PRÉFACE XXIX
| contradictoires. Mais elles les concilient. C'est ce qu'on voit chez tous les partis et dans toutes les Églises. Ces contradictions sont aussi inévitables qu’utiles. Par exemple, pour que le charme puisse être conçu comme agissant à la fois à distance et par contact, il a fallu constituer l’idée d'un mana à la fois étendu et inétendu. Le mort est, à la fois, dans un autre monde et dans sa tombe où on lui rend un culte. De pareilles nôtions, vicieuses pour nous, sont des synthèses indispensables où s’équilibrent des sentiments et des sensations également naturels mais pourtant contradictoires. Les contradictions viennent de la richesse du contenu de ces notions et ne les empêchent point de porter pour les croyants les caractères de l’empirique et du rationnel.
C’est pourquoi les religions et les magies ont résisté et se sont continuellement et partout développées en sciences, philosophies et techniques d’une part, en lois et mythes, de l’autre. Elles ont ainsi puissamment aidé à la formation, à la maturation de l'esprit humain.
Mais pour que les jugements et les raisonnements de la magie soient valables, il faut qu'ils aient un principe soustrait à l'examen. On discute sur la présence ici ou là, et non pas sur-lexistence du mana. Or, ces principes des jugements et des raisonnements, sans lesquels on ne les croit pas possibles, c’est ce qu’on appelle en philosophie des catégories.
Constamment présentes dans le langage, sans qu’elles y.
soient de toute nécessité explicites, elles existent d’ordinaire plutôt sous la forme d’habitudes directrices de la conscience, elles-mêmes inconscientes. La notion de mana est un de ces principes : elle est donnée dans le langage ; elle est impliquée dans toute une série de jugements et de raisonnements, portant sur des attributs qui sont
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xxx | PRÉFACE
ceux du mana, nous avons dit que le mana est une caté-
gorie!. Mais le mana n’est pas seulement une catégorie
spéciale à la pensée primitive, et aujourd'hui, en voie de
réduction c'est encore la forme première qu'ont revêiue, d’autres catégories qui fonctionnent toujours dans nos esprits : celles de substance et de cause. Ce que nous en
savons permet donc de concevoir comment se présentent
les catégories dans lPesprit des primitifs.
Une autre catégorie, celle de genre, avait été soumise à
l'analyse sociologique par l’un de nous, avec M. Durkheim, dans un travail sur les Classifications primitives ?. L'étude de la classification des notions chez quelques sociétés, montrait que le genre a pour modèle la famille humaine. C’est à la façon dont les hommes se rangent dans leurs sociétés qu'ils ordonnent et classent les choses en espèces et genres plus ou moins généraux. Les classes dans lesquelles se répartissent les images et les concepts sont les mêmes que les classes sociales. C'est un exemple lopique de la façon dont la vie en société a servi à la formation de la pensée rationnelle en lui fournissant des cadres tout faits, qui sont ses clans, phratries, tribus, camps, temples, régions, etc.
Pour qui s'occupe de la magie et de la religion, celles des catégories. qui s’imposent le plus à l'attention, sont celles de temps et d'espace. Les rites s’accomplissent dans l’espace et dans le temps suivant des règles : droite et gauche, nord et sud, avant et après, faste et néfaste, éEcs
sont des considérations essentielles dans les actes de la €:
religion et de la magie. Elles ne sont pas moins essentielles
4: M. R. Meyer qui s'est moqué de nos expressions, Mythologische Fragen, Archiv für Religionswissenschaft, 1907, p.423, aurait bien dû nous lire si les çatégories existént autrement que la notion de mana.
2. E. Durkheim et M. Mauss, Essai sur quelques formes primitives de classification, Année sociologique, &. NI, p. 1-78. Cf. Année sociologique, &. X, p. 306 sqq. ,
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