Archives des Affaires étrangères
2. Louis Mallhieu, Comte Mole, né à Paris, le 24 janvier 17S1 ; f au château de Champlâtreux, le 23 nov. 185"). — Ministre de la Marine. 12 sept. 1817-déc. 1818.
le débit et l'exportation. Car jusqu'ici les Chinois et les Portugais de Macao étant pour ainsi dire les seuls en possession de ce commerce, leurs exportations sont bornées à des quantités qui ne varient guère, et les cultivateurs n'ont aucun motif qui les porte à multiplier leurs productions au delà de ces mêmes quantités dont le débouché leur est assuré d'avance.
Les produits de la Cochinchine sont variés et peuvent devenir abondans. Il s'agit avec le secours du temps et des soins convenables, d'attirer chez nous une partie de ces produits; tels que sucre, poivre, indigo, coton, écaille, ivoire, soie écrue, &\ Indépendamment des bois de construction que nous pourrions quelquefois employer dans le pays même, on y trouve aussi des bois de marqueterie d'une grande beauté dont nos ébénistes tireraient sans doute un très grand parti.
Ce pays nous offre encore nombre d'articles dont notre commerce trouverait un placement avantageux sur divers autres marchés de l'Inde, ce qui nous conduirait bientôt à ce commerce de cabotage si immense dans ces contrées et si propre à former des marins.
Les avantages qui résulteraient pour la navigation française d'un commerce constant et régulier avec la Cochinchine sont trop évidents pour qu'il soit nécessaire d'en entretenir ici Votre Excellence. Mais je crois devoir chercher à démontrer que l'intérêt de nos manufactures (en soye particulièrement) - j trouve également lié.
Les Chinois sont devenus dans ce genre des eoncurrens dangereux. Aux avantages d'une population ouvrière qui est immense, se joint celui de récolter en abondance les matièrepremières tant dans leur propre pays que dans les pays circonvoisins et particulièrement la Cochinchine qui produit une très-grande quantité de soye écrue qu'ils achètent à vil prix, étant sans eoncurrens, et la portent, chez eux dans cet état pour y être employée.
( S'est cette branche de commerce qu'il est surtout important de ne rien négliger pour attirer à nous, afin de faire diminuer en France le prii de cette matière et de mettre nos manufacturiers à même de soutenir avec avantage la concurrence des Chinois dans le prix de bons objets manufacturés.
Pour prouver que les Boyeries de Chine font réellement un
tort immense aux manufactures françaises dans ce genre il me suffit de citer l'exemple des Américains dont le commerce à la Chine est sans contredit le plus considérable après celui des Anglais.
En 1817, c'est-à-dire dans l'année même de la paix entre les Anglais et les Américains, les demandes en soyeries françaises par ces derniers furent si grandes que nos fabricants pouvaient à peine y suffire. Il en résulta nécessairement une hausse dans les prix.
L'année suivante nos fabriquants s'attendaient à des demandes pareilles, et s'étaient approvisionnés en conséquence ; mais ils furent trompés dans leur attente. Les Américains avaient, dans l'intervalle, porté à la Chine des échantillons de toutes nos étoffes, et tous ces modèles y furent si parfaitement imités que les Soyeries de Chine ont depuis prévalu aux Etats-Unis sur les Soyeries françaises. Ceci n'a d'autre cause dans la différence que les prix d'achat, et celte différence est telle que les importeurs obtiennent toujours quelques bénéfices sur les soyeries de Chine, tandis que les nôtres ne peuvent plus vendre qu'à perte sur les mêmes marchés.
L'avantage que les Américains trouvent à ce commerce doit être bien grand puisqu'ils préfèrent entreprendre des voyages qui durent souvent plus d'une année, pour aller chercher à Canton des soyeries qu'ils ne peuvent payer qu'avec des piastres fortes plutôt que de faire acheter ces mêmes articles en France où ils peuvent les payer avec des produits de leur propre pays et dont ils peuvent aisément faire trois fois le voyage dans le même temps qu'ils n'en feront qu'un à la Chine. Il est vrai qu'ils en rapportent divers autres articles, mais c'est toujours en soyeries qu'est employée la plus forte somme d'argent,
Ces faits sont constants et à la connaissance de toute personne qui a un peu suivi le commerce Américain. Ils n'en font que plus vivement sentir combien il est important pour nos manufactures que nous puissions nous procurer des matières premières à des prix qui leur permettent de soutenir toute concurrence étrangère.
Outre le commerce direct que nous pourrions faire avec la Cochinchine, la situation géographique de ce pays peut en
l'aire également le centre d'un commerce immense avec Les autres parties de l'Inde ; et il faudrait bien peu de travail à une nation Européenne qui y établirait des comptoirs, pour \ attirer le commerce dont elle profilerai l autant et plus que les naturels eux-mêmes. Nombre de vaisseaux qui ont été jusqu'ici dans l'usage d aller prendre leurs chargement à Canton, où ils sont tenus dans une dépendance des Chinois tout à la fois humiliante et coûteuse viendraient, je n'en doute point, de préférence en Cochinchine dès qu'ils seraient assurés d'y trouver de quoi former leurs cargaisons ; et ceux qui pour L'assortiment de ces cargaisons voudraient y comprendre les objets de Chine, pourraient également se procurer en Cochinchine, où ils abondent tous les ans par la quantité qu'y apportent les bAtiments Chinois. Ces importations augmenteraient sans doute par la suite en raison de l'accroissement du débit qui s'en ferait.
J'ai dit que les Chinois et les Portugais de Macao avaient fait jusqu'ici, pour ainsi dire exclusivement, le commerce de Cochinchine. Le peu d'estime dont ces peuples jouissent dans ce pays là permet de croire que nous obtiendrions bientôt sur eux des avantages marqués. Le Souverain lui-même dont L'intérêt se trouverait lié à ce nouvel ordre de choses, favoriserait je n'en doute point le succès des premières opérations européennes, dans l'espoir d'attirer par suite dans ses ports une grande partie du commerce de Canton.
Le roi de Cochinchine qui a pris le titre d'empereur depuis la réunion du Tonquin à ses autres états, s'estime fort supérieur en puissance et en lumière à tous les autres Indiens. 11 affecte même une sorte d'orgueilleux mépris pour l'empereur de la Chine, dont il serait en quelque sorte le vassal, puisque ce fut des ambassadeurs de celui-ey qu'il reçut autrefois (pour la forme il est vrai) l'investiture du royaume de Tonquin qu'il venait de soumettre à ses aunes.
Le Roi Gia-Long ou empereur de la Cochinchine esl sans doute un homme supérieur dans son pays. Elève de feu Mgr. L'Evéque d'Adran, avec qui il lit autrefois un voyage en France '. son éducation L'a rendu tel. Il a quelque teinture des
l. C'est le fils du roi actuel et non le roi qui «fié aux soins
<!«' Mgr. l'Evéque d'Adran: ce prince esl mort. Note IIS.
sciences ; notre langue ne lui est point étrangère, et clans des circonstances difficiles il a montré du courage et de la présence d'esprit. Ce qui peut encore donner une idée de son caractère et de sa résolution, c'est la manière dont il congédia un agent anglais qui lui fut envoyé il y a environ quatorze ans, peu de temps après qu'il eut soumis le Tonquin à sa domination.
Cet événement qui plaçait le roi de Cochinchine au rang des princes les plus puissans de ces contrées, devait attirer l'attention des Anglais, qui jusque là avaient négligé la Cochinchine, tant à cause de l'étendue de leurs possessions dans les parties de l'Inde que parce que leur commerce dans ces parages se fait pricipalement à Canton; et peut-être aussi parce qu'ils ne voyaient point de rivaux dans ces pays-là dont ils eussent à craindre une fâcheuse influence sur leur système de commerce universel.
Quoiqu'il en soit le Roy de Cochinchine ne leur parut pas un homme à négliger, et la Compagnie des Indes résolut de lui envoyer un de ses agens les plus distingués. Elle fit choix du sieur Roberts, chef de ses subrécargues à Canton et le chargea d'une mission à la fois diplomatique et commerciale.
Cet envoyé arriva en Cochinchine vers 1804 avec deux vaisseaux chargés de marchandises et de présens. [Il commença par mettre dans ses intérêts les principaux Mandarins auxquels il n'eut pas de peine à persuader combien le commerce avec les Anglais leur fournirait d'occasions et de moyens de s'enrichir. Ces Mandarins à leur tour persuadèrent à leur Roi d'accepter les présents qui lui étaient destinés et d'accorder l'audience sollicitée par l'agent anglais qui déjà se croyait assuré du succès de sa mission.
Les Anglais n'ignoraient pas l'estime particulière et la faveur dont jouissaient les Français auprès de Gia-Long, aus<i ne négligea-t-on rien pour en prévenir les effets. Par exemple en avait compris dans les présents destinés à ce prince, des tableaux qui retraçoient les époques les plus funestes de notre révolution, et rappelaient surtout les malheurs de l'infortuné Louis XVI, au sort duquel Gia-Long avait souvent donné des regrets.
On ne chercha point du reste à s'assurer des Missionnaires français, dont on crut n'avoir rien à craindre, et qui, en effet,
à cette époque, étaient devenus, pour ainsi dire étranger- I leur patrie.
Mais deux nulles Français, marins au service du Hoi de Cochinchine, se trouvaient à la Cour vers ce même temps. Gia-Long les consulta sur la puissance Anglaise en Kurope et dans l'Inde ainsi que sur la mission du S' Roberts, qui ne demandai! rien moins que la ces-ion d'un port et 1«privilège exclusif du commerce de Cochinchine. Ces messieurs exposèrent au Roi que c'était à peu près de la même manière que les Anglais avaient commencé à s'établir dans d'au pays dont, par suite ils s'étaient rendus les maîtres et étaient devenus les oppresseurs de ces mêmes Princes qui les avaient accueillis avec bienveillance.
Sur ce rapport, le Roi Gia-Long (quoique d'humeur intéressée jusqu'à l'avarice) renvoya sans hésiter tous les prés qu'il avait reçus et lit dire au Sr Roberts que les Anglais qui désormais «Tiendraient commercer dans ses Etats y jouiraient sans distinction des mêmes privilèges que tout autre peuple.
Celte réponse fut un congé à l'agent anglais qui repartit aussitôt pour Canton *.]
Une pareille cession et de pareils privilèges avaient autrefois accordés à la France, par le traité qu'avait obtenu l'Evêque d'Adran lorsqu'il vint à Versailles accompagné de son jeune pupille [le prince régnant aujourd'hui).
On se rappelle «pie l'objet de ce voyage était de demander quelques secours au Gouvernement français en laveur du roi de Cochinchine alors engagé dans des guerres civiles qui lui avaient l'ait perdre presque tous se> Etats, el l'avaient réduit à chercher un asile à la cour de Siam.
Ce voyage l'ait en France lorsque le Prince était en enfant a laissé dans son cœur de profonds souvenirs. L'éducation qu'il recul de M l'Evêque d'Adran, les vertu-, les lumières de ce digne prélat, pour qui ce prince eut toujours la plus profonde vénération et le plus tendre attachement, expliqueraient assez cette partialité en faveur de la France, si l'on ne se rappelait encore les sert ices importants rendus i ce prince, dan- ses différentes guerres, par un petit nombre d'o
I. La partie de celte lettre entre ;| été donnée dans le Touny Pao, 1903, pp. 218419.
Ciers français. Les talents distingués de quelques-uns et la fidélité avec laquelle il fut servi de tous le confirmèrent dans cette haute opinion que l'Evêque d'Adran avait su lui inspirer pour notre nation.
Toutes ces circonstances ne sont-elles pas de nature à encourager les Français à chercher à rétablir avec ce pays là, des relations commerciales qui n'existèrent jadis qu'en projets que les malheurs des temps empêchèrent toujours de réaliser?
Le temps est venu, ce me semble, où le commerce français peut se livrer avec confiance à des spéculations vers cette partie de l'Inde. Toutefois je ne voudrais pas assurer que les premiers voyages eussent un plein succès. L'interruption de toute espèce de communication pour ce pays là a été trop longue pour qu'on puisse espérer d'y réussir complètement dans une première opération isolée et inattendue.
Ainsi que je l'ai déjà observé, les Chinois et les Portugais exportent tous les ans à peu près la totalité des produits que le pays peut fournir dans l'état actuel de son agriculture. Il est douteux par conséquent, qu'un navire français que rien n'aurait annoncé d'avance pût y trouver dans un premier voyage de quoi fournir sa cargaison entière.
Ce n'est donc que par l'établissement d'une maison européenne parmi ces peuples que* Ton peut prévenir un tel inconvénient; parce que ces gens-là assurés, par l'effet de cet établissement même, de débouchés plus considérables qu'ils n'en ont eu jusqu'à présent, se porteraient d'avantage à la culture de ces articles qui formeraient la base de nos chargemens ; et nous en obtiendrions nous-mêmes la certitude de trouver en tout temps en Cochinchine des produits suffisans pour charger nos vaisseaux.
Un autre objet non moins important de l'Etablissement que je propose, serait d'y faire naître parmi les habitans le goût de ces objets produits de notre sol et de notre industrie que notre commerce pourrait leur fournir; quoique les Cochinchinois aient, en général, une très-haute idée de ce qui vient d'Europe, ils ont eu jusqu'ici si peu d'occasions de s'en procurer et d'en faire usage, qu'ils n'ont pu en contracter et bien moins encore en répandre le goût ; il serait donc fort difficile pour ne pas dire impossible, d'y vendre dans an premier voyage pour une forte somme de ces mêmes objet-.
Pour ouvrir avec succès le commerce de Cochiuchine ce sont des espèces qu'il faut d'abord y porter; et pour être assuré des retours sur lesquels sont toujours fondés les avantages du commerce de l'Inde, il faut y avoir un établissement permanent dont l'objet serait d'accumuler d'une année à l'autre tous les produits que nos vaisseaux viendraient y chercher.
C'est un Etablissement de ce genre que j'ai le dessein d'aller former en Cochiuchine et en faveur duquel je sollicite l'appui du gouvernement.
Je demande : 1° à être accrédité comme sujet et négociant français auprès du Souverain qui règne aujourd'hui en Cochinchine, et sous la protection duquel je dois placer mon Etablissement et moi-même.
2° A être également recommandé par le Ministère aux différents Gouverneurs et chefs des possessions françaises dans l'Inde, afin de pouvoir en réclamer au besoin secours et protection et avec lesquels j'aurais soin d'entretenir une correspondance suivie sur tous les sujets qui me sembleraient devoir intéresser le gouvernement et le commerce français.
Indépendamment de l'objet particulier qui me conduit en Cochinchine. j'ose croire que pendant le séjour que j'y ferais, il ne me serait pas impossible d'y servir utilement ma patrie, et d'y obtenir des avantages importants en faveur du commerce français. Peut-être même pourrait-on s'assurer de certains privilèges, par quelque traité auquel on donnerait à peu près le caractère de nos capitulations commerciales en Turque.
Quoiqu'il en soil, Monseigneur, rien de ma part ne serait négligé pour cultiver et entretenir avec soin les heureuses * dispositions du Souverain de ce pays cl pour nous rendre également favorables les principaux mandarins de sa cour. Des attentions, des égards soutenus envers des hommes susceptibles et vains, quelques présens de temps à autre, sont les moyens les plus propres à nous conduire au but que non- nous serions proposé. Votre Excellence jugera m pour y parvenir avec plus de sûreté, il ne serait pas convenable que je fusse pourvu de quelque autorisation, de quelque titre, qui, aux yeux «les personnes avec qui je pourrai- avoir à traiter me donnât la consistance nécessaire pour agir avec fruit.
Je suis loin, toutefois, de prétendre à l'honneur d'être revêtu d'un caractère officiel. La chose serait peu compatible avec ma qualité de négociant; et d'ailleurs, si le Gouvernement voulait être représenté dans ce pays là, cet honneur serait dû bien plutôt à l'un de ces dignes Français qui ont véritablement servi leur patrie en faisant échouer l'agent anglais dans la mission dont j'ai parlé plus haut.
Mais je suis persuadé qu'en agissant de concert avec Messieurs Vannier et Ghaigneau on pourrait avec le temps et en profitant de toulesles circonstances favorables qui se présenteraient ou que Ton ferait naître, amener plus sûrement les choses au point souhaité que ne le ferait peut-être un agent envoyé exprès.
Lorsque je dispose tout pour l'exécution de ce projet en ce qu'il a de particulier, j'ai crû, Monseigneur, ne pouvoir me dispenser, en ma qualité de Français, de soumettre à Votre Excellence les vues les plus générales qui semblent naître du sujet même. Si Elle daigne y donner quelques moments d'attention, et qu'il en résulte pour elle la conviction que je puis être utile, elle me trouvera prêt à concourir avec tout l'empressement et le zèle dont je suis capable, à tout ce qui peut contribuer à la prospérité du commerce français.
Je n'attends que l'appel de Votre Excellence pour avoir l'honneur de lui présenter tels titres qu'elle pourra désirer pour déterminer le degré de confiance qu'elle croira pouvoir m'accorder.
Je suis avec un très-profond Respect, Monseigneur
De Votre Excellence, Le très-humble et très-obéissant serviteur,
M. J. Janssaud1
Aux bains de Tivoli, rue St. Lazare.
Paris, le 15 Novembre 1818.