‹ Mélanges d'art et de littératureChapitre 18 sur 24 · I.E PHI LT ME · texte numérisé non relu

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de sympathie ; et l’on peut dire que rien ne inmiquait à la beauté de Léonor. Liéven pensa qu’elle pouvait avoir de dix-huit à vingt ans. Il y eut un moment de silence. Malgré sa douleur profonde, Léonor ne put s’empêcher de remarquer avec quelque plaisir le ravissement de ce jeune oflicier, qui lui semblait appartenir à la meilleure compagnie.

— Vous êtes mon bienfaiteur, lui dit-elle enfin, et, malgré votre âge et' le mien, j’espère que vous continuerez à vous bien conduire.

Liéven répondit comme peut le faire l’homme le plus amoureux; mais il fut assez maître de lui pour se refuser le bonheur de dire qu’il aimait. D’ailleurs, les yeux de Léonor avaient quelque chose de si imposant, elle avait l’air tellement distingué, malgré la pauvreté des vêtements qu’elle venait de prendre, qu’il eut moins de peine à être prudent.

— Autant vaut être nigaud tout à fait, se dit-il à luimême.

11 s’abandonna à sa timidité et à la céleste volupté de regarder Léonor, sans lui rien dire. Il ne pouvait mieux faire. Cette façon d’agir ^rassura peu à peu la belle Espagnole. Ils étaient fort plaisants, l’un vis-à-vis do l’autre, se regardant en silence.

— Il me faudrait un chapeau tout à fait de femme du peuple, lui dit-elle, et qui cache le visage; car, par malheur, ajouta-t-elle presque en riant, je ne

puis pas’ faire usage de votre masque dans la rue.

Liéven eut un chapeau ; ensuite il conduisit Léonor dans la chambre qu’il avait louée pour elle. Elle redoubla son agitation et presque son bonheur en lui disant:

— Tout ceci peut finir pour moi par l’échafaud.

— Pour vous servir, Jui dit Liéven avec la plus grande impétuosité, je me jetterais dans le feu. J’ai loué cette chambre-ci sous le nom de madame Liéven, ma femme.

— Votre femme? reprit l’inconnue presque fâchée.

— 11 fallait paraître sous ce nom ou montrer un passe-port que nous n’avons pas.

Ce nous fut un honheur pour lui. 11 avait vendu la bague, ou du moins remis à l’inconnue cent francs, qui en étaient la valeur. On apporta à déjeuner ; l’inconnue le pria de s’asseoir.

— Vous vous êtes montré l’homme le plus généreux, lui dit-elle après le déjeuner. Si vous voulez, laissez-moi. Ce cœur vous garde une reconnaissance éternelle.

— Je vous obéis, dit Liéven en se levant.

il avait la mort dans le cœur. L’inconnue parut fort pensive, puis elle dit :

— Restez. Vous êtes bien jeune, mais enfin j’ai besoin d’un soutien ; qui me dit que je pourrai trouver un autre homme aussi généreux? D’ailleurs, si vous aviez pour moi un sentiment auquel je ne dois plus

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prétendre, le récit de mes fautes me fera bientôt perdre votre estime, et vous ôtera tout intérêt pour la femme la plus criminelle. Car, monsieur, j’ai tous les torts. Je ne puis me plaindre de personne, et moins de don Gutier Ferrandez, mon mari, que de personne. C’est un de ces malheureux Espagnols qui ont cherché un refuge en France, il y a deux ans. Nous sommes l’un et l’autre de Carthagène, mais lui fort riche, moi trèspauvre. « J’ai trente ans de plus que vous, ma chère Léonor, me dit-il en me prenant à part, la veille de notre mariage; mais j’ai plusieurs millions et je vous aime comme un fou, comme je n’ai jamais aimé. Voyez, choisissez : si mon âge vous éloigne de ce mariage, je prendrai auprès de vos parents tout le tort de la rupture. » Monsieur, il y a quatre ans de cela. J’avais quinze ans. Ce que je sentais le plus vivement alors, c’était l’ennui de la profonde pauvreté où la révolution des cortès a plongé ma famille. Je n'aimais pas. J’acceptai. Mais, monsieur, j’ai besoin de vos conseils, car je ne connais ni les usages de ce pays, ni votre langue, comme vous voyez. Sans ce besoin extrême que j’ai de vous, je ne pourrais supporter la honte qui me tue... Cette nuit, en me voyant chassée d’une maison de petite apparence, vous avez pu croire que c’était une femme de mauvaise vie que vous secouriez. Eh bien, moii-sieur, je vaux moins encore. Je suis la plus criminelle et aussi la plus malheureuse des femmes, ajouta

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12f) MÉLANGES D’ART ET DE LITTÉRATURE.

Léonor on fondant en larmes. Un de ces jours, vous me verrez peut-être devant vos tribunaux, et je serai condamnée à quelque |)eine infamante. A peine marié, don Gutier a montré de la jalousie. Ah! mon Dieu, alors c’était sans raison ; mais sans doute il devinait mon mauvais caractère. J’eus la sottise d’étre fort irritée des soupçons de mon mari, mon amour-propre fut froissé. Ah! malheureuse!...

— Vous auriez à vous reprocher les plus grands crimes, dit Liéven en l’interrompant, que je vous suis dévoué à la vie et à la mort. Mais, si nous pouvons craindre les poursuites de la gendarmerie, dites-lcmoi bien vite, afin que j’arrange votre fuite sans perdre de temps.

— Fuir? lui dit-elle. Comment pourrais-je voyager en France? Mon accent espagnol, ma jeunesse, mon trouble, me feront arrêter par le premier gendarme qui me demandera mon passe-port, ^ans doute les gendarmes de Bordeaux me cherchent en ce moment; mon mari leur aura promis des poignées d’or s’ils parviennent à me trouver. Laissez-moi, monsieur, abandonnez-moi 1 ... Je vais vous dire un mot plus hardi. J adore un homme qui n’est pas mon mari, et quel homme encor ! cet homme est un monstre, vous le mépriserez; eh bien, il n a qu’un mot de repentir à m’adresser, et je vole, je ne dirai pas dans ses bras, mais à ses pieds. Je vais me permettre une parole bien inconve-

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nante, mais, dans l’abîme d’opprobre où je suis tombée,

je ne veux pas du moins tromper mon bienfaiteur. Vous voyez, monsieur, une mallieureuse qui vous admire, qui est pénétrée de reconnaissance, mais qui jamais ne pourra vous aimer,

Liéven devint fort triste.

— Ne prenez pas, madame, pour le dessein devons abandonner, dit-il enfin d’une voix faible, la tristesse subite qui inonde mon cœur; je pense aux moyens d’éviter la poursuite des gendarmes. Le moins chanceux est encore de rester cachée dans Bordeaux. Plus tard, je vous proposerai de vous embarquer à la place d’une autre femme de votre âge et aussi jolie, pour qui j’ai icterai le passage sur un navire.

En finissant ces mots, l’œil de Liéven était mort.

. — Don Gutier Ferrandez, reprit Léonor, devint suspect au parti qui tyrannise l’Espagne. Nous faisions des promenades en pleine mer. Un 'jour, nous trouvâmes au large un petit brick français. « Embarquons-nous, me dit mon mari ; abandonnons tous nos biens de Garthagène. » Nous partîmes. Mon mari est encore fort riche ; il a pris une maison superhe à Bordeaux, où il a recommencé sou commerce ; mais nous vivons absolument seuls. 11 s’oppose à ce que je voie la société française. Depuis un an surtout, sous prétexte de ménagements politiques qui ne lui permettent pas de voir les libéraux, je n’ai pas fait deux vi.sites. Je mou-

rais (l’ennui. Mon mari est fort estimable, c’est le plus généreux des hommes; mais il se méfie de tout le monde, et voit tout en noir. Malheureusement, il céda, il y a un mois, à la prière que je lui fis de prendre une loge au spectacle. 11 choisit le moins bon et prit une loge tout à fait sur la scène, pour ne pas m’exposer aux regards des jeunes gens de la ville. Une troupe d’écuyers napolitains venait d’arriver à Bordeaux... Ah! monsieur, que vous allez me mépriser !

— Madame, répondit Liéven, je vous écoute avec attention, mais je ne songe qu’à mon malheur ; vous aimez pour toujours un homme plus heureux.

— Sans doute vous avez entendu parler du fameux Mayral, dit Léonor en baissant les yeux.

— L’écuyer espagnol? Sans doute, répondit Liéven étonné ; il a fait courir tout Bordeaux ; il est fort leste, fort joli garçon.

— Hélas! monsieur, je crus que ce n’était pas un homme du commun. Il me regardait sans cesse en faisant ses tours à cheval. Un jour, en passant sous ma loge, d’où mon mari venait de sortir, il dit en catalan : « J(! suis un capitaine de l’armée du Marquesito, et je vous adore. »

» Être aimée d’un faiseur de tours! quelle horreur, monsieur! et une infamie plus grande était d’y pouvoir penser sans horreur. Les jours suivants, je pris sur

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moi de ne pas moltre les pieds au spectacle. Que vous dirai-je, monsieur? j'étais fort malheureuse. Un jour, ma femme de chambre me dit : « M. Ferrandez est sorti, je vous supplie, madame, de lire ce papier, » Et elle se sauva en fermant la porte à la clef. C’clail une lettre fort tendre de Mayral ; il me faisait l’histoire de sa vie; il disait être un pauvre officier forcé par le plus affreux dénùment à faire un métier (ju’il m’offrait d’abandonner pour moi. Son vrai nom était don Rodrigue Pimentel. Je retournai au spectacle. Peu à peu je crus -aux malheurs de Mayral, je reçus ses lettres avec plaisir. Hélas! je finis par lui répondre. Je l’ai aimé avec passion, et une passion, ajouta dona Léonor en fondant en larmes, que rien n’a pu éteindre, pas même les plus tristes découvertes... Bientôt je cédai à ses prières, et désirai autant que lui l’occasion de lui parler. J’eus cependant un soupçon dès cette époque ; je pensai que Mayral n’était peut-être rien moins qu’un Pimentel et un officier du corps du Marquesito. Il n’avait point assez d’orgueil ; il témoigna plusieurs fois la crainte que je ne voulusse me moquer de lui, à cause de son métier d’écuyer voltigeur dans une troupe de sauteurs napolitains...

» Il y a deux mois à peu près, comme nous étions sui’ le point de sortir pour aller au spectacle, mon mari reçut la nouvelle qu’un de ses vaisseaux avait échoué près de Royan, au bas de la rivière. Lui qui ne parlait ja-

mais, et ne me disait pas dix mots en une journée, s’écria ; « li faudra que j’y aille demain. » Le soir, au spectacle, je fis à Mayral un signe convenu. Pendant qu’il voyait mon mari dans sa loge, il alla prendre une lettre que j’avais laissée chez la portière de notre maison, qu’il avait gagnée. Je vis bientôt Mayral au comble de la joie. J’avais eu la faiblesse de lui écrire que, la nuit du lendemain, je le recevrais dans une salle basse donnant sur le jardin.

» Mon mari s’embarqua après le courrier de Paris, sur le midi^ 11 faisait un temps superbe, et nous étions dans les jours les plus chauds. Le soir, je dis que je coucherais dans la chambre de mon mari, qui était au rez-de-chaussée et donnait sur le jardin. J’espérais y soiiffiir moins de l’excessive chaleur. A une heure du matin, au moment où, ayant ouvert la fenêtre avec beaucoup de précaution, j’attendais Mayral, j’entends tout à coup un grand bruit du côté de la porte : c’était mon mari. A moitié chemin de Royan, il avait aperçu son vaisseau qui remontait tranquillement la Gironde et s’avançait vers Bordeaux.

» En rentrant, don Gutier ne s’aperçut point de mon trouble horrible; il loue la bonne idée que j’ai eue de coucher dans une pièce fraîche, et se place à côté de moi.

» Jugez de mon inquiétude : il faisait par malheur le plus beau clair de lune. Moins d’une heure après, je vis

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distinctement Mayral s’approcher des croisées. Je n’avais pas songé à fermer, après le retour de mon mari, la porte-fenêtre d’un cabinet voisin de la chambre à coucher. Elle était grande ouverte, ainsi que la porte qui, du cabinet, conduisait dans la chambre.

» En vain essayai-je, par des mouvements de tête, qui étaient tout ce que j’osais me permettre, ayant un mari jaloux dormant à mes côtés, de faire comprendre à Mayral qu’un malheur nous était arrivé. Je l’entends entrer dans le cabinet, et bientôt il fut près du lit, du côté où j’étais couchée. Jugez de ma terreur : on y voyait comme en plein jour. Par bonheur, Mayral ne parla pas en s’approchant.

» Je lui montrai mon mari donnant à mes côtés ; je le vis tout à coup tirer un poignard. Saisie d’horreur, je me levai à demi ; il s’approcha de mon oreille et me dit ;

» — C’est votre amant ! je comprends le contre-tcmp.s de ma venue, ou plutôt vous avez trouvé plaisant de vous moquer d’un pauvre écuyer voltigeur; mais ce beau monsieur va passer un mauvais quart d’heure.

» — C’est mon mari, lui répétais-je tout bas.

» Et, avec toute la force que je pouvais, je lui retenais la main.

» — Votre mari, que j’ai vu s’embarquer à midi sur le bateau à vapeur de Royan? Un sauteur napolitain n’est pas assez bête pour croire cela. Levez-vous et venez

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me parler dans le cabinet voisin, je le veux; autrement, je réveille ce beau monsieur ; alors, il se nommera peut-être. Je suis plus fort, plus agile, mieux armé, et, tout pauvre diable que je suis, je lui ferai voir qu’il ne fait pas bon se moquer de moi. Je veux être votre amant, morbleu! alors, c’est lui qui sera ridicule.

» A ce moment, mon mari se réveilla.

» — Qui parle d’amant? s’écria-t-il tout troublé.

» Mayral, qui, placé à côté de moi, me tenait embrassée et me parlait à l’oreille, se baissa fort à propos envoyant ce mouvement imprévu. J’élendis le bras comme si le mot de mon mari me réveillait ; je lui dis plusieurs choses qui firent bien voir à Mayral que c’était mon mari. Enfin don Gutier, croyant avoir rêvé, se rendormit. Le poignard nu de Mayral réfléchissait toujours les rayons de la lune, qui, à ce moment, tombaient d’aplomb sur le lit. Je promis tout ce que Mayral voulut. Il exigeait que je vinsse l’accompagner dans le cabinet voisin.

» — C’est votre mari, soit ; mais je n’en joue j»as moins un sot rôle, répétait-il avec colère.

» Enfin, au bout d’une heure, il s’en alla.

» Me croirez-vous, monsieur, quand je vous duiii que toute cette conduite sotte de Mayral m’ouvrit presque les yeux sur .son compte, mais ne put diminuer mon amour ?

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• » Mon mari, n’allant jamais en société, passait sa vie avec moi. Rien n’était plus difficile que le second rendez-vous que j’avais juré à Mayral de lui accorder.

- » Il m’écrivait des lettres pleines de reproches ; au spectacle, il affectait de ne pas me regarder. Enfin, monsieur, mon fatal amour ne connut plus de bornes.

« Venez au moment delà Bourse, un jour que vous » y aurez vu mon mari,» lui écrivis-je; «je vous caclie- » rai. Si le hasard me donne un moment de liberté dans » la journée, je vous verrai ; si un hasard favorable fait » que mon mari aille encore à la Bourse le lendemain, » je vous verrai ; sinon , vous aurez du moins reçu » une preuve de mon dévouement et de l’injustice » de vos soupçons. Songez à quoi je m’expose. »

» Ceci répondait à la crainte qu'il avait toujours que j’eusse choisi dans la société un autre amant, avec lequel je me moquais du pauvre sauteur napolitain. Un de ses camarades lui avait fait à ce sujet je ne sais quel conte absurde.

» Huit jours après, mon. mari alla à la Bourse ; Mayral, en plein jour, entra chez moi en escaladant le mur du jardin. Voyez à quoi je m’exposais 1 Nous n’avions pas été trois minutes ensemble, que mon mari revint. Mayral passa dans mon cabinet de toilette; mais don Gutier n’était revenu chez lui que pour prendre des papiers essentiels. Par malheur, il avait aussi un sac de portugaises. La paresse le prit de descendre à sa

caisse, il entra dans mon cabinet, mit son or dans une de mes armoires qu’il'ferma à clef, et, pour surcroît de précaution, comme il est fort méfiant, il prit aussi la clef du cabinet. Jugez de mon chagrin : Mayral était furieux, je ne pus que lui parler un peu à travers là porte.

» Mon mari reparut bientôt. Après dîner, il me força en quelque sorte d’aller à la promenade. Il voulut aHer au spectacle ; et enfin je ne pus rentrer que fort tard. Toutes les portes de la maison étaient chaque soir fermées avec soin, mon mari prenait toutes les clefs. Ce fut par le plus grand hasard du monde que, profitant du premier sommeil de don Guticr, je pus faire sortir Mayral du cabinet où il s’impatientait depuis si longtemps ; je lui ouvris la porte d’ün petit grenier sous le toit. Il fut impossible de le faire descendre dans le jardin. Un y avait étendu des balles de laine qui étaient gardées par deux ou trois portefaix. Mayral passa toute la journée suivante dans le grenier. Jugez de ce que je souffrais : il me semblait à chaque instant le voir descendre le poignard à la main, et s’ouvrir un passage en assassinant mon mari. 11 était capable de tout. Au moindre bruit dans la maison, je tressaillais.

» Pour comble de malheur, mon mari n’alla point à la Bourse. Enfin, sans avoir pu parler une seule minute à Mayral, je fus trop heureuse de pouvoir donner

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(les commissions à tous les portefaix, et ti’ouver le moment de le faire sauver par le jardin. En passant, il brisa avec le manche de son poignard la grande glace du salon. Il était furieux.

» Ici, monsieur, vous allez me mépriser autant que je me méprise. De ce moment, je le vois à présent, Mayral ne m’aima plus, il crut que je m’étais mocjuée de lui.

» Mon mari est toujours amoureux de moi ; plusieurs fois dans cette journée, il me donna quelques baisers et me prit dans ses bras. Mayral, malade d’orgueil plus que d’amour, se figura que je ne l’avais caché que pour le rendre témofti de ces transports.

» Il ne répondait plus à mes lettres, il ne daignait pas même me regarder au spectacle.

» Vous devez être bien las, monsieur, de cette suite d’infamies, voici la plus atroce et la plus lâche.

» Il y a huit jours.que lâ troupe de voltigeurs napolitains annonça son départ. Lundi dernier, jour de Saint-Augustin, folle d’amour pour un homme qui, depuis trois semaines qu’a eu lieu l’aventure de la cacherie chez moi, n’a pas daigné me regarder ni répondre à mes lettres, j’ai déserté la maison du meilleur des maris, et, monsieur, en le volant, moi qui n’ai rien apporté en dot (ju’un cœur infidèle. J’ai emporté des diamants qu’il m’avait donnés, j’ai pris dans sa caisse trois ou quatre rouleaux de cinq cents francs, parce

que je pensais qu’à Bordeaux Mayral serait su.spcct s’il . voulait vendre des diamants...

A cet endroit de son récit, dona Léonor rougit beaucoup. Liéven était pâle et désespéré. Chacune des paroles de Léonor lui perçait le cœur, et cependant, par une affreuse perversité de son caractère, chacune do CCS paroles redoublait l’amour qui l’enflammait.

Hors de lui, il prit la main de doila Léonor, qui ne la retira pas.

— Quelle bassesse à moi, se dit Liéven, de jouir de cette main, tandis que ouvertement Léonor me parle de son amour pour un autre ! C’est par mépris ou distraction qu’elle me la laiSsc, et je suis le moins délicat des hommes.

— Lundi dernier, monsieur, continua Léonor, il y a quatre jours, vers les deux heures du matin, après avoir eu la lâcheté d’endormir, avec du laudanum, mon mari et le portier, je me suis enfuie; je suis venue frapper à la porte de la maison d’où, celte nuit, au moment où vous passiez, je suis parvenue à m’échapper. C’est celle de Mayral.

» — Croiras-tu en effet que je t’aime? lui dis-je en l’abordant.

» J’étais ivre de bonheur. lime sembla dès le premier moment plus étonné qu’amoureux.

» Le* lendemain matin, quand je lui montrai mes diamants et mon or, il se décida à quitter sa troupe.

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