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I. IG

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étaient placées d'ordinaire aux fêles de la Pentecôte. Dans tous les romans de chevalerie, notamment dans ceux qui parlent du roi Arthur, c'est à la Pentecôte qu'ont lieu les cours pléniéres et les grands tournois qui les accompagnent. Dans l'épopée du Renard^ parodie piquante du moyen âge , c'est à la Pentecôte que le roi des animaux tient sa cour plénière et célèbre des fêles auxquelles tous ses sujets sont convoqués. La Pentecôte était choisie en vertu d'une vieille habitude qu'avaient les peuples germaniques de célébrer le solstice d'été, habitude qui tenait elle-même à la religion solaire de ces peuples. Dans les Nibelungetij cette époque est aussi celle qu'Atlila désigne aux guerriers bourguignons, pour venir le trouver ; et là, Attila ne parle point de la Pentecôte, mais seulement du solstice d'été (sonfie-vendé) . Aux deux solstices se rattachaient, dans le Nord, des solennités païennes quedes fêtes chrétiennes ont remplacées. Le solstice d'hiver était, chez les Scandinaves, le moment de réjouissances bruyantes et bizarres, dont il est resté quelques traces dans les usages actuels du Danemark. C'est ce qu'on appelle iwl, de l'ancien nom païen. L'iul se confond aujourd'hui avec le jour de Noël, comme la Pentecôte avait hérité, au moyen âge, des fêtes du solstice d'été.

. Les vœux chevaleresques, dont j'ai cité un exemple assez remarquable, étaient un usage entièrement germanique et lié à la mythologie Scandinave. On voit

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dans YEdda un vœu fait non pas sur un héron, mais sur un sanglier ; ce sanglier est une victime immolée à Bragi, dieu de Téloquence ; le héros Helgi promet sur le sanglier, comme les chevaliers sur le héron, d'accomplir une aventure. Évidemment, ce vœu, consacré par la religion Scandinave, est le type primordial des vœux chevaleresques.

Enfin, ce qui dans la chevalerie est incontestablement germanique, c'est l'institution elle-même, c'est le fait de Tinvestiture des armes, par laquelle celui qui a ceint Tépée entre dans une certaine classe, prend place parmi Télite des guerriers. Ceci eut lieu de tout temps chez les Germains ; Tacite nous montre le jeune homme recevant solennellement le bouclier et la Tramée : Scuto framxaque juvenem ornant. Ici , ce sont les parents qui , au nom de la patrie , de la communauté, lui confèrent les armes ; puis on voit cette coutume se perpétuer de siècle en siècle, et aboutir à rinvestiture chevaleresque. Paul Warnfried parle d'un roi lombard qui ne voulut pas permettre que son fils s'assit à sa table avant qu'il eût reçu les armes de la main d'un roi étranger. On donnait à cette cérémonie la forme d'adoption ; ainsi Théodoric adopta le roi des Ilérules par la lance, le bouclier et le cheval ; c'est de là qu'est venu le vieux mot français adouber chevalier (adoptare). En ceignant l'épée, le guerrier prenait rang parmi les classes sociales qui comptaient dans TÉtat. Ceindre Tépée était devenu, sous la seconde

race , le signe de la capacité politique ; les princes mêmes tenaient à honneur d'accomplir cette formalité, d'être enrôlés dans la classe vaillante ; Charlemagne ceignit Tépée à son fils Louis le Débonnaire, et celui-ci à son fils Charles le Chauve. Celte collation des armes est le principe de V ordination chevaleresque, et il est purement germanique. Il en est de même de certaines cérémonies employées pour conférer Tordre de la chevalerie, par exemple de la colée. Dans un auteur du neuvième siècle, il est dit que Charlemagne, parmi les privilèges qu'il concéda aux Frisons, reconnut au gouverneur le droit d'élever à la milice en donnant un soufflet selon Tusage ; ce soufflet est l'analogue de là colée, et a comme elle son principe dans le vieux symbolisme des coutumes et du droit germanique.

On voit à quel point les sentiments, une portion des mœurs, et surtout l'institution de la chevalerie, sont germaniques. Mais ici une grande difficulté se présente. Comment se fait-il que dans Tinlervalle qui s'écoule entre la conquête, au commencement du cinquième siècle, et l'aurore de la chevalerie au moyen âge, pendant plusieurs siècles on ne voit pas ces sentiments se reproduire. Peut-être ne serait-il pas impossible, même à cette époque de barbarie, d'en suivre la trace. Admettons qu'il faille y renoncer : les analogies établies plus haut n'en seront pas moins réelles ; il sera seulement plus difficile de les expliquer. J'ai cherché

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ailleurs à établir que certaines qualités fondamentales d'une race pouvaient être pendant un certain temps a l'état latent, pouvaient être masquées par des circonstances contraires, puis reparaître et se développer plus tard dans des conditions plus Tavorables. Certainement les Germains de Tacite sont à quelques égards plus semblables aux chevaliers que les Francs de Grégoire de Tours ou les Goths de Jornandés. L'état de conquérant a transfoimé ces tribus à la fois guerrières et patriarcales en bandes d'envahisseurs et de pillards. Cet état violent et désordonné a fait prévaloir tous les instincts brutaux et a étoufTé pour un temps les instincts meilleurs. Les sentiments chevaleresques dont le principe existait dans les bois de la Germanie, et qui semblent disparaître ensuite du sol occupé par les Germains, ont dormi pendant plusieurs siècles; il a fallu que des circonstances heureuses vinssent les réveiller. Ils ont dû ce réveil aux influences de la culture latine, conservée dansTEurope méridionale, et notamment dans le midi de la France. Car, même en admettant comme moi que la 'chevalerie est surtout germanique, qu'elle a son fond dans les sentiments, dans les mœurs et dans Tinstitution germanique (et pour ce dernier point il n*y a pas de doute possible), il faut reconnaître qu'elle apparaît d*abord non pas en Germanie, non pas au nord de T Europe, mais dans le midi, mais en Provence ; elle y apparaît avec un accompagnement de galanterie ingénieuse et de poésie

délicate qu'elle doit à la civilisation au milieu de laquelle elle se produit. Mais de ce qu'elle se produit au sein de cette civilisation, il ne s'ensuit pas qu'elle en soit sortie; le terrain sur lequel elle fleurit n'est pas le terrain où sa semence a germé.

Ceci nous conduit à examiner les influences de la civilisation romaine sur la chevalerie.

La civilisation romaine, à l'époque où elle fut importée dans les Gaules et dans le reste de TOccident par la conquête, n'a pu préparer en rien la dievalerie : le génie romain était sans analogie avec le génie chevaleresque, était même dans une opposition éclatante avec lui ; ce n'est pas la générosité qui caractérisait les institutions et les instincts de Rome, elle n'usait pas de ce moyen dans ses rapports avec ses ennemis. Caton s'écriait chaque jour : « Il faut détruire Carthage. » Scipion affamait froidement Numance. Toujours désir implacable de la destruction de l'ennemi, jamais un mouvement généreux qui conseillât de l'épargner. Quant aux mœurs chevaleresques , il est simple qu^'elles fussent étrangères à la vie romaine; l'austérité de la Rome républicaine, la cprruption de la Rome impériale, repoussaient également la courtoisie et la galanleric. De plus , il était impossible que la politique de Rome, si jalouse de l'autorité de l'État, souffrit au sein de TÉtat et audessus de lui, une autre société indépendante, ayant son principe, ses règles, son existence à pari. A Rome,

il n'y avait rien ei il ne pouvait rien y avoir de semblable à la chevalerie.

Le génie romain n'a donc eu directement aucune action sur elle, et n*a pu la préparer en aucune manière. Mais la civilisation latine a agi indirectement sur le développement chevaleresque, en aidant la renaissance de cette culture méridionale, à Tombre de laquelle la chevalerie devait s'épanouir. La chevalerie ne serait jamais sortie des ruines mortes de la civilisation romaine, elle a son origine dans des sources plus vivantes, dans les sources germaniques ; mais pour fleurir \ elle avait besoin d'être abritée par ces ruines , ce n'est que là qu'elle pouvait atteindre à toutes ses délicatesses et à toutes ses nuances: il fallait qu'elle trouvai, déjà disposées à quelqtie adou« cissement, les mœurs qu'elle devait achever de polir, et c'est précisément ce qu'elle rencontra dans le midi de la France, dans le pays où s'était le mieux consen^ée et où renaissait le plus hâtivement la civilisation antique. Ainsi, cette civilisation ne fut pas le principe, mais l'auxiliaire du développement chevaleresque; elle ne fut pas le sol, elle fut le toit.

Quant aux influences des Arabes sur le moyen âge, je crois qu'elles ont été souvent exagérées en ce qui concerne la scolastique, l'architecture, la poésie chevaleresque et la chevalerie elle-même. L'antipathie des écrivains du dernier siècle pour le christianisme a contribué à cette exagération ; Yoltaire et Gibbon

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étaient charmés que les peuples chrétiens dussent tout aux musulmans. J'aurai plus tard l'occasion de débattre cette question dans toute son étendue ; aujourd'hui je me borne à rechercher quelles ont été les influences arabes sur la chevalerie, à les reconnaître et à les limiter.

J'ai déjà dit que chez les Arabes, même avant Mahomet, on pouvait surprendre quelques tendances chevaleresques, là comme dans beaucoup d'autres pays et dans beaucoup d^autres temps, là peut-éire d une manière plus frappante qu'ailleurs. J*ai cité le roman i^Antar rédigé peu après l'hégire, mais d'après des traditions plus anciennes que l'hégire, et présentant un tableau altéré des anciennes mœurs du désert ; j'ai dit que, dans tout l'ensemble de la vie d*Antar, dans ses sentiments et dans ses exploits, il y avait quelque chose de chevaleresque, mais cette chevalerie est encore bien rude, cl Ton sent le Bédouin à côté du preux. Ainsi Théroîne, la belle Ibla, demande à Antar que le jour de ses noces une amazone célèbre tienne la bride de son cheval , et que la tète d'un fameux guerrier soit suspendue au cou de cette femme ; cela est bien farouche et rappelle presque ces Abungs de Sumatra qui font la cour aux jeunes filles en déposant des crânes à leurs pieds. Il faut convenir que d'autres passages plus chevaleresques se font remarquer dans le ix)man à' Antar; mais, malgré les analogies que ces passages peuvent offrir avec les romans de FOccident,

il me paraît impossible de voir dans Antar et dans les mœurs arabes primitives la source de la chevalerie européenne , et sur ce point je ne puis être d'accord avec le spirituel auteur de quelques articles publiés dans la Revue franfùise de 1 830. M. Delécluse, entraîné parTintérét que-lui inspirait un ouvrage dont il révélait Texistence à la généralité des lecteurs, a été jusqu'à voir dans le roman A' Antar a Tarsenal où les Occidentaux ont puisé toute la chevalerie d'alors. » Outre les raisons qui m empêchent d'admettre que la chevalerie chrétienne et occidentale ait eu une autre origine que le christianisme et l'Occident, il me semble impossible qu'un livre probablement ignoré au moyen âge, que les scènes de la vie arabe primitive qu'il représente et que l'Occident n*a guère pu connaître, aient enseigné la chevalerie à l'Europe. Ce n'est qu'après que l'islamisme a été introduit chez les Arabes que cette nation s'est trouvée en contact avec les nations europénnes. Tout ce que la chevalerie orientale a pu exercer d'influence sur la chevalerie de rOccident appartient donc nécessairement à l'époque musulmane ; c'est la chevalerie musulmane qu'il faut opposer et comparer à la chevalerie chrétienne ; ce sont les rapports de ces deux chevaleries, leurs rencontres, leur influence réciproque, qu'il faut suivre et déterminer.

Il y a entre la chevalerie musulmane et la chevalerie chrétienne une difTérence fondamentale, et qui, à

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die seule, suffirait pour empêcher de croire que la seconde ait pu naître de la première: c'est que la chevalerie musulmane se compose uniquement de mœurs et de sentiments, et ne s'est jamais réalisée en institution, indépendamment de la chevalerie occidentale. Il n'y a pas eu là, comme en Occident, un ordre, une classe à part, donnant à ce fait vague de la ehevalerie réduite aux mœurs et aux sentiments, une réalité sociale.

La seule institution qui, chez les populations musulmanes établies en Espagne, ressemblait à un ordre de chevalerie, c'étaient les Rabits chargés de défendre les frontières contre les Castillans. Ces Rabits étaient réunis en corps, et soumis à une règle austère ; leur existence était, jusqu'à un certain point, analogue à celle des templiers, et comme ils sont antérieurs à ceux-ci d'une centaine d'années, on pourrait être tenté de voir là l'origine des ordres religieux et militaires, d'autant plus que parmi les premiers établissements des templiers, les plus célèbres étaient situés vei's les Pyrénées ; il peut donc sembler naturel de faire venir les templiers chrétiens des Rabits musulmans; cependant lorsqu'on se reporte aux origines de l'ordre du Temple, on trouve qu'il est né, non pas en Espagne, mais à Jérusalem. Quand les neuf gentilshommes français qui le fondèrent dans cette ville et firent vœu de protéger les pèlerins qui allaient visiter le saint sépulcre, obtinrent de Baudoin II la première maison de

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leur ordre, située auprès du temple, ils obéissaient à une inspiration de charité et d'enthousiasme chrétien, et ne songeaient nullement à imiter les Rabils musulmans d'Espagne, qu'ils ne connaissaient probablement pas, et qu'ils étaient loin de prendre pour modèle.

Ainsi la chevalerie musulmane, dans ce qu'elle a de plus semblable aux institutions de la chevalerie d'Occident, n'a pu lui fournir son point de départ, pas plus qu'on ne saurait dire que les croisades aient été entreprises à l'imitation de la guerre sainte des musulmans. Bien des fois la guerre sainte a été proclamée chez les Arabes d'Espagne, et plus d'une croisade musulmane dirigée contre les chrétiens avant la première croisade chrétienne, mais ce n'est pas à des sources musulmanes que les chrétiens ont puisé leur chevalerie ou leurs croisades.

La chevalerie musulmane et la chevalerie chrétienne se sont rencontrées trois fois dans l'histoire moderne, d'abord en Espagne après la conquête. Ici tout Tavanlage est du côté de la première ; on peut même dire qu'elle existe aune époque où la chevalerie chrétienne n'existe pas encore; car celle époque est bien plus pour l'Espagne un âge héroïque qu'un âge chevaleresque. Dès le neuvième siècle, les conquérants arabes en sont aux dernières délicatesses, aux dernières élégances, et parfois, on peut le dire, aux dernières mignardises de la poésie chevaleresque, quand les chrétiens des Asturies sont encore les rudes descendants

des compagnons de Pelage, et dignes de porter le nom de peaux (Vours que se donnent ceux-ci dans lesvieilles histoires.

Pendant ce temps, sous Abderam, la galanterie la plus délicate pénètre jusque dans les harems; ce prince composa des vers pleins de grâce et mêlés dune certaine dévotion tendre, pour s'excuser d'avoir paré d'un collier précieux une belle esclave. Dans le même siècle, un autre roi maure, Mohamed, parle de son cœur blessé par l'amour contre lequel sa cuirasse ne le défend pas. Pendant ce temps, la chrétienté était loin de cette grâce et de ces raffinements, qui semblent devancer la poésie des troubadours. Au neuvième siècle, au lieu d'imaginer rien de semblable, à la cour de Charles le Chauve, Hukbald écrivait ce pédantesque et bizarre poème dont chaque vers commence par un C. En Espagne, si l'on oppose les deux chevaleries el ceux qui les représentent, le contraste sera presque aussi grand ; le héros chrétien, c'est le Cid. Eh bien! le poème qui le peint avec des couleurs si naïves, ne le représente pas écrivant des vers gracieux el galants, comme ceux que je viens de citer ; le Gampeador ne sait que monter sur son cheval Babieca, prendre des deux mains sa grande épée et pourfendre les Sarrasins. Vouloir faire sortir la sévère chevalerie castillane des commencements gracieux de la chevalerie arabe, ce serait faire naître un chêne d'une fleur : le chêne ne naquit pas de la fleur, mais la fleur fut sus-

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pendue au chêne. On peut toujours reconnaître que la chevalerie castillane avait reçu en naissant le contact de sa gracieuse ainée. Le héros chrétien et castillan porte lui-même au front quelque reflet de la chevalerie musulmane. Plusieurs choses sont arabes chez le Cid, entre autres son nom ; et quand on ouvrit son tombeau, on trouva, dit-on, son corps enveloppé dans une-étoiTe de l'Orient.

Les deux chevaleries se rencontrèrent une seconde fois aux croisades, personnifiées, l'une dans Richard Cœur de Lion, et lautre dans Saladin ; Je contraste qu'elles offraient alors a été heureusement exprimé par Walter Scott, dans son roman de Richard en Palestine. A ce moment, toutes deux se reconnaissent, pour ainsi dire, se saluent et s'honorent ; la gloire de Melek-Rik est populaire parmi les musulmans ; la chrétienté s'empare de Saladin et en fait un chevalier. Cet échange d'admiration manifeste les sentiments de bienveillance que les chrétiens et les mahométans sont étonnés de se porter ; en se voyant de plus près, la Iiaine et le fanatisme qui les avaient armés les uns contre les autres se sont effacés peu à peu. Une tolérance presque philosophique s'établit ; on peut voir, dans un poêmc du moyen âge, le Dit du Sarrazin^ à quel point les discussions tbéologiques sont devenues courtoises entre les interlocuteurs musulmans et chrétiens. Joinville cite des chevaliers français qui prennent les mœurs de l'islamisme ; enfin, cette espèce

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d alliance de fraternité, entre les deux civilisations, * excita les plaintes de plusieurs graves personnages de ce temps.

Des deux rencontres dont je viens de parler ont dû naître quelques influences de la chevalerie musulmane sur la chevalerie chrétienne ; il était impossible qu'il n'en fût pas ainsi ; mais ces influences ne portent pas sur le fond. La chevalerie occidentale était constituée de toute pièce ; elle a pu emprunter à sa rivale quelques derniers rafQnemenIs, quelques élégances tardives, rien' de plus. La générosité, l'amour, l'honneur, existaient ; ils ont pu se nuancer, se rafSner sous l'inspiration arabe, mais ils n'ont pas été créés par elle ; elle n'a pas non plus donné à la chevalerie occidentale ses jeux, ses fêles, ses tournois, que celleci possédait de tout temps, et qui remontent, comme nous l'avons vu, aux anciennes coutumes germaniques; elle ne lui a pas donné l'institution chevaleresque, dont l'origine est également germanique ; ellen^a rien apporté de fondamental, mais seulement ce qui était pour ainsi dire de luxe, comme les armoiries. Ce n'est pas qu*on ne trouve, dans beaucoup de siècles et chez beaucoup de peuples, l'usage de désigner les guerriers par quelques signes ; cet usage est dans les Sept Chefs devant Thèbes d'Eschyle, et dans les sagas des anciens Scandinaves ; mais il est partout en Orient ; Joinville indique quelque chose de pareil en Egypte ; au Japon, chaque famille porte ses armoiries sur ses

vêtements ; chez les Persans, il y a des exemples d'armoiries et même d'armes parlantes; et les armoiries chevaleresques, par la nature même des objets qu'elles représentent et des figures qui les composent, sem^ blent indiquer une origine orientale. Les lions, les licornes, les létes de Maures, attestent des emprunts faits à rOrient ; mais ce n'est là qu'un accessoire bien léger et une parure de la chevalerie. Son armure a donc été trempée par la Germanie, bénie par le christianisme, et blasonnée par TOrient.

Enfin les deux chevaleries, la musulmane et la chrétienne, se sont rencontrées une troisième fois sous les murs de Grenade, où les Maures sont restés quatre siècles après que le reste de la Péninsule était délivré. Pendant ce long espace de temps, la haine s'était tempérée par les relations des deux peuples, et il s'était opéré comme une fusion entre les deux chevaleries. Plusieurs passages de Thistoire de Conde, histoire écrite uniquementd'après des documents arabes, montrent que vers la fin de Texistence du royaume de Grenade, dans le quinzième siècle, les rapprochements des guerriers mauresques et des guerriers chrétiens étaient perpétuels. « En ce temps (en 1417), les chevaliers de Castille et d'Aragon avaient la coutume d'aller à la cour du roi maure de Grenade, pour y traiter de leurs contestations, et le faisaient juge de leurs différends ; le roi leur donnait le champ pour leurs défis et leurs combats d'honneur, et il était si

grand pacificateur, qu*à peine le combat commencé, il les déclarait bons chevaliers et les faisait s'en retourner amis, et partir, unis et honorés de sa cour. »

Vous voyez la cour du roi maure servir d*asiiect de champ de combat aux guerriers chrétiens, et ce roi lui-même devenir Tarbitre de leurs diflcrends, et en quelque sorte le juge de leur honneur. Un ouvrage qui peint avec une assez grande fidélité celte chevalerie, moitié chrétienne, moitié musulmane, c'est le livre de Ferez de Hita, sur les guerres civiles de Grenade. L'auteur assure qu'il a puisé dans des histoires et des romances arabes, et cite quelques-unes de ces dernières, qui ont évidemment un caractère mauresque. C'est de cette histoire romanesque et poétique, mais basée sur des traditions qui ne sont pas entièrement fictives, qu'a été tiré h peu près tout ce qu'on sait sur les fameuses querelles des Zegris et des Abencerrages. Ce livre montre les chrétiens et les Maures aux prises, mais sans mélange d'aucune inimitié de nation et de religion. Chaque jour les chevaliers castillans viennent adresser des défis aux hidalgos maures (los hidalgos moros). Ces défis donnent lieu à de beaux combats dansla vega de Grenade, tandis que les dames mauresques les regardent du haut des tours de TAlhambra. Les discours que s'adressent les combattants avant de croiser la lance et le glaive sont toujours d'une extrême courtoisie ; ils s'applaudissent d'avoir

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à combattre un si vaillant adversaire, qui relèvera leur victoire s'ils doivent vaincre, et honorera leur défaite s'ils doivent succomber. En un mot, tout, dans ces rapports guerriers, respire la plus aimable courtoisie, nul sentiment de haine n'existe entre les deux peuples; il y a au contraire respect mutuel et souvent bons offices réciproques. La plus brillante tribu parmi les Maures de Grenade, celle des Abencerrages, est célèbre par^sa charité pour les captifs chrétiens ; et quand la tribu de Gomez, ennemie des Abencerrages, les accuse à ce sujet, ils répondent que les chrétiens en font autant pour les musulmans prisonniers. Malgré cette harmonie et cette bonne intelligence des deux chevaleries, on reconnaît toujours les caractères particuliei'S à chacune d'elles. Ainsi les Maures ont bien, comme les chrétiens, des joutes à fer aigu et souvent mortelles ; mais les joutes véritablement mauresques, ce sont les jeux de bague et le divertissement des cannes {lafiesia delascanas). L'élégant jeu de bague consistait à enlever, au grand galop du cheval, des anneaux suspendus à un arbre. Nous en voyons chaque jour la parodie dans un amusement très-vulgaire* La course des cannes était une sorte de tournoi dans lequel les lances étaient remplacées par de longs ro^ seaux; on ne pouvait donc se faire aucun mal, et ce n'était qu'une occasion de montrer Tagilité des clievaux et l'adresse des cavaliers. C'est le djerridj encore en usage chez les Turcs de Constantinoplc.

A Grenade, la chevalerie mauresque n*a pu rien prêter à la chevalerie chrétienne ; au contraire, elle s'est évidemment formée d'après elle. La chevalerie clirétienne n'a pu rien emprunter à la chevalerie grenadine , car elle ne lui a pas survécu , et la fin du quinzième siècle, qui vit la destruction du royaume des Maures, a vu la chevalerie mourir en Europe. Celte période brillante de Grenade n'a donc pu être une inspiration de la chevalerie, cai* elle fut son dernier souffle.

Pour achever de déterminer le rôle que, dans ma pensée, jouent les diflérents éléments dont se coaipose la chevalerie : Télément chrétien , l'élément germanique , l'élément romain et Télément arabe , qu'on me permette d'employer une métaphore et de me re* présenter la chevalerie comme un grand arbre : sa racine est chrétienne; le sol dans lequel elle plonge est le christianisme, base de^la civilisation moderne; le tronc, les branches et la sève qui les anime sont germaniques. Ce tronc et ces branches ont été comme engourdis, comme recouverts d'une croûte glacée qui, pour un temps, a suspendu et paralysé la végétation, qui a engourdi la sève dans les rameaux, et cela pendant les siècles qui ont suivi la conquête germanique et par un effet de cette conquête. Pour que la sève qui était au cœur de Tarbre circul&t de nouveau, il a fallu qu'il fût transporté dans un climat plus doux, sous un ciel meilleur* Il a trouvé ce ciel et ce terrain plus

favorables dans le midi de la France ; là il a enfoncé ses racines parmi les cendres encore tièdes et doucement réchauffées de la civilisation romaine ; il a étendu ses rameaui vers ce soleil qui ne s'était pas couché, qui avait toujours laissé un crépuscule errer sur leë ruines. Alors la sève s'est ranimée, elle a circulé de nouveau , les branches se sont couvertes de feuillage et de fleurs, mais il manquait encore à ces fleurs un certain éclat de couleur et un dernier parfum. C'est cet éclat et ce parfum que les brises de l'Orient lui ont apportés.

Tels sont, ce me semble, les divers éléments qui ont concouru à produire ce grand fait de la chevalerie, qui est une portion considérable de la civilisation moderne.

Du sein de la barbarie du onzième siècle surgit tout à coup un élan sublime dont nous avons dû chercher les causes cachées, mais qui semble jaillir par enchantement des ténèbres, comme une lumière qui perce la nuit. Les sentiments les plus purs , les plus dè*licats, les plus exaltés, se manifestent dans les âmes livrées jusqu'alors aux passions violentes et brutales : par eux se forme tout un système de moralité, dont la base est le dévouement, le désintéressement^ l'enthou*

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siasme; par eux se fonde une religion de Tamour et deTbonneur, religion que personne n'a prècliëe, qu'on dirait naitre d'elle-même; un esprit inconnu crée des sentiments nouveaux, enfante des mœurs, des institutions, une poésie nouvelle.

La chevalerie a établi au moyen âge, entre les diflcrents peuples, une fraternité , une unité qui fut une préparation à la grande association européenne vers laquelle nous marchons. Un chevalier n'était plus un Français, un Anglais, un Espagnol ou un Allemand, il était un clievalier ; il y eut là comme une grande francmaçonnerie héroïque qui rapprochait toutes les nations. Sh bien I pensez-vous qu'à cette époque de morcellement, de division, ce ne fût pas un fait important que cette confrérie universelle qui ralliait les plus nobles âmes dans le culte commun des plus généreux sentiments?

Ce n'est pas tout, l'influence de la chevalerie sur les imaginations et les âmes se continue loi*s même que la chevalerie cesse d'exister ; cette influence survit au moyen âge. Supprimez la chevalerie de Thistoire, et vous serez étonné du vide qu'elle laissera dans la littërature, dans les arts, dans la vie tout entière des nations modernes.

Avec elle vous aurez supprimé une partie de Dante et tout Pétrarque, Cervantes, PAriosIe, le Tasse, Calderon, Lopc de Vega; vous aures retranché de notre (gloire dramatique la plupart des chefs-d'œuvre de

Corneille el de Racine, vous aurez enlevé à Voltaire Zàire el Tancrède.

Le siècle de Louis XIY n'a pas su combien ce moyen âge qu'il connaissait peu a fourni de matériaux à ses œuvres immortelles ; il n'a pas su par quel chemin lui est arrivé cet ensemble de sentiments, d'idées, de poésie qu'il a mis si admirablement en œuvre; il est naturel aux grands siècles comme aux grands artistes de s'ignorer eux-mêmes, de ne vouloir connaître que l'inspiration qui les conduit, de ne pa? savoir, et de ne pas se soucier de savoir à quelle source puise leur génie. Souvent les critiques n'ont pas mieux compris le grand siècle qu'il ne s'était compris lui-même ; mais ils n'avaient pas la même excuse, car à lui il appartenait de produire, à eux d'expliquer. Ainsi l'on a reproché à l'âge classique de notre littérature de n'être qu'une contre-épreuve affaiblie de l'antiquité, de n'avoir pas de vie propre, d'originalité nationale, de s'être séparé du moyen âge, d'avoir renoncé aux traditions de la poésie chrétienne ; d'autre part, certains défenseurs maladroits de la gloire de nos plus grands hommes ont accepté cet injuste reproche et ont fait une louange de ce qui était une calomnie. Ces critiques ont répondu que le dix-septième siècle n'avait pas besoin de l'inspiration moderne, qu'il a imité les anciens et les a reproduits, et que c'était là ce qu'il y avait de mieux à faire. Si le dix-septième siècle avait seulement reproduit l'antiquité, il ne serait pas placé

aussi haut dans Thistoire des grands siècles littéraires. Ce que le siècle de Louis XIV a emprunté à lantiquifé, comparé à ce qui lui est propre et à ce qu'il a puisé dans les sentiments que le moyen âge avait créés, est, selon moi, peu de chose. Certaines formes do langage; quelques détails, quelques vers traduits ou imités, ont trompé les critiques: mais au fond, Tinspication, la vie de notre littérature du dix-septième siècle est moderne, nationale, et en très-grande partie chevaleresque. La substance, l'étoffe de notre grande poésie dramatique , c^est surtout la poésie chevaleresque du moyen flge arrivée par des canaux obscui-s aux iiiiiins de Corneille et de Racine, et par eux élevée à la hauteur de l'art, encadrée par Corneille dans la grandeur romaine, ornée par Racine d'emprunts faits à la grftce et à l'élégance grecque. Dans le dix*huitième siècle, Phomme le moins sympathique au moyen âge. Voltaire, est pourtant celui de nos poètes qui, le premier, a mis en scène le moyen âge sous son propre nom ; le premier. Voltaire, nous a présenté des héros chevaleresques avec leurs costumes et non sous le manteau grec, ou la toge romaine.

La Révolution, qui a frappé le -passé, a frappé tout ce qui venait de lui, dans la littérature et dans la société, et la chevalerie comme le reste. Après la Révolution, une voix s est élevée encore ; celui dont le génie ranimait, dans le monde de la religion et de l'imagination , les traditions du moyen âge, a fait entendre

comme un harmonieux écho de la poésie chevaleresque dans le Dernier des Abencerrages. Depuis, on n'a tenté en ce genre que d'impuissants efforts. L'Empire, quand les idées aristocratiques et féodales sont venues à la suite des idées militaires , a cherché à raviver les traditions chevaleresques ; il n'en est résulté que quelques romances. La Restauration a fait un effort en faveur de la littérature chevaleresque, effort artificiel et intéressé qui n'a rien produit de remarquable. Enfin, depuis 1830, il n'y a pas eu, que je sache, un essai, grand ou petit, célèbre ou obscur, de littérature chevaleresque ; c'est que cette littérature a besoin de cet ensemble d'idées, de sentiments, de mœurs, qui constituait la chevalerie et qui s'effiice chaque jour davantage. Tout ce qui tient au passé s*y enfonce avec une effrayante rapidité; nous somrpes comme sur le chemin de fer; sans éprouver aucune secousse, sans nous apercevoir, pour ainsi dire, que nous marchons; tout à coup, les objets qui étaient là tout proche ont disparu ; ainsi disparait rapidement et sans secousse ce qui subsiste encore du passé. Les derniers restes de la chevalerie se sont abîmés dans ce grand naufrage; elle-même ne trouve plus d'expression dans la littérature. Nous sommes donc arrivés à la fin de cet immense et glorieux développement de la poésie chevaleresque dont nous observions tout à l'heure le point de départ et les commencements. Ce qui se passe dans la littérature à cet égard ûe^\

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ù ce qui $e passe au fond de la sociélé. On ne saurait nier que certains sentiments qui ont fait faire de grandes choses, qui ont été pendant des siècles le prin* cipal mobile des actions et de la conduite des hommes^ perdent de leur empire. Notre âge est peu cheTaleresque, il faut le dire ; le calcul positif Tempprte sur l'exaltation désintéressée. Sans doute de nouveaux principes de moralité sociale , sans doute des sentiments que nos pères ne connaissaient pas ou connaissaient à peine, paraissent devoir remplacer l'ancienne conscience de la société française . ce qui s'appelle patriotisme , ce qui s'appellera un jour humanité, pourra tenir lieu peut-être avec avantage de ce qui * s'appelait l'honneur chevaleresque. Mais en attendant, ce moment est triste; l'enthousiasme est rare, s'il ne manque pas tout à fait. De là résulte une grande défaillance dans beaucoup d'âmes, de douloureuses langueurs , yne certaine inertie dans la vie morale, et une lacune funeste dans l'inspiration poétique. Si Dante revenait à la lumière, il esit à craindre qu'il ne nous plaçât dans l'enfer des tièdes; mais cet état des âmes, que je souiiaite avoir exagéré, ne peut durer longtemps. L'homme ne saurait vivre courbé sur sa tâche comme un forçat enchaîné à son labeur, sans que rien l'élève et le soutienne au-dessus de la vie commune. Ayons donc confiance, l'enthousiasme et la poésie renaîtront, ou le genre humain moun-a; et le genre humain ne mourra pas.

Mais qui nous rendra la poésie? Quel enthousiasme nouveau remplacera cette forme évanouie de l'enthousiasme de nos pères? Quelle sera la chevalerie de l'avenir? Quelle institution viendra relever cette société qui languit et qui voudrait vivre, qui est fatiguée de ce qu'elle connaît et tourmentée de ce qu'elle attend? Où trouver celte puissance de dévouement que la chevalerie a excitée durant des siècles? Ouest le principe qui doit nous régénérer? On ne le sait ; on s'interroge, on cherche avec un mélange d'inquiétude et d'espoir, de confiance et de découragement ; on regarde à l'horizon, on se demande d'où partira ce souffle vivifiant qui retrempera les âmes. Oh! qu'il vienne enfin ce souffle, du Nord ou du Midi, de l'Orient ou de l'Oc* cident, qu'il descende sur nous! qu'il ranime le monde !

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