‹ Mélanges d'histoire littéraire et de littératureChapitre 5 sur 15 · AVE<; LES LLTTÉIUTLUES ÉTUANGÈRES AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AVE<; LES LLTTÉIUTLUES ÉTUANGÈRES AU MOYEN AGE

DISCOURS DOirVBHTURË PRO.WKCÉ A LA FACOLTÉ DBf LKITilES

Messieurs,

Quand le choix bienveillant d*un écrivain célèbre in*a désigné pour occuper passagèrement cette chaire, illustrée longtemps par l'éclat de son esprit et de sa parole, je n'ai pu songer à vous rendre quelque chose des improvisations pour moi inimitables auxquelles il vous avait accoutumés. Heureux s'il m'était donné de conlinuer, par un enseignement plus modeste, renseignement solide et ingénieux tout ensemble du collègue distingué que l'éloquence latine vient de ravir aux lettres tiançaiscs! J*ai cru qu'il n*élait per-

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mis d'aborder cette chaire qu'en y apportant, à défaut d*un talent digne des brillants souvenirs qu'elle rappelle, les fruits d'une étude sérieuse. Occupe, par devoir, depuis plusieurs années, de travaux sur les littératures étrangères, j'ai craint, si je me renfermais trop exclusivement dans le chan^p de la nôtre, de rester au-dessous de la tâche nouvelle et imprévue qui m'était imposée ; j'ai craint de ressembler à ces voyageurs qui, dans les courses d'une vie errante, ont désappris la douceur de l'accent natal, et sont comme dépaysés en rentrant dans leur patrie. Pour échapper (i ce péril, j'ai dû chercher un sujet qui ne fût point étranger à la destination de cette chaire, et auquel cependant des études antérieures m'eussent sulTisamment préparé. Un seul se présentait naturellement ; la littérature française n'a pas été sans rapport avec les autres littératures. Vous le savez, messieurs, notre langue n'a pas exercé une moindre influence en Europe que nos mœurs, nos idées et nos armes. De leur côlé, les lettres étrangères ont agi sur nous à plusieurs reprises : faire T histoire de cette mutuelle influence, en déterminer les causes, en apprécier les résultats, tel est le sujet de recherches qui m'a semblé concilier le mieux et la nature de ce cours et la direction de mes éludes.

En effet, messieurs, il est impossible de s'occuper de l'Europe moderne et de ne pas être ramené sans cesse à la France ; dans mes plus lointaines excursions

lilléraires au nord ci an midi, j'ai rencontre partout son génie voyageur et conquérant. Non moins souple et mobile que dominateur et communicatif, il n'est pas un peuple dont il n'ait, pour un jour, accueilli la langue ou adopté la fantaisie I Ainsi nous louclicrons à toutes les grandes littératures, car toutes ont été en contact avec nous ; tantôt nous verrons la nôtre, instrument glorieux de la civilisation du monde, subjuguer l'Europe charmée; tantôt nous assisterons aux luttes soutenues contre elle par les littératures nationales, et notre sympathie, sans injustice, sera pour leur cause, car toute insurrection contre l'étranger est sainte! Quelquefois, enfin, quoique trop rarement, nous applaudirons à d'utiles échanges, enrichissant par un heureux commerce notre trésor littéraire. Ainsi nous irons à travers l'Europe de siècle en siècle et de pays en pays, suivant partout Tétoile et la bannière de la France.

Mais, messieurs, dans la situation particulière où je me trouve, incertain du temps qui m'est accordé, je dois borner ce genre de considérations à une époque déterminée de notre littérature ; j'ai choisi celle qui précède et ouvre toutes les autres : le moyen âge.

Nous aurons premièrement à examiner quelles circonstances ont préparé les commencements de la littérature française, quels peuples ml mis la main à cet ouvrage naissant. Nous rechercherons ensuite quelle action cette litlérature elle-même a exercée sur les

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autres littératures de l'Europe moderne; nous ferons le compte, pour ainsi parler, de ce qu'elle a donné cl de ce qu'elle a reçu ; nous établirons la balance des richesses qu'elle a recueillies dans son sein et des trésors qu'elle a répandus sur le monde.

Nous étudierons d'abord l'influence de rantiquité.

Comme la langue latine a été la source de notre langue, comme les ruines de la civilisation romaine ont été le berceau de notre civilisation, ainsi les littératures de la Grèce et de Rome ont été les premières nourrices des lettres françaises. Même dans les âges d'ignorance, la lumière de l'antiquité ne s'est jamais complètement éteinte au milieu de nous ; elle y brille parmi les ténèbres des temps les plus reculés. Massalie répand sur quelques-uns de nos rryages, avec le langage de la Grèce, la politesse de ses mœurs et Télégance de son génie. Rome envahit la Gaule, rapidement soumise à ses armes, et bientôt romaine par la langue et les coutumes. Après que les barbares sont venus et ont mis tout en confusion, Cbarlemagne parait qui, voulant relever de terre la civilisation romaine tombée, ouvre les écoles, appelle les savants, fonde noire université de Paris ; et le mouvement qu'il a imprime n'est jamais entièrement suspendu, jusqu'à ce qu'au seiEÎème siècle s'accomplisse, par le concours de Constantinoplc qui meurt et de Tltalie qui ressuscite, cette rénovation des letlres françaises, que l'empereur germain avait tonte d'accomplir à lui

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seul. — Dans cet intervalle, on aime à suivre les effets de cette étude qui ne cesse point, à observer quels auteurs de l'antiquité sont copiés de préférence dans les cloîtres, quels sont les plus goûtés, les plus répandus, les plus imités : chose frappante et pourtant naturelle! ce sont souvent les moins parfaits, ceux de l'époque du Bas-Empire ou de la latinité corrompue ; c'est Prudence pour Virgile, c'est Orose au lieu de TiteLive, c'est Marcianus Capella qui tient la place deCicéron.

En outre, partout s'élève une littérature latine, contemporaine et rivale des littératures vulgaires. L'idiome qu'elle emploie est celui de FÉglise, de la science, des afTaires ; et l'on peut dire que la littérature latine, au moyen âge, est une littérature morte dans une langue vivante.

Passant aux impressions que notre langue et notre littérature ont pu garder de l'ancien état des peuples germains, nous trouverons qu'elles se bornent à de faibles vestiges, d'autant plus importants à recueillir qu ils sont plus rares. D'où nous viennent donc, messieurs, les matériaux de notre littérature, et principalement de la poésie chevaleresque qui en forme, au moyen âge, la partie la plus considérable? Doit-elle quelque chose aux traditions celtiques de la vieille Gaule, ou à des légendes originaires du pays de Galles otde la Bretagne? Serait-il vrai que le chant des trouvères fût un dernier écho de la harpe des bardes? Et

si ces origines de la muse française sont trouvées mensongères, qu'a-t-elle emprunté de la muse provençale, sa sœur aînée, qu'elle a trop fait oublier? Depuis le cours que M. Fauriel a professé dans cette faculté S on ne peut plus douter que les poètes de la France méridionale n'aient raconté, avant leurs frères d'Artois ou de Normandie, dans des épopées en partie perdues, toutes ces aventures de chevalerie qui ont fourni aux poêles de la France du Nord le sujet d'intarissables récits. Quand vous verrez, messieurs, à quel point l'Europe entière s'est empressée d'adopter ces récits et de les reproduire, vous sentirez mieux avec quelle gravité se présentait la question de leur origine, et de quelle importance est la solution si neuve et si satisfaisante que M. Fauriel en a donnée. Jusqu'ici nous n'avons parlé que de l'Occident : il faut présentement tourner notre vue d'un autre côté. Tandis que la langue française se formait laborieusement des débris de la langue latine, tandis que la chevalerie naissante mêlait quelque générosité et quelque enthousiasme aux violences de la féodalité, et que la littérature tentait d'associer aux souvenirs altérés de la civilisation antique les sentiments incomplets de la société nouvelle, l'Orient, qui avait eu aussi ses révolutions, et que Mahomet avait renouvelé; rOrient, ce vieux monde, berceau du nôtre, continuait

* Voir le cours de M. Fanriel, publié en 18i(> par M. MoJllb(Hi^ le litre d'HiiUoire de la poésie provençaie.

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de rouler dans son lointain orbite, avec ses traditions, ses apologues, ses contes sans nombre, et toutes les éblouissantes merveilles de son ciel et de sa poésie. Le temps venu où il devait donner la main à l'Occident, la littérature française, jeune encore et naive, avide d'émotions, curieuse de récits, s'avança au* devant de lui, et le rencontra par plus d'un endroit : le génie arabe atteignit la Provence à travers l'Espagne. Les juifs, qui étaient entre les peuples les courtiers des idées aussi bien que des richesses, importèrent dans le midi de la France, avec l'élude de la médecine, une foule de notions orientales ; vinrent les croisades, où les Français parurent aux premiers rangs, car ce n'est pas sans motif que le nom de Franc fut donné à tous ces guerriers aventureux qui allaient combattre pour la cause de la civilisation, en croyant ne suivre que l'étendard de la foi. Le but des hommes dans ces guerres leur échappa ; il fallut abandonner aux infidèles le saint tombeau, et Jérusalem fut perdue. Mais Dieu n'avait pas en vain rapproché l'Europe et TAsie dans les longues étreintes de celle lutte de deux siècles. Je parlerai seulement de notre poésie, que semble alors illuminer un rayon du soleil d'Orient. Souvenons-nous aussi, messieui^, que nos croisés s'étaient laissé distraire, en passant, par la fantaisie de s'asseoir tout éperonnés sur le trône impérial de Constantinople. Vous savez en quelle admiration les jeta la rencontre qu'ils firent, aux extrémités de TEu-

rope, d'une ville si supérieure à tout ce qu'ils connaissaient, par les restes de ses arts et la majesté de ses monuments. Constantinople était alors comme la porte magnifique de TOrient. Par là durent encore nous être apportés de nombreux aliments pour notre poésie. ' — Mais avant ces pèlerins armés, empereurs de Byzance, ducs d'Athènes, princes d'Ântioche ou de Galilée, d'autres plus obscurs et aussi hardis, cheminant dans l'ombre, se glissant à travers les obstacles et les périls d'un monde presque inconnu, avaient traversé la Syrie et salué la Palestine. Une foule de Français entreprirent ces pieux voyages et les racontèrent au retour dans leurs itinéraires : nom qu'on ne peut rencontrer à celle époque de la littérature française, sans penser involontairement à sa plus grande gloire dans le siècle où nous vivons 1 Le commerce, Tesprit d'aventures, les ambassades des papes, des^ rois de France auprès des princes mahoniétans et surtout des chefs taitares, toutes ces causes et mille autres poussèrent vers TAsie une foule d'hommes de toute condition, des moines, des artisans, des prèlres, des soldats. — Que d'histoires,' de légendes orientales durent voyager alors avec celte foule vagabonde! Combien durent être rapportées sous le toit natal et redites au foyer rustique ou sous la cheminée du manoir, qui avaient été contées la première fois au désert, sous les tentes, près des fontaines ! — Et nous, nfiessieurs, dans ce cours, nous remonterons à la

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source de ces traditions venues de si loin ; nous irons, Jusqu'aux bords du Gange, chercher la patrie de ces fables que se sont passées de main en main l'Inde, la Perse, l'Arabie ; que des juifs ont traduites en hébreu, en grec et en latin ; qui, tombées enfin dans le domaine de la littérature vulgaire, sont deveniies le patrimoine commun des diverses nations deTEurope, et dont la France, une des premières, a recueilli l'héritage.

Nous terminerons cette partie de nos recherches par rhistoire des traditions orieninles sur Alexandre ; il est beau de suivre ce grand nom à travers les siècles, et de voir comment, dans Tignoronce de la vérité, l'imagination des peuples se travaille pour égaler par des inventions gigantesques la grandeur que l'histoire lui a faite. — Quand ce conquérant eut disparu du monde, que sa puissance remplissait, comme chacun (le ses capitaines prit un morceau de son empire, chaque peuple qu'il avait soumis voulut hériter d'une portion de sa gloire : TÉgypte lui donna pour père un de ses rois; la Perse le fit naître de Darius, cherchant ù couvrir par cette fictioft hardie la honte de ses défaites; les Arabes se plurent à broder de fables la destinée deVélèved'Aristote. Quand la figure d'Alexandie, ainsi dénaturée par les étranges ornements que lui avait prêtés l'imagination orientale, vint à se montrer en cet état aux peuples de l'Occident, ils augmentèrent encore la confusion, en affublant le roi de

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Macédoine^ devenu monarque' asiatique et magicien, d'un costume de chevalier. G*est ainsi qu'Alexandre entra dans notre poésie, devenu, pour ainsi parler^ le héros de la terre entière, portant confondus les insignes de Tadmiration de tous les peuples, comme s'ils les eussent réunis à plaisir pour en faire un magnifique et bizarre trophée à la plus vaste gloire qui fut jamais.

Après avoir recherché les origines et, pour ainsi dire, la matière de la littérature française au moyen ûge, il reste à en suivre les eflets sur les autres littératures.

La poésie chevaleresque se répand presque en môme temps par toute l'Europe : 1 Italie est la plus prompte à la recevoir de nous. Dès le treizième siècle, les paladins de France, les héros de Charlemagne, fournissent le sujet de récits et de chants qui ont cours au delà des Alpes. Bientôt toutes ces aventures qu'avaient racontées nos troubadours et nos trouvères, sont célébrées dans une foule d'épopées qui perpétuent en Italie la tradition chevaleresque née en France, jusqu'à ce que deux hommes lui impriment un caractère nouveau. Pulci ose donner place à la plaisanterie entre les récits incroyables et les réflexions dévotes de la légende ; Boyardo y introduit l'intérêt romanesque, et c'est ainsi métamorphosés que les héros de Turpin arrivent aux mains de l'Arioste. Tout en se jouant de ses personnages et de ses récils avec une grâce que Pulci n'avait

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point connue, tout en laissant bien loin derrière lui les plus aimables inventions du Boyai*do, TArioste ne s'en rattache pas moins, par ces deux hommes et par leurs prédécesseurs, à notre vieille poésie chevaleresque, dont son imagination ingénieusement naïve a plus conservé ou mieux retrouvé qu'on ne croit d ordinaire, Tallure naturelle et Tacile, et ce mouvement à la Tois continu et varié d'un récit qui s'interrompt sans cesse et ne s'arrête jamais. Dés ce moment, la poésie chevaleresque ne peut plus être qu'une poésie badine; rÂriostc,qui lui a prététant de riants prestiges. Ta dépouillée sans retour de tout prestige sérieux. Cependant, avant de s'éteindre, cette noble poésie chevaleresque, ranimée au nom des croisades françaises, qui lui rappelait son origine un peu oubliée, jettera encore un dernier rayon, le plus brillant peut-être, sur la classique épopée du Tasse. •

L'Italie avait égalment reçu de la Provence ses premières inspirations lyriques. En partant de nos troubadours nous arriverons à Pétrarque, comme nous avons été conduits à l'Arioste et au Tasse. Il n'est pas jusqu'à Dante dont l'œuvre colossale n'ait quelques fondements parmi nous : ce triple univers qu'a bAti si fortement sa puissante main, il ne la pas tiré du néant; ces espaces du monde invisible que peuplèrent de tant de créations sublimes sa foi, son génie et sa haine; ces espaces, alors qu'il y entra, d'autres les avaient parcourus. Il y avait des voyages dans la

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vaye d'enfet* el dans le purgatoire de saint Patrice, avant le aiyslérîeux voyage du grand poète; Dante, qui a lait des vers en provençal et qui connaissait notre langue, a pu prendre dans quelques-unes de ces légendes qui furent répandues de si bonne heure dans le midi et peu après dans le nord de la France, l'idée de sa vision. On voit bien un poêle islandais du onzième siècle rencontrer par avance les plus sombres imaginations de Dante, ou plutôt les emprunter de mémo a la France, où il était venu les chercher pour les aiéler bizarrement aux traditions du Nord, comme Dante, deux siècles plus fard, à ses croyances théologiques et à ses passions républicaines.

Un genre de littérature dont Torigine nous appartient plus complètement, ce sont ces contes et fabliaux, peinture familière et railleuse de la vie privée, où n'ont pas dédaigné de puiser largement nos génies les plus originaux, Rabelais, Molière et la Fontaine. Avanl eux, les conteurs italiens ont sans cesse emprunté aux nôtres les sujets de leurs nouvelles, et ainsi ils nous doivent en partie le genre peut-ôtre le plus national de leur littérature. — Boccace surtout, Jean Boccace, ce joyeux çnfant de Paris, qui respira dès le berceau un air imprégné, de malice et de vieille gaieté gauloise, garda toujours quelque chose de l'humeur joviale et moqueuse de ceux qu'un caprice prophétique du hasard avait faits ses compatriotes. Ni le goût des inventions romanesques, où, docile à son temps, il exerça

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sa jeunesse, ni l*admiraliou de la gravité latine trop empreinte en son langage cicéronien, ni un vif sentiment de la poésie grecque dont il fut un reslaurateitr passionné, n'effacèrent complélement son baptême français. Qui sait combien de ses meilleures nouvelles il apprit enfant, peut-être, dans les rues de Paris avec de jeunes compagnons, au boul delà table où les compères du marchand florentin oubliaient son jeune fils pour se régaler de bons contes dont il a fait des récits immortels I

Notre littérature chevaleresque, messieurs, a franchi les Pyrénées aussi bien que les Alpes. Sans parler du poêrae .d'Alexandre, un des plus anciens monuments de la poésie castillane, et que lui a prêté l'a nôlrc; sans agiter ici la question de l'origine tant disputée du douteux Amadis, quelques-unes des plus vieilles et des plus belles romances espagnoles sont là pour témoigner que la mémoire fabuleuse de Charlemagne a été populaire dans le pays où s'était conservé le souvenir d'une expédition historique, terminée par un illustre désastre. 11 est curieux de voir la vaillance française célébrée par ceux qui luttèrent contre elle, et les héros de Roncevaux chantés par les vainqueurs des Maures. L'orgueil espagnol cependant ne perd pas ses droits; il se trahit tantôt par des invectives, tantôt par des tictions également intéressées : en effot, des romances accusent le courage de Roland, et une chronique donne à son illustre adversaire, D. Ber-

nard de Carpio, Charlemagne pour père. C'est ainsi que les Persans faisaient naître Alexandre de Darius. Quand lif gloire d'un peuple contraint ses ennemis de la célébrer, il est naturel qu'ils s'efforcent d'en amoindrir Téclat ou de s'en couvrir eux-mêmes. Mais, soit qu'ils. veuillent altérer les titres de cette gloire, ou qu^ils pré< tendent les usurper, ils la rehaussent également.

D*autres parties de l'Espagne furent dans une liaison politique et littéraire fort étroite avec certaines parties de la France actuelle. Il y eut une époque où la Pro^ vence, le Roussillon et d'autres états du Midi appartinrent à des comtes de Catalogne, qui plus tard devinrent rois d'Aragon et conquirent le royaume de Valence et les Baléares. Ces divers pays parlaient à peu près la même langue, appelée indifféremment provençale, limousine ou catalane; leur poésie était celle des troubadours; ce nom fut porté avec honneur par plusieurs rois de l'illustre maison d* Aragon : à cette maison appartenait D. Enrique de Yillena, qui s^efforça de transporter dans la Péninsule la jurisprudence galante des cours d'amour et les préceptes de la gaie science.

Le Portugal eut aussi ses troubadours, qui s'essayèrent à reproduire les chants gracieux des Provençaux, leurs modèles. Il n'est pas étrange, messieurs, de rencontrer une poésie venue de France, dans un pays qui n'existe que pour avoir été arraché aux Maures par une main française!

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C'étaient des Français aussi, car ils l'étaient devenus par Tadoption rapide de nos mœurs et de notre langue, ces Normands qui mirent un jour à la voile pour prendre File d'Angleterre, et se la partagèrent comme un grand ûef. Là notre langue fut imposée par le droit de la guerre, et les ménestrels prirent possession du sol avec les conquérants. Mais il y eut des résistances : de même que quelques chefs nationaux tenaient dans les bois et les marécages, et refoulaient momentanément les vainqueurs ; de même au fond d'un cloitrc écarté, sous le toit ruiné d'un Franklin saxon, la langue du pays retentissait encore dans quelques chants et dans quelques chroniques, tandis que tout ce qui avait pouvoir ou richesse la méprisait. Les deux idiomes ont fini par se fondre comme les deux peuples. Mais TAnglelerre conserve à cette heure une foule de mots inscrits dans son vocabulaire par notre épée.

Il n'est pas surprenant, d'après cela, messieurs', que noire littérature chevaleresque forme une*portion si étendue de la vieille littérature anglaise. La poésie anglo-normande est réclamée par les deux pays, et c'est ainsi que les bibliothèques d'Angleterre contiennent parmi leurs archives un si grand nombre de monuments français. Bien après qu on eût commencé d'écrire l'anglais, on s'en servit surtout pour redire ce qu'avaient raconté nos trouvères; l'emploi du français dans la poésie se continua si longtemps, qn'au qua-

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torzième siècle, sous Edouard ill, qui le premier le bannit de la jurisprudence, Tami de Chaucer, Gower, écrivit en français un poème entier et des chansons pleines de grâce. Chaucer enfin, le Boccace de T Angleterre, le père de sa littérature et de sa langue, fut le traducteur du roman de la Rose^ et, dans le Temple de la Refiomméej Fimitateur d'allégories provençales et françaises; enfin, dans le conte où il a excellé, il se montra relève de Boccace, et, comme lui, des fabliers français dont il suit de phis près encore Tallure et le génie. La France pourrait pousser plus loin ses prétentions et réclamer sa pari des créations symboliques de Sponsor ; elle pourrait revendiquer Thonneur d'avoir donné à Shakspeare, non des modèles, elle n'en avait point alors à lui offrir et son génie n'en comportait pas, mais du moins les sujets d'un certain nombre de ses drames; elle pourrait se vanter d'avoir fourni les sources obscures où s est alimenté ce fleuve immense qui roule la fange et réfléchit l'univers, dontrœil suit tour à tour avec une admiration mêlée d'incertitude, le cours limpide, les cataractes étourdissantes et les majestueux débordements.

L'empire de la littérature française s'étendit au nord encore plus loin qu'au midi. On sait que les minnesinger furent les troubadours de rAUemagnc, . dont la poésie chevaleresque, soit dans l'épopée, soit dans le genre lyrique, présente presque toujoui^ un calque de la nôtre ; il n en sera que plus curieux de

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démêler ce qui s'est pu glisser d'originalilé nationale dans celte poésie d'emprunt. D'autre part, nous verrons, dans les Niebelungen et le livre des Uéros, les mœurs et les sentiments de la chevalerie aller chercher, pour ainsi dire, et rencontrer sur leur terrain les traditions barbares. Là nous assisterons aux luttes et aux alliances des deux génies qui se disputent l'Europe moderne.

Le génie chevaleresque, dont le midi de la France semble être la patrie, atteignit le vieux génie du Nord au milieu de ses glaces, et envahit jusqu'à son lointain berceau. Les compagnons fabuleux de Charlemagne, les courtois chevaliers de la Table ronde prirent place dans la littérature islandaise à côté de Sigurd, de Théodoric et d'Attila, et les sagas s'étonnèrent de mêler des récits de tournois et d'aventures aux lugubres tragédies qui les ensanglantaient.

Je n'ai pas parlé du théâtre, il sera traité à part, et je montrerai que la France au moyen âge ne le cède, ni pour Tantiquité, ni pour le nombre de ses mystères et de ses moralités, à aucun pays de l'Europe. Peut-être même nous convaincrons-nous que c'est dans sa partie méridionale qu'ont dû avoir lieu d'abord ces représentations théâtrales dont Torigine se rattache à des divertissements païens, et que lÉglise imagina pour les remplacer. Vous savez que ce genre de compositions a couvert l'Europe depuis le douzième siècle jusqy'au quinzième* Pour trouver celte former drama-

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liquc élevée à la dignité de l'art, il faut aller en Espagne, et, chose étrange I descendre, jusqu'au dixseptieme siècle! Un poète de génie, Caldéron, qui écrivait en même temps que Racine, composa, sous le nom iY Actes sacramentaux^ de véritables mystères. Ce sont, pour la plupart, des prodiges d'imagination et de subtilité. Nous parlerons de ces drames allégoriques trop peu connus, et qui, malgré leur date, sont une continuation, ou, si Ton veut, une tar- *dive et brillante résurrection de notre scène du moyen âge.

Messieurs, je viens de vous tracer la route que nous ferons ensemble. Elle part de l'antiquité grecque et latine, coudoie les antiquités germaines et celtiques, va chercher TOrient, et, traversant la Provence, rentre dans notre pays ; puis en sort, parcourt l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, TAIlemagne. Voyage immense, que nous achèverons pourtant sans poser le pied hors de la terre de France : car ce chemin, tel que je viens de le tracer sur la carte du monde, que l'on parle poésie ou guerre, c'est le chemin de nos conquêtes.

Vous le voyez, messieurs, bien que les littératures étrangères jouent un grand rôle dans ce cours, l'intérêt de nationalité, à défaut d'autres, ne lui manquera pas , et je ne serai pas infidèle à l'objet de cette chaire, tout en demeurant fidèle à mes études.

Ce n'est pas tout, messieurs, j'ai tracé la route que

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nous suivrons, mais je n'ai pu vous indiquer tout ce que nous rencontrerons des deux côtés du chemin. Mille excursions nécessaires nous attendent; nous aurons, tout en marchant, mille questions à poser et à résoudre : cor nous voulons pleinement connaître le rôle que la littérature française a joué en Europe au moyen âge. Pour cela, il ne suffit pas d'étudier ses rapports de filiation, de génération pour ainsi dii*e, les seuls dont j'aie parlé aujourd'hui ; il faudra la comparer avec ses rivales sous tous ses aspects et dans toutes SCS parties.

Nous la ferons, celte étude comparative sans laquelle l'histoire littéraire n'est pas complète; et si, dans la suite des rapprochements où elle nous engagera, nous trouvons qu'une littérature étrangère l'emporte sur nous en quelque point, nous reconnaîtrons, nous proclamerons équitablementcet avantage; nous sommes trop riches en gloire pour être tentés de celle de personne, nous sommes trop fiers pour ne pas être justes.

Messieurs, notre part est assez belle; trois fois la civilisation française s'est placée à la tète de l'Europe : au moyen âge, par notre littérature, par nos croisades et notre chevalerie ; au dix*seplième siècle, par le génie de nos écrivains et le règne de Louis XIV ; au dix-huitième, par l'ascendant de notre philosophie et les triomphes de notre glorieuse révolution. Et aujourd'hui nous arrêterions-nous dans la voie du progrès.

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qui est la voie de riiumanité? Non, messieurs, il n en sera pas ainsi. — Le dix-neuvième siècle, qui a déjà porté de si grandes choses, semble par moments indécis et fatigué dans sa marche. Soutenons le pas, messieurs, el pour la quatriènrie fois reprenons notre poste en tète du mouvement européen. L'Europe nous regarde el nous attend.

DE L'IllSTOIltE

DISCOURS PRONORCÉ AU COLI.KGE nE FRANCE LE n FLVRlEll 1854

Messieurs,

Nolic première pensée à tous ne peut être aujourd'hui qu'une pensée triste, mes premières paroles que Texpression d'un douloureux hommage et d'un deuil respectueux ; je comprends Témotion qui a dû vous saisir en mettant le pied dans cette salle, où vous entendîtes pour la dernière fois la voix aimée et déjà défaillante du vénérable maître que nous avons perdu. Cette émotion, je Téprjuve plus que personne en ce moment, pour moi plein de solennité, où je viens m'asseoir dans une chaire à laquelle s'atlaclie

une si brillante et si honorable célébrité. Ce sentiment, messieurs, qui nous est commun, qui nous unit dans l'attendrissement et la piété d*un même regret^ ce sentiment est le meilleur tribut que nous puissions oiTrir à la mémoire de M. Ândrieux, celui que goûterait le plus son âme si bienveillante à la jeunesse. Que pourrais-je ajouter en effet que vous ne sachiez aussi bien que moi? Lepays<^onnait sa vie, sa probité politique, la constante indépendance de son caractère, et honora toujours en lui le digne ami de Tinflexiblc Ducis. Sa renommée dramatique fait partie de la gloire de notre scène; il a charmé dans le conte après Yol^ taire. Pour son enseignement, si moral et si ingénieux, si paternel et si populaire, puis-je faire autre chose que de vous renvoyer à vos propres souvenirs? C'est là que vous retrouverez avec délices ce mélange de savoir et de goiit, de malice et de bonhomie, d'autorité douce et d'aimable familiarité qui faisait de son cours quelque chose à part de tout, à quoi rien ne peut ressembler, et qu'il faut désespérer d*imiter. Aussi n'en aurai-je point la prétention. Je croirais manquer de respect envers la mémoire de M. Andrieux, et oiTenser votre admiration pour lui, si j'essayais de le recommencer. Je croirais aussi tromper l'intention de ceux qui m'ont choisi, et l'attente de cette jeune portion du public dont les fraternels encouragements et la bienveillante assiduité ont soutenu mes premiers eflbrts. Jeune moi-même, et appelé à revêtir le saçer-

doce de renseignement, je sens les obligations qu'il m'impose, et je comprends mes devoirs envers la génération à laquelle j'appartiens. Mettant donc dés aujourd'hui la main h une œuvre pour laquelle j'ai besoin de beaucoup d'années, je vais vous exposer, . messieurs, les principes de la méthode que je compte appliquer à l'étude de notre littérature. Mais, avant tout, j'éprouve le besoin de rendre grâce à ceux qui m'ont ouvert cette enceinte, en deuil de tant de gloire ancienne, paréede tant d'éclat récent. De cette chaire, terme suprême de mon ambition, et dont l'indépendance est inviolable, j'adresse sans nul embarras le témoignage d'une libre gratitude aux savants célèbres qui m'ont accordé leurs suffrages, et aussi à l'historien éminent dont le choix a confirmé le leur. Ce' devoir rempli, je ne trouve plus à ajouter que ces paroles déjà connues de ceux qui m ont admis à l'honneur d'être leur collègue : appelé à trente-trois ans à m'asseoir entre mes maîtres et mes émules et aux côtés de mon père, je m'efforcerai de ne me montrer indigne ni d'egx ni de lui.

Ce que j'ai résolu d'exposer devant vous, c'est Tliistoire de la littérature française comparée aux autres littératures.

Je ne m'arrêterai pas à vous rappeler les conditions d'une bonne histoire littéraire; j'ai traité ce sujet dans

un dtseeurs prononcé il y a quatre ans à TAthënée de Marseille, et qui a été publié. D'ailleurs une portion de ces généralités n aurait plus rien de nouveau pour personne ; qui doute, aujourd'hui, que Thistoire d*une littérature doive marcher de front avec celle de la civilisation qui Ta produite: qu'on ne puisse arriver à rintelligence complète des monuments littéraires que par la connaissance approfondie des langues dans lesquelles ces monuments existent, des arts, des mœurs, de la vie sociale et politique propres à la nation à laquelle ils appartiennent? Dès lors M. Villemain, qui a fondé parmi nous avec tant d'éclat renseignement historique des lettres, en avait donné l'exemple dans ses belles leçons. Après cet exemple, - après que M. Fauriel nous a offert de si parfaits modèles d'une investigation profonde» en appliquant à quelques points obscurs et décisifs de Thistoire littéraire toutes les ressources de la science la plus habile et la plus sévère, il n'est pas besoin de revenir sur des principes généralement admis; ce qu'il me reste à faire c'est d'en reprendre quelquQ3 uns, qui me paraissent d'une importance capitale, et d'en montrer l'application au sujet que m'a imposé le nom même de cette chaire, à la littérature française.

D*abord, une histoire de la littérature française doit être complète.

Or, une littérature, c'est un univers bien vaste et bien varié. La vie humaine est la tout entière, et la

DE LA LllTÉRATURE FRANÇAISE lOn *

liltéralure ifcsl pas seulement, comme oh Tsi dit, Texpression de ia société, elle en est aussi Tâme ^l l'instrument. Elle n'est pas seulement le miroir qui la . réfléchit, mais luiguillon qui la presse, fe souffle qui .ranime ou Tembrase. Elle prend mille form^, elle contient mille genres, elle a mille noms. Foi, doute, politique, ])hilosophre, folie ou sagesse se traduisent par elle, et c'est elle aussi qui provoque toutes ces choses, les suscite, les développe, les propage. Elle fonde ou détruit, distrait ou console, égare ou dirige. Les livres font les époques et les nations, comme les époques et les nations font les livres. Un poème fait un peuple. C'est la Grèce héroïque qui a produit Homère; c'est d'Homère qu'est sortie la Grèce civilisée. Les livres créent les religions, les royaumes, les révolutions. C'est un livre qui a donné lé genre humain au christianisme, c'est un livre qui a fondé l'empire des califes; des livres ont enfanté la Révolution française, qui changei a le monde.

Il est un moyen toutefois de simplifier beaucoup l'histoire littéraire et d'en rendre l'étude singulièrement facile et expéditive, c'est de la restreindre à quelque époque privilégiée hors de laquelle on se fait une loi, flatteuse pour l'amour-propre et commode à la paresse, de tout méconnaître, ou, ce qui est plus sûr encore, de tout ignorer. Dans ce point de vue on compte quatre époques, cinq par grâce, qu'on appelle des siècles, bien que plusieurs soient loin d'avoir duré cent ans,

i04 DE L'HISTOIRE

pondant lesquelles l'esprit humain qui, hors de la,. ne fait que des sottises, n'a fait que des merveilles. Il semblerait que la pensée humaine dût attendre qu'un despote empereur, roi, ministre ou marchand, voulût bien lui permettre d*ètre sublime, n'osant s'y risquer avant, n'osant plus y revenir après. A ce compte, la poésie serait née en France vers le temps des pensions de Louis XIV, et serait morte sans remis sion un peu après Voltaire, avec Tancien régime. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, on traitait ainsi l'histoire; on ne daignait pas s'enquérir de ce que faisaient nos grossiers aïeux, au milieu des ténèbres du moyen âge, au sein des grandes luttes religieuses du scixième siècle. Maintenant on a senti que la nationalité d'un peuple se compose de son histoire, et que pour connaître les racines de la nôtre il fallait plonger avec elles dans celte terre vigoureuse et tant labourée du moyen âge. On a compris qu'il fallait jeter pèle-mèle dans la fournaise tous les débris du passé, misère et gloire,>deuil et grandeur, armure de chevalier, chaîne de serf, crosse d'évôque, sceptre de roi, et les Isirmes, et la sueur, et le sang, pour en retirer rayonnante la statue de la patrie. Il en est de même de notre littérature; le grand siècle, et qui pourrait nier ses droits immortels à ce nom? le grand siècle n'est pas né de luimême, d'autres siècles l'ont devancé, l'ont prépaie. Ces siècles, moins favorisés, moins polis, ont eu aussi leur grandeur. Ils ont vécu, ils ont souffert, ils ont

chanté, gémi, raillé; avons-nous le droit de fermer Toreille à leurs voix parce qu'elles furent plus rudes et plus franches? Nous sied-il dans noire temps de n'avoir de sympathie que pour ce qui resphre l'élégance des cours? Dérogeons -nous donc à Taristocratie de notre goût, en lisant le pamphlet du ligueur, la chronique du moine, le fabliau du conteur, la farce, dont au sein de ses labeurs, le menu peuple s éjouissait? nous faut-il absolument les pompes de Versailles ou deSaint-Cyr pour nous toucher?

Nous négligeons trop nos richesses, messieurs; les autres peuples ne font pas ainsi. L'Allemagne étudie son moyen âge avec religion; TAngletcrre regarde par*dessus le siècle de la reine Anne, le grand siècle ' de Shakspeare et de Mil ton. L'Italie ne date point des Médicis, mais do Dante. Elle a des classiques de presque toutes les époques, depuis 1500 jusqu'à nos jours. Nous, cependant, nous nous rapetissons devant l'étranger; nous nous appauvrissons par des épurations excessives ; nous ne savons opposer à toutes ces bandes formidables, à ces grands chefs dont quelquesuns, je le veux, sont un peu barbares, qu'un petit bataillon, admirablement discipliné il est vrai, des demi-dieux en tète... mais peu profond, et focile, sinon h rompre, du moins à envelopper. H me semble que nous faisons pour notre littérature comme on fait pour sa ville natale, dont on néglige les curiosi* tés, tandis qu'on en va chercher de moins rares au

101 DE L'illSTOlUE

bout du inonde. J^ m'applaudirais au contraire,, si In pratique des littératures étrangères .m*avait enseigné i\ mieux connaître les richesses de mon pays.

Nous ne verrons donc pas toute la poésie lyrique de la France dans quelques stances de Malherbe, quelques odes de Rousseau et une strophe de Pompignan. Nous l'étudierons chez nos trouvères, disciples élégants des troubadours, et dont Tallemagne et l'Angleterre n'ont pas dédaigné de répéter les chansons. J'oserai même prononcer le nom scabreux de Ronsard, et je discuterai sa gloire avec son spirituel vengeur; je ferai, plein d'une admiration sincère, mais libre, la part du grand talent lyrique de M. Hugo, de la haute inspiration mélancolique et religieuse de M. de Lamartine; en même temps je ne négligerai pas ce peu de chants populaires qu'on peut trouver encore au fond de quelque province écartée, dans quelque idiome qui s'éteint, ni toute cette poésie chansonnière, muse indigène qui traverse gaiement notre histoire; les noêls satiriques, les couplets frondeurs, à commencer par ceux de |a Ménippée, où s'épanchait la veine railleuse de nos pères, et & finir par ceux qu'a empreints d^une verve si Torte et d'un sentiment si élevé le poète de la liberté, de la gloire, pour tout dire en un mot, le poêle du peuple, Béranger. . .

Notre richesse dramatique est celle à laqlielle on a le mieux rendu justice, et pourtant la matière est loin d'être épuisée.

Il n'y a rien a ajouter sous un cerlain rapport aux justes louanges qu'on a prodiguées à nos grands tragiques et à notre incomparable Molière ; mais il reste beaucoup à dire, surtout des premiers, en considérant sous leur imitation des formes de l'antiquité, imitation qu'on a exagérée, quils se sont exagérée peut-être h eux-mêmes, le fond national, les sentiments moder* nés et contemporains. On a trop cherché Sophocle ou Euripide dans les tragédies de Racine ou de Voltaire, pas assez Versailles oti les encyclopédistes et la Fronde chez Corneille. En outre, nous étendrons le cercle ordinaire des études dramatiques ; le berceau de notre théâtre, qui est celai du théâtre moderne, nous occupera. Nous fouillerons longtemps ces origines, où parmi les mystères, miracles, moralités, nousjrou-* verons ce chef-d'œuvre de franche plaisanterie, la farce par excellence, la farce de P Avocat Patelin. Et plus tard, au-dessus de Molière, quelle abondance, quelle diversité de comédies pleines de sel et de gaieté, et Figaro la grande comédie révolutionnaire, et Pinto Texcellente comédie historique, et le piquant Théâtre de Clara Garni l

En abordant Thistoire de l'épopée française, on se sent pris d'un certain effroi, d'un certain tremblement. C'est le district le plus mal famé de notre littérature. Nous sommes menacés de ne trouver dans ce désert de poésie, pour tout rafraichissemcnt, que des eaux troubles cl fades, et pour tout abri que Ips pyra-

mides du père Lemoîne, la mer Rouge où Saint-Amand noyait sa poésie, ou les rochers dont Chapelain semait la sienne. Je sais que cette épopée pédantesque a eu des continuateurs jusqu'à nos jours, et mon effroi redouble quand je songe jusqu'où une pareille recherche pourrait nous entraîner. Faudra- t-il donc nous en tenir à la Henriade, ouvrage plein de talent, mais le seul où Voltaire ait trouvé le secret d'être ennuyeux? ou faudra-t-il nous résigner à la sentence qu'a prononcée sur nous je ne sais quel oracle obscur, et qui malheureusement ne nous a pas préservés de bien des tentatives malencontreuses : les Français n^'ont pas la tête épique, ils n*ont pas et ne peuvent avoir d'épopée?

. Je serais assez disposé à me soumettre à larrét, et j'en prendrais facilement mon parti, si une épopée était nécessairement un poème divisé en un certain nombre de chants, en général, douze ou vingt-quatre, contenant un olympe, un enfer, un dénombrement, taillé en un mot sur le patron de Tlliade ou de rOdyssée; types de composition, pour le dire en passant, que Ton se transmet depuis trois mille ans de siècle en siècle sur la bonne foi des âges, et qui aujourd'hui, sans rien perdre de leurs droits incontestables à l'admiration du genre humain, font mine de se décomposer sous l'analyse de la critique en chants nationaux, poétiques 'effusions des populations primitives; de sorte que, depuis Virgile jusqu'à

DE LA LITTÉRATURE FRA^îÇAISE 109

Miiton, jusqu'au Tasse, jusqu'à KIopstock, tous les poètes épiques anciens él modernes auraient composé leurs poèmes, et tous les auteurs de poétiques auraient posé les lois de Tépopée, d'après une donnée fictive, Tunité prétendue des poèmes homériques. Ainsi ces imitations ne seraient qu'une série de portraits qui ne ressemblent pas, copiés les uns sur les autres d'apn*^ un original imaginaire. Lés choses étant ainsi, il me parait qu'il n y aurait pas lieu à s'inquiéter beaucoup pour savoir si un Français est parvenu à réaliser le» conditions de ce modèle dont loute la réalité serait elle-même dans les contrefaçons qu'on en a faites. Peu importerait qu'un génie de plus eût été dupe de cette grande mystification des siècles. Mais si la poésie épique est autre chose que le cadre convenu dans lequel on Ta jetée; si c est l'expression spontanée d^une civilisation héroïque se produisant par des chants qui circulent d'abord détachés parmi le peuple, et que plus lard des rapsodes assemblent en corps de poèmes, notre époque héroïque, notre moyen âge a eu son épopée. La chevalerie française Ta inspirée et s'est exprimée par elle. Cette épopée du moyen âge se compose dé ces mille poèmes chevaleresques qu'on commence à tirer de la poussière de nos bibliothèques où ils dorment à notre honte, tandis que les autres nations s'empressent à publier les leurs. La France ne serait point épique, bon Dieu t la France qui arrêta les Sar-

liO DE L HISTOIRE

razins et marcha en tôlo des croisades ! la France n'aurait retenu aucun chant de guerre, conservé aucun rédt héroïque ! la France au moyen âge, sans épopée I Elle en a inondé et défrayé TEurope.

Mais c'est noire prose surtoul, messieurs, qui est noire parure, et qui doit être tout noire soin et tout notre oi^ucil. Je ne crois pas cédera une faiblesse de vanité nationale en disant que nulle littérature en Europe ne peut lutter sur ce point avec la nôtre. Ici encore, il ne faut rien perdre de ce qui nous appartient ; il ne faut renoncer à aucune portion de notre Irésoi*.

Di^s le commencement du treizième siècle, la prose française a déjà atteint dans Thistoire de Villèbardôuîn un remarquable degré de gravité et un certain air de grandeur ; bientôt plus souple, plus familière,, elle descend avec grâce à la bonhomie conteuse, à la naïveté touchante du sire de Joinville. C'est fa vive allure du fabliau après la majestueuse démarche de répopèe ; puis voici la chronique de Froissart qui reproduit le mouvement, le désordre, la variété des romans de chevalerie, joutes et tournois, faits d'armes et aventures, avec grand carnage de vilains ; mais de ceux-ci ni mention, ni pitié. Froissart enterre avec lui le moyen âge vers 1400. Le quinzième siècle est une transition de la chevalerie à la politique, de In poésie à la réalité que Louis XI représente dans l'histoire, et dans là littérature Commines, homme de la

DE LA LITTÉRATUnE FHANÇAISE 111

trempe de Machiavel, mais moins hainli et moins grand ; puis vient ce prodigieux seizième siècle, ère de rindépéndance de la pensée moderne. II s'ouvre chez nous par Rabelais qui réunit en lui les deux caractères de son temps, I elendue de l'érudition et la hardiesse de l'esprit; toujours attique par le style, jusqu'au sein de la plus grossière licence, réforinateur sous le froc, et, comme un moine du moyen âge on gaieté, bafouant toutes choses grandes et[)e(ites de son cynisme désordonné. Puis vient Montaigne qui s'en raille plus doucement, plus finement, dans un langage d'un tour moins parfait, mais merveilleusement pittoresque et inattendu, libre, insouciant, ondoyant comme la pensée qui l'entraîne et le ploie et le brise à son gré. Admirables tous deux par Tinimitable emploi de notre langue livrée à elle-même, dans toute sa richesse, sa fougue, sa plénitude, un siècle environ avant l'Âcadëmie et M. de Vaugelas.

Les noms des grands prosateurs des deux âges suivants se présentent assez naturellement à voire mémoire p«iur qu'il soit inutile de vous les rappeler. Souvenez-vous seulement, messieurs, qu'autour de ces noms classiques nous grouperons beaucoup de noms moins célèbres, et même des ouvrages sans noms; pamphlets, mémoires, lettres, tout nous sera matière à étudier le développement de la pensée et en même temps de la langue française; car nous ferons toujours marcher Tétude de l'une avec l'élude

11^2 DE L'HlSTOinE

de l'autre. Nous suivrons l'histoire de cetle belle langue, depuis ses origines qu'ont éclairées déjà d*unc vive lumière les travaux de M. Raynouard jusqu'à cette prose de nos jour^ que menacent et envahissent tant de hardiesses, de bizarreries, de formes étrangles, qui doit certes ouvrir son sein aux produits légitimés du temps et d'une société nouvelle, mais ne doit jamais perdre ce qui est tout à la fois son caractère et son mérite, la clarté, la netteté, le tour naturel et facile. Exiger cela d'elle, ce n'est pas la condamner à l'immobilité, à l'uniformité, la réduire au dénûment. Quoi de plus abondant, de plus libre, que la prose du dix-septième siècle? Quoi de plus varié que le style de nos grands prosateurs? Bossuet ressemble-t-il à Fénelon, ou Pascal à la Bruyère, ou Voltaire à Rousseau, ou Buffon à Montesquieu? Enfin, n'est-ce pas iin écrivain de leur famille que l'écrivain le plus original de notre temps? Qui manie avec plus de science la langue française que M. de Chateaubriand? et qui a su lui donner un caractère plus nouveau? Vous voyez, messieurs, par cette indication rapide la fécondité du champ qui nous est ouvert, si nous voulons en parcourir rétendue, si nous voulons embrasser tout notre développement littéraire, depuis ceux qui bégayèrent la langue française au douzième siècle, jusqu'à celui que je nommais tout à l'heure, et qui, six cents ans plus tard, a fait servir cet instrument si merveilleux entre ses mains à revêtir des plus magnifiques images

DE LA LITTÉBATURE FRANÇAISE \\ô

les plus hautes idées, les plus généreux sentiments; qui enfin, après avoir élevé tant de monuments d'éloquence, d'histoire et de poésie, emploie cette verdeur de génie que le temps semble chez lui rajeunir à construire le plus achevé» le plus impérissable de tous, ces Mémoires qui, sous un titre trop modeste, contiendront le tableau, disons mieux, Tépopée de ce temps, la société ancienne et la société nouvelle, l'Europe et l'Amérique, deux siècles et deux mondes.

Oui, messieurs, le champ est immense, et pour s'y reconnaître, il Tant d'abord en faire le tour, en distribuer les diverses portions, en classer les divers produits.

Il faut les classer suivant leurs analogies véritables, et non d'après des rapprochements arbitraires et forcés. Par là seulement on peut élever la litfératurc à la méthode et Tordre de la science. On doit donc grouper ensemble tous les monuments qui appartiennent à yne môme famille naturelle, qui font partie d'un même tout, qui sont les effets d'une même cause, les résultais d'un même mouvement de l'esprit ou de la société.

Après avoir classé de la sorte les phénomènes littéraires, n'oublions pas qu'ils se manifestent dans le temps. Chacune de ces familles de monuments ré* pond à un âge de l'esprit humain ; chacun de ces âges porte sa littérature, comme chaque époque géologique est marquée par Tapparition de certaines 1. 8

1t4 DE L'HISTOIRE

espèces d'êtres organisés appartenant à un mémo système. Et comme ces époques successives de l'histoire du globe sont séparées par do grandes révolutions, de grands cataclysmes, par des mers qui se creusent, par des montagnes qui s^éièvent, par d'immenses bouleversements, ainsi les époques littéraires sont séparées les unes des autres par de grandes crises sociales ou de grandes convulsions religieuses, par l'avènement A un peuple ou la disparition d un empire; et Ton peut aussi retrouver les fragiles empreintes que les âges de la pensée humaine ont laissées aux couches de ruines sous lesquelles ils ont péri.

La double invasion du christianisme et des barbares dans les Gaules, la chevalerie et les croisades, les guerres religieuses et la Fronde, la monarchie européenne de Louis XIV et la monarchie européenne de Vollaire, enfin la Pévolulion, telles sont les principales vicissitudes de la société française, entre lesquelles se placent naturellement les diverses phases de notre littérature.

Remarquons cependant, messieurs, une différence essentielle, qui dislingue les âges de la nature des âges de la pensée Les premiers se succèdent sans que les plus anciens aient aucune action sur ceux qui les suivent. Ce sont, à chaque période, de nouvelles générations d'êtres que les générations antérieures n'ont point produites. Il n'en est point ainsi dans l'histoire

de Tcsprit humain et de ses œuvres. Ce qui est aujourd'hui a été préparé, annoncé, engendré mystérieusement parce qui fut il y a des milliers d'années. Chaque jour du passé a élaboré eh silence le présent. Il faut étudier la vie de Tanimal dans Tembryon, l'organisation de la planle dans la graine où elle est tout entière; de mémo il faut suirprendre tout développement humain, et en particulier tout développement littéraire, dans son germe obscur, dans sa semence cachée. C'est bâtardise pour les siècles comme pour les individus de ne pas connaître leur père, c'est impiété dénaturée de le renier ; c*est au conirairc devoir et plaisir de faire la généalogie de son temps. Notre siècle, né d'hier, est de race noble et. antique ; il date de loin. A l'histoire appartient de retrouver ses litres et de lui rendre ses aïeux.

Messieurs, je voudrais pouvoir exprimer avec plus d'énergie ce principe fondamental; ress?nce deThistoirc est pour moi dans l'élude approfondie, dans le sentiment intime de la filiation des âges. C'est là qu'est le lien, le nœud, l'unité de la vie du genre humain.

L'œuvre de chaque siècle se compose de ce qu'il a ajouté à ce qu'il a reçu. Il faut donc, pour faire l'inventaire exact de la richesse littéraire d'un temps, eonnailre le fonds qu'il a hérilëdes siècles précédents, fonds qu'il a monnoyé et frappé à son coin, à son millésime.

ItC DE L'HISTOIRE

Ainsi, en France, quand le moyen âge a été un passé méconnu, presque oublié, n*a-t-il pas laissé uti certain Tonds de sentiments, d'idées, de poésie, à ces siècles qui Tignôraient ; héritiers un peu ingrats, qui usaient du legs sans remercier le donateur? Ni Corneille, ni Racine, ni Voltaire, ne se doutaient que les sentiments d*amo'ur et d'honneur chevaleresque, auxquels ils prêtaient sur la scène un si noble langage, eussent germé dans ces temps qu'ils méprisaient. Cependant, on peut le dire hardiment, si la littéralure chevaleresque n'était pas née au moyen âge et n*avai( ptîs été transmise par les romans et la tradition des rnn^urs^ elle n'aurait point pris naissance au temps flo Louis XIV ou de Louis XV. Si les troubadours n'a~ v.uenf pas existé^ nous n'aurions ni le Cid^ ni Androwam\ ni Zaïre. Il n fallu, pour rendre c^s cliefsd'œuvre possibles aux génies qui les ont conçus, que le sentiment chevaleresque, plante gracieuse entée sur un tronc germanique, jetât ses racines parmi les cendres tièdes encore de la civilisation romaine; que, ballotée longtemps par les rudes tempêtes du moyen âge, et de loin caressée d'une brise orientale, elle vint s'épanouir enfin aux éclairs de la Fronde et au soleil de Louis XIV.

Jusqu'ici, messieui^s, j'ai cherché à élargir et à élever le point de vue sous lequel nous devons étudier rhistoire de notre littérature. Peut-être ai-je déjà fait quelques pas vers le but. Peut-être vous apparaît-

elle d&ns des proportions plus vastes qu on ne la souvent montrée.

Mais nous ne devons pas nous arrêter là, et je suis loin de vous avoir indiqué les principaux aspects de Télude dans laquelle nous allgns nous engager.

En effet, j'ai parlé jusqu'ici comme si la littérature française était la seule littérature au monde, comme si elle était sans rapport avec les autres littératures. Cependant ces rapports sont nombreux ; ils complètent son histoire.

La France, messieurs, n*est pas comme la Chine> comme ce pays isolé du monde, qui, derrière sa grande muraille, aux extrémités de rOrient, a vécu sans ouïr qu'à peine tout le bruit de TOccident, sans savoir qu'on parlait d un Homère, d'un Alexandre, qu'un empire romain s'était élevé, qui, lui aussi, confondait son nom avec celui de l'univers ; tandis que, faisant elle-même aussi peu de bruit que possible, elle a duré quarante siècles à côté du genre humain sans qu'il l'entendit respirer. La France n'est pas ainsi ; la France, c'est tout l'opposé de la £hine. Bien que les Alpes et les Pyrénées, ses murailles à elle, soient plus hautes, et malgré le Rhin, fossé féodal qui borne son domaine, elle franchit assez volonliers murailles et . fossés, et s'en va, glaive ou flambeau à la main, discoui^ ou chansons à la bouche, tantôt adresser aUx rois des enseignements dont ils s'amusent, tantôt dire à l'oreille des peuples des mots qui les réveillent :

nation curieuse et facile, bien qu\in peu vaine et dédaigneuse, elle se fait raconter, moitié sQuf iant, moitié ravie, les choses des pays étrangers; puis revient les dire, h sa manière, à son humeur, avec son tour vif et rapide, de cette voyc claire et sonore, de cet air dégagé, décidé, tranchant même, qu'ôri lui connaît et qu'on lui pardonne. Et les autres peuples reprennent volontiers d'elle les richesses qu'ils Itii ont données, parce qu'en y mettant sa marque, elle y a gravé le titre qui les rend propres à la circulation cl au commerce des idées.

C'est Vhonneur de la littérature française que son histoire soit liée à celle de toute l'Europe, et par les Arabes, les Juifs, les croisades, à celle de l'Orient. La France est le cœur de l'Europe, elle reçoit le sang qui afflue de toutes les parties de ce grand corps et le renvoie à ses extrémités plus coloré, plus vivant : circulation qui a toujours existé et qui est aujourd'hui plus active que jamais. Je sais qu'elle déplaît à certains esprits, aussi bien que l'autre ciœulation déplaisait à la Faculté ; il se trouverait aujourd'hui, comme au temps de Y Arrêt burlesque de Boilcau, des gens qui voudraient empêcher ce sang de courir et vaguer çà et /d, mais ils y perdront leur peine ; le généreux cœur de l'Europe ne cessera point de battre et de palpiter, l/antiquité appelait le sang le siège de l'àmc; mais ceci, c'est l'ilme elle-même, carc'e:sl la pensée.

Cette double action de l'Europe sur la France et de

DE LA LITTÊItATURr: FnANÇAISE 11λ

la France sui' l'Europe doil (enir une place imporlantc dans notre histoire. Il y a là toute une portion de notre vie littéraire dont Torigine ou le terme est hors de nous; nous ne sommes point sur un isoloir^ messieurs; sans cesse nous absorbons et versons par mille courants celte électricité d'où jaillit la lumière et quelquefois h foudre. Et remarquez, je vous prie, qu'à toutes les époques nous nous sommes glorieusement acquittés envers l'Europe. Ce que les vents nous ont apporté de semences les plus lointaines a fructifié parmi nous et a produit au centuple. L'Espagne nous a envoyé Guillem de Castro et Diamante, et nous lui avons rendu Corneille ; TAngleterre nous a envoyé Locke et Pope, et nous lui avons rendu Voltaire!

Faudra- t-ii s'arrêter ici? bornerons-nous Tétude des rapports de notre littérature avec les autres littératures à cette action mutuelle que je viens de signaler? Non, messieurs, outre les rapports d'influence, il y a les rapports de comparaison. L'histoire littéraire n sa philosophie aussi bien que l'histoire sociale, et cette philosophie commence ici.

En effet, Thistoire est soumise aux conditions du temps et se borne à reproduire l'image de la réalité passagère et changeante ; la philosophie s'élève audessus du temps et cherche Timmuable vérité. Qu'importe à la philosophie de l'histoire que deux peuples n'aient eu Tiin sur L'autre aucune action, que le hasard n'ait établi entre eux aucun rapport histori-

que, si elle découvre une analogie dans leurs conditions, dans leurs destinées? Pe même qu'importe à la philosophie de Tart que deux littératures ne soient point entrées en contact, pourvu que, dans un point ou sous une face quelconque de leur développement, elles donnent lieu à un rapprochement ou h un contraste fondés. Ici, vous le voyez, notre sujet prend une extension nouvelle, et sa grandeur n'a plus d'autre mesure que celle de l'esprit humain tout entier.

Mon point de départ , mon but définitif, ce sera donc la littérature nationale, dont cette chaire revendique l'enseignement; mais le pied fermement posé sur le sol de la patrie, il ne me sera pas interdit de jeter mes regards au-delà de ses frontières, d'évoquer tous les siècles et tous les monuments pour y trouver avec les diverses époques et les divers monuments de la littérature française des analogies ou des différences ; ici rien ne nous arrêtera, ni temps, ni lieu : selon notre besoin, les diverses civilisations, les diverses poésies de TOrient, de Tantiquité, des temps modernes, compnraîtront devant nous. Agrandir de la sorte son point de vue littéraire par la comparaison, c'est comme s'élever du spectacle des objets qui nous entourent à celui du globe, et du spectacle du globe à la contemplation des mondes.

Ce n'est pas tout, messieurs, il ne suitit pas de contempler, il faut juger et conclure.

La science n'est pas une surface inalhémalique sans profondeur et n'ayant d'autre dimension que retendue. Craignons de glisser sur celle surface faute d'un point d'arrêt qui nous y fixe, et de n'y laisser nul vestige de nous. Ne bornons pas l'action de notre esprit à un frottement qui le polirait en Témoussan t. Messieurs^ ne craignez pas d'appuyer sur les objets la pointe mordante de la pensée, si vous voulez y graver votre image et votre nom. Détiez-vous de cette facilité complaisante, de cette mollesse flexible et curieuse qui reçoit toutes les empreintes et n*en rend aucune; car on arrive ainsi à l'indifférence de Tesprit et à l'insensibilité du cœur, c'est-à-dire à la mort de tous deux.

Cette disposition serait particulièrement funeste à l'objet de nos études ; en effet, nous n'avons pas seulement à expliquer la formation des monuments littéraires, comme faits historiques, mais encore il nous faut apprécier leur valeur comme ouvrages d'art ; il nous faut les déclarer beaux ou laids, bons ou mauvais, les absoudre ou les condamner.

La critique et lenthousiasme sont deux conditions indispensables des fortes études littéraires. On devrait nous plaindre^ messieurs, si nous laissions accabler par le poids de nos recherches ce judicieux discerne- . ment que le faux n'éblouit point, et à qui le vrai n'échappe jamais. Malheur aussi à Thomme qui, vivant dans le commerce habituel des monuments de Tart,

<W IM. l.'lltSTOinE

ne se sentirait pas quelquefois ému en leur présence. Critique et enthousiasmev sagacité subtile, admiration passionnée, lumière et flamme, édairei, échauRez toujours celui qui ose prétendre à être le juge de l'art et le prêtre du beau I

Mais qui fiiera la mesure dans laquelle ces deux facultés doivent s*exercer? C'est- une autro Taculté qu'on a peine à définir, et quon ne saurait nier, fanulle mystérieuse et toute française, le goût.

I^e goAl est dans l'art ce qu'est le tact dans les relations habituelles de la vie, ce qu est le coupd'œil dans les afTaires ; c'est un composé de sentiment juste et fin, de jugement rapide et sûr ; le goût, c'est la conscience délicate du beau.

On ne peut pas nier cette conscience plus que Tau- Ire, elle se sent de même et ne se démontre pas davantage. Nous nous contenterons de dire d'elle ce que Rousseau disait de la conscience morale : « Conscience, conscience, instinct divin, immortelle et céleste voix... et d'ajouter avec lui : La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix ; le monde et le bruit l'épouvantent, les préjugés dont on la fait naitre sont ses plus cruels ennemis. » Oui, messieurs, il y a en nous une faculté qui perçoit le beau, faillible comme toutes nos facultés, mais aussi réelle qu'aucune autre. Elle nous trompe, dit-on : nos sens nous abusent bienl Hélas! les hommes ne se sont-ils jamais trompés sur le devoir et la vertu? Est-ce à dire qu'il n'y a

DE LA LllTÉKATUnK I RANÇAISE 123

ni -devoir, ni verlu, ni beauté? Olil non, cela, u^est pas. Qui de vous en présence de quelque action, à l*aspcct de quelque site, à la lecture de quelque page, ne s'est écrié : Que c'est beau I Avant que la réflexion Tût arrivée, le cri de l'âme était parti I

Sans doute la philosophie de la littérature ne sera complète que lorsque, de Tétude de toutes ses manifestations partielles, on se sera élevé à ses lois générales et à son principe souverain, et que de là on sera redescendu aux principes particuliers et aux lois spéciales de chaque développement littéraire.

J'espère que nos travaux comparatirs concourront à pousser la science vers ce but, mais^ avant qu'il soit atteint, faut-il renoncer a toute appréciation, à tout jugement? Faut-il suspendre noire décision et nous interdire scrupuleusement l'émotion et l'enthousiasme jusqu'à ce qu'un système complet de philosophie littéraire nous en vienne octroyer le droit? Je ne sais si ref effort serait en notre pouvoir, mais nous ne le tenterons pas. Que diriez-vous, messieurs, d'un homme qui, pour prononcer sur la moralité d'un acte, aurait besoin qu'un système de morale, embrassant tous les cas possibles, vint trancher ce cas particulier ; d*un artiste qui demeurerait en face de sa toile jusqu'à ce qu'une théorie complète de l'art lui indiquât la place où devrait tomber son pinceau? Messieurs, en attendant la théorie complète qui pourrait se faire attendre longtemps, l'homme moral, l'artiste, suivent leur in-

12i DE I/HISTOIRE

stincl : le critique a aussi le sien ; je l'ai déjà nommé : c'est le goût.

Le goût véritable n'est point cette susceptibilité minutieuse qui s'otTcnse de la moindre hardiesse et s'eFfi'aye à la plus légère innovation, c'est un sentiment mâle autant que délicat, qui, sous toutes les formes, sous tous les noms, sait reconnaître le génie et l'adorer. L'étude, loin de l'accabler, doit le fortifier et l'étendre ; pour être plus large et plus élevé, il n'en sera que plus sûr. Exerçons donc celte faculté précieuse, sans laquelle l'art n'existe point, en l'appliquant tour à tour à des compositions littéraires de tout siècle et de tout pays, comme en s'entourant des chefsd'œuvre de la musique et de la peinture, on fait l'éducation de son oreille ou de ses yeux.

Ici se présente un double écueil ; loin de nous, sans doute, les préjugés de pays ou de secte, les superstitions d'école ; loin de nous les points de vue étroits et exclusifs qui ne sontplus^de mise en ce siècle, et dont la nouvelle critique a fait bonne et irrévocable justice. Mais gardons-nous aussi d'une pente non moins dangereuse ; ne nous laissons point aller à une admiration banale, injurieuse pour ce qui mérite vraiment d'être admiré. Ne soyons point des Alcestes grondeurs, je le veux ; mais ne soyons pas non plus de débonnaires Philintes, des amis du genre humain^ comme dirait le misanthrope de ces philanthropes littéraires.

DE LA LITTÉnATlRE FRANÇAISE m

Sur quelque préférence une estime se fonde, El c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.

Une femme hors de ligne par le génie, c*esl nommer madame de S(ael, disait qu'on devient indulgent à mesure quel on comprend. Le mol est profondément vrai. Mais comprendre, ce n'est pas admirer. L'indulgence n'est pas un culte. Comprenons donc le passé, expliquons, par ce qu'il a- été, ce qu'il a produit; mais ne nous engouons point de ce que nous aurons expliqué, comme ces commentateurs qui tiennent compte à leur auteur de leurs veilles, et l'admirent de toute la peine qu'il leur a donnée. N'allons pas, chevaliers cr- * ranls du monde littéraire, briser des lances au hasard pour des beautés imaginaires; mais combattons pour le bon droit partout où il se trouve, et tenons pour la vérité, quelles que soient la devise do sa bannière et la couleur de son écu. Il y a des exhumations méritées, des réhabilitations légitimes; non que je croie, messieurs, qu'on puisse faire rapporter aux siècles leur sentence suprême, et plaider contre la chose jugée. Ce ne sont pas les historiens et les critiques qui décernent la gloire, c'est le public, mais le public éternel, le genre humain. Or, il a des distractions, des oublis : vieux juge, il sommeille quelquefois sur son trône d'années; alors seulement, c'est chose licite de venir, comme un référendaire diligent, comme un avocat intègre, exhiber devant lui les pièces omises ou négligées du procès. Il se ravise parfois, et casse, après

1SC Dt L IlISTOinE

|)lus mûre information, des arrùls provisoires. Boileau n'avail-il pas raison quand il appelait de celui qui cou- . damnait Athalie? L* Angleterre laissa Milton passer de sa nuit dans la tombe sans le saluer. Il fut un temps où elle avait presque oublie Shakspeare? 11 y a eu dis momenis où TUalie a été infidèle à Dante. On peut donc demander réparation d'une injustice passagère tout en croyant a Injustice définitive de larbilre. Kn outre, cet arbitre a divers tribunaux en divei's pays, et souvent sa jurisprudence n'est pas très-conforme. Si audelà du Rhin on méconnaît noire grand Molière, nous plaiderons contre ces opposants germaniques; puis nous retournant vers nos compatriotes, nous plaiderions contre eux de toute notre force, s'il leur pi-cnait fantaisie de contester le génie de Goethe ou la shbli milédeFEdda.

Telle est rimpartialilé, comme je Tentends, non pas froide, inanimée, approuvant tout paix;e que tout lui est indifférent, laissant passer devant elle les temps et les hommes sans en arrêter aucun, comme un sultan blasé regarde nonchalamment défiler ses esclaves, ou un pasteur indolent son troupeau ; mais, au contraire, passionnée, guerroyante, combattant toute supei*slition et tout blasphème, honorant sans réserve toutes les divinités véritables, brisant sans pitié toutes les i'îoles.

Messieurs, le but de cet enseignement ne serait pas atteint complètement s'il ne venait à travers les siècles

écoulés aboutir à notre siècle. Je sais que léludc ne donne pas le génie, et je déclare ignorer Tart d'enseigner à produire des chefs-d'œuvre. Mais je crois que l'histoire des révolutions littéraires est instructive comme celle de toutes les révolutions. Je crois qu'il est bon de connaître d'où Ton vient pour savoir où Ton va. II faut, comme le disait naguère ingénieusement M. Michelet, « se tourner vers les monuments qui sont dernière nous pour voir blanchir à leur cime les premières lueurs de Tavenir. »

L'avenir, messieurs, c'est la foi de notre âge: c'est le flambeau du passé, l'étoile du présent. Tout ce qui pense aujourd'hui s'eflbrce d'épeler les lelfres encore voilées de son radieux symbole. Il a ses sceptiques et ses blasphémateurs; il a aussi ses superstitieux et seî> fanatiques. Soyons fermes, messieurs, en présence de cette grande idée de notre époque ; ne laissons pas troubler notre raison par cette pensée de l'avenir, vague et puissante comme la pensée de l'infini. Au milieu des sectes ^ini se forment, des écoles <|ui s'élèvent, des opinions qui s'agitent pour naître, conservons la liberté de notre jugement et l'indépendance de notre esprit.

Celui qui vous parle la réclamera toujours pour lui, comme pour tous. Il n'est d'aucune secte, d'aucune école; il est un soldat de cette grande expédition de découverte, de celte grande armée de conquête qui s'ébranle et se lève de partout et qui s'avance avec ardeur

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vors un hul qu elle aperçoit encore un peu confusément. Ce but, quel est-il? nul peut-être ne le saurait dire. Mais les âmes en ont le pressentiment. Entendez de toutes les bouches, de tous les livres, de toutes les chaires, partir des voix qui appellent ou promeltenff un renouvellement religieux, moral, social. Sur le terrain de la religion, le progressif auteur des Études sur l'histoire de France proclame la transformation de ce christianisme dont il a ressuscité la poésie. M. de Lamennais, malgré des obstacles déplorables, cherche à rajeunir le catholicisme par ralliar^ce de la philosophie et de la liberté. Un penseur profond, dont la renommée qui grandit tous les jours est chère à ses amis, M. Ballanche, a demandé dès longtemps la régénération de la société à un développement nouveau du christianisme. Sur le terrain de la philosophie, c est un appel encore plus direct aux rénovations de Favenir. Écoutez Técole née du saint-simonisme, et qui a échappé à ses écarts; écoutez mes jeunes et illusti*es* collègues, M. Lerminier, dont réloquence vous est en ce lieu si présente; M. Jouffroy, dont la pensée calme et limpide réfléchit de plus en plus les horizons nouveaux! Écoutez ce que la discussion quotidienne a de plus élevé; c est partout une tendance analogue sous des noms divers. Croyons doncà Tavenir, et cherchons ses voies. Avançons-nous par différents chemins vere le but où le dieu de l'humanité la conduit. Marchons en volontaires ayant pour seul mol d'ordre, progrés ;

pour seul cri de ralliement, liberté. Marchons tenant chacun notre drapeau et nous envoyant de loin des signaux d'intelligence et des appels d'amitié. El si, le long de la voie poudreuse ou dans les marais de la plaine, nous sentons notre foi chanceler et notre cœur prêt à faillir, ranimons-nous en contemplant les monuments du génie qui bordent la route des âges, en relisant les ouvrages divins de nos pères, comme les guerriers de Sparte marchaient au combat, des hymnes à la bouche, après s'être inclinés devant les autels domestiques et les demi-dieux de la patrie.

Messieurs, je vous ai Tait ma profession de foi pleine et sincère; je vous ai montré l'idéal vers lequel je tendrai constamment. L'entreprise est vaste ; mais en vérité à quoi la jeunesse serait-elle bonne si ce n'était pas à former de vastes entreprises, à concevoir de hautes espérances? Je compte d'ailleurs, messieurs, sur l'aide du temps et sur la vôtre; et en ce moment je m'adresse à cette portion nombreuse de Tauditoire dont je me sens rapproché par Tàge et par des sympathies communes; je lui demande de me continuer son bienveillant concours et sa cordiale assistance. Messieurs, nous avons longtemps à marcher ensemble ! soutenons-nous mutuellement, encourageons-nous les uns les autres dans cette route longue et quelquefois difficile où vous me permettrez de vous guider. Uétude est toujours un besoin pour l'homme; il est des temps où elle est un devoir. Tel est le nôtre, nous sommes dans un en-

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tr acte du grand drame social qui a commencé en 80, ou plutôt ce drame est comme la tragédie antique, dont la marche ne s'interrompait point ; seulement entre les péripélies et les catastrophes s'élevait la voix du chœur, toujours grave et mesurée, toujours harmonieuse et prophétique, tirant la moralité de ce qui était advenu, faisant pressentir ce qui approchait. C'est à nous, messieurs, de remplir Toffice d'un chœur sérieux, afin qu'il n'y ait pas de lacune dans le grand drame; que la voix de Tâme ne se" taise pomt durant les intervalles de l'action ; que celle-ci se déroule dans sa majestueuse unité, et que les scènes du passé soient rattachées au dénoûment de l'avenir*

DE

La poésie chevaleresque forme la portion la plus considérablc,4a plus originale et, à quelques égards, la plus intéressante de la littérature du moyen âge. Les troubadours et les trouvères ont exprima dans leurs chants lyriques ce que les sentiments et les mœurs que la chevalerie a créés ont eu de plus délicat, de plus ingénieux, de plus raffiné; les épopées de ces poêles réfléchissent ces sentiments et ces mœurs dans des situations toujoui^ semblables pour le fond, toujours variées dans les détails : portraits fantastiques où se peint la réalité. Conduit par Thistoire de la littérature nationale à m'occuper de cette poésie, j'ai voulu con-

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naiirelachevalerief qui lui a donné naissance, analyser dans tous ses éléments, sonder dans sa vie intime, scruter dans ses origines un fait vaste et compliqué autant que brillant et célèbre, le plus grand fait moral et social des temps modernes entre l'établissement du christianisme qui Ta produit, et l'explosion de la Révolution française, qui a achevé de le tuer. Les pages qu'on va lire sont une étude faite en conscience sur un sujet banal et pourtant presque neuf, dont, après beaucoup de volumes consacrés à le traiter, il restait peut-être à classer avec méthode les diverses parties, à déterminer les rapports, et à mesurer l'étendue.

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