‹ Mélanges d'histoire et de litérature religieuseChapitre 113 sur 115 · Bulletin théol.y t III (1891), p. 56-58, p · texte numérisé non relu

Bulletin théol.y t III (1891), p. 56-58, p

d'Esdras (V® siècle av. J.-C), où Ton trouve trace de la promulgation canonique de la Loi, jusqu'au concile de Trente qui définit solennellement Tétendue du canon de l'Église.

Dans la plupart des introductions à l'Écriture sainte, cette histoire est représentée par un chapitre où s'entassent sans air, sans perspective, des titres, des textes, des chiffres, le tout organisé en vue de prouver une thèse et s'avançant en ordre de bataille, adprobandum^ non ad narrandum. Les textes les plus curieux courent ainsi le risque de n'être vus qu'à demi, sous une seule face. Le lecteur est à la merci d'un thésiste qui se hâte vers une conclusion, non à la suite d'un touriste qui, selon l'image du mot, doit parfaire le tour des objets. De plus, quelques devanciers de M. L. veulent tant entasser qu'ils ne peuvent citer intégralement, ni , chose plus piquante , lire eux-mêmes dans leur contexte les témoignages qu'ils apportent de seconde main; de là de singulières méprises. Avec M. L., le lecteur n'aura pas à redouter ces surprises; il a consciencieusement fait le tour de ses textes, n'en dépasse pas la portée, il les a plutôt choisis qu'empilés et les a étudiés chacun a sa place chronologique et géographique.

Il en advient naturellement que cette histoire se trouve un peu renouvelée. Tel peut-être sera étonné de n'y plus trouver les anciennes théories

ET DE UTTÉRÂTURE REUGIEUSE. 331

sur le canon d'Esdras et sur le canon alexandrin. L'idée d'une clôture du canon , prononcée par une autorité comme Esdras^ fut surtout mise en vogue par les protestants pour combattre les deutérocanoniques. Beaucoup de catholiques l'acceptèrent trop facilement; elle formait une fin de non-recevoir commode contre les attaques rationalistes du XVir siècle, celles de Spinoza par exemple, sauf à opposer canon à canon, pour les besoins de la polémique protestante, canon alexandrin à canon palestinien. La confusion s'aggravait, d'autant plus facilement que le canon, comme presque toute institution à ses origines, traverse une période obscure peu éclairée par les documents , et il importe d'avoir un bon guide qui discerne les textes lumineux qui servent de point de repère et les textes douteux qui ne servent qu'à égarer et qu'il faut laisser de côté, seraient-ils commodes pour la controverse et l'apologétique.

En passant de la Synagogue à l'Église, le canon ne traverse pas d'abord une période mieux éclairée ; il y a une transition sur laquelle je désirerais même que le travail de M. L. fût plus fouillé. Je ne vois pas très clairement comment il prouve que la Bible grecque juive, qu'adopta l'Église, avait bien exactement, dès le début, l'étendue que lui reconnaissent les documents bien postérieurs du Iir siècle ou qu'elle a dans les manuscrits du IV^.

C'est un point de raccord important, on en conviendra; en réalité, y a-t-il manque de renseignements ou M. L. n'a-t-il pas fait profit de tout ce qui aurait pu être mis en valeur? Je n'ose me prononcer.

Après le IIP siècle, ce n'est pas la pénurie, mais l'abondance des documents qui peut être une gène. M. L. sait heureusement marquer les détours de la route, bien aménager les étapes. Ce n'est pas dans ce long voyage que l'on trouvera la plus agréable surprise, mais bien là où Ton s'y attendait le moins, au point d'arrivée que l'on croyait si bien connaître, au décret de Trente. On tirait avec confiance argument de ce qu'il disait et de ce qu'il ne disait pas; par exemple, de ce qu'il plaçait dans une même liste et sans distinction les protocanoniques et les deutérocanoniques, on concluait qu'il ne laissait place pour aucune des différences qu'avaient mises entre eux certains Pères, comme saint Âthanase et saint Jérôme, et plus près du concile, des théologiens de marque comme le cardinal Cajetan. Quand un exégète catholique, comme le viennois lahn, au début de ce siècle, essayait de dire que toute la différence n'avait pas été enlevée par le concile, il était sûr de recevoir les étrivières, et bien appliquées sur le vif, de la • part de tous ses confrères. Eh bien, j'en suis fâché pour ceux-ci, lahn avait raison. Les Acta genuina

Conc, Tridentini^ publiés en 1874, le montrent. Dans la congrégation générale du 12 février, préparatoire à la sessio /F*, on mentionna la pensée de quelques membres qui parlaient d'établir une différence entre les livres, mais on préféra s'en tenir à une seule liste, selon l'exemple des anciens conciles, tout en réservant positivement la question de la différence. « De ipsorum autem librorum discrimine, et si plures rem utilem, minus tamen necessariam iudicarent, maioris nibilominus partis sententia praevaluit ut quaestio huiusmodi dmitteretur relinqueretiirque sicut nobis a sanctis patribus relie ta fuit, » (I, 52.) On n'a pas voulu trancher la question, et, dans la Congrég. du 27 mars, un des prélats chargés de la rédaction du décret le rappelle à ceux qui essaient de la soulever encore. La distinction est omise, non parce qu'on la rejette, mais « à cause de la difficulté du sujet ^ » Et voilà comment il est démontré une fois de plus que l'argument a silentio, même en théologie, ne doit être pris qu'avec précaution. La tendance des théologiens postérieurs a trop été de boucher le plus possible les questions même quand le concile avait entendu les laisser ouvertes ; elles leur apparaissaient comme des trous béants com-

1. (c Omissarohanc librorum differentiam quoniam in congregatione generali constitutum fuerat, ut omnino ejusmodi librorum differentia omitteretur prop^er ipsius rei difficultatem, » (I, 71.)

muniguant avec Fantre d'où sortent les tempêtes. Nos pères du moyen âge étaient moins craintifs; aussi bien, ils avaient assisté à moins de naufrages. Si on ne doit rien enlever à l'intégrité des définitions du Concile, M. L. a pensé avec raison qu'il ne faut pas non plus supprimer arbitrairement la moindre part de la liberté que l'Église « a voulu laisser à de consciencieuses recherches et à un examen respectueux » .

Quant à savoir quelle différence il peut y avoir entre des livres déclarés tous sacrés et canoniques, c'est une question délicate, difficile, et pour cela même mise de côté par le Concile. « Autre chose est qu*une opinion soit permise, autre chose est qu'elle soit vraie. » M. L. essaie, sans insister, de dire quelle pourrait être la distinction. Je n'ose affirmer qu'il ait pleinement réussi. La difficulté ne me paraît pas être de trouver une distinction, mais bien, puisque sa raison d'être est de sauver l'opinion des anciens, d'en trouver une dont les deux membres répondent respectivement aux deux parts telles que les faisaient les anciens. Du reste, pour résoudre le problème, la discussion devrait sans doute se déplacer et de la canonicité passer à l'étude de l'inspiration ; question non moins délicate, et où l'on sent que M. L. doit avoir quelque chose d'intéressant à nous dire. J'espère qu'il nous le dira; en attendant, il nous

donnera une histoire analogue pour le canon du Nouveau T., comme il le promet, et je me permettrai de lui demander deux additions qui ont leur prix dans un livre d'étude : 1"* un index des noms propres pour chercher facilement les témoignages, et 2® — qu'il me pardonne mon exigence — un appendice où se trouveraient in extenso et dans leur langue, grec ou latin, les textes qu'il donne traduits dans le cours de son livre. Rien ne servirait mieux à mettre les étudiants en contact direct avec l'antiquité qu'un petit recueil de ce genre. M. L. connaît certainement l'ouvrage de Westcott sur le canon, classique en Angleterre ; ce recueil y occupe une quarantaine de pages. Que nos étudiants catholiques ne soient pas moins favorisés que les anglicans !

Au travail du consciencieux chercheur, d'allure modeste, opposons une de ces brillantes synthèses, un de ces morceaux qui ont des sons de fanfare et où Ton se met en frais de coquetterie avec le grand public. Je ne sais ce que la science peut y gagner, même quand c'est un savant de premier ordre qui tient la plume, comme M. J.

Darmesteter. S'il nous avait parlé des langues et des doctrines anciennes de la Perse, en le lisant

nous n'aurions certainement que profit à faire ; mais il a voulu nous donner une vue d'ensemble sur les Prophètes d'Israël *, tels qu'ils apparaissent dans les théories de la critique et en particulier dans r Histoire d'Israël de M. Renan. Cependant, comme juif, M. D. a tout droit de dire son mot sur les Prophètes; à ce titre, il peut nous intéresser vivement.

Ajoutons vite que ce juif est très dégagé des préjugés de sa race et a réduit sa foi religieuse à un subtil minimum. S'il est fier que le Dieu de ses pères soit devenu le Dieu du monde civilisé, c'est surtout peut-être depuis que la critique a, d'après lui, montré « comment Israël, au lieu d'être l'élu de Dieu, a fait Dieu même à la sueur de son front. » (p. 518.) Il est clair que le Dieu du Sinaï est ramené, du coup, pour sa plus grande perfection, « à la catégorie de l'idéal ». Ses foudres sont très refroidies et ses feux bien éteints. Sachons gré à M. D. d'en parler encore sur un ton ému. « Dans l'arrière-couche indestructible de son être, là où dort l'âme des ancêtres » il y a « un sanctuaire inconnu où s'élève par instant un parfum d'encens, une ligne de psaume, un cri douloureux ou triomphal qu'enfant il a jeté vers le ciel à la suite de ses pères, et qui le remet en

1. Les Prophètes d^ Israël et leur nouvel historien. {Revue des DeuX' Mondes, 1®' avril 1891.)

communion soudaine avec les prophètes d'autrefois. » C'est bien; mais tout cela ne nous rassure guère, nous laisse même assez inquiet sur la manière dont on va plier l'histoire pour la conformer à ces théories de la divinité. Ce qui ne contribue pas à diminuer notre inquiétude, c'est l'accent laudatif du début. « L'œuvre de M. Renan, nous dit-on, en dépit de la critique banale et superficielle qui affecte de n'y voir que l'ironie d'un grand désabusé, est la grande œuvre constnictive du siècle, » (P. 515.)

M. D. ne nous rend pas moins «un précieux service. Dans les pages assez diluées de M. Renan, le lecteur qui n'est pas au courant des choses bibliques, — et il y en a beaucoup en France, — suit avec peine le fil conducteur; on n'a pas toujours les préfaces sous les yeux ; le cliquetis des noms exotiques, le miroitement des couleurs orientales charment, donnent le vertige, mais empêchent souvent de se bien reconnaître. C'est l'impression que me communiquait un lecteur, très versé en d'autres connaissances, mais pour la Bible vivant sur des souvenirs d'enfance. Dérouté, il admirait, mais en avouant qu'il ne distinguait pas nettement tous les contours. Je n'osais rappeler la fable, c'eût été injurieux pour mon interlocuteur, injuste pour le montreur de lanterne magique qui n'a rien oublié pour projeter avec art la lumière sur ses tableaux.

Dans Tesquisse de M. D., on a T avantage de voir les choses en raccourci, mises au net dans des proportions qui permettent d'embrasser d'un regard l'édifice, d'en admirer, s'il y a lieu, l'ordonnance, mais aussi peut-être d'en remarquer plus aisément les vices de construction. Elle a déjà des lézardes et des manques de raccord en des endroits essentiels, cette œuvre constructive de la néo-critique. Il ne faut pas un œil très exercé pour les apercevoir. Je ne puis les signaler tous ici*. « On ne résume pas Hérodote, » dit M. D.

Voici un spécimen. Dans le célèbre passage où Isaïe présente comme un enfant nouveau-né le roi idéal qui doit donner une paix sans fin au trône de David et faire briller spécialement la lumière sur les contrées du Nord, les premières frappées par l'Assyrien, « les bords du lac, la Galilée des Gentils », M. D. ne veut voir qu'Ézékias, « l'idée du Messie lointain n'étant pas encore née »; c'est Ézékias qui, après la chute du royaume d'Israël, parvint, dit-il, à occuper le territoire du Nord, « de sorte que la ruine de Samarie avait en somme abouti au rétablissement de l'unité nationale. » (p. 532.) — Pour fausser la pensée du prophète, que d'entorses données aux documents bibliques

1. Voir dans la Science catholique du 15 mars 1891 : La Nouvelle histoire d'Israël^ article du R. P. Lagrange, G. P.

et extra -bibliques! 1° Il faut supposer qu'Ézékias a occupé, et jusqu'aux parties les plus septentrionales, l'ancien royaume d'Israël, évacué par les Assyriens. Où M. D. a-t-il trouvé trace d'un si gros fait? Ni les livres hébreux ni surtout les annales assyriennes de Sargon ne permettent de le supposer. 2° L'oracle se rattache étroitement à celui qui le précède au chapitre vm d'Isaïe, et à celui qui le suit au chapitre ix. Or, dans ces deux morceaux, la mention de Rasin, roi de Damas, qui fut battu et tué par Teglathphalasar (v. 732-730, d'après les inscriptions cunéiformes), nous reporte à une dizaine d'années avant la prise de Samarie (721). Vous antidatez sans façon l'oracle. 3° Si les deux précédentes considérations ont surtout poids pour les experts, en voici une qui frappera tout lecteur; elle relève du bon sens. M. D. avoue pour Ézékias l'âge de vingt-huit ans * au moment de la prise de Samarie (p. 531), et le prophète le présenterait, à un âge aussi mûr, comme un enfant nouveau-né! [Parvulus natusest nobis, etc., Is., ix). Qui avalera la couleuvre? Et tout cela en pure perte, car M. D. ne peut nierque quelques lignes plus loin dans Isaïe (ch. xi) il ne soit toujours question de ce roi idéal

1. 11 avait même dépassé la trentaine, d'après les indications de // Reg. XVIII, 2, 10. Ne chicanons pas pour si peu; certains criliques sont habitués à prendre bien d'autres libertés avec les textes.

qui doit faire régner sur terre la justice et la paix, et il avoue ici (p. 533) que c'est un rejetçn à venir de la race de David : voilà le Messie futur, et le prophète n'en parle pas comme qui proclame ou inculque une idée nouvelle, mais comme qui exploite et développe une croyance reçue. S'il l'avait étroitement liée à la personne d'Ézékias, il ne la reprendrait pas à la fin de son règne ; elle serait rayée du recueil, elle aurait fait banqueroute.

Il faut noter aussi quelques aménités à l'adresse du christianisme à propos du rôle politique de Jérémie. « Jérémie n'est pas le saint ou le fanatique qui détruit la cité terrestre pour une cité céleste. Bien que le christianisme sorte des prophètes, il n'y a rien de chrétien, en ce sens, dans Jérémie (p. 54.2). » Ce n'est pas très clair, mais l'insinuation porte : on nous pardonnera d'être blessés au vif. Quel est le chrétien qui détruit la cité terrestre pour une céleste? Les enfants d'Israël s'imaginent facilement aujourd'hui qu'avec la fameuse ligue ils ont le monopole du patriotisme. Et cependant M. D. ajoute : « Jérémie eut Yhéroïsme sans pareil de lutter contre la patrie du jour, infidèle à elle-même, au profit d'une patrie future qui n'était pas encore née (p. 543). » Les chrétiens n'ont pas une autre attitude quand des gouvernements maladroits les mettent dans la triste nécessité de montrer pareil héroïsme, de lutter

contre la patrie du jour, infidèle à elle-même, au profit d'une patrie future qu^il faut préparer. On peut dire d'eux comme M. D. de Jérémie : « Ce traître à la patrie (aux yeux de ses adversaires) était le patriote des patriotes. » Jérémie même serait allé plus loin. M. D. lui attribue ce vœu : « Puisque les conseils de raison étaient impuissants, que le destin s'accomplit et que Tavenir, plus radical, fût préparé par F anéantissement de la patrie du jour! (p. 54.3.) » J'avoue que je n'ai nulle part trouvé pareil vœu dans Jérémie, qui ne connaît pas du reste le destin. L'incendie du temple, la destruction de Jérusalem, la chute de la dynastie davidique n'étaient pas l'anéantissement. Au-dessus de ces ruines, la patrie demeurait présente à Jérémie sous une figure plus émouvante et plus aimée : Rachel pleurant ses fils et refusant consolation parce qu'ils ne sont plus! (Jér. xxxi, 15.) Le patriotisme des chrétiens ne fait pas de tapageuse parade ; il est trempé dans les larmes du Christ pleurant sur Jérusalem coupable qu'il veut sauver : « Jam ad descensum montis Oliveti... ut appropinquavit, videns civitatem flevit super illam dicens. . . Si cognovisses * ! »

1. Luc, XIX, 37, 41. — Dans les trois circonstances notées par les évangélistes, de ses divines émotions, Jésus consacre trois nobles sentiments du cœur humain froissés par la douleur : l'amour maternel, quand il s'attendrit à la vue de la veuve de Naïm {Luc, VII, 13 : èdTcXayviaOY]) ; l'amitié, quand il pleura devant le tom-

Laissons de côté tous les autres accidents. Le principal défaut de construction est à la base, et on ne le voit nulle part mieux accusé que dans la synthèse, cependant très fidèle, de M. D. La critique a beaucoup insisté sur le rôle du prophétisme * et nous la suivrons volontiers sur ce terrain, pourvu qu'elle ne s'imagine pas naïvement qu'elle a découvert les Prophètes, comme le bon La Fontaine avait découvert Baruch; et certes elle rappelle parfois, surtout dans le chœur des thuriféraires, le ton exultant du fabuliste. Elle a cru cependant trouver quelque chose de nouveau, c'est incontestable; reste à savoir si ce ne sont pas « bâtons flottants ». — « Les prophètes qui, selon la conception traditionnelle, viennent, aux heures de défaillance, rappeler à Israël les vérités oubliées, sont en réalité les créateurs de ces vérités^ et le prophétisme, au lieu d'être la fleur du judaïsme^ en est la racine même (p. 516-517). » L'axe de l'histoire et de la littérature d'Israël est ainsi totalement déplacé. Je n'y contredis pas a priori^ mais je veux savoir, si « la conception traditionnelle »

beau de son ami Lazare (/o. ii, 35 : êôaxpu^sv, les larmes jaillissent silencieuses); Tamour de la patrie en pensant au sort de Jérusalem. [Luc, £xXau(Tev, il pleura avec sanglots).

1. Elle laisse la plupart des écrits des prophètes à leur place traditionnelle, sauf quelques voix discordantes et isolées, comme celle de M. Havet, dont M. D. ne parle pas, et l'omission n'a rien de grave.

n'a pas pour base ces mêmes écrits des prophètes sur lesquels on fait tant de fonds.. Partant de sa grande découverte, la critique, et M. D. à sa suite, essaie de nous dire ce que fut la religion d'Israël avant les prophètes, ce que fut son dieu, différant peu des autres dieux voisins, s'accommodant de leur promiscuité, « ni plus moral, ni plus doux, ni plus large ». Je prends patience, même quand on découpe à volonté dans les documents bibliques ce qui peut aller à ce tableau; j'attends toujours qu'on arrive enfin à ces écrits des prophètes qui doivent me prouver leur action créatrice pour transformer le dieu national et naturaliste en Dieu transcendant, unique, souverainement moral. J'attends. Enfin, au § 2, M. D. arrive aux écrits des prophètes; je crois toucher au port. Déception! je ne verrai rien. Au moment d'ouvrir le livre scellé, M. D., toujours d'après la critique, me fait sur Tœuvre créatrice cette déclaration qui me glace : a Ce travail est achevé dès les premiers prophètes dont nous avons la parole, Amos et Osée. Rien d'essentiel n'a été inventé depuis^ eux-mêmes sans doute n'ont rien inventé et ne doivent leur titre de priorité qu'au hasard qui a fait périr l'œuvre de leurs prédécesseurs (p. 523). » La conception traditionnelle n'avait donc pas tort quand elle représentait les prophètes du VHP siècle comme des réformateurs, quand elle reconnaissait dans leurs

écrits, comme déjà connues, les vérités, traditions et institutions religieuses qui font Thonneur d'Israël. Les prétendus créateurs n'ont rien créé; et la critique n'a d'autres ressources que les feuillets perdus^ le hasard qui a fait périr Toeuvre des prédécesseurs, — ici, comme en anthropologie préhistorique, les ancêtres inconnus! — A entendre M. Renan parler du Livre du Yashar ou du Livre des guerres de Yahvé, on dirait qu'il les a feuilletés, le matin même, dans sa bibliothèque, ou au moins que, heureux fouilleur, il vient de les déchiffrer sur quelque papyrus. Hélas! feuillets perdus, témoins que l'on fait parler à volonté ! Avec une dent, Cuvier reconstituait un mastodonte ; je ne sais si, avec un titre et quelques vers ou fragments de vers, le plus helléniste des hellénistes oserait prétendre qu'il pût restituer un chant perdu d'Homère, et avec cette restitution refaire l'histoire et l'ancienne Grèce !

La construction critique reste donc suspendue en l'air aux feuillets perdus. Vous recourez aux prédécesseurs, à Élie, à Elisée, mais comment les connaissez- vous? Uniquement par des documents bibliques qui les présentent, eux aussi, comme des réformateurs. Vous le reconnaissez si bien que pour cela vous rejetez l'âge de ces documents à une époque postérieure. Alors, où est votre point d'appui? Il n'y en a pas d'autre qu'une théorie a priori^

la théorie de révolution, « Tâme moderne ». Elle n'est pas directement avouée, mais on la respire à pleins poumons dans la synthèse de M. D., comme dans toute Tatmosphère ambiante de la critique moderne. Israël, faisant son dieu comme tous les autrespeuples, n'a dû arriver que par tâtonnements, et bien après le temps où la tradition plaçait la révélation sinaïtique, à l'idée pure de Dieu. — Dites cela, soit; mais ne le donnez pas pour de \ histoire. Vous ne l'avez pas constaté; ce qui constitue, d'après vous, les plus anciennes archives authentiques de ce peuple, ne porte pas trace de ce tâtonnement, suppose le travail achevé. Il vous restera même, au point de vue rationnel, à expliquer pourquoi Israël, et Israël seul, est arrivé à cette transcendance.

Ainsi donc vous ne faites pas de l'histoire ; vous n'avouez pas non plus la philosophie — mot lourd et aussi suranné aujourd'hui que celui de rhétorique. Que faites-vous donc? — De la divination! — Si nous, gens d'église et de préjugé, dévots à Fâme de fiel, hantés du démon de dénigrement, nous prononcions le mot, on hausserait les épaules et on passerait dédaigneux. Mais non, c'est l'admirateur, le savant collègue qui le dit; c'est de lui que nous tenons l'aveu comme d'un candide enfant de chœur ébloui, et il ne fait que donner corps à une pensée qui est dans l'air. La haute valeur de l'œu-

vre de M. Renan, sa puissante attraction « ne tient ni à rintérêt historique du sujet, ni même au génie de Fécrivain ; cela tient au coup de baguette divinatoire par lequel Y historien magicien a fait du vieux texte lapidaire jaillir à flots toute l'âme moderne » (p. 516). Nous n'y contredirons pas. Mais qu'ont à faire en histoire la magie et la baguette divinatoire ^? Naïfs, attardés aux vieilles méthodes, nous pensions que c'était à d'autres sources qu'il fallait puiser l'intelligence du vieux texte lapidaire. M. D. a livré le secret du mage. Il y a des coups d'encensoir qui cassent le nez, des éloges qui

1. Nos anciens, dont la mélhode nous parait un peu lourde, savaient très bien distinguer Toffice de narrateur et celui de deyineur, témoin cette réflexion de Pallavicini au XVII« siècle (Hist duconc, de Trente, xviii, 9). 11 vient de relever, pièces en mains, une erreur de Sarpi ; il veut de plus en indiquer la cause, et il ajoute : « Maintenant, pour expliquer de quelle manière Sarpi a pu tomber dans une erreur aussi grossière,... je veux cette fois imiter sa méthode, qui est de passer de Toffice de narrateur à celui de devineur, mais avec cette différence entre lui et moi, que lui, lorsqu'il fait le devin, veut toujours passer pour historien, tandis que je déclare nettement que ce que je vais dire n'est qu'une conjecture. » Voilà qui est honnête; mais quand on consent à séparer ainsi les conjectures des données positives, on compose une œuvre d'une lecture plus ou moins ingrate. Aujourd'hui, à côté de la tendance très louable qui pousse les uns à la recherche des sources et des documents, à leur publication intégrale et minutieusement exacte, il faut constater chez les autres la tendance à faire soi-disant d'après ces sources, des reconstitutions vivantes du passé, où tout est fondu, conjectures et données positives. Ce qui est profit pour l'effet littéraire, n'est, je le crains, que perte regrettable pour l'histoire.

valent les prévenances de Tours chassant Timportune mouche. Tel qui excelle à souffler dans la flûte, pince à faux les cordes de la harpe. La dévotion envers le maître du Collège de France ne donne pas toujours la souplesse du doigté. Retenons le mot, il est digne de faire époque et de figurer sur le frontispice de « la grande oeuvre constructive du siècle » ; Historien magicien^ qui, au coup de la baguette divinatoire, fait jaillir du texte lapidaire toute Fâme moderne, c'est-à-dire à peu près

tout ce qu'il veut. Quel honneur pour la science française !

Nous sourions des artistes du XVP siècle qui reconstituaient les monuments antiques de TAsie ou de rÉgypte, selon les proportions de Vitruve, en style de la Renaissance. Quel avantage d'avoir mieux su aujourd'hui nettoyer en détail chaque pierre, lui rendre l'aspect primitif, si nous l'encastrons dans une façade conçue selon les proportions^ « de l'âme moderne » ? M. Renan proteste dans ses préfaces qu'il peut avoir çà et là manqué quelques détails, mais qu'il est sûr de la vérité de l'ensemble, celle qui importe le plus. — Non, maître, c'est peut-être une illusion; vous ne pouvez être juge et partie; renversez votre lorgnette. Vos détails sont en général excellents ; votre érudition, qui a nos riches bibliothèques et musées à son service, est exactement informée; dans vos ouvrages, ces

richesses s'étalent bien triées, comme dans des vitrines avec art classées. Mais c'est la glose qui est peccante, c'est la construction d'ensemble qui porte à faux. La baguette divinatoire vous entraîne et vous joue de vilains tours, et voilà comment les vieilles pierres et le texte lapidaire attendent et soupirent encore après un historien gui ne soit pas magicien.

Le dirai-je? Je quitte M. D. avec regret; malgré tout, c'est une âme religieuse qui m'est sympathique. Il a compris que « ce n'est ni de Babylone, ni même d'Athènes ou de Rome que seraient descendus le Décalogue et le Sermon de la montagne » (p. 543). Ce rapprochement seul l'honore. Il veut faire sortir la génération présente de l'ornière banale où elle se traîne, l'éloigner des abîmes où une littérature malsaine l'emporte ; il veut qu'elle ait un idéal, une religion ; et, après un rapprochement saisissant entre le poète Lucrèce et le berger inspiré Amos, plus vieux de huit siècles, il s'écrie : « La religion du XX® siècle... naîtra de la fusion du prophétisme et de la science. » C'est son dernier mot. Cette religion n'est pas à faire; elle est faite. J'en appelle au grand juif auquel M. D. saura au moins gré d'avoir été le plus ardent propagateur du Dieu d'Israël parmi les Gentils, j'en appelle à saint Paul définissant la foi nouvelle : la récapitulation de tout dans le Christ [Ephes, I, 10). La foi

du chrétien embrasse toutes les vérités et toutes les aspirations des anciens prophètes, elle a de plus les baumesde l'Évangile pour guérir lesplaiesdes âmes; et la raison du chrétien, affranchie, est prête à chercher, discerner, accepter avec amour et répandre toutes les vérités de la science, — trop heureux que sa foi le mette en garde contre les fantaisies de la divination ou contre la fausse monnaie scientifique.

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