LUI
Hué, le 30 octobre 1823.
Agence de France en Cochinchine, A Son Excellence le Ministre des affaires étrangères, à Paris{,
Monseigneur,
J'ai eu l'honneur de recevoir les dépêches de Votre Excellence datées jusqu'au 27 juin 1822, où elle daigne m'accuser la réception de celles que je lui avais adressées l'année précédente.
J'ai vu avec autant de peine que de surprise, par la traduction de la lettre adressée à Votre Excellence par le Mandarin des Etrangers, que ce dernier ait prétendu que la cour de Cochinchine n'avait pu prendre qu'une connaissance très inexacte des lettres de S. M. dont j'avais été porteur. Il est ici de notoriété publique que M. Vannier et moi, réunis collectivement, en avons donné à l'empereur l'exacte et entière interprétation, et qu'en outre feu Mgr l'Evêque de Véren en avait, dans le temps, fait une traduction semblable en caractères chinois. Mais je dois aujourd'hui m'en expliquer clairement auprès de Votre Excellence ; et une réponse tellement évasive n'était que le prélude de tout ce qui s'est fait ici par continuation.
Ce même Mandarin des Etrangers qui, par son crédit et la nature de ses fonctions, pouvait concourir puissamment à déterminer le roi et à le fixer sur l'objet des demandes que je lui ai soumises, semble
I. Rapport au Ministre le 28 août 1824. Ecrit au Préfet de la Gironde le 10 septembre. — L. s.
322 MELANGKS ORIENTAUX
au contraire l'avoir fixé à un tel état d'irrésolu lion qu'il m'est impossible d'espérer de l'en faire sortir. Adulateur complaisant du jeune souverain, il se borne à entrer dans ses vues, et redoute trop luimême d'encourir sa disgrâce pour lui faire comprendre que ses craintes sont mal fondées.
Or, j'ai déjà entretenu longuement Votre Excellence de la timidité de l'empereur actuel pour tout ce qui concerne sa manière d'agir avec les Européens ; j'avançais qu'en parvenant à détruire la crainte, j'aurais facilement aplani les difficultés et par suite obtenu les faveurs. Mais (il ne faut plus se le dissimuler) à mesure que la bienveillance paternelle du gouvernement français tente ici tous les moyens d'assurer à notre commerce national de précieux débouchés et une extension si désirable, une autre nation, rivale, envieuse de notre puissance maritime, contre.mine s;uis cesse tous nos efforts, et vient récemment encore d'anéantir l'espoir que nous concevions de jouir bientôt de nos travaux.
L'effet qu'a produit ici l'arrivée d'un ambassadeur du gouvernement Anglais en septembre 1822, a été tel qu'on pouvait aisément le prévoir.
Cet envoyé, Mr. John Crawfurd, était porteur des dépêches de S. Ex. le Gouverneur général du Bengale, et accrédité par son gouvernement pour solliciter de l'empereur de Cochinchine la libre permission, pour les commerçants anglais, de visiter tous les ports de l'empire, et d'y faire leur commerce aux mêmes conditions que les autres nations qui y sont admises. A son arrivée à Mué, Mr. Crawfurd sollicita une audience de l'empereur, qui lui fut refusée avec représentation qu'il n'était que le fondé de pouvoirs d'un gouverneur général, et qu'on avait
même regardé comme contraire aux usages que S. Ex. eût adressé directement ses lettres à S. M. Il traita ensuite avec le Mandarin des Etrangers qui lui accorda, au nom de son maître, la permission de venir commercer dans tous les ports de l'empire, ceux du Tonquin exceptés, et en se conformant toutefois aux lois et aux usages du pays.
C'est sans doute en raison de cette permission que nous avons vu arriver ici, depuis peu, deux navires venant d'Angleterre avec des cargaisons d'armes et d'autres objets destinés en majeure partie pour l'empereur lui-même. L'un de ces navires est reparti peu de jours après son arrivée, sans avoir pu rien obtenir. L'autre est encore ici, mais il va repartir avec sa cargaison.
Tous les objets qui composaient ces chargements ont tous été reconnus ici de qualité inférieure à ceux de nos manufactures qu'ont importés depuis la paix nos navires marchands, et ils sont tous cotés à des prix beaucoup plus élevés. Cinq mille fusils de guerre, par exemple, que nous avons fournis jusqu'ici à sept piastres, l'un, sont portés en compte à dix piastres, et sont bien loin de pouvoir supporter la comparaison. 11 en est à peu près ainsi de tout le reste. Aussi l'empereur a-t-il refusé, pour ainsi dire, le tout, et n'a fait emplette de quelques bagatelles des Anglais, que dans la crainte, comme il l'a déclaré lui-même, de montrer trop d'obstination à les faire échouer dans leurs opérations.
D'après ce que je viens de dire, Votre Excellence comprendra que les Anglais se flatteraient en vain d'obtenir ici sur nous le moindre avantage. Mille autres raisons qui tiennent aux localités, et l'opinion publique surtout, déclarée ouvertement en notre
faveur, autant qu'elle l'est contre nos rivaux, s'j opposeront longtemps encore. Mais il n'en est pas moins vrai que le but essentiel, et peut-être le but unique que se propose constamment la Compagnie anglaise, est pleinement atteint par elle : c'est à dire, que, sans se procurer ici aucun bien pour son commerce, elle empêche qu'aucune nation de l'Europe ne puisse s'y établir à son détriment, et en effet, cette année et en ce moment même où nous nous trouvons en concurrence avec les Anglais, le gouvernement cochinchinois vient d'exiger du navire le Larose le payement du droit d'ancrage dont jusqu'ici nos navires avaient été exemptés depuis la paix.
La facilité que nous trouverions à former ici un entrepôt général des marchandises et des produits de la Chine, les fera marcher longtemps sur nos brisées, et l'on doit craindre que la Compagnie ne se décide à faire, au besoin, de grands sacrifices pour tout ce qui lui porterait ombrage.
Le but qu'elle s'est proposé dans la formation de son nouvel établissement de Sincapore (établissement qui prend tous les jours un accroissement incroyable) n'est autre que d'y attirer les navires chinois dont le nombre y augmente tous les ans dans une énorme progression. Elle s'est ainsi dédommagée au centuple de la suspension momentanée de son commerce à Canton; puisque, au lieu d'aller paver en Chine des droits énormes sur les objets d'achats, elle perçoit aujourd'hui à Sincapore une partie de ces droits et se procure en outre ces objets à bien plus bas prix.
La proximité entre ce nouvel établissement «dont Mr. John Crawïurd a été depuis plusieurs mois
nommé gouverneur) et les ports de la Cochinchine, rend faciles les moyens de navigation entre ces mêmes ports et tous ceux des possessions britanniques dans Tlnde ; et déjà tout semble annoncer qu'ils ne tarderont pas à étendre jusque vers ces points la ligne de leurs vastes possessions.
Que ces présomptions soient fondées ou non, elles sont tellement enracinées dans l'esprit du jeune empereur de Cochinchine, que de grandes circonstances pourront seules l'en détourner. Outre les craintes du dehors, il est vivement ému par celles qui lui sont inspirées au dedans du royaume. Déjà j'ai eu l'honneur d'en informer Votre Excellence, mais les choses sont tellement répétées et outrées que je ne saurais trop les répéter moi-même. Aujourd'hui, tout ce qu'il reste ici d'hommes jadis dévoués à l'empereur Gia-long, et attachés encore à sa mémoire, se trouvent compris dans un état de disgrâce sensible quoique légèrement dissimulée, et livrés à la merci des favoris du moment. Un mécontentement assez général éclate chez la plupart des mandarins et se manifeste ouvertement chez le peuple dont la misère est en ce moment à son comble.
Dans un tel état de choses, et me voyant moimême, en particulier, l'objet d'une méfiance qui tous les jours devient plus marquée et finirait par être humiliante, je prends la liberté de prier Votre Excellence d'excuser le projet que je forme d'effectuer mon retour en France par la première occasion propice qui se présentera; et peut-être aurais-je profité en ce moment du navire le Larose si les nouvelles de la guerre contre l'Espagne ne mettaient obstacle à mon départ.
Votre Excellence daignera avoir égard à ce que, dès l'époque où j'eus l'honneur de recevoir du roi les marques de confiance dont S. M. nie revêtit en France, les relations à entamer avec ce pays se présentaient sous les plus heureux auspices, et l'amitié dont m'avait toujours honoré le vieux empereur de ce pays m'était un sûr garant du résultat que je devais en attendre. Mais les événements ont complètement déçu mes espérances, et je regretterai toujours pour la France que Gia-long n'ait pas vécu quelques années de plus.
D'un autre côté, mon âge déjà avancé, et l'étal chancelant de ma santé me firent alors un devoir de n'accepter que pour quatre ans le poste honorable que me confiait le roi, afin de pouvoir, après cette époque, songer à établir en France ma nombreuse famille. C'est cette dernière considération surtout qui me presse aujourd'hui de me rapatrier au plutôt,
M. P. Vannier, ne jugeant pas plus que moi convenable à la dignité européenne de séjourner ici dans la fausse position où nous sommes placés aujourd'hui, et pressé aussi vivement par l'âge, est résolu de m'accompagner et d'emmener en France ses nombreux enfants. Il me charge d'en informer Votre Excellence, et de vous offrir le tribut de ses hommages et de son profond respect.
Je crois, après tout ce que je viens d'exposer à Votre Excellence, devoir lui exprimer aussi que, malgré le peu de succès obtenu par les moyens tentés jusqu'à ce jour, combien il serait à regretter d'avoir renoncé tout à fait aux avantages politiques et commerciaux que nous offrirait ce pays si, par suite, on parvenait à y obtenir et y former des établissements de quelque importance. Nul doute que, dans ce cas,
ces établissements ne tarderaient pas à rivaliser avec les possessions les plus florissantes des Anglais dans l'Inde. J'ai chargé à cet égard mon chancelier de soumettre à Votre Excellence quelques notes détaillées qu'il aura l'honneur de lui adresser à son retour en France, qu'il se propose d'effectuer sur le navire le Larose en vertu de l'autorisation que je lui en donne.
Il s'agirait donc d'examiner soigneusement aujourd'hui par quels moyens nous pourrions concevoir et assurer quelques succès à de nouvelles tentatives; et sans doute il en est de très puissants, qui, sans avoir été totalement négligés, pourraient être reproduits et employés fort utilement dans de nouvelles circonstances.
C'est ainsi que l'on pourrait mettre en avant les anciens traités, les services rendus ici par des Français, et, outre les bonnes recommandations de l'empereur Gia-long, la conduite honorable qu'ont toujours tenue ceux qui y ont séjourné pendant ces dernières années. Tout me porte à croire que, si je n'ai pu me faire entendre favorablement, c'est sans doute parce que la double position où je me trouve aujourd'hui et dont il m'eût été si facile de profiter pour persuader le vieux souverain, y a mis un obstacle insurmontable, et je dois ajouter que des négociations prudemment et habilement traitées par une ambassade, ou tels autres moyens adoptés sans délai, pourraient encore et devraient même obtenir de grands résultats.
Outre les notes relatives à l'extension dont serait susceptible le commerce de ce pays qui devront être soumises à l'approbation de Votre Excellence par mon chancelier, il doit aussi, d'après la connais-
MELANGES ORIKNTAIW
sance qu'il a prise des mœurs et des usages du pays, lui présenter ses observations sur les moyens qu'il croit devoir être employés auprès du gouvernement de ce pays, dans le cas où la sollicitude de Votre Excellence jugerait convenable de tenter de nouveaux efforts pour assurer à notre commerce naturel les avantages dont il jouirait ici en recevant une extension si désirable.
Dans tous les cas, je prends la liberté de recommander à Votre Excellence ce jeune homme, non pas comme mon parent, mais par la conviction que j'ai acquise qu'il se recommandera par lui-même, et que ses efforts lui mériteront sans doute la protection dont vous daignerez l'honorer.
Agréez, je vous prie, Monseigneur, etc.
J.-B. Chaigneau.
30 octobre 1823.
A Son Excellence le Ministre des affaires étrangères, à Paris {.
Monseigneur,
J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que, conformément à l'état ci-joint des dépenses du service de ce consulat pour son département, s'éleva nt à la somme de huit mille huit cent cinquante francs, je me rembourse de son montant en deux traites de ce jour, l'une de 4,000 fr., l'autre de 1,850 fr. par lre, 2e et 3e sur M. le payeur principal des dépenses des ministères, à Tordre de mon frère, M. Chaigneau