la vie domestique et civile l'attira plus que la carrière des armes qu'avaient toujours suivie ses pères et où se pressait alors presque toute la jeunesse française. Après avoir passé quelques années au conseil d'État comme auditeur, il avait été chargé, bien malgré lui, d'administrer au nom de la France l'ancien évôché souverain d'Osnabrùck. C'était une de ces provinces allemandes qui frémissaient sous la domination impériale. M. de Tascher s'y faisait remarquer et aimer par son équité et par sa modération, lorsque la catastrophe qui termina l'expédition de Russie vint troubler son existence et l'initier de la façon la plus poignante aux épreuves de la vie militaire. Deux de ses frères, plus jeunes que lui, mais déjà signalés par l'éclat de leurs services, faisaient partie de la grande armée. Entraînés dans cette cruelle retraite qui engloutit tant de milliers de Français, ils périrent tous les deux, victimes des blessures et des maladies qu'ils en avaient rapportées. Leur frère aîné, averti bien tard de leurs souffrances, courut au-devant d'eux, et n'arriva que pour recueillir dans un hôpital de Berlin le dernier soupir de celui des deux qui avait pu se traîner jusque-là. M. de Tascher a consigné dès 1814 le récit de ces misères, dont il fut le témoin, dans quelques pages, les seules qu'il ait jamais fait imprimer, et qui, complétées par les lettres que lui écrivait son frère pendant la marche en avant et depuis la rentrée des débris de l'armée en Prusse, ajoutent une nouvelle lumière à toutes celles que des plumes plus célèbres ont versées sur cette page funèbre de nos annales.
A la suite des événements de 1814, il rentra dans la vie privée et dans l'étude, pour se préparer à remplir les fonctions législatives dont la mort de son père devait l'investir un
jour. Entré par hérédité à la Chambre des pairs dès 1823, il y fil partie de cette majorité constitutionnelle qui jeta tant d'éclat sur les plus belles années de la Restauration et donna aux délibérations de la pairie une importance et une popularité trop méconnues par le parti libéral, lorsque celui-ci fut devenu le maître. Après la révolution de 1830, le comte de Tascher prêta le plus énergique concours à la tâche difficile et prolongée que s'était imposée le nouveau gouvernement pour concilier l'ordre avec la liberté. Il était de ces hommes comme il en faudrait beaucoup dans tout gouvernement libre, qui défendent avec vigueur et désintéressement le pouvoir, sans briguer ses faveurs, sans lui livrer jamais le droit ou la vérité, mais aussi sans jamais courtiser les passions et les préjugés populaires. On le vit toujours dominé par la conscience et incapable de sacrifier le moindre de ses devoirs au calcul le plus habile ou le plus spécieux. Modeste autant que dévoué, mais animé d'un zèle actif et intelligent, constamment et exclusivement occupé d'accomplir son mandat politique, il nous présentait la fidèle image d'un de ces anciens magistrats qu'on eût bien étonnés en leur parlant de places et de traitements lucratifs, et qui n'envisageaient dans leurs hautes fonctions qu'une charge laborieuse et presque gratuite dont on était responsable envers Dieu et envers la patrie. Le sentiment de ce devoir accompli lui semblait une récompense suffisante : ce fut aussi la seule qu'il obtint pendant tout le cours de sa longue et honorable carrière.
Attentif à ne pas dépasser les bornes de la stricte vérité, en parlant d'un homme qui poussait jusqu'au scrupule le respect de cette vérité, je ne chercherai pas à lui attribuer un grand rôle politique qu'il ne rôva ni ne désira jamais. Je ne le suivrai pas non plus dans toutes les discussions importantes où il intervint. Je ne veux relever en lui qu'un seul trait. 11 était passionnément épris de l'indépendance et de la dignité du grand corps dont il s'honorait d'être membre ; et cette disposition se faisait surtout jour chez lui dans ces
grands procès politiques qui vaudront à la cour des pairs et à son illustre chef, le dernier chancelier de France, une si belle place et une gloire si pure dans l'histoire de la France libre, grâce à son profond respect pour la publicité et la liberté de la défense, grâce aussi à la souveraine équité et à l'inviolable modération de ses arrêts.
D'ailleurs les opinions énergiqueinent conservatrices du comte de ïascher n'excluaient point chez lui les aspirations d'une âme vraiment libérale. Entre les causes généreuses qu'il se plaisait à défendre, celle de la Pologne, aujourd'hui si oubliée, lui inspirait surtout une vive sympathie, et tant que dura la royauté parlementaire, il ne perdit jamais une occasion de réclamer pour cette nationalité sacrifiée les droits stipulés par les traités de 1815 et si complètement passés sous silence au congrès de 1856.
La discussion de la dernière adresse votée par la Chambre des pairs se termina, le 15 janvier 1848, par l'adoption d'un amendement proposé par M. de Tascher en faveur des Polonais.
Les questions religieuses et charitables excitaient encore plus sa sollicitude; il ne manquait aucune occasion d'y prendre part, et le discours qu'il prononça dans la discussion relative à l'emplacement de l'archevêché de Paris eut l'honneur d'être reproduit en entier par Mgr Alfre, d'immortelle mémoire, dans son Traité de ta propriété ecclésiastique.
Mais les fonctions législatives étaient loin de l'absorber. Partout où il y avait un service à rendre, un devoir à remplir, un danger à braver, on était sûr de le rencontrer. Quand je le vis pour la première fois, ce fut dans les rangs de la garde nationale, pendant ces jours néfastes de février 1831, où l'émeute profanatrice semblait vouloir à la fois anéantir et déshonorer la nouvelle royauté. Quoique dispensé de tout service, autant par la dignité dont il était revêtu que par son âge et sa santé toujours mauvaise, il avait réclamé le droit de donner à la 10e légion un exemple de courage et de patience que nos ca-
numides de ce temps-là surent dignement apprécier et imiter. Bientôt de nouveaux périls ouvrirent un nouveau champ à son dévouement civique et chrétien. Quand le choléra éclata pour la première fois à Paris en 1832, le conseil général de la Seine, dont M. de Tascher faisait partie, le désigna pour chef de la commission de salubrité qui rendit, à cette cruelle époque, de si éminents services. Il fallait lutter autant et plus contre la consternation et les égarements populaires, que contre les progrès d'un mal impitoyable. M. de Tascher se dévoua à cette double tâche avec la plus généreuse abnégation. On le vit jour et nuit au milieu des pestiférés, des mourants et des morts, occupé à braver l'infection sous toutes ses formes et à soulager l'infortune dans toutes ses angoisser Cette chrétienne et patriotique intrépidité lui attira la distinction la plus digne de lui, c'est-à-dire une nouvelle charge, un nouveau moyen d'user sa vie et ses forces au service du prochain et des pauvres. Il fut appelé en 1834 au conseil général des hospices, fonctions gratuites, presque électives, puisqu'on n'y arrivait que par la voie des présentations, et aussi recherchées qu'elles étaient importantes et indépendantes. Chacun des membres de ce conseil, qui gouvernait souverainement les intérêts de la charité publique à Paris, avait sous sa garde et sous sa responsabilité directe un de nos grands établissements hospitaliers. L'hôpital de la Charité échut à M. de Tascher, et je puis attester qu'il n'y avait pas, dans sa vie si noblement remplie, un intérêt qui lui fût plus cher et plus constamment présent que celui de ses chers malades, de leurs souffrances physiques et de leurs infirmités morales.
La révolution de 1848, qui, comme celle de 1830, a brisé tant de carrières irréprochables et privé la France des services de tant d'hommes de cœur, de talent et de conscience, mit un terme à la vie publique du comte Ferdinand de Tascher. 11 lui a survécu onze ans sans cesser d'être ardemment préoccupé de l'honneur et du bonheur de la France, mais en
se renfermant de plus en plus dans les consolations de la vie de famille et dans le soin du bien-être moral, matériel et intellectuel des pauvres de sa terre patrimoniale de Pouvray (Orne). En disant que la religion fut la consolation de sa vieillesse et des cruelles infirmités qui l'assaillirent, je ne voudrais pas donner lieu de croire qu'il eût attendu jusque-là pour invoquer ses secours et pratiquer ses lois. Loin de là, il l'avait courageusement professée dès sa plus tendre jeunesse, dans un temps où il fallait braver et vaincre le respect humain à un degré que l'on saurait à peine imaginer aujourd'hui. En pleine possession de la vie et de la santé, il eut le bonheur de croire et d'obéir toujours à cette lumière que l'agonie nous révèle avec une si tardive intensité. Il sut lui-même pratiquer toutes les vertus et confesser toutes les vérités que tant de pères se contentent de faire enseigner à leurs enfants. D'ailleurs sa piété, fervente et sereine, n'était austère qu'à son propre endroit. Envers le prochain, sa généreuse et infatigable charité n'était tempérée que par cet ardent amour de la justice qui enflamma jusqu'au dernier jour son âme loyale et généreuse. Vers la fin de sa vie, courbé sous le poids de longues et implacables douleurs, il se plaignait de ne pouvoir plus même lever son regard vers le ciel. Mais son cœur y était d'avance fixé; et lorsque, le 15 décembre 1858, la mort vint terminer ses souffrances, tous ceux qui l'ont connu et aimé ont pu se dire avec confiance que la bonté divine réservait ses plus belles récompenses pour le chrétien éprouvé, dont la longue vie n'avait été qu'une série de bonnes œuvres, d'exemples édifiants et de pénibles devoirs scrupuleusement accomplis.
(Journal des Dèbal$ du 15 février 1859.)
Cette année 1860, si fatale à l'Église, à la justice, à l'honneur, marquée de plus par tant de deuils éclatants et qui nous touchent de si près, a vu disparaître de la terre, dans la personne de Henri, quatorzième duc de Norfolk, celui que je ne craindrai pas d'appeler le plus noble, le plus humble et le plus pieux des laïques de notre temps.
Je voudrais honorer ce recueil en y consacrant quelques lignes à la mémoire de ce grand chrétien ; je voudrais le faire connaître à ceux qui ont ignoré jusqu'à son existence, et soulager ainsi pour un moment la douleur de ceux qui, comme moi, l'ont connu et aimé.
Je m'arrêterais cependant devant le souvenir de cette âme si humble et si pure, si étrangère à toute recherche de la bonne opinion des hommes, je ne songerais qu'à taire les détails que devraient voiler la pudeur de l'amitié et le respect de la vie cachée en Dieu, s'il ne s'agissait d'un homme que l'éclat de son rang, la splendeur plus que royale de sa naissance, son immense fortune, sa position hors ligne au sein de la plus puissante nation du monde, condamnaient à une inévitable notoriété, dont il n'a jamais usé que pour le service de Dieu et des pauvres.
Mais, avant d'aller plus loin, il faut bien que je cherche à donner au lecteur français quelque idée de ce que c'est qu'un duc de Norfolk en Angleterre, et d'une existence dont les autres pays de l'Europe n'offrent plus môme la moindre image. Je le
ferai avec d'autant moins d'embarras que j'ai trop vécu avec les hagiographies des siècles passés, pour ne pas savoir le prix et le soin minutieux qu'ils ont mis tous et toujours à constater l'illustre origine de leurs héros et à les pourvoir de ces claris nafalibus, dont le latin de Tacite leur avait fourni la formule habituelle.
§ La maison de Howard, dont le duc de Norfolk était l'aîné et le chef, universellement reconnue comme la plus illustre de la noblesse anglaise, remonte, selon une tradition anciennement accréditée, à Hereward, ce fameux baron saxon qui se maintint avec un si indomptable courage dans l'île d'Ëly, contre Guillaume le Conquérant, et dont Augustin Thierry a raconté avec tant de charme les prodigieux exploits. Quoi qu'il en soit de cette origine légendaire, cette maison, grâce aux exploits de ses divers rejetons et à ses alliances avec les plus vieilles races normandes, avait atteint dès le quinzième siècle un si haut degré de puissance et de splendeur, que son chef fut créé duc de Norfolk en 1483. Aucune famille en Europe, même parmi les familles souveraines, excepté celles de Bourbon, de Lorraine et de Savoie, ne peut se vanter d'avoir reçu de si bonne heure un titre si élevé. Le premier duc, qui descendait par sa mère d'Edouard III, fut tué sur le champ de bataille de Bosworth en défendant Richard III, le dernier des Plantagenets, contre le premier des Tudors. Le deuxième gagna, en 1513, la bataille de Flodden, où périt le roi d'Ecosse avec la fleur de la chevalerie écossaise. Le troisième n'échappa que par un hasard providentiel à l'échafaud, auquel l'avait fait condamner l'odieux tyran Henri VIII, et où Venait de monter son glorieux fils, Henri, comte de Surrey, le personnage le plus connu de celte famille célèbre, aussi renommé par sa vaillance belliqueuse que par ses talents littéraires, qui lui ont valu l'honneur d'ouvrir la série des poètes laineux de l'Angleterre. Il fut immolé à vingt-sept ans par la jalousie et le fanatisme de Henri Y11I, qui voulut atteindre en lui à la fois le seigneur le plus populaire du royaume et un
catholique resté fidèle à l'Église romaine. Ces premières et anciennes gloires d'une maison dont la descendance directe et masculine s'est perpétuée jusqu'à nos jours, et qui occupe par son rang comme par son ancienneté la première place dans la pairie britannique, pouvaient suffire pour lui assurer une illustration exceptionnelle. Leur nom est devenu le type de l'aristocratie dans le pays le plus aristocratique de l'Europe, ainsi que le témoigne le vers de Pope, si souvent cité :
Alas ! not ail the blood of ail the Howards.
Les Howard sont donc en quelque sorte les Montmorency de l'Angleterre, mais, si je l'ose dire, avec quelque chose de plus religieux et de plus touchant dans leur gloire, grâce aux catastrophes cruelles et imméritées dont ils ont été victimes.
Le fameux comte de Surrey fut le premier, mais non le seul de sa race destiné à périr, martyr de la foi et de l'honneur, sous la hache du bourreau. Son fils, le cinquième duc, ayant pris contre la reine Elisabeth le parti de Marie Stuart, vaincue et captive, dont il avait subi le charme irrésistible et dont il avait brigué la main, fut mis à mort en 1572, comme l'avait été son père, par la digne fille d'Henri VIII. On l'a accusé d'avoir mêlé trop d'ambition mondaine au dévouement qu'il témoignait à la religion de ses pères et à l'infortunée reine d'Ecosse , qui allait le suivre de près sur l'échafaud dressé par la tyrannie anglicane. Mais nulle imputation de ce genre n'a jamais pu s'élever contre la sainte mémoire de son fils, Philippe Howard, comte d'Arundel, « le caractère le plus noble et le plus idéal qu'ait produit le patriciat britannique. » Celui-ci, dépouillé de tous les titres et de tous les biens de son père, mais appelé du droit de sa mère à l'une des plus anciennes pairies du royaume, après avoir résisté héroïquement à toutes les caresses et à toutes les persécutions d'Elisabeth, fut plongé tout jeune encore dans les hideuses prisons de la Tour de Londres, et y mourut empoisonné après onze
ans de tortures '. Cette captivité, dont les raffinements barbares rappellent et dépassent même les plus affreux récits de la persécution des empereurs romains, imprima le sceau du martyre à la grandeur séculière de la maison de Norfolk. Rétablie par les Stuarts dans ses possessions et ses dignités patrimoniales, elle est toujours restée catholique à travers les proscriptions et les misères des temps subséquents. Si parfois le titulaire de la dignité ducale s'est laissé gagner par le désir de jouir de la plénitude des prérogatives politiques qui appartenaient au premier pair d'Angleterre, il s'est toujours trouvé un successeur pour renouer la chaîne des traditions qui identifiaient l'honneur de cette race antique avec la fidélité à l'antique religion. Parmi les protestants eux-mêmes, nous dit le Times, il y en a beaucoup qui, par une sorte de culte poétique pour le passé, regretteraient de voir la plus illustre maison du pays abandonner l'Église vaincue et proscrite, dont aucune vicissitude n'a pu détacher cette vieille lignée. Privés, jusqu'à l'émancipation des catholiques en 1829, du droit de siéger à- la Chambre des pairs, les ducs de Norfolk n'en ont pas moins continué à jouir du prestige incontesté de leur rang de premier duc et comte d'Angleterre, de chef de la noblesse, et, comme disent les Anglais, de^ premier sujet du royaume 'K Ils étaient en outre revêtus à titre héréditaire de ia charge de comte-maréchal, dont un de leurs ancêtres avait été pourvu en 1386, et qui leur conférait le gouvernement de toutes les affaires héraldiques et de toutes les questions de préséance et de blason, que nul ne dédaigne dans un pays où existe un grand corps de noblesse reconnu et respecté de tout le monde, et où le Peeraqe* se trouve sur toutes les tables et
1 M. Rio, dans ses Quatre Martyrs, a parfaitement raconté la vie et les traits de ce glorieux confesseur de la foi, dont une biographie contemporaine a été publiée par celui même de ses descendants que pleure aujourd'hui toute l'Angleterre catholique.
2 First subject of the realm.
3 Annuaire de la Pairie.
LE DUC DE rsOKEOLK. 554
forme avec la Bible et Shakspeare le principal aliment de toutes les mémoires.
Un patrimoine considérable, accru de génération en génération, ajoute naturellement à l'ascendant social et politique d'une si puissante maison. La forteresse normande d'Arundel constitue le joyau de ce vaste patrimoine, puisque le fait seul de la possession de ce domaine féodal donne droit à la pairie, sans création royale. Mais il comprend bien d'autres territoires et entre autres une grande partie de l'importante ville manufacturière de Sheffield. Un fait, conservé par l'histoire provinciale, sert à peindre l'esprit de conservation et la magnificence qui président à l'emploi de ces fortunes aristocratiques. Au dernier siècle, le neuvième duc, quoique sans enfants, avait entrepris de construire à Worksop un palais à l'intention du neveu qui devait être son héritier. L'édifice venait d'être achevé, au prix de plusieurs millions, lorsque survint, en 1761, un incendie qui le consuma de fond en comble. Le vieux duc ne se laissa pas décourager, et sur les cendres à peine refroidies de l'immense édifice on le vit paraître, tenant à la main l'enfant qui allait le remplacer, pour poser la première pierre d'un palais plus magnifique encore, dont le seul corps de logis central, qui subsiste toujours, a trois cents pieds de long.
Un siècle plus tard, toutes ces grandeurs devaient échoir au plus modeste des hommes, au plus humble des chrétiens, à l'Anglais le plus dénué que l'on puisse concevoir des préjugés et de l'orgueil égoïste qui vaut à ce grand peuple une impopularité si générale. Parmi les traditions splendides et diverses de sa race, celles qui constataient chez certains de ses ancêtres la piété, le dépouillement de soi, la sainteté même, devaient seules avoir quelque prix à ses yeux. La grâce allait se montrer envers lui plus prodigue encore que la fortune.
Rien d'ailleurs, dans les commencements du jeune lord Fitz-Alan (titre d'une ancienne baronnie normande qu'il porta
Œuvres. VI. — Art et Littérature. 36
du vivant de son grand-père), ne faisait augurer ce qu'il est devenu. Né en 1815, fils d'un père dont on ne calomniera pas la mémoire en disant qu'il ne voulait être catholique que de nom, et d'une mère protestante ', l'héritier de la première maison catholique du pays fut élevé en protestant. Il fut envoyé successivement à la célèbre école publique d'Éton, puis à l'université de Cambridge. Il entra ensuite dans les gardes à cheval, où il servit jusqu'au grade de capitaine. Ce fut du reste à cette éducation nationale qu'il dut sans doute la virilité élégante de son maintien et de son extérieur, qui offrait un type complet de la distinction et de la vigueur propres aux Anglais des classes élevées. A peine sorti de l'adolescence, à vingt-deux ans, il entra au Parlement comme représentant du bourg d'Arundel, dépendance de ce château féodal de ses pères, dont il prit le titre à la mort de son aïeul, et qu'il a porté pendant la plus grande partie de sa vie parlementaire.
Jusqu'à présent on ne voit dans cette vie de jeune homme aucun trait propre à le distinguer de tant d'autres rejetons d'une riche et puissante aristocratie. Mais tout à coup la transformation s'opéra. J'ai le regret de ne pouvoir raconter comment. Je me souviens seulement qu'il m'a souvent dit : a Je ne suis pas un vieux catholique; regardez-moi comme un converti. »
Nos premières relations datent de ces belles années du règne de Louis-Philippe où l'on vit une si nombreuse et si généreuse portion de la jeunesse française user de la liberté publique pour briser le joug des sophistes, braver le respect humain, confondre les diatribes d'une presse impie et conquérir l'émancipation des ordres religieux, en se groupant par milliers autour de cette chaire de Notre-Dame, d'où le Père Lacordaire et le Père deRavignan électrisaient tour à tour une foule avide et attentive. Le jeune comte d'Arundel se mêla à cette foule. Nul n'y porta une piété plus sincère et plusfer-
1 Fille du duc de Sutherland.
vente. II y revint plusieurs fois, il y puisa pour le Père de Ravignan un tendre et respectueux attachement. Oserai-je le dire? Ce fut là aussi que nous nous rencontrâmes d'abord, ce fut là que commença une amitié qui ne s'est jamais démentie, et qui m'a valu de sa part des preuves d'un incomparable dévouement. Il sortait de ces réunions de francs et fermes catholiques le front haut et l'œil rayonnant. Son bonheur était grand, mais il n'était pas complet. Un jour, je m'en souviens, un jour de Pâques, à la communion générale de Notre-Dame, il avait été suivi par la noble et fidèle compagne de sa vie, qui, du haut des galeries de la métropole, contemplait son mari sans pouvoir l'imiter. Elle était encore protestante ; fille de sir Edmond Lyons, alors envoyé en Grèce, et depuis commandant en chef de la flotte anglaise devant Sébastopol, il l'avait rencontrée à Athènes dans son premier voyage déjeune homme ; il l'avait aimée et épousée, au milieu de la sympathie attentive de l'Angleterre, sans que personne se doutât que l'union de ces deux jeunes cœurs épris, contractée au pied du Parthénon, ne dût se pleinement consommer que sous les voûtes de Notre-Dame de Paris.
Mais, à peine converti, selon sa propre expression, il n'eut de repos qu'après avoir obtenu la conversion de sa femme. Cette grâce lui fut accordée, et rien ne manqua désormais aux joies de son âme.
Les devoirs de la vie publique prirent alors à ses yeux une tout autre importance. Il n'avait joué jusque-là qu'un rôle passif à la Chambre des communes. 11 lui manquait plusieurs des conditions nécessaires pour réussir dans la carrière politique. Ce n'est pas qu'il ne sût parler avec une certaine facilité, comme tous les Anglais ; mais il n'avait aucun goût poulies luttes de la parole, encore moins pour celles des partis. Placé au pinacle de la hiérarchie sociale de son pays, il n'aurait pu avoir d'autre ambition que de prendre une part directe au gouvernement, et sa religion autant que son caractère y mettait d'insurmontables obstacles.
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C'était avant tout un homme d'intérieur, fait pour la vie du cœur et de la famille. Mais pendant plusieurs années il sut se faire violence, en intervenant avec autant de fermeté que de prudence dans toutes les questions où les intérêts catholiques étaient en jeu.
II écrivait en 4847 avec une touchante modestie : « Combien «je regrette ma jeunesse oisive, qui me laisse sans un capital « suffisant de connaissances historiques et de littérature Glasce sique pour faire face à mes besoins d'aujourd'hui ! » Et encore : « J'ai absolument perdu les vingt-six premières années « de ma vie... Je sens amèrement que je n'ai rien de ce qu'il « faut pour travailler comme je le voudrais. Mais avec l'aide de « Dieu je ferai de mon mieux : / ivill do my best... La religion « seule m'intéresse ; seule elle m'échauffe le sang si froid qui a coule dans mes veines, et le fait circuler assez pour me « mettre à même de parler. »
Il lui fallait en outre surmonter toute sorte de préjugés et de divisions regrettables qui, en Angleterre comme ailleurs, viennent aggraver la faiblesse de la minorité catholique. Je retrouve une lettre de lui, du 7 mai 1846, où il m'annonce comme une victoire remportée sur lui-même que, ayant rencontré M. O'Connell dans la rue, il Favait salué, par déférence pour mes conseils, et qu'ils avaient échangé quelques paroles !
Mais, dès l'année suivante, le grand orateur irlandais quitta ce monde, et le jeune lord Arundel se trouva placé en première ligne parmi les membres catholiques de la Chambre des communes.
L'incontestable sincérité de ses convictions, la noble candeur de son âme, la droiture et l'aménité de son caractère, lui conquirent bientôt une position sérieuse. Cette redoutable et dédaigneuse assemblée, dont les dix-neuf vingtièmes étaient hostiles ou plus qu'indifférents au catholicisme, écoutait avec attention et respect un homme qui ne lui parlait jamais que de la question qui lui déplaisait le plus, mais qui lui en parlait
avec simplicité et dévouement, avec une scrupuleuse exactitude dans l'emploi des faits et une bonne foi virile dont l'honneur finissait par rejaillir non-seulement sur sa considération personnelle, mais sur la cause même qu'il défendait.
Ses traditions de famille l'associaient aux ivhigs; mais il rompit avec eux lorsque, devenus eux-mêmes misérablement infidèles à leurs plus glorieux antécédents, pour suivre les conseils pervers de lord Palmerston et de lord John Russell, ils présentèrent et firent passer la loi dite des titres ecclésiastiques, à l'occasion des nouveaux sièges épiscopaux créés en 1850 par le pape Pie IX. Cette loi, heureusement impuissante et qu'on n'a jamais essayé d'exécuter, n'était destinée qu'à enregistrer une sorte de protestation officielle contre l'exercice du pouvoir pontifical en Angleterre. Le comte d'Arundel se trouva dans une position délicate : il devait exclusivement à l'influence locale de son père la place qu'il occupait à la Chambre des communes. Ce père approuvait et appuyait la mesure ministérielle. Son respect pour l'autorité paternelle pouvait et devait même, aux yeux de plusieurs, l'obliger à se démettre ou au moins à s'abstenir. Mais l'honneur et la conscience parlèrent plus haut encore que la piété filiale. Il resta à la Chambre et combattit le Mil avec autant de décision que de persévérance, à toutes les différentes étapes de la discussion. La loi votée, il donna sa démission. Il fut aussitôt réélu par les électeurs catholiques du comté de Limerick en Irlande; mais, après la dissolution de 1852, il ne voulut plus de mandat électoral, et ne reparut au Parlement que pour aller siéger à la Chambre des Pairs, comme duc de Norfolk, à la mort de son père.
Un seul événement marque dans cette seconde et dernière partie de sa carrière publique : ce lut le refus de l'ordre de la Jarretière, dont la reine, sur la proposition de lord Palmerston, avait voulu l'investir. On sait que cet ordre est le premier de l'Europe, tant par son antiquité que par la qualité et le nombre restreint de ses membres. Ce nombre n'a jamais
dépassé, quant aux chevaliers indigènes, celui de vingt-cinq fixé par le fondateur, Edouard III, en 1347 ; et l'on n'y admet d'autres étrangers que les souverains : l'orgueil britannique, semblable à celui des Romains de la république, veut bien reconnaître ainsi les rois pour égaux des patriciens anglais. C'est la plus haute distinction que la couronne d'Angleterre ait à conférer, et la seule dont elle puisse disposer en faveur de ceux que leur naissance place, comme le duc de Norfolk, au-dessus de toutes les autres. Il la refusa respectueusement et sans étalage, en évitant môme, autant que possible, par un scrupule délicat, de donner de la publicité à son refus, afin de ne pas diminuer le prix de la faveur qui, rejetée par lui, allait échoir à un autre. Mais en Angleterre il n'y a point de secret possible. Ce refus fut connu ; il excita une surprise universelle et toute sorte de commentaires. Les uns, qui le connaissaient bien mal, y virent un raffinement d'amourpropre. Les autres crurent que ce catholique fervent ne voulait pas d'un ordre qui, fondé originairement comme la Toison d'Or et le Saint-Esprit, à titre de confrérie religieuse, venait d'être profané par l'admission du chef de l'islamisme, du sultan Abd-ul-Medjid, parmi ses membres. Mais ce n'était pas là sa vraie raison. Je me permis un jour de lui reprocher d'avoir privé les catholiques anglais, très-sensibles à ce genre de satisfactions, de celle qu'ils auraient goûtée à voir le premier d'entre eux revêtu de cette éminente dignité. Il me répondit par un argument ad hominem, qui me prouva qu'il avait surtout voulu donner une preuve d'indépendance politique en évitant de recevoir même la faveur la plus enviée par l'intermédiaire d'un ministre dont il désapprouvait la conduite.
Souvent j'ai entendu des catholiques anglais se plaindre et s'étonner du silence qu'il gardait habituellement à la Chambre des pairs. On s'attendait à autre chose : on eût voulu qu'il consacrât l'immense ascendant de son nom, de son rang, de son caractère, à conquérir dans la vie parlementaire une de ces grandes influences si acceptées par le public an-
glais, et dont le catholicisme anglais eût recueilli tout le bénéfice.
Ce n'était pas là sa vocation. Il ne recula jamais, pas plus dans la vie publique que dans la vie privée, devant un devoir strict et évident, comme on le vit lorsqu'il dénonça en 1856, à la Chambre des lords, les procédés iniques de la commission chargée de répartir les fonds de la souscription pour les victimes de la guerre de Crimée, et qui avait scandaleusement abusé de son mandat au détriment de la foi des orphelins ca-. tholiques. Mais il avait fait son choix. Ce n'était pas la vie politique avec ses luttes, ses entraînements, ses ardeurs, ses tentations, qui devait dominer et posséder son âme : c'était la vie cachée en Dieu. C'était l'humble et laborieuse carrière d'un chrétien exclusivement dévoué à ses devoirs domestiques, à l'Église et aux pauvres. Il lui fut donné de mériter au plus haut degré le litre de contempteur du monde : contemptor mundi, qu'on lit sur la tombe de certains grands seigneurs féodaux qui avaient quitté la cotte de mailles pour le froc monastique; et cela au milieu d'une société qui semble avoir atteint les dernières limites des prospérités de ce monde, et qui eût aimé à le voir jouir sans réserve de la part éclatante qui lui en revenait.
Même aux yeux de la sagesse humaine, il avait choisi la meilleure part. Une âme sainte, une âme douce et humble, charitable et sereine dans la plus dangereuse élévation d'icibas, c'est un spectacle plus grand et plus utile, môme au profit d'une Église persécutée, que celui de la plus rare éloquence et de l'influence politique la plus active.
Dans un pays où le catholicisme, légalement émancipé, a encore à lutter contre tous les préjugés, toutes les passions, toutes les rancunes, toutes les ignorances et tous les remords d'un peuple ivre de sa propre grandeur, et qui ne peut pas pardonner à l'Église tout le mal qu'il lui a fait, rien ne pouvait mieux servir la cause de cette auguste victime d'une persécution nationale que le dévouement quotidien et généreux
du premier personnage de l'Angleterre aux intérêts et aux douleurs que le peuple anglais dédaigne et méconnaît le plus.
Les ordres religieux, parfaitement libres dans les Iles Britanniques, mais parfaitement impopulaires, excitaient surtout sa sollicitude. La congrégation de l'Oratoire, ramenée en Angleterre dès 1849, régénérée et illustrée parle père Newman et le père Faber, n'eut jamais d'adhérent plus zélé, de patron plus généreux que le duc de Norfolk.
Mais aucune œuvre de charité ne lui était indifférente, aucune misère ne lui était inconnue, aucun besoin, exposé à ses yeux vigilants, ne restait sans soulagement. Pour se faire une idée de la vie qu'il s'était faite, il fallait le voir dans sa grande bibliothèque, ayant à ses côtés sa femme, qui lui servait toujours de secrétaire et de coadjuteur, et se livrant avec elle au dépouillement de l'incommensurable correspondance qui, de tous les coins des Trois-Royaumes, lui apportait tous les jours une tâche aussi pénible que méritoire, et venait dérouler devant lui le tableau de toutes les infirmités, de toutes les exigences, de tous les dénûments qui constituent l'existence de la communauté catholique, partout indigente, partout en minorité, partout en lutte avec des obstacles de toute nature. Son noble cœur se donnait sans réserve et sans relâche à ce labeur incessant : il y faisait face avec une patience héroïque, une humeur toujours égale et toujours gaie, une munificence sans rivale. « Il n'y a pas, » dit le cardinal Wiseman, dans la lettre pastorale publiée par l'éloquent prélat à l'occasion de la mort du plus illustre de ses diocésains, « il n'y a pas dans ce diocèse une seule œuvre qui n'ait reçu de lui des secours permanents ou indispensables. Il n'y a pas une forme de la misère qui lui ait échappé. Églises, orphelinages, refuges, hospices, hôpitaux, salles d'asile, écoles primaires, écoles normales, monastères d'ordres contemplatifs ou actifs, éducation du clergé à l'intérieur ou à l'étranger, subventions à l'épiscopat, secours aux catholiques enfermés dans les prisons et les maisons de travail, tout a été comblé de ses bien-
faits, rien ne lui a été étranger, et partout où il y a eu une bonne et sainte œuvre à accomplir, il était là. Mais nul ne saura l'étendue de ses dons. J'en ai connu par hasard des exemples qui auraient semblé suffire pour accomplir les obligations d'un homme riche et vertueux pendant toute une vie; et ce n'étaient que des échantillons secrets et quotidiens de son inépuisable charité. »
Quelques jours après sa mort, un incident vint apportera ce panégyrique émané de si haut le sceau d'une obscure mais touchante confirmation. Un de ses amis, venant à passer devant son hôtel de Saint-James' square, vit un pauvre Irlandais s'arrêter devant la porte du manoir ducal, se découvrir et murmurer une prière. «Que faites-vous?» lui dit-on. « Ah! » répond le pauvre, «c'est là que demeurait mon meilleur ami : je prie pour son âme'. »
Il n'interrompait le cours de ses travaux charitables que pour se livrer à des exercices de piété, qui occupaient chaque jour une place plus grande dans sa vie ; puis pour gouverner son vaste patrimoine, et cela encore et surtout dans l'intérêt des pauvres, car il se regardait littéralement comme l'administrateur de ses biens au profit de Dieu et du prochain.
Mais combien l'on se tromperait si l'on croyait que ses vertus eussent quelque chose de sec, de roide ou d'inabordable! Ce que je voudrais surtout peindre, c'est le charme de la bienveillance universelle et de la simplicité touchante que respirait toute sa personne. Jamais homme ne réalisa mieux ce mot, qu'on ne saurait trop citer, de saint François d'Assise : « La courtoisie est la sœur de la charité. » 11 avait conservé de sa vie mondaine les formes les plus gracieuses et les plus distinguées, l'urbanité la plus aimable, des façons nobles et naturelles, et, pour parler comme Saint-Simon, « cette grande politesse, noble, discernée, qui est devenue si rare et qui touche si fort.» Avec cela, la retenue la plus discrète, l'oubli de soi le plus
1 Tablet du 22 décembre 1860.
constant et le plus visible, une déférence touchante pour l'âge, le sexe, le malheur, l'exil, accentuée avec 'des degrés d'une exquise délicatesse, selon la position de tout^ce qui avait le bonheur de l'approcher; enfin une compassion douce, que la charité empêchait de dégénérer en pitié ironique pour les agitations et les préoccupations qu'il ne partageait pas.
Tout son être était comme imprégné de l'humilité la plus sincère, en même temps que d'une dignité invincible, car nul ne pouvait être tenté d'oublier auprès de lui la suprématie que lui assignait sa vertu, encore plus que son rang. La noblesse chrétienne, la chevalerie, dans la vénérable et primitive acception du mot, avec tout ce qu'il comporte d'honneur, de droiture, de délicatesse, d'intégrité sans tache, de solide et inébranlable vertu, de noble et religieuse indépendance, n'eurent jamais de personnification plus complète.
En le dérobant si jeune encore à l'amour des siens, à la confiance de ses coreligionnaires, au respect de son pays, Dieu a sans doute voulu le récompenser promptement du dévouement si actif et si pur qui avait consumé sa vie. Dans toute la force de l'âge, à quarante-trois ans, il tomba en proie à une maladie douloureuse et mortelle qui le lit languir pendant deux ans avant de l'enlever. Six semaines avant sa mort, son confesseur lui annonça que les médecins désespéraient de sa vie. Le malade ne répondit que ces mots : « Eh bien, mon « père, puisque je dois mourir, que je fasse au moins une sainte « mort î » Et alors, s'isolant complètement de toute affaire et de toute relation en ce monde, uniquement entouré de sa femme et de ses nombreux enfants, il ne s'occupa pendant quarante-huit jours consécutifs que de se préparer à la mort. Il envoya à Rome demander au pape une dernière bénédiction ; et ce dut être pour le cœur de Pie IX une consolation efficace que de voir arriver, du sein de ce peuple qui applaudit avec une si effrayante unanimité aux perfidies sacrilèges dont le Saint-Siège est victime, ce message d'un amour filial et dévoué jusque dans la mort.
Pendant ces six dernières semaines, une confession générale qui se prolongea pendant six jours d'examen et d'humiliation devant le juge tout-puissant, puis dix-huit communions, faites avec une ferveur toujours croissante, adoucirent les approches du formidable passage. Toutes les fois que le prêtre lui faisait entendre les prières de l'Église, il faisait effort sur lui-môme pour interrompre les doux et plaintifs gémissements que lui arrachaient ses souffrances. Il mourut le jour de Sainte-Catherine, 25 novembre 1860, ayant à peine quarante-cinq ans. « Il s'est endormi, dit le cardinal Wiseman, « d'un sommeil paisible et suave, comme dans les bras de « Dieu. » — «Je ne crains pas d'affirmer, humainement par- « lant, » dit son confesseur, le père Faber, dans un récit qui sera certainement connu un jour, « qu'aucun saint n'a pu « mourir d'une mort plus sainte!» La dévotion qu'il préférait pendant cette longue et dernière lutte était celle des cinq plaies de Notre-Seigneur. « C'est là, » disait-il à la duchesse, « c'est « dans ces saintes plaies que je vous retrouverai pour Téter- « nité. » Ce fut la tête appuyée sur l'épaule de cette chère et douce compagne qu'il rendit son âme à Dieu ; mais auparavant il détacha ses mains défaillantes de l'étreinte de sa femme, et les joignit pour répéter une dernière fois, d'une voix qu'on put à peine entendre, les noms de Jésus et de Marie. Ce furent aussi les dernières paroles que prononça sur son lit de mort, dans un cachot de la tour de Londres, le 15 octobre 1595, son dixième aïeul, Philippe, comte d'Arundel, le martyr.
(Correspondant du 25 décembre 1860.)