LE SACRIFICE DU DIEU
Cette valeur singulière de la victime apparaît clairement dans l’une des formes les plus achevées de l’évolution historique du système sacrificiel : c’est le sacrifice du dieu C'est, en effet, dans le sacrifice d’une personne divine que la notion du sacrifice arrive à sa plus haute expression. Aussiest-cesous cette formequ’ellea pénétréles plusgrandes religions et qu'elle y a donné naissance à des croyances et à des pratiques qui vivent encore. ;
Nous allôns voir comment les sacritices agraires ont pu fournir un point de départ à cette évolution. Mannhardt et M. Frazer! ont déjà bien vu qu’il y avait d’étroits rapports entre le sacrifice du dieu et les sacrifices agraires. Nous ne reviendrons pas sur les points de la question qu'ils ont traités. Mais nous chercherons, à l’aide de quelques faits supplémentaires, à montrer comment cette forme du sacrifice se rattache au fond mème du mécanisme sacrificiel. Notre effort principal tendra surtout à déterminer la part considérable que la mythologie a prise à ce développement.
Pour qu'un dieu puisse ainsi descendre au rôle de victime, il faut qu'il y ait quelque affinité entre sa nature et celle des victimes. Pour qu'’ii vienne se soumettre à la destruction sacrificielle, il faut qu’il ait son origine dans le sacrifice lui-même. Cette condition paraît, à certains égards,
4, Mannhardt, W. F. K.; Mythologische Forschungen. — Frazer, Golden B., 1, p. 213 sqq., LL, p. 1 sqq. — Jevons, Introduction lo the History of Religion. — Grant Allen, The Evolution of the Idea of God, chap. x sqq. — Liebrecht, Der aufgefressene Gott, in Zur Volhskunde, p. 436, 439, — Goblet d’Alviella, Les riles de la moisson, in Rev. Hist: des Relig., 1898, LI, p. 4 sqq. — Rob. Smith, Sacrifice in Encyclopædia Britannica; Religion of Semiles, p. 414 sqq. — Vogt, Cong. Inter. d'Archéol. préhist., Bologne, 1871, p. 525. Nous ne soutenons pas que tout sacrifice du diew soit d’origine agraire.
remplie dans tous les sacrifices ; car la victime a toujours quelque chose de divin que dégage le sacrifice. Mais une
victime divine n’est pas une victime dieu‘. Il ne faut pas
confondre le caractère sacré que revêtent les choses reli-. gieuses avec ces personnalités définies, qui font l’objet de mythes et de rites également définis, et qu’on appelle des dieux. Dans les sacrifices objectifs, il est vrai, nous avons vu déjà se dégager de la victime des êtres dont la physionomie était plus précise par cela seul qu’ils étaient attachés à un objet et à une fonction déterminés. Même, dans les sacrifices de construction, l'esprit libéré est devenu presque un dieu. Cependant, ces personnalités mythiques restent en général vagues et indécises. Ce sont les sacrifices agraires dans lesquels elles arrivent à leur plus
Srande détermination. Ils doivent ce privilège à différentes causes.
En premier lieu, dans ces sacrifices, le dieu et la victime sacrifiée sont particulièrement homogènes, parce que l’objet du sacrifice et la victime peuvent être identiques ou aisément identifiés. L'esprit du blé est presque indistinet du blé qui l'incarne. Au dieu de l'orge, on offre des victimes faites de l'orge dans lequel il réside, On peut dès lors prévoir que, par suite de cette homogénéité et de la fusion qui en résulte, la victime pourra communiquer à l'esprit son individualité. Tant qu’elle est simplement la première gerbe de la moisson ou les premiers fruits de la récolte, l'esprit reste, comme elle, une chose essentiellement agraire ?, Il ne sort donc du champ que pour y rentrer aussitôt; il ne se concrétise qu’au moment précis où il se concentre dans la victime. Dès qu’elle estimmolée, ilse diffuse de nouveau dans toute l'espèce agricole dont il fait la vie et redevient ainsi