DEUXIÈME PARTIE
Il y a bien des années qu'en rendant compte dans la Bibliothèque Universelle *^ d'une des découvertes faites par M. l'abbé Mai, nous donnâmes quelques détails sur la langue et la littérature des Goths. Nous cherchâmes à établir que cette nation eut dans sa langue un nombre d'ouvrages et d'auteurs bien plus considérable qu'on ne le croit communément. La version gothique de l'Ëcriture sainte était alors le point de départ de nos recherches, et maintenant nous les reprenons sous le rapport de la littérature profane. Sans doute nous ne pouvons espérer d'en retrouver les monuments originaux ; mais nous en poursuivrons les traces dans les histoires et dans les poésies du moyen âge ; nous montrerons que des poèmes et des récits de diverses formes et en diverses langues, qu'on trouve chez une grande partie des peuples de l'Europe, doivent leur origine aux chants héroïques que les Goths composèrent aux temps d'Hermanaric, d'Attila et de Théodoric.
Dans l'article de la Bibliothèque Universelle que nous venons
I imi. rM»V., mai tSil.
2ii LITTÉRATCRE DES GOTHS.
de rappeler , noas aTons fait mention de quelques monuments gothiques ayant rapport k des transactions de la vie civile , et si Ton pouvait s'en rapporter à un écrivain goth du sixième siècle, qui abrégea l'histoire que Cassiodore avait composée d'après les auteurs et les documents originaux*, nous ferions remonter jusqu'au temps de Sylla la culture littéraire des Goths. C'est alors , suivant Jomandès , qu'un philosophe appelé Dkenœus vint s'établir dans leur pays, enseigna les sciences, adoucit les mœurs, et donna aux Goths des lois qu'ils conservèrent par écrit'. Mais on ne peut ajouter foi k ce témoignage, car Jor^ nandès , cherchant k relever sa nation , lui attribue assez souvent des faits qui appartiennent à d'autres peuples'.
On peut croire avec plus de certitude que de grands ouvrages d'histoire furent composés dans la langue des Goths. ÀbUwius^ Aihanarid, Eldelwald^ Marcamir^ etc. sont nommés comme historiens de celte nation par Jomandès et le géographe de Ravenne : la destruction totale de leurs écrits est une forte raison de penser qu'ils avaient employé leur langue nationale.
C'est par la poésie, et surtout par les chants, que les peuples barbares consenent le souvenir des événements. C'était là les seules annales des anciens Germains , qui célébraient dans leurs vers les dieux , les héros et l'origine de leur nation ^. Ils avaient aussi des chants de guerre destmés à animer les
« Cassiodor. praf. ad lib. I Variar. — Variar. Ub. IX, epist. 25.
* Jomand. De reb, Goth, XI : ■ Diceiueas. . . . nam aetbicam eos erndivit.. . . naturaliter propriis legîbos fecit, qaas usque dudc conscriptas Bellagînes noncnpaDt. ■ — V. Wachter, Glossar, — Ibre, Glossar. Suio-^oth. — Ducange, GlotMor. inf. lat. pp. 1098-1166. — Wahlberg, De philoëoph. veter, tuio-$oih. p. 19, note (h). — Lund. Zamolx. p. 68.
' J. G. Eccard, De orig, Germanar. % 108, p. 256.— Strabon (lib. VII, p. 298- 304) parle de DiceiueiiB comme dirigeant le roi des Gètet.
* Tacit. Germ. 2 : - Célébrant carminibna antiqais, qaod onom apad iUos memoriœ et annaliam genus est, Tuîstonem Deam ... et filinrn Mannam, originem gentis ■ — Tacit. Annal, II, 88 : - Canitur (Arminiiis) adhuc apad barbaraa gentes. •
combattants \ Les Romains, étonnés de la rudesse de ces voix et de ces idiomes, les comparaient aux cris des oiseaux ', et comprenaient avec peine que ces rauques accents pussent produire quelque émotion.
LesGoths, les Vandales, les Gépides', les Lombards '^, les Bourguignons % étaient des peuples de même origine et qui parlaient la même langue. Les Lombards eurent, au sixième siècle , des poésies qui furent répandues dans toute l'Allemagne, et qui célébraient les hauts faits d'Alboin leur roi^. Elles avaient le caractère épique et devaient ressembler à nos poèmes de chevalerie, car on croit retrouver chez les Lombards des traces de cette fameuse institution. Ainsi Âlboin, vainqueur des Gépides et de Torismond fils de leur roi , ne put s'asseoir à la table de son père avant d'avoir été armé par un roi étranger \ 11 alla à la cour du roi des Gépides, fut admis à sa table , malgré le souvenir douloureux du coup qu'il avait frappé, et reçut les armes de Torismond des mains de son mal-
> Tacit. Germ. 3 : « Carmina. . . quem Barritum vocant, accendunt animos. . . - « Tacit. Hist. II, 22 : - . . . Cantu truci. . . •
JuliaDOS, ^lisopog, init. : - EnimTerô barbares eos qui trans Rhenam incolant, yidi, rnstica carmina (s'épia uliXti), verbis facta sîmilibaa dangorum quos asperè clamantes aves edant, studiosè amplecti et carminibus delectari. > Sidon. Apollin. Carm. XII, p. 388, éd. Sirmond :
... Et Germanica yerba sostinentem., Laudantem tetrico sabindè volta Quod Burgondio cantat escnlentus.
s Procop. Bell. VandaL I, 2. — Paul. Diacon. continuât. Eatrup lib. XI V, p. 04.
* Paul. Diac. ibid. — Tbeoph. p. 81. — Cedren. I, p. 342. — Zanetti, Del regno dei Lombardi, p. 17. — Grotius, Proleg. in Hist. VandaL
> Agath. I, p. 14. — Quelques mots de la langue des Itourguîgnons, qui ont été consenrés, s'expliquent fort bien par le mœso- gothique. V. Amm. Marcell. XXXVII, 5. — Junii Gloss, Goth. pp. 221-297. — Wachter, De ling. Cod, Argent, p. 64-05.
< Paul. Diac. De gest. Langobard, I, 27. «• Alboin verô ità prteclarum longè latèque nomen percrebuit, ut hactenus etiam tàm apud Bajoariorum gentem, quam et Saxonum, sed et alios ejusdem linguœ homines, ejus liberalitas et gloria bellorumque félicitas et virtus, in eornm carminibus celebratur. »
^ • Nisi prius a rege gentis ex ter® arma suscipiat. •
2i6 LITTEUATCRE DES GOTUS.
heureux père. Alboin revint dans le camp des Lombards, et dès lors mangea avec Audoin'. Cette aventure, qu'Alboin raconte lui-même', forme, dans l'histoire de Paul Wamefrid, un épisode d'un caractère particulier et tout k fait poétique. Il rappelle le passage de la romance du Cid, où don Diego, vengé par son fils, Tin vite à manger avec lui^. Les nations gothiques gardèrent sans doute, en Espagne, plusieurs des coutumes qu'elles avaient eues dans la Pannonie et sur les bords du Danube. Les habitants de l'ile de Gothiand ont longtemps conservé un récit rimé, racontant l'émigration et les aventures des Winili, nation des bords de la mer Baltique, qui détruisit celle des Lombards et s'appropria son nom^. Ce poème , dans son état actuel , parait antérieur au douzième siècle, et l'on doit le considérer comme dérivé de poésies beaucoup plus anciennes , qui remontaient en partie à un temps rapproché de l'émigration. Les Lombards, illustres par leur valeur et leur petit nombre ^, furent sans doute les auteurs de ces poésies primitives, puisqu'elles célébraient leurs exploits ; dans l'origine, elles ne parlèrent que de leur émigration et de leurs premiers faits d'armes , mais dans la suite on y ajouta successivement d'autres traits de leur histoire. Dès le cinquième siècle, Prosper d'Aquitaine rappelle ces traditions, et Paul Warnefrid les prit pour base de son récit*. Les chan-
i Paul. Diac. ibid. U 24.
s « . . . Dùm cum pâtre lœtus regias délie îas caperet . . . •
s ..... Sienta a yantar el mio fijo
Do estoy, en mi Cabecera
Que qaien tal cabeça trae,
Sera in mi casa cabeça.
* Stephan. Not. ad Saxon, fframmai, p. 181. — Pontan. lier. Dante, hist. I, p. 36. — Pontoppid. Gett. et Vestig. Danor. I,p. 105-107. — Grabèrg, Saggio gugliScaldùp.'ii, 139-143.
5 Tacit. Germ. 40 : « Langobardos paucitas nobiliut. » ~ Paul. Diac. I, 7 : • Erant ûqnidem tune Winili universi œtate juvenili florentes , scd numéro ezigui. •
* Proap. Aquit. : < Langobardos ex extremis GermanîsB finibus. . . n>orea et J^joue ducibus. . . • — Paul. Diac. I, cap. 3, 7-14.
sons Scandinaves s'accordent avec le poème de Gothland'. Les Bourguignons eurent aussi des chants historiques, et dans le onzième siècle ils chantaient le héros Ogier', qui est bien plus connu par les romans de Qiarlemagne.
Les chants nationaux des Goths, comme ceux des autres peuples de race germanique, redisaient les exploits des anciens guerriers, et servirent de matériaux à leurs historiens. Ablavius et Cassiodore en avaient fait usage ', et Tabréviateur Jornandès conserve encore des lambeaux poétiques. Ces chants, ainsi que ceux des bardes, des skaldes, des troubadours , durent se faire entendre et se perfectionner à la cour ou dans les camps des princes; Timmense puissance du grand Hermanaric, qui fut l'Alexandre des Goths*, dut beaucoup contribuer à exalter le talent des poètes, à cultiver le langage, et il ne faut pas oublier qu'à cette époque Ulphilas, profilant des progrès qu'avait faits la langue gothique, produisit son étonnante version de l'Ëcriture sainte. Les Golhs étaient certainement les plus cultivés de tous les barbares.
Le vaste empire d'Hermanaric fut détruit par les Huns. Les Goths, cherchant à échapper aux vainqueurs, se retirèrent vers le Danube, vers le Dniester et en Transylvanie. Cependant plusieurs princes de la noble race des Amales, chefs d'une parUe des Ostrogoths, se soumirent aux Huns, s'attachèrent à
* ADd. Ser. VeUeji Centuria CantU. Danie. — Pontoppid. Gest, et Vestig. Danor, 1. 1, p. i07 et seq.
* Metell. Tegern. Quirinalia, apud Canis. t. 111, part. 2, p. i34.
Borgnndis aliiu beUigero robore Duz probas, Qaem gens illa canens prisca Tocat nunc Osigeriam. s Jornand. De reb. Goth. 4 : « Qaemadmodam et in priscU eorom canninibos psenè historico ritu in commune recolhor; qnod et Ablavias descriptor Gothomm gentis egregios Terissimà adtestatur historià. ■
id, ilnd, 5 : • . . . Ganta mijorum fiicta modulationibus citharisqae canebant, Ethespamane, Harnais, Fridigerni, Widiculie et aliorum, quorum in hâc gente magna opinio est, quales rix heroas ftiîsse miranda jactat antiquitas. ■ — Les manuscrits donnent des yariantes sur les noms de ces guerriers.
* Jornand. De reb. Goth. 23. — Amm. Marcell. XXXI, 3.
248 LITTÉRATURB DBS GOTUS.
Rugilas , et suivirent un peu plus tard les drapeaux d'Attila. On voyait parmi eux Théodemir, père du grand Théodoric, et ses frères Walamir et Widemir, qui , selon Jomandès, étaient bien plus nobles que le roi qu'ils servaient ^
Les Huns, soit hasard , soit habileté , s'étaient placés dans la Hongrie, et de cette position menaçaient les deux parties de l'empire romain. C'est dans cette situation que se trouvait Attila succédant k son oncle, et même après avoir soumis la Scythie et la Germanie, il conserva toujours une sorte de capitale dans les environs de Jasbérin ou de Tokai ' , non loin du lieu où Widicula, l'un des héros des Goths , avait trouvé une mort glorieuse \ L'historien Priscus, qui fit partie d'une ambassade envoyée par Théodose II à Attila , donne la description de ce village royal, et beaucoup de détails sur tout ce qui s'y passait. On voit que des jeunes filles accompagnaient par des chants (àtaiiaxa (ncuOtxac) la marche du roi des Huns , qu'à ses repas des poêles chantaient ses victoires et ses vertus guerrières^, et que des bouffons cherchaient à l'^ayer par des lazzis et des plaisanteries dans lesquels les langues latine, hunique et gothique étaient bizarrement mêlées^. Celle des Huns était fort grossière et n'avait reçu aucune culture ^, tandis que celle
I Jornand. De reb. Get. 38.
« Mascov. Fatti de* Tedeschi, IX, ^, note 7. - Du Baat, Hiêt. ane. dee peuplée de V Europe, t. VII, p. 461 .
s Jornandès, 34. Il a conservé un fragment de Priscos qui ne ae trouve paa dans les extraits des Ambassades.
* Priscus, pp. 58-67,
» Priscus, p. 67 : rf "yàp Aùaovtwv tt.v twv Ofivvcdv xai -nriv twv ToTdwv irapa^Ai'Yvùç 7XÛTTAV. Otrokocsi {Orig. Hungaror, p. 126) interprète Aùoovîmv -^XàTrav par • dialecte de la Valachle, • Fréd. Schlegel (Tab. de VHùt, mod. I,p. 123] par la •• langue romaine ou plutôt le dialecte corrompu des provinces, qu'on appelait la langue ausonique. •
« Procop. B. G. IV, 19. — Jornand. 24. — Quelle était la langue des Huns? à quelle race appartenaient ces barbares ? Questions encore indécises. Bayer, Ganbil, Visdelow, de Guignes, croient les Huns identiques avec les Hiong-nou des Chinois, c'est-à-dire de race turque. — Leibnitz et Eckhart les ont crus Sarmates, c'est-à-dire Slaves. — Pallas et Bergmann les estiment Mongols. ^Klap-
LITTÉRATURB PROFANE. 249
des Goths avait dès lors acquis une grande perfectiou. Aussi semble-t-il, par un passage de Priscus, que les Huns, appréciant la supériorité de l'idiome gothique, lui accordaient la préférence sur leur propre langue \ Tel est le sens qu'un historien et un critique célèbres, Gibbon et Frédéric Schlegel ont donné aux paroles de Priscus'. Le second de ces écrivains pense même qu'Attila « ne fut et ne demeura Hun que sous le rapport de la religion. Son éducation et sa manière de vivre étaient du reste tout à fait gothes. » Un Italien qui, au quinzième siècle, composa un dialogue qui eut de la célébrité, fait dire à Jean de Médicis, qu'un ancien livre grec de sa bibliothèque assurait qu'Attila faisait un si grand cas de la langue gothique qu'il avait voulu la substituer au latin, dont il prétendait défendre l'usage en Italie '^.
Quoi qu'il en soit de cette préférence et de ce caprice d'Attila , il est certain que les guerriers qui l'entouraient étaient
roth , Saint-Martin , Abel RcmuBat les rapportent à la race finnoise, autrement appelée tchoude ou ouralienne. — Il se pourrait que la soumission des Finnois aux Hiong-nou leur eût fkit prendre le nom de leurs maîtres, et que de là vint celai des Huns. (Abel Rémusat, Rech. sur les lang, tart, p. 3i8.)
* Priscus, p. 59. G.
• Gibbon, Hist. de la décad. t. VI, p. 262, note 2, cdit. frany. de Guizot. — Fréd. Schlegel, Tab.del'Hist, mod. 1, p. 122, trad. franc.
s Alcyonius, De exiUo^ lib. II, p. 213, cd. Meuken. ■ In bibliothecà nostrâ asserratur liber incerti auctoris grœcè scriptus, de rébus à Gothis in Italià gestis: in eo memini me légère Attilam regem post partam victortam, tam studiosum fuisse Gothioœ linguse propagande, ut edicto sanxerit, ne quis linguà latinâ lo> queretur, magistrosque iusnper à suà proyincià accivisse qui Italos Gothicam linguam edocerent. » — Vallaszki {Conspect. litter. in iittngar, § 8, p. 43) cite ce passage, et, par une interprétation assurément très-forcée, il prétend que par langue gothique il &ut entendre celle des Huns. D*un autre côté, Schlegel semble donner une trop grande autorité aux paroles d'Alcyonius. Il ue serait pas impossible qu'Alcyonius eût tiré ce qu*il avance de V Histoire de Byzance et d*At' ft/a, que Priscus écrivit en sept livres, on qu'il eût vu de cet ouvrage des extraits plus étendus que ceux qu'on trouve dans le recueil des Ambassades. Plusieurs auteurs ont affirmé que l'histoire de Priscus existait encore au quinzième siècle et même plus tard. (Fabric. Bibl. grœc. t. VIII, p. 539, note aa, éd. Harles.) Nous reconnaissons cependant qu'Alcyonins, annonçant que le manuscrit grec traitait de l'histoire des Goths en Italie, le représente comme fort différent de l'ouvrage de Priscus.
250 LITTÉRATURE DBS GOTHS.
très-sensibles au charme de la poésie héroïque ; ils étaient vivement émus par les chants des poètes S et Ton peut lire dans Jornandès l'éloge que les plus distingués des Huns chantèrent aux funérailles d'Attila , en tournant k cheval autour du lit de parade sur lequel son corps était exposé'. Un honneur pareil avait été rendu à Théodoric , roi des Yisigoths , lorsqu'il fut trouvé sans vie sous un tas de morts après la bataille des champs Catalauniques'.
Il parait donc que ce fut à la cour d'Attila que les poètes gotlis exercèrent avec le plus de succès les talents qu'ils avaient déjà développés à celle d'Hermanaric. Hs chantèrent le roi de tous les fois'^, ses victoires et les événements de son règne, en les rattachant aux souvenirs des générations antérieures.
Parmi les faits relatifs à Attila, il en est un fort remarquable par les développements qu'il a reçus des poètes. Le massacre des Bourguignons de Worms, par les Huns, n'a laissé dans l'histoire qu'une trace à peine visible, tandis que sous la forme poétique il a été célèbre chez presque tous les peuples de l'Europe. C'est à donner une idée de cette poésie, des formes
• Priac. p. 67
* Joruand. De reb. Gotk. 49. M. de Chateaubriand a traduit cet éloge dans ses Études historiques (t. III, p. i20). L'historien goth ajoute : ■ Postquam talibos lamentis est defletus, ttravam super tumulum ejus, quam appellant ipsi, ingenti eommessatione concélébrant. • — Lactantius, commentateur de Staee, explique le mot strava (eut Thebaïd. lib. XII, y. 65) : • Exuviis enim hostium eztruebatur regibus mortuis pjrra, qoem ritum sepultur» hodiè quoque barbari aervare dicuntur, quem Strabas dicunt linguà suà. • — Ce mot s'interprète par le moBSOgothique. Stravan (Ulphil. Marc, XI, 8) signifie Stemere, C*est l'exposition d'un mort sur le bûcher ou sur un Ht de parade, accompagnée d'un repas funèbre. Ces repas sont de tous les temps. Les Romains les nommaient Silieemium, les Norwégiens Arffuesl (01. Worm. Monum. Dante, cap. 6. — Ihre, Gloss. 5iito- Goth, p 106), les Germains Dalsiscu (01. Worm. ibid, p. 36. -^ G. H. Ayrer, De Datsisa Vet. Germ, in u IV Act. Soeiet. lat, Jenen% p. 134 ) Leibnitz, qui croyait que les Huns étaient des Slaves, a cherché à expliquer Strava par la langue de ces derniers peuples. {Oper. t. IV, part. 2, p. 191. — Eckhart, Frame. Orient. 1. 1, p. 877 et t. II, p. 487.)
s Jomand. ibid. 41 : • . . . cantibus honoratum. -
^ Jomand. ibid. 38 : «... soins .Vttila rex omnium regnm. ••
LITTÉRATtRE PROFANE. 251
variées qu'elle a revélues, des modificatious et des recensions qu'elle a subies , des branches auxquelles elle a donné naissance que nous allons nous appliquer. Ces récits remontent au temps d'Attila, les Goths en sont les auteurs ; c'est ce dont on ne saurait douter , d'après ce que l'on sait de la grossièreté du langage des Huns, de la culture perfectionnée de celui des Goths et de l'estime dont jouissait ce dernier idiome k la cour du roi des Huns. Après la mort de ce conquérant, les poètes goths ajoutèrent successivement de nouveaux chants aux anciens ; ils racontèrent ses dernières guerres , sa fin tragique causée par la vengeance d'une femme , les suites de ce terrible événement et les exploits de leur grand roi Théodoric.
Il est fort vraisemblable que les Goths célébrèrent les aventures d'Attila dans une suite de poèmes , k la manière des rhapsodes, et dont la réunion formait un véritable cycle épique. Ces poèmes n'existent plus ; mais nous trouvons chez les Scandinaves des poésies lyriques racontant les mêmes aventures qui peuvent, en quelque sorte, les représenter. A des époques anciennes et mal déterminées , des tribus de Goths , sorties de l'Asie, pénétrèrent k plusieurs reprises dans la péninsule Scandinave. Elles repoussèrent vers le nord ou réduisirent en esclavage les Finnois [Jolies^ Scrilofini)^ habitants primitifs de cette région. Les Goths de Suède et de Norwége étaient de même race, de même langue que les Goths soumis k Attila. Hs eurent avec eux de fréquentes communications, et les poésies que les Huns avaient entendues les premiers furent avidement accueillies par les Goths de la Scandinavie. Ces chants historiques parvinrent en Islande avec les Norwégiens qui , au neuvième siècle, y fondèrent une république : ils y furent conservés mieux que sur le continent, et au douzième siècle Sœmund les réunit k des poésies mythologiques pour en former l'ancienne EddaS dont un exemplaire fut rapporté en Danemark
1 Nous citons toajoars l'Edda d'aprèfl l'édition de Copenhague, 1787, 1818, i828, in^S 3 vol.
252 UTTERATCRB DBS GOTHS.
un peo avant le milieu du dix-fieptième siècle V Stephanius a prétendu qu'avant la rédaction de Sœmund l'Edda n'avait jamais été écrite^ et qu'elle ne s'était conservée que dans la mémoire des skaldes. Mais Gudmund, André et Résénius ont soutenu^ au contraire, que Soemund avait tiré ces poésies d'anciennes écritures runiques. Quoi qu'il en soit , les morceaux qui forment l'Edda lurent conservés en Islande , mais ils n'y furent point composés, et l'on sait, par des témoignages historiques , que plusieurs de ces poèmes étaient connus dès le dixième siècle^. Des savants du Nord ont comparé les odes de l'Edda avec d'autres productions que l'on rapporte avec certitude au neuvième et au dixième siècle, et ils aflfirment, d'après le style simple et naturel des premières, qu'elles sont bien plus anciennes et qu'elles doivent avoir été rédigées entre le sixième et le huitième siècle'. Nous regarderons donc ces odes comme représentant les poèmes qui furent composés par les Goths, sans nullement prétendre qu'elles n'aient subi aucun changement depuis leur origine jusqu'à la rédaction de Sœmund. Nous pensons, au contraire, qu'elles ont dû en éprouver soit dans la forme, soit dans le langage. Il parait même qu'une partie de ces poésies s'est perdue, et qu'il a existé une Edda plus ancienne et plus étendue ^. Ce qui nous est parvenu donne l'histoire poétique d'Hermanaric, des Volsunges, des Giukunges et d'Attila ; mais si l'on compare l'Edda de Sœmund avec celle de Snorro et avec la Volfunga Saga^ on voit que les auteurs de ces derniers ouvrages avaient encore des tradiUons
1 Stephan. Not, ad Saxon, gramm. p. 93. — Arn. Magnei Vit. SŒmundi cum not. Joh. Erieh*m, p. vii-viu.— Prcp/I ad part, l Eddœ^ p. xu.
* Prœf. ad Edd. Rhyth. part. I, p. xxxviii. Hafn. 1787, 4». On trouve des aUasions à Thistoire de Vôlandr, qui forme le premier récit de l'Edda, dans la vereioD de Boeoe par Alfred le Grand, et dans le poème latin sur les exploits de Walther.
' Prœf. ad part. HEddœ.
« Stephan. Not. ad Saxon, pp. t6-i7. — 01. Nording, iHss. de Eddit island. 5 VI. — Seringham, De Angtor. gentis origine^ p. 265.
el des poèmes qui n'existent plus maintenant *. Cependant, malgré ces pertes et les altérations qu'ils peuvent avoir subies, les chants historiques de l'Edda sont ce qui nous reste de plus ressemblant aux chants originaux composés par les Goths au temps d'Attila ou peu après sa mort, et c'est moins de deux siècles après cet événement qu'ils reçurent des skaldes la forme sous laquelle le recueil attribué à Sœmuud nous les a conservés.
Les derniers éditeurs de l'Edda ont réuni, dans le second volume, les morceaux historiques, au nombre de vingt-deux. Le premier morceau raconte l'histoire du forgeron Véland, le Dédale du Nord, dont un grand nombre de poésies et de romans de chevalerie ont conservé le souvenir '. Le dernier est tout à fait étranger à nos recherches, et les vingt autres forment le cycle dont nous avons parlé. Deux de ces morceaux sont en prose, ils donnent la substance de poèmes qui ont été perdus; tous les autres sont en vers, mêlés de fragments plus ou moins étendus en prose, qui leur servent d'introduction, remplissent des vides ou expliquent des passages obscurs. Ces parties en prose sont regardées, avec raison, comme bien moins anciennes que celles en vers. Voici l'analyse des vingt poèmes historiques contenus dans cette partie de l'Edda.
Sigur était fils de Sigmund, roi de Frackland% et de sa femme Hiordis. Après que Sigmund eut été tué par les fils de Hunding, Hiordis épousa le fils du roi Hialprec, et Sigurd fut élevé auprès d'eux. Il devint bientôt célèbre par son courage et sa beauté. Sigurd alla un jour consulter son oncle, le sage Griper, à qui l'avenir n'était point caché. Griper lui prédit qu'il acquerra de la gloire, qu'il vengera son père, qu'il s'emparera d'un trésor et qu'il délivrera la belle Yalkyrie Brynhilde. Il lui
• Prœf. ad il vol. Eddœ rhythm. p. xv.
* V. rartide Vôlandr, dans le glossaire du t. II de l'Edda. — Depping et F. Michel, Véland le Forgeron, Paris 1833, S».
' Pays non loin du Rhin.
254 LITTÉRATITRE DES GOTIIS.
prédit encore, bien à regret et après beaucoup de résistance, les malheurs dont il est menacé et sa fin prématurée.
Le nain Régin, qui prend soin de Sigurd, lui raconte rorigine du trésor qui joue un si grand rôle dans les traditions Scandinaves et allemandes. Il lui dit que les Ases étant un jour à la pèche, Loke tua une loutre d'un coup de pierre. C'était Otur, fils de Hreidmar qui avait pris la forme de cet animal, et le père exigea que les Ascs, pour le dédommager, remplissent d'or la peau de la loutre. Loke se procura celte rançon en prenant dans un filet le nain Andvar, qui, forcé de livrer les richesses qu'il a amassées dans son rocher, maudit cet or et y attache des malheurs pour tous ses futurs possesseurs ^ Bientôt Fafner et Régin tuèrent leur père Hreidmar pour avoir ce trésor. Fafner s'en empara et refosa de le partager avec son frère. Régin fait ce récit à Sigurd pour l'engager à le venger de l'avare Faiher ; mais avant d'entreprendre cette aventure, le fils de Sigmund veut punir les meurtriers de son père. Le roi Hialprec lui fournit des vaisseaux, il livre bataille aux trois fils de Hunding et leur ôte la vie. Après avoir rempU ce devoir, il revient vers Régin. Ce nain a fabriqué l'épée Gram, arme redoutable, par laquelle Sigurd doit donner la mort k Fafner qui, sous la forme d'un énorme serpent, habite le désert de Gnitaeid. Sigurd se cache dans une fosse, et au moment où le monstre la franchit, il le perce de son épée.
Alors il s'établit un dialogue entre Fafner et son vainqueur. Le serpent avertit Sigurd qu'il a répandu son venin sur son or, et lui conseille d'abandonner ce trésor maudit. Après qu'il est expiré Sigurd fait rôtir son cœur, et ayant goûté le sang qui en distille, il comprend tout k coup le langage de sept ai^es qui étaient près de lui. Ces oiseaux lui apprennent que Régin veut le trahir et lui conseillent de le tuer. Sigurd tranche la tète au
* On trouve dans raotîqaité la mentioD de plusieurs objets qui étaient fatals à tous ceux qui les possédaient, tels furent le cheval Seion, l'or de Toulouse, etc. {Adagio Francof, 1648, fol. p. 375.)
perfide nain, pénètre dans le repaire de Fafner, et emporte sur son cheval Grani l'or du serpent , le ca$que formidable (iËgishialmr), une cuirasse d'or, le glaive Hrotti et d'autres richesses.
Après cette victoire, Sigurd vole vers le midi au mont de la Biche [Hindarfiall)^ au pays de Frackland. Il pénètre dans un château entouré de flammes, et délivre la Yalkyrie Brynhilde de la léthargie dans laquelle Odin l'avait plongée. Il arrive ensuite à la cour des fils de Giuk : ces princes se nomment Gunnar, Guttorm etHôgni. Sigurd trompe Brynhilde et la fait épouser à Gunnar, qui lui accorde sa sœur Gudruna.
Brynhilde, tourmentée par la jalousie et pour se venger de Gudruna, engage Guttorm à assassiner Sigurd pendant son sommeil. Le prince Giukunge s'était préparé à cette horrible action en mangeant de la chair de serpent et de loup. Sigurd, frappé k mort, lance son épée contre son assassin et le pai^ tage par le milieu du corps. Brynhilde met fin à sa vie en se brûlant avec le corps de Sigurd sur un char couvert d'étoffes précieuses, et après avoir prédit les malheurs qui attendent la race de Giuk. Pendant qu'elle descend chez les morts , une géante de la montagne (Gygur) lui reproche sa funeste influence. Brynhilde répond en rappelant les événements de sa vie, son état de Valkyrie, la colère d'Odin et sa délivrance par le vainqueur de Fafner. Il habita avec elle pendant huit nuits sans enfreindre les lois de la chasteté , et cependant c'est ce qui a causé les insultes de Gudruna.
Gudruna chante ses malheurs et le meurtre de son époux. Elle avait été effrayée en voyant le cheval Grani revenir sans cavalier, et bientôt Hôgni avait confirmé ses craintes. Grimhilde parvient cependant k persuader à Gudruna, sa fille, de recevoir une compensation pour le meurtre de Sigurd, et lui présente la boisson magique d'oubli dans une corne ornée de caractères sanglants.
Dans la suite, le roi Atli (Attila), fils de Budius, recherche Gudruna en mariage. Elle repousse longtemps ce frère de
Brynhilde , et prophétise les suites funestes qu'aurait cette union. Elle cède cependant aux sollicitations et aux promesses de sa mère. Elle accepte la main d'Atli, et un voyage de yingt et un jours, par terre et par eau, la conduit chez son nouvel époux.
Quelque temps après ce mariage, Herkia, femme répudiée d'Atli, accusa Gudruna d'infidélité. La fille de Giuk prouva son innocence par l'ordalie de l'eau bouillante, et son accusatrice n'ayant point réussi dans la même épreuve, fut noyée dans un marais ^
Cependant le roi des Huns, tourmenté par des songes et par le désir de posséder les trésors de Fafner, envoya un hérault porter aux rois de Worms l'invitation de venir à sa cour. Après quelque hésitation causée par la défiance d'Hôgni et les signes de mauvais augure que Gudruna avait joints au message d'Atli, ces princes acceptent. Us partent, ils arrivent, et Gudruna les avertit des perfides desseins d'Atli. Bientôt ils sont attaqués par les Huns. Gudruna cherche k s'interposer entre ses firères et son époux ; mais ne pouvant y parvenir, elle jette son manteau, saisit un glaive et défend vaillamment ses frères. Tous ses efforts sont vains. Après un long combat les fils de Giuk sont faits prisonniers. Gunnar est jeté dans une prison remplie de serpents; ses mains sont liées, mais, dans l'espoir d'attirer à son secours Odruna , sœur d'Atli, dont il est aimé, il joue de la harpe avec les pieds. Sa terrible musique arrache des larmes aux femmes, émeut les guerriers les plus farouches et brise les voûtes de sa prison^. Mais Odruna est absente et le héros succombe. Hôgni, qui s'est défendu avec la plus admirable valeur, refuse de racheter sa vie en livrant le trésor; on lui arrache le cœur et il meurt en riant.
1 Cette façon ignominiease de mettre à mort était en usage ches les nations germaniques. V. Tacit. Germ. 12. — Lex Burgund, XXXIV, 1.
* On lit à la fin du t. II de TEdda le chant de Gunnar {Gunnars Slagr), mais ce morceau paraît être une composition moderne.
Alors Gudruna accable Atli de reproches et obtient de rendre k ses frères les honneurs funèbres, mais bientôt elle se décide à les venger. Elle étrangle ses propres enfants et fait manger leurs cœurs à leur père ; puis, aidée par Niflung, (ils d'Hôgni, elle poignarde Atli dans sa couche ^ Le roi mourant et Gudruna ont ensemble un long dialogue, ils se font mutuellement des reproches, et Gudruna promet à Tépoux qu'elle vient d'assassiner une sépulture honorable, puis elle met le feu au palais.
Ici le poète exalte le bonheur de celui qui aurait une fille aussi courageuse que celle de Giuk, et aussi assurée d'une longue célébrité.
Gudruna, après sa vengeance, veut terminer ses jours. Elle se jette dans la mer, mais la mer la repousse et la porte sur les rives où règne Jonacer, dont elle devient la femme. De ce mariage sortirent Sorlius^ Erpus et Hamder. Svanhilda^ fille de Sigurd et de Gudruna, avait été fiancée k Jormunrekr^ surnommé le Puissant (le grand Hermanaric). Bikkius, après avoir favorisé les amours de Svanhilda et de Randver, fils du roi, avait dénoncé ces amants k Jformunrekr, qui avait puni de mort son fils et avait fait périr Svanhilda sous les pieds des chevaux. Gudruna excite ses fils à venger sa fille. Ils partent : dans leur voyage ils se prennent de querelle , et Erpus est tué par ses ' frères. Ceux-ci parviennent au séjour de Jformunrekr au moment
^ d'un festin. Us y portent le désordre et la mort, mais bientôt ils
' se sentent trop faibles pour achever leur entreprise, ils regrettent
^ le frère qu'ils ont si barbarement massacré, et, accablés par le
^ nombre, ils périssent entourés des guerriers qu'ils ont immolés.
^ * Harcellin. Comit. Chr. : • Noctu maliens mana cultroque confoditnr. • —
V. Agnell. lib. Pontifie, part. I, c. 2. — Chron. Alex. p. 28. Quelques chroniques des onzième et douzième siècles disent que cette femme vengeait son père.
258 LITTÉRATDRB DES GOTHS.
La géographie de l'Edda est vague et mdétermiuée, mais on voit cependant que le théâtre des événements doit être placé k l'orient du Rhin. Le désert de Gnitaeid, la patrie de Sigurd, le lieu de sa mort, le séjour des Giukunges sont peu éloignés de ce fleuve. La capitale d'Atli en est k vingt et un jours de marche. Ce ne sont donc pas des faits qui aient eu lieu dans leur patrie actuelle que chantèrent les Scandinaves en composant les odes de l'Edda : ces événements s'étaient passés loin de leur pays, mais ils en reçurent les récils avec avidité, ils les adoptèrent avec un vif intérêt, parce qu'ils leur étaient transmis par des peuples de leur race. Quelques-uns des chants de l'Edda portent encore le nom des lieux où ils furent composés^» et c'est dans le midi de la Norwége que les crimes et les malheurs du roi des Huns inspirèrent les skaldes \ En refaisant les poésies des Goths, les Scandinaves y mêlèrent les traditions des peuples qu'ils avaient remplacés, et l'on voit paraître dans l'Edda ces êtres extraordinaires, mélange de faiblesse et de puissance surhumaine, ces nains avares, habiles à prédire l'avenir et k fabriquer des armes, dont l'imagination des Finnois avait peuplé les rochers de leur pays.
n semble que d'autres traditions de l'Edda soient originaires de régions bien différentes. Les monstres, gardiens des trésors , rappellent la haute Asie. C'est Ik que l'antiquité la plus reculée indique les Griffons qui gardent l'or, et les Arimaspes qui le leur disputent. L'Orient présente de fréquents exemples de monstres k corps de dragon et de trésors cachés dans des cavernes '. La mythologie indienne parle aussi de dragons gardant sous terre des richesses que des guerriers parviennent k leur enlever. Ces mythes paraissent avoir été apportés de l'Asie dans le nord de l'Europe par les émigrations des peuples. Les Scandinaves les adoptèrent, et Fafner n'est pas le seul ser-
1 Âtla-qmda in Grœnlenzka. V. Edda rhyth. t. II, p. 363, note 2. * Biblioih. OHent. pp. 798-858, etc.
pent avare dont parlent leurs récits. Frotho, roi de Danemark, osa attaquer un énorme serpent qui gardait un trésor dans une montagne, et l'historien Saxo , qui raconte cet exploit , s'exprime en vers latins S qu'il avait sans doute traduits d'un poème maintenant inconnu. Le vaillant et malheureux Ragnar Lodbrok tua un serpent qui grossissait en même temps que l'or sur lequel il était couché^.
C'est encore une tradition de l'Orient que la croyance que la chair de dragon donne k l'homme l'intelligence du langage des oiseaux. On la trouve chez les Indiens% chez les Arabes'^, chez lesTyrrhéniens\ Cette opinion passa de l'Orient dans la Grèce , où l'on racontait que Mélampe comprenait la langue des animaux , même celle des vers , depuis que ses oreilles avaient été léchées par des dragons^.
Ces mythes orientaux furent sans doute apportés de l'Asie dans le nord de l'Europe par les races gothiques, mais ce serait aller bien loin que de croire, avec les éditeurs de ^Ëdda^ que Sigurd, Brynhilde, Gudruna, Atli, sont des êtres épiques ou mythiques déjà chantés par les poètes au delà du Volga, et dont les souvenirs , transportés dans l'Occident par l'émigra-. tion, furent ensuite confondus avec ceux des personnages historiques du nouveau pays que les colonies asiatiques vinrent occuper. C'est alors que les poésies sur Atli auraient été appliquées à Attila, et que ces deux guerriers, dont les noms se rapportent \k celui du Volga, nommé Atel par les Orientaux, n'auraient plus formé qu'un seul personnage. Le savant baron d'Eckstein semble avoir adopté ce point de vue dans toute sa portée, lorsqu'il rattache les poésies gothiques, la Volsunga
« Ub. II, p. 20.
* Ragnar Saga, cap. I et II.
» Philostr. VU, Apoll. III, 9.
♦ Philostr. ihid. I, 20. — Damir. apud Bochart. Hieroz. I, 3, col. 22. s Porphyp. De Abstin. III, 4.
0 Plin. Hist, Nat, X, 70. — ApoUodor. I, 9-1 1. 7 Prœf. ad t. II. Eddœ^ p. v et seq.
260 LlTTÉRATtRE DES GOTHS.
Saga et les Nibeluogen , à ce qu'il appelle V Épopée originale des peuples du Touran ^ M. Ampère fils nous parait resserrer cette hypothèse dans des limites bien plus convenables , en se bornant k penser qu'un ancien mythe oriental , présentant un héros triomphant d'un drùgon, gardien d'un trésor, forme le fond de Thisloire de Sigurd; que sur ce fond mythologique sont venues s'implanter des traditions d'une origine toute diffirente et des souvenirs d'Attila et d^ Hermanaric^ , Nous admettrons bien volontiers que les émigrations des Goths et des Ases ont porté de pays en pays, avec leur mythologie, des traditions nées au fond de l'Orient , que les poètes se plurent ensuite à faire entrer dans leurs compositions historiques. Ils employèrent ainsi les mythes du dragon, gardien du trésor, du héros qui lui arrache la vie , de la Yalkyrie enchantée et entourée de flammes. Mais nous pensons que YAtli des poèmes primitifs qui donnèrent naissance à l'Edda, n'a jamais été différent de l'Âttila, roi des Huns ; que les Yolsunges , ainsi que les Giukunges, sont des familles guerrières qui habitèrent des régions peu éloignées du Rhin, et que les récits des poètes sur ces familles ne sont que le développement romanesque de leur histoire. C'est dans la partie de l'Allemagne qui était soumise k Altila, que de son vivant, ou peu de temps après sa mort, les skaldes
« Revue des deux Mondes, 1831, t. III, p. 34.
s Revue des deux Mondes, 1832, t. VI, p. 400 et t. VII, pp. 339, 340. M. Ampère fils a publié dans cette Revue un discours sur la littérature Scandinave, rempli dHntérêt et d'érudition, et une comparaison de TEdda avec les iVt'Mtin* gen. Il y a joint un essai d'un poëme renfermant toutes les traditions relatives à Sigurd. Ce discours , et des extraits de la partie mythologique de l'Edda, ont aussi paru dans l'ouvrage que M. Ampère a publié sous le titre de Littérature et Voyages, Paris 1833, 8».
M. Saint-Marc Girardin a donné, dans le Journal des Débats (nov. 1831), des traductions du Gudrunar Buaut et du Hamdismal, de VAtlaquida et de VAtlamal. Il les a reproduites dans ses Notices politiques et littéraires sur V Allemagne y Paris 1835, S». Avant ces publications, l'Edda de Sœmand était bien peu connue en France ; les morceaux, autrefois traduits par le prof. MaUet appartiennent à l'Edda de Snorro.
godis composèrent ces chants qui célébraient ses aventures et celles des familles que nous venons de nommer. C'est là qu'ils mirent en usage les traditions et les mythes qu'ils avaient longuement apportés de l'Orient, qu'ils s'en servirent pour orner, pour colorer leurs récits sur les guerriers de l'Occident. Ce sont ces poésies qui , comme nous l'avons déjà dit, passèrent rapidement chez les Scandinaves, et y prirent la forme qu'elles conservent dans l'Edda.
Ce n'est pas seulement chez les Scandinaves que ces poèmes furent accueillis : ils se répandirent aussi dans toute l'Allemagne, et ils y subirent des remaniements et des interpolations qui en altérèrent la forme et le contenu. Ce que Paul Diacre raconte des poésies sur Alboin , atteste la promptitude avec laquelle ces récits pénétraient chez les peuples qui avaient la même langue. La domination du grand Théodoric, qui s'étendait depuis Belgrade jusqu'au Rhin, faciHta celte diffusion, et fut même la cause d'une des premières interpolations que reçurent les poésies du cycle d'Attila. Les poètes allemands, par un anachronisme qui pouvait flatter leur vanité nationale, firent de Théodoric le contemporain et le compagnon inséparable du roi des Huns , lui firent jouer un grand rôle à sa cour, et le représentèrent comme le héros invincible. Les historiens du moyen âge relevèrent cette faute de chronologie * , mais leurs remarques n'arrêtèrent point les faiseurs de poèmes et de chansons, qui continuèrent, dans leurs Lieder*^ à réunir Attila à Théodoric.
Eginhart nous apprend que Charlemagne avait fait recueillir et écrire les antiques poésies bçrbares qui chantaient les faits et les guerres des rais '. On a recherché quels étaient ces anciens
« Chronic, Ursperg. — - Otto Frising. V, 3. — Gottfrid. Viterb. XVI.
> Lied, chant. Les auteurs du sixième siècle les appellent leudû (Venant. Fortunat. Oper. part. I, 2-256, éd. Luchi.) — Les Goths de la Mœsie nommaient ^ les chanteurs Liutharjos. (Esdr, II, 41, Neheni. VII, i^ in Haii et Gastlllon. Ul-
■^ philœ part, inédit, specim. — Ihre, Fragm. vers. UlphiL p. 40.)
3 Eginhart, Vit. Caroli M. 29. — Pœt. Saxo, lib. V, aptid Bouquet, Reck.
262 LÏÏTWémATVUE DES GOTHS.
poèmes , el l'oo a supposé que c'était les chansons des Germains en Vhonneur iTAnninîus, ou celle des Saxons sur Odin et les dieux du Nord. D aurait été bien diflidle que les premières se fussent conservées si longtemps, et quant aux autres, Ckarlemagne n'aurait certainement pas touIu répandre les souvenirs d'tme religion qu'il avait cherché à détruire. Déjà, avant son r^e, le concile de Leptine (en 756) avait proscrit tout ce qui se rapportait à Odin et au paganisme saxon. Charlonagne n'a donc pu songer à rassembler les poésies qui y avaient trait. D s'agit dans Egînhart de chants héroïques, qui étaient devenus populaires, et un fait du même âge peut édaircir le passage du biographe de Charlemagne. On raconte qu'au huitième siècle, saint Ludger, étant dans la Frise, rendit la vue k un aveugle qui était fort aimé de ses voisins, parce qu'il était habile ii chanter les faits et les combats des anciens rois^ Les paroles de l'écrivain ecclésiastique sont les mêmes que celles d'Eginhart, et certainement le saint eût été peu touché si l'aveugle Bemleff eût célébré Odin et les Ases. C'était des chants historiques qui amusaient les Frisons , et il est bien probable que les poèmes recueillis par Charlemagne parlaient d'Hermanaric, d'Odoacre, d'Attila, de Théodoric et d'autres rois et guerriers, dont peut-être un passage de Jfomandès conserve encore les noms*. Dans cette hypothèse, Chariemagne aurait réuni et fait écrire les diverses parties du cycle d'Attila, dont les Goths avaient été les premiers auteurs. Les Ostrogolhs portèrent en Italie leur langue et leur écriture : Théodoric et Amalasunthe encouragèrent la culture de la langue gothique, non
des hiêtor. de France, t. V, p. \H1. — V. les notes de Bessel, de Goldast, de Bredow. ~ Gibbon, Hist de la Déead. t. VIII, p. 321, not. édit de Gnuot. ~ Gley, lÀUér. dee Francs, p. 8.— Fréd. Schlegel, HUL de la lUtér. I, p. 308-327, trad. franc. — Id. Tahl, de VHist, mod. I, p. f 47-tS6, trad. franc.
* Altfrid, VU. 5. Ludger, Ub. II, cap. 1, apud Bolland. Hart. t. III, p. 648 : • . . . antiqaomm actos et regum certamina. »
* Jornand. De reb. Goth. 5.
moins que celle du latin \ el l'on pourrait peut-être conjecturer que, sous leurs règnes, les chants historiques des Âmales auraient été écrits. Théodoric, comme Attila, avait des chanteurs à sa cour ; ils assistaient k ses repas, et cette étiquette ou cette jouissance était enviée par les rois ses alliés'.
Charlemagne, Alcuin, Hraban Maur, Otfirid donnèrent de grands soins k la culture de la langue francique : ils cherchèrent k fixer la grammaire de cet idiome, qui semblait offrir une opiniâtre résistance aux efforts dont il était l'objet depuis le commencement du huitième siècle', et lorsque Otfrid entreprit de mettre l'Évangile en vers, il espérait, comme il le dit dans sa préface, que son poème ferait oublier les chants profanes'^. Ces chants , dont il voulait détourner , existaient donc ; et si , k cette époque, nous en trouvons encore des traces, si elles nous ramènent à des traditions et à des sujets gothiques , nous aurons acquis quelque lumière sur les poèmes de la collection de Charlemagne, et de nouvelles raisons de croire qu'ils dérivaient de ceux que les Goths avaient composés.
Nous ne nous appuierons point ici sur un prétendu témoignage de Tévéque Fréculphe ", d'où l'on a voulu conclure ^ que les vers des Golhs existaient encore du temps de Charle-
1 Sur rédacation lettrée de Théodoric, voy. Theophan. Chr, p. 1 13. — Anastas. Hisi. p. 46. — Sar l'étude qu'Amalasunthe avait faite du latin et du gothique, ▼. Casfiiod. Var. X, 4, p. 148 et XI, i , p. 161. — La langue gothique se répandait en Italie parmi les Romains. V. Casnod. Var, V, 40 et VIII, 2t. — Elle éUit employée dans les relations diplomatiques, et Cassiodore, après avoir écrit en latin an nom de son maître au roi des Hérules, tgoute : « reliqua per . . . legatoa nostros patrio sermone mandamus. •• ( Var. IV, 2.)
* Cassiod. Var. Il, ep. 40 et 41 . — Conf. Sidon. Apoll. lib. I, epist. 2.
' On a de ce temps un essai de traduction d*un ouvrage latin en langue francique. V. Gley, Littér. des Francs, p. 103-112.
* OtfHd, Prtff. ad Liuibert. : «... ut aliquantulum hujus cantus lectionis ludum sœcularium vocum deleret et in Evangeliorum proprià linguà occupati dulcedine, sonnm inutilium noverint declinare ...»
B Freculph. CAron. lib. 11, cap. 16.
« L.-Ch.-F. Petit-Radel, Rech, sur les Biblioth. p. 76.
magne : ce serait une mauvaise preuve d'uD fait que noos croyons vrai ; car Fréculphe copie Jomandès sans le citer, et ce qu'il en tire ne doit se rapporter qu'au temps de l'auteur gotb. Mais nous dirons que les lettres d'un archevêque de Rheims nous apprennent qu'à la fin du newnèaie siéele il j avait des livres allemands qui racontaient qu'Hermanaric, k l'instigation d'un conseiller perfide, avait fait périr ses enfimtsS et il est infiniment remarquable que cette aventure se trouve dans TEdda et dans la Yolsunga Saga *. On y lit que Jormunrek (Hermanaric) fit périr son fils et sa belle-fille Svanhilda par les conseils de Bikkius. Jomandès (ait aussi mention d'une femme, appelée Sonilda ou Sanielb, qu'Hermanaric fit mettre à mort', et que ses frères tentèrent de venger. Les historiens goths avaient puisé dans leurs poésies nationales cette aventure, que l'Edda rattache au cycle d'Attila ; et la retrouver au neuvième siècle, dans des livres en langue îeuUmique^ est une preuve assurée, non-seulement de l'existence de ces anciennes poésies, mais encore du soin qu'on avait eu, antérieurement à cette époque, de les rédiger par écrit dans un des dialectes germaniques.
Je rappellerai encore ici un monument fort curieux, qui est plus ancien d'environ un siècle que les lettres de Foulques. La première et la dernière page d'un manuscrit latin, qui est maintenant à Casse), ont conservé un long fragment d'un poème francique qui raconte le combat que soutint Hiltibraht (Hildebrandj, cousin et fidèle ami de Théotrick (Théodoric), contre son fils Hatubrandt, lorsque, après la mort d'Otachre (Odoacre), il revenait k Vérone, précédant son maître qui avait quitté
* Fiodoard, Hùt. Rememi. IV, 5, apud Soaqaet, t. Vf If, p. 159. Dans des extraits des lettres de l'archerêque Foalqaes à Temperear Arnonl , il est dit : • $al]rjicit etiam ex libris Teatooicis de rege quodam Hermenrico nomine, qui omnem progeniem suam morte destinayerat, impiis cousiliis ciy usdam eonsiliari sui. • — Nicolas Chesnao, dans sa tradaction de Flodoard, qu'il appelle Floard (Rheims 1580, 4o), rend libris Teutonicit par les Annales de Flandre.
« Edda, t. II, p. ^iO.^rolsunya Saga, cap. 49.
' Joniand. De réb, Goth, 24.
LiriKHATLllE PROFANE. 265
la cour d'Attila. Ce récit, tout à fait épique , est évidemment d'origine gothique : sa traduction francique parait avoir été faite vers l'an 800, peut^-étre tout exprès pour faire partie du recueil de Charlemagne. Ce poème est de ceux qui se sont répandus chez toutes les nations allemandes, et on le trouve nonseulement en francique', mais encore en Scandinave', en ancien danois' et dans les poésies des Minne-Singer ^. Le souvenir d'Hildebrand se conserva longtemps en Italie, et une forteresse située dans les gorges de l'Adige, au-dessus de Vérone, portait encore son nom au treizième siècle". Ces exemples de récits en langue francique, dérivés des poésies des Goths, montrent avec évidence que ces dernières ne purent être inconnues à Charlemagne , et qu'elles durent entrer dans la collection qu'il fit faire , ainsi que celles des Lombards, des Bourguignons et des autres peuples de la même famille.
Ces monuments littéraires et historiques, qui avaient mérité les soins du grand empereur, continuèrent pendant le moyen âge à attirer l'attention des poètes et des peuples. Ils subirent des changements dans la forme et dans le langage ; leurs parties furent combinées de plusieurs manières, et quatre siècles après Charlemagne ils se résumèrent dans de grands ouvrages poétiques. Le plus remarquable de ces résultats est le célèbre
1 Manuscrit trouvé à Fulde, maintenant à Cassel. V. Eckhart, Ftane. Orient, l, p. 864-902. ^Grimm, Dos Lied Bildebr. und Hadubr, 1812, 4». ~ Gley, Langue et litt. des France^ p. 145-1S4. — Guill. Grimm (De Hildeb, carm. Teut. fragm, Gôttîng. 1830, in-fol.) a donné le fae-timiledes deux feuillets qui contiennent ce fragment. Gley en a fait deux versions françaises. M. Ampère en a &it une autre que M. de Chateaubriand a publiée. (Étud. hietoriq. t. lU, p. 124 et suiv.)
s Wilkina Saga^ cap. 375-378, p. 509-514.— On y lit que Hildebrand était célèbre • vel in eruditprum scriptis, vel commun! homin'um colloquio. *
s Ktempe- Viser ^ 1787, p. 63-66.
« Dos Lied wm Hild. und Hadubr. Cassel 1812, 4».
s Arnold. Lubec. Chr. Slavor. lib. VII, 20, p. 566, éd. Bangert. «Ad transitum arctum montibus praeclusum, qui Veroneusium Clusa dicitur, ubi Castrum est firmissimum quod ex longà antiquitate urbs Uildebrandi dicitur. •
266 LITTBKATCRE DES GOTBS.
Chant des Sihelungm. Ce poème, maÎDleDant si admiré, a été bien longtemps absolument oublié. WoUgang Lazins, et quelques autres anciens écrivains, en avaient cité de courts fragments coDune échantillons de poésie nationale, mais ce (ut Bodmer qui, le premier, le fit connaître en 1737, et fl n'a été imprimé en entier qu'en 1782.
Celte épopée, que Jean de Mùller a désignée comme Ylliade du Nord^ a éprouvé plusieurs rédactions successives, avant de prendre la forme sous laquelle on Ta retrouvée. A. W. de Schlegel reconnaît que sou origine est voisine des temps d'Attila et de Théodoric. Selon lui, les chants qui en sont la source furent répandus en Allemagne par les Ostrogoths et les Boui^ guignons ; et , comme nous l'avons dit , ik parvinrent avec quelques altérations au temps de Chariemagne , qui les admit dans la collection qu'il fit faire. Un second remaniement de ce poème eut lieu au dixième siècle, et un troisième avant la fin du douzième. Ces deux dernières rédactions sont indiquées par l'introduction de personnages qui , transportés au temps d'Attila, forment de singuliers anachronismes. Nous entrerons plus tard dans quelques détails sur ce sujet. Quant k la rédaction actuelle du poème, elle date des premières années du treizième siècle. M. de Schlegel le prouve par l'examen du langage et de la versification , par Tàge des manuscrits , par la mention répétée de la ville de Vienne, dont la fondation est du douzième siècle, enfin par les allusions relatives au poème des Nibelungen qui se rencontrent dans les ouvrages de Wolfram d'Eschenbach*.
Jean de Mûller , frappé de l'analogie du langage des Nibe^ lungen avec le dialecte du Hasii, semble croire que l'auteur de celte épopée était Suisse.' 11 désigne même un d'Eschenbach, seigneur du château d'Unspunnen ; mais M. de Schlegel remarque que ce rapport de dialecte prouve seulement que le
1 Aug. W. Schlegel dans le DeuUch. Muséum de Fr. Schlegel, t. I et il.
LITTÉHATUllB PROFANE. 267
haut allcDiaud s'est conservé en Suisse mieux que partout ailleurs. Wolfram d'Ëschenbach parait avoir été Bavarois, et dans plusieurs passages de ses œuvres il semble employer l'ironie contre les Nibelungen. M. de Schlegel montre ensuite, par une étude très-détaillée de la géographie de ce poème, que l'Autriche est le pays le mieux connu de l'auteur, qui témoigne de la prédilection pour ce pays et de la haine contre la Bavière. D'après ces considérations et l'âge du poème, il pense que son auteur devait être attaché à l'un des deux ducs d'Autriche du nom de Léopold, et, par une conjecture un peu hardie, il veut le reconnaître dans Henri d'Ofterdingen, né en Souabe , mais qui vécut en Autriche, et qui, au fameux combat poétique de Wartbourg (en 1207), fut vainqueur de Wolfram d'Ëschenbach ^ D'autres critiques ont attribué les Nibelungen à Conrad de Wurtzbourg, ou au Hongrois KUngsor.
Le sujet de ce grand poème est la destruction des Bourguignons ou Nibelungen par Attila, événement que l'histoire indique k peine, tandis que la poésie lui a donné le plus vaste et le plus brillant développement. Cette épopée est divisée en deux parties, et se compose de 4316 strophes, chacune de quatre vers rimes. J'exposerai en abrégé la marche du poème et les aventures qu'il renferme.
Après avoir annoncé qu'à l'exemple des anciens contes qui célèbrent les hauts faits des héros, il va chanter les merveilleux exploits des chevaliers, le poète décrit la cour de Bourgogne. Les trois rois, Gunther , Gernot et Ghiseler, fils de Danckart et de Uté, régnaient à Worms. La belle Chrimilde était leur sœur, et Hagen de Troneck le plus redoutable de leurs guerriers. Dans le même temps Sigemond gouvernait les Pays-Bas : il habitait Sauten, et Sigfrid était son fils. Sigfrid acquit de bonne heure la renommée d'un chevalier accompH ; il n'aimait
1 Aug. W. Schlegel, ibid. — V. aussi Frcd. Schlegel^ Hiê(. de la littér. anc. et mod, t. I, p. 392, trad. frany.
268 UTTÉKATCKS DBS GOTBS.
que les annes el ne recherchait qae les combats. D fut vainqueur dans plusieurs aventures terribles et merveiOettses. Cependant, sur le bruit de la beauté de Chrimilde, Q conçut le projet de s'en faire aimer et de combattre, s'il le Edlait, tous les chevaUers bourguignons. Dans ce but, fl partit pour Worms avec une suite brillante. Au moment de son arrivée, Hagen de Troneck annonce au roi qu'il soupçonne que cet étranger est le fameux Sigfrid, ce héros célèbre par tant de combats, qui avait été choisi par Schitbung H Nibelung pour leur faire le partage du trésor des Nibelungen. Sigfrid reçut d'eux pour récompense l'épée Balmmgy mais bientôt ils se prirent de querelle avec lui, Sigfrid les tua et leur enleva cet immense trésor, qu'il confia au nain Albéric. Sigfrid découvrit que ce nain, dans le but de venger ses anciens maîtres, voulait le trahir; alors il le poursuivit sur les montagnes et lui enleva le chapeau magique. Hagen raconte encore que , dans une autre aventure, Sigfrid tua un dragon, dont le sang rendit sa peau aussi dure que la corne.
Le héros de Santen est bien reçu à Worms, et pendant son séjour dans cette ville , la guerre ayant éclaté entre les Bourguignons et les rois de Saxe et de Danemark, il marche contre ces rois et remporte une éclatante victoire. C'est dans les fêtes qui suivent ce triomphe qu'il déclare ses intentions k la belle Chrimilde. Cependant Gunther devient amoureux de Brynliilde, reine d'Isenland. Ce n'était que par de terribles combats qu'on pouvait obtenir la main de cette redoutable amazone, dont une ceinture magique augmentait merveilleusement la force; mais, par le secours de Sigfrid et du chapeau enchanté, le roi de Worms triomphe de toutes les épreuves et parvient k être l'époux de Brynhilde. Il donne alors Chrimilde k Sigfrid, qui retourne avec elle dans les États de son père.
Après plusieurs années ces époux revinrent à Worms. C'est là qu'une querelle entre Chrimilde et Brynhilde amène la mort do Sigfrid, qui est assassiné k la chasse par Hagen et Gernot.
LITTÉRATURB PROFANE. 269
lis percèrent le héros du Zuidersée entre les deux épaules, seul endroit de son corps qui fût vulnérable , parce qu'une feuille l'avait préservé du contact du sang du dragon. Les guerriers Nibelungen lui enlevèrent l'épée Balmung et le trésor qu'il avait conquis.
Quatre années après cet événement , Eîzel , roi des Huns (Attila) > qui avait perdu sa femme Helcha^ fait demander la main de Chrimilde par Rudiger, margrave de Béchelar, qu'il envoie à Worms. Chrimilde refuse d'abord, mais le désir de venger Sigfrid , de recouvrer son trésor et l'espoir de convertir le roi des Huns à la foi chrétienne, la déterminent à devenir l'épouse d'Attila. Conduite par Rudiger, elle traverse l'Allemagne, s'arrête à Passau chez son oncle le bon évéque Ptlgerin (saint Piligrinus), puis à Béchelar (Pœchiarn), où elle est reçue par Gotelinde, femme de Rudiger. Ëtzel vient k la rencontre de son épouse jusqu'à Toulna , et la conduit à Vienne où le mariage est accompli. On le célèbre par dix-sept jours des plus brillantes fêtes ; puis les nouveaux époux et leur suite se rendent à Etzelbourg, en Hongrie , capitale de leurs immenses États.
La haine de Chrimilde n'est point éteinte , et pour l'assouvir elle engage Etzel à convier les rois de Worms à sa cour. Les poètes du roi des Huns, Werbel et Swemel leur portent cette invitation. L'été suivant, les Nibelungen partent de Worms avec une suite de dix mille hommes, et après un long voyage ils sont reçus à Passau par l'évêque Pilgerin, puis dans la ville de Béchelar par le margrave Rudiger, qui leur accorde l'hospitalité la plus gracieuse, les comble de présents et fiance sa fille au jeune Ghiseler. Au moment du départ, Rudiger se joint aux voyageurs, et ils arrivent ensemble à la cour d'Etzel, auprès de qui Dietrtch de Bem (Théodoric de Vérone) tient le premier rang.
Etzel a fait construire un palais et une salle immense, dans la-
* Uerkia dans l'Edda. — Kreka dans Prisons. — Erka dans la Wilkina Saga.
270 LITTÉRATURB DES GOTHS.
quelle douze rois et leurs suites [lourraienl habiter. C'est là qu'on conduit les Nibelungen , afin qu'ils prennent du repos. Mais ils ont conçu quelque défiance : Hagen et Wolker, le vaillant poète de Bourgogne, veillent et font la garde. Des troupes de Huns s'approchent à deux reprises de cette salle, mais deux fois l'effrayant aspect de Hagen suffit pour les repousser.
Les Nibelungen , conservant leurs armures, vont le lendemain à une messe que Hagen juge devoir être la dernière pour ses compagnons et pour lui-même. Etzel et Chrimilde y assistent. Après le senice divin on s'exerce à la joute. Les Huns ne sont d'abord que spectateurs, les Amelungs (les Amales, les Goths de Théodoric ) sont retenus par les ordres de leur prince; mais Wolker, choqué des manières d'un jeune Hun, l'attaque et le tue d'un coup de lance. Alors la mêlée menace de devenir générale , cependant Etzel sépare les combattants, réprime les Huns , protège ses hôtes et les reconduit k leurs logements.
Chrimilde, poursuivant ses desseins, demande la mort de Hagen h Dielrich , mais ce héros et le brave Hildebrand refusent de servir sa haine. Elle s'adresse alors à Bloedelin , lui promet des richesses, une province, une belle femme, et il s'engage k la venger.
Un festin rassemble les Nibelungen et les Huns. On y apporte le fils d'Etzel, mais bientôt on apprend que Blœdelin (Bléda), frère d'Etzel, a attaqué les Bourguignons, et qu'il a été tué par Dankwart. Ce combat coûte la vie à neuf mille Huns et seulement k douze des chevaliers que commande Dankwart. Celui-ci, renversant tout sur son passage, accourt dans la salle du festin , et Hagen , apprenant ce qui s'est passé , plonge son épée dans le sein de l'enfant royal , ordonne k Dankwart de garder la porte, traite Etzel d'imbécile, et commence k faire un grand carnage des Huns. Alors Chrimilde s'adresse de nouveau k Dietrich, qui cherche vainement a s'interposer; il no
LITTÉRATUUE PROFANE. 271
peut qu'emmener le roi et la reine hors de la salle. Le margrave Rudiger reste neutre comme Dietrich, et sort aussi avec cinq cents de ses guerriers.
Tous les Huns qui étaient dans la salle ont péri , les Nibelungen sont vainqueurs de plusieurs des chevaliers de Chri-
milde. Alors cette reine fait mettre le feu au palais Les
Nibelungen parviennent à échapper à l'incendie, et au point du jour ils sont de nouveau attaqués par une armée de Huns.
Chrimilde et Etzel se réunissent pour exiger que Rudiger, l'un de leurs grands vassaux, prenne part au combat. Le margrave, qui voit un fils dans Ghiseler, résiste longtemps à leurs instances. H obéit enfin au devoir de vassal et attaque les Nibelungen, en leur témoignant les plus grands regrets d'y être forcé. n donne même à Hagen son bouclier en signe d'amitié. Enfin un combat terrible s'engage : Rudiger est tué par Gernot, qui lui-même est blessé à mort, et tous les guerriers du margrave périssent.
Dietrich s'irrite de la mort de Rudiger, et il envoie Hildebrand aux informations. Les guerriers de Bern demandent le corps du margrave, les Nibelungen le refusent, et il en résulte un combat plus terrible encore que les précédents. Ghiseler y perd la vie, et il ne reste des Nibelungen que Gunther et Hagen. De l'autre côté, tous les Amales périssent à l'exception de Hildebrand, qui est blessé par Hagen.
Cependant Dietrich s'arme : il s'avance, il demande à Gunther et à Hagen de se rendre à lui : il s'engage à être leur protecteur. Hagen rejette cette proposition : ils combattent, et le prince des Amales, ayant blessé Hagen, parvient à le lier et le porte à Chrimilde , en lui demandant de respecter sa vie. Il revient ensuite combattre Gunther, et lui fait éprouver le même sort. Il demande encore à la reine la vie de ses deux prisonniers, et se retire pour pleurer.
Alors Chrimilde réclame de Hagen le trésor des Nibelungen^ mais il répond qu'il Ta jeté dans le Rhin. La reine fait tuer
Hagen et va présenter sa lête à Gunther. « Tous les Nibehmgen ont péri, s'écrie le roi de Worms, il ne reste que Dieu et moi qui sachions où est le trésor ; femme cruelle ! tu ne le reverras jamais. » A ces mots, Chrimilde saisit Balmung, l'épée de Sigfrid, et fait tomber la tète de son frère. Etzel, qui est présent, ne sait que se désoler, mais Hildebrand , furieux de ce que Chrimilde a immolé les prisonniers de Dietrich , la frappe d'un coup qui lui ôte la vie. Etzel et Dietrich, restés seuls, pleurent amèrement leurs amis V
En rapprochant l'épopée germanique des récits de Thistoire, on reconnaît les Nibelungen dans les Bourguignons, qui, au commencement du cinquième siècle, occupaient les bords du Rliin. Dans le siècle précédent ils étaient établis à l'orient de ce fleuve , dans le pays appelé Capelatium ou Palas , vers la Sale et le Mein '. Ils n'avaient alors que des chefs, mais un peu plus tard Gibica ou Gibicho devint leur roi' : il est nommé Giak
* Voici ce qa*on a pablié en France snr les Nibelungen :
La seconde partie de ce poëme, la Vengeance de Chrimilde , a été traduite dans la Biblioth. det Romans, 1789, juin, t. I, p. 277-361.
Une analyse détaillée , soivie de remarques historiques et littéraires , par G.-H. s., a paru dans la Nouvelle Revue Germ. 1830, mû, p. l-26« et juin, p. 101-135.
Quelques fragments traduits par M™« de la Maltière, avec des notes. (Nouv, Rev. Germ. 1832, mai, p. 38-52.)
M. de Chateaubriand a publié (Études historiquei^ t. II, p. 387-395) des notes et une courte analyse, dont M. Bunsen, ministre de Prusse à Rome, est Tauteur.
M. Saint-Marc Girardin (Notices politiq. et littér. sur l'Allemagne^ 1835, 8», p. 345-368) a traduit les quatre premières aventures et a annoncé la traduction de tout le poëme.
M. A. Peschier {Hist. de la litt. allem, 1836, t. I, p. 236-258) a analysé les Nibelungen.
La Nouv, Rev, Germ. (1834, t. II et III) a donné la traduction d'une tragédie de Raupach, intitulée le Trésor des Nibelungen,
J'ai précédemment parlé des travaux de M. Ampère.
s Amm. Marcell. XVIII, 2, 15 et not. Wagner. — Hieronym. Chr. an, Chr. 374. « Burgundionum LXXX ferme millia, qnod nunquam antea, ad Rhenum descenderunt. >
s Lex Burgund, tit. 3 : «Si quos apud régi» memoriœ anetores nostroa, îd
dans TEdda. Il eut pour (ils Godomar^ Gislahar et Gundahar ou Gundicarius , qui sont appelés Gernot^ Ghiseler et Gunther dans le poème des Nibelungen. Gundahar s'établit sur le Rhin vers l'an 413 \ et résida à Worms, ancienne ville des Vangiones^ appelée jadis Barbetomagus. La catastrophe qui fit périr les Nibelungen est indiquée sans détails par les auteurs des chroniques. L'un dit que Gundicaire fui tué par les Huns avec son peuple et ses enfants ; l'autre que vingt mille Bourguignons pé^ rirent^ et ces massacres paraissent se rapporter à l'an 436 •. Yoilk tout ce qu'apprend l'histoire. Aussi ce n'est pas de ses récits que le poème des Nibelungen a été tiré, et il faut reconnaître que ses sources sont uniquement, les poésies des &ges précédents. Elles seules remontaient aux temps voisins d'Attila, elles seules en avaient conservé les souvenirs que l'histoire avait laissés échapper.
Gundicaire périt ; mais son peuple ne fut point entièrement détruit. Il parait même que ce prince laissa des enfants qui gouvernèrent la Sapaudia et le pays des Sequani^ où les Romains les obligèrent à s'établir. La généalogie de ces rois de Bourgogne présente des difficultés qu'il n'est heureusement point nécessaire à notre but de chercher k résoudre.
Les auteurs qui ont voulu retrouver dans l'histoire le héros invuhiérable des Nibelungen^ l'ont reconnu dans un roi mérovingien ou dans un maire du palais. La première de ces opinions désigne Sigebert I^% roi d'Austrasie et de la France
est, Gibicam. Godomarem, Gislaharium, Gundaharium, patrem quoque nostram et patruos, liberos fuisse constiterit. . . •
Carmen de Walthar. ▼. 14 : • Qaornm rex Gibicho soUo pollebat in alto.» ~ Ibid. V. 1 15 : • lutereà Gibicho defuDgitur, ipseqae regno Gantharius successit.»
> Prosper. Fast. consul. : • Lacio consule Burgundiones partem Gallise propinqoam Rheno obtinuerunt.* — Cassiodor. CAr. p. 307, éd. Garet. — Gundahar est nommé Guntiarius par Olympîodore, p. 7.
* Prosper. Aquit. Chr. an. 436 : « Gundicarium . . . siquidem illum Hunni cum populo suo ac stirpe deleverint. • r— V. Cassiodor. Chr. — Prosper. Tir. apud Scalig. Thés, tempor. t. I, p. 52. — Idacii Chr. ann. 437. ~ Paul. Diac. De Episc. Mettent, apud Bouquet. Recueil des hist. de France, I, p. 649.
orientale. Santen faisait partie de ses Ëtats, et il fut assassiné à Vitry par deux pages que Frédégonde, femme de son firère, avait engagés à ce meurtre. Cela n'est pas sans quelque rapport avec la mort de Sigfrid, et dans celte hypothèse Brynhilde et Ghrimilde répondraient k Frédégonde et à Brunehaut. Sigebert fut inhumé à Saint-Médard de Soissons, et l'on plaça un dragon aux pieds de sa statue , mais on ne saurait nullement en faire un rapprochement avec Sigfrid , car il est reconnu que les figures du tombeau de Sigebert sont d'une époque trop récente ' pour qu'on y puisse voir une allusion à la victoire sur le dragon. D'ailleurs, la création poétique du personnage de Sigfrid nous parait antérieure à la mort du roi austrasien.
Freher expose une autre hypothèse. Il prétend qu'un Sigebert, maire du palais d'Austrasie, sous le règne de Thierri, et vers l'an 528, habitait Worms avec sa femme Ghrimilde, et qu'il est le Sigfrid célébré par les poésies allemandes. Freher ne cite aucune autorité historique, et ce qu'il dit n'est fondé que sur des fables populaires. Il ajoute que l'on voyait à Worms la maison des géants , et que l'on racontait que Sigfrid , l'un d'entre eux, per tolam propè Germamam decantatm^ avait été enterré dans l'église de Sainte-Cécile. L'empereur Frédéric III voulut vérifier cette tradition, et fit faire des fouilles k l'endroit désigné , mais on ne découvrit rien , et à une certaine profondeur les eaux empêchèrent la continuation de ces inutiles travaux '.
Nous avons dit précédemment que les rédacteurs successifs du poème des ^t&e/un^en y avaient introduit des personnages qui étaient beaucoup plus modernes que l'époque à laquelle l'action était supposée se passer. On voit paraître en effet , dans les Nibelungen^ Rudiger, margrave de Pœchiarn, en Autriche,
« Le Moioe, Hist. de» Antiquit, de SoiuonSy t. Il, p. 33. « Freher, Origin. Palatin, part. 2, cap. 13, p. 63. — Confr. Chronic, fTormol. eipt«(f Ludewig, Reliq. m$9. t. H, p. 170.
LITTÉIIATURE PROFANE. 275
et saint Piligrinus, évêque de Lorch et de Passau. Jean de Muller pensait qu'ils avaient l'un et l'autre obtenu une place dans le poème, lors du remaniement qui doit en avoir été fait dans la dernière moitié du dixième siècle. Mais A.-W. de Schegel observe, avec raison, que cette époque s'applique fort bien à Rudiger, mais ne saurait convenir à saint Piligrinus, qui vécut jusqu'aux dernières années de ce même siècle. Quelles que soient les libertés permises aux poètes, on ne pouvait guère reporter au temps d'Attila le saint évêque de Passau, en présence de tous ses contemporains. Ces anachronismes ne peuvent être tentés que pour des personnages que le temps a déjà placés à une certaine distance. Cette considération a déterminé M. de Schlegel k admettre, pour les Nibelungen^ unerecension de plus que Jean de Muller; il pense qu'elle eut lieu au onzième ou au douzième siècle, et que ce fut alors que la légende de Piligrinus fut introduite dans le poème. Nous avons déjà dit que les Nibelnngen, tels qu'ils nous sont parvenus, furent rédigés dans les premières années du treizième siècle, et il faut remarquer que la connaissance des romans de chevalerie provençaux et français, acquise par les Allemands vers le milieu du siècle précédent, dût avoir une influence sur les changements que ce poème éprouva. Il rend lui-même témoignage des formes successives qui lui furent données, puisque, dès son début, il se réfère aux anciens contes, et que, dans la dernière partie {die Klage)^ il rappelle que ces aventures ont été sotwent le sujet de poésies en langue allemande.
Rudiger , dans les Nibelungen^ est un guerrier aussi brave que généreux. Il reçoit, dans Pœchlarn, les rois de Worms, lors de leur voyage k la cour d'Attila, et accorde sa fille k Ghiseler. Il était déjà célèbre dans des poésies allemandes antérieures aux deux dernières recensions des Nibelungen *, et les écrivains latins lui donnent le nom de Roger.
* Metelli Tegernensis Quirinal. {apud Canis. Leci.antiq. 1. 111, part. 2, p. IS^i, Od. Basnage) :
276 LITTÉRATCRB DBS GOTHS.
Dans riiisloire, Pœclilarn, ville siluée dans la basse Autriche, sur la rivière d'Erlaf, entre Ips et Mœlk, est la résidence des anciens margraves d'Autriche. Rudiger y commanda au neuvième et au dixième siècle, et il prit une part active dans les guerres des empereurs Conrad, Henri I*' et Othon, contre les Hongrois et Amould le Mauvais, duc de Bavière ^
Saint Piligrinus , appelé dans les Nibelungen le ban évéque Pilgerin^ y joue un rôle moins brillant que Rudiger. D est frère de Uté^ mère des rois de Worms : il exerce l'hospitalité la plus bienveillante, et reçoit successivement à Passau, sa nièce Chrimilde, les envoyés d'Attila et ses neveux les rois bourguignons. Il n'est question de lui que dans ces occasions. L'histoire parle de saint Piligrinus : il fut évéque de Lorch et de Passau, l'un des apôtres de la Hongrie'; il baptisa le roi Geysa et termina sa carrière Tan 991.
Les historiens allemands ont écrit que saint Piligrinus descendait du margrave Rudiger ', et M. de Schlegel pense que ce fut cet évéque qui fit faire l'édition des Nibelungen du dixième siècle, en y ménageant un beau rôle à son illustre ancêtre. On trouve dans la Plainte {Nibelungen-Klage)^ poème en 4300 vers, qui est un abrégé et une suite de la Nibelungen-Noth des Nibelungen^ un passage aussi obscur qu'important sur un travail ordonné par l'évéque de Passau. On y dit qu'il fit écrire
. . . Orientit habet regio Flnmine nobilif Erlasia Carminé Teutonibas celebri Inclita Rogerii Comitis Robore. ..
MetelliM écrivait vera le milieu da onzième siècle.
I Aventin. Annal. Boior. lib. VIII, p. 376. — Wolf. Lazius, De aliq. gmi. migration» lib. VII, p. 353. — Hansiaius, Germ. Sacr. I, p. 1S8. — Handt, Merropo^5a/w6. 1. 1, p. 201.
* Pray, Annal, Hunnor, p. 373*.
s Uansiziua, Germ. Saer. I, p. 206 : • De génère Pilligrini, cum nobiliuimnm foiese constat. . . opinio est fuisse de génère Rudigeri Pechlamensis. •
Hundt, Metropol. Saliêburg, t. I, p. 301 : « Dicitur natns. . . Piligrinus ex fkmilià Roderici seu Redigeri de pneclara hodiè Pechlarn. •
ces aventures en lettres latines {latinischen Buochsiaben), et que maître Conrad fut son écrivain. Quelques savants, d'après ce passage, ont cru pouvoir attribuer à Conrad de Wurtzbourg le poème des Ntbelungen qui existe maintenant. Nous sommes fort incertains sur le degré de foi que mérite le témoignage de la Plainte^ relativement à la langue que Piligrinus fit employer pour écrire l'ouvrage qu'elle désigne. Nous avons de la peine à croire qu'il ait fait traduire les Ntbelungen en langue latine. L'auteur de la Plainte ne se serait-il point trompé? Écrivant environ deux siècles et demi après la mort de l'évéque de Passau, n'aurait-il pas indiqué par erreur, comme écrit en latin, un poème réellement écrit en allemand ? H serait fort extraordinaire que Piligrinus eût fait faire du même ouvrage une édition allemande et une traduction latine , d'autant plus qu'il fit encore composer , en langue nationale , un autre poème à la louange de Rudiger. L'écrivain en est inconnu; mais il y racontait les exploits du margrave , les guerres des Avares et des Huns en Autriche , le rétablissement du duc Ârnould en Bavière, et les victoires qu'Othon le Grand remporta sur les Hongrois. Ce poème, qu'on ne saurait confondre avec les Nibelunjen, existe peut-être encore : il fut découvert par VîgileusHundt dans un château d'Allemagne ; le comte de Ortenberg lui fit présent de ce manuscrit, et il le déposa, en 1557, dans la bibliothèque du duc de Bavière'. Hansizius pense que Wolfg. Lazius nous a conservé un fragment de ce poème ', mais les vers qu'il cite sont presque tous tirés des Ntbelungen et fort défigurés. Il n'y a que les quatre derniers, où l'empereur Henri est nommé, qui puissent peut-être appartenir au poème découvert par Hundt.
* Hundt, Hetrop. Salùburg. 1. 1, p. 201. — Hansizius, Germ, Sacr, t. I, p. 206. — Ce manuscrit se retrouverait peut-être à Munich, si toutefois il a échappé an désastre qu'éprouva la bibliothèque de cette ville, lorsqu'en 1631 Gustave- Adolphe s'en empara.
* Wolfg. Lazius, De aliq. gent. migrât, p. 353.
278 LlTTÉRATtRE DES GOTIIS.
Après avoir fait coDnaitre les rapports du poème des AViflungen avec l'histoire, ii faut le considérer en lui-même et le comparer avec l'Edda.
Les deux parties qui le composent peuvent se désigner par les noms des Nibelungen et de la Vengeance de Chrimitde. Lsk première a donné son nom au tout. Les deux parties paraissent avoir été une fois séparées, et composées chacune k une époque différente par la réunion de petits poèmes plus anciens, qui , ainsi que nous l'avons dit , formaient un cycle épique. I^s différences que l'on trouve entre les deux premières parties attestent ce mode de formation. Ainsi, par exemple, les Nibelungen^ dans la première partie, sont placés vers la Norvège : les nains et les géants habitent leur pays. Sigfirid , depuis risenland va y chercher des secours. Dans la seconde partie, les Nibelungen habitent Worms : ce sont les Boui^uignons et leurs rois, fils de Gibica. Le nom Ae% Nibelungen ne se trouve point dans l'histoire : il est uniquement réservé à la poésie, mais non pas exclusivement k la poésie allemande. Les Scandinaves l'ont traduit par Niflunga\ et nous verrons qu'un poème latin du dixième siècle désigne les guerriers de Worms par le nom de Franci nebulones.
La comparaison des chants de l'Edda avec le poème des Nibelungen établit évidemment deux grandes divisions dans c^s poésies, la branche Scandinave et la bratiche allemande.
Dans les poèmes et les sagas appartenant k la première, Théodoric ne joue aucun rôle*. Les deux branches poétiques s'étaient séparées, et les chants sur Attila étaient passés chez les Scandinaves avant l'époque où les Goths du midi avaient
< Ils tirent ce nom de JVœ/E/, l'un des ancêtres de Giuk. (Fandinn. Norregnr. p. 12, apud Biomer, Volum. Historic.)
* Théodoric est cependant nommé deux fois dans rEdd8(t. II, p. 328-330), mais d'ane manière si brève, qu'on peut croire qu'il n'y tient cette place, si pea digne de lui, que par une confusion qui a substitué son nom à celui de Théodemir son pèns qui fit partie de la suite d'Attila.
associé, dans leurs poésies, le prince des Amales et le roi des Huns. C'est dans la seule branche allemande que Tliéodoric de Vérone est le héros par excellence , à qui rien ne peut résister.
Les récits Scandinaves contiennent de grands détails sur l'origine du trésor, sur les nains et le dragon qui le possédèrent, ainsi que sur la manière dont Sigurd s'en empara. D'après eux, le dragon est tué au moment où il franchit le fossé qui recèle Sigurd. Le trésor est emporté sur un cheval, et Sigurd est assassiné dans son lit. Les poésies allemandes ne disent rien de l'origine du trésor, ni de la malédiction qui y était attachée. Hagen raconte par occasion, et brièvement, que Sigfrid a tué les Nibelungen^ a enlevé leurs richesses et le chapeau magique du nain Alberic. L'aventure du dragon, dont le sang a rendu son vainqueur invulnérable, est indiquée en peu de mots et ne se lie point au trésor. Selon les Allemands, le dragon est tué sous un rocher ou dans une grotte : le trésor fut enlevé sur un vaisseau, et le meurtre de Sigfrid fut commis k la chasse*.
L'Edda raconte que le sang du dragon ajouta à l'intelligence de Sigurd, et lui fit comprendre le langage des oiseaux. Le poème allemand se borne k dire que ce sang durcit la peau de Sigfrid, et la rendit semblable à de la corne.
* On aara remarqué, dans l'exposé que nous avons donné ci -dessus du contenu de TEdda, une contradiction frappante sur le lieu de la mort de Sigurd. Nous ayons dit d'abord qu'il fut assassiné dans son lit ; ensuite que Gudruna comprit son malheur en voyant le cheval Grani revenir sans son maître. Ces f traditions opposées sont tirées de deux odes différentes, et Ton sait que ces
, chants de l'Edda ne sont ni du même âge, ni du même auteur. Les Scandinaves
reconnaissent formellement pour leur tradition nationale celle qui fait assassiner Sigurd dans son Ut, et affirment que ce sont les Allemands qui placent sa mort dans une chasse. Les chants de l'Edda intitulés : BrynhUdar guida 2 (t. Il, ( p. 248), et Gudriina guida 2 (t. Il, p. 29.^296), qui rappellent cette dernière
opinion, ont donc été écrits sous l'influence des récits allemands, et doivent par k conséquent être moins anciens que d'autres portions de l'Edda. Une chanson
f danoise raconte que Signrd fut renversé et tué par son cheval, qu'elle nomme
r Graaman. (Edda, t. II, p. 890, not.)
280 LITTÉRATU1I£ DBS GOTHS.
Au raDg des différences les plus marquantes qui ex.îs(enl entre les branches Scandinave et allemande , il faut placer b diversité de nom et surtout de caractère qu'elles attribuent à l'héroïne. Chez les Scandinaves, la femme de Signrd se nomme Gudruna : elle est fille de Chrimilde. Elle ne veut point la perte de ses frères ; c'est Atli, son second mari, qui la complote. Elle, au contraire, cherche k les sauver , et après leur mortelle les venge d'une horrible manière. Chez les Allemands, Chrimilde poursuit sur ses frères la vengeance de son premier époux, et après l'avoir satisfaite elle est tuée par Hildebrand ou par Théodoric , tandis que dans les récits Scandinaves Gudruna, vengée d'AtU, passe en d'autres pays et à d'autres aventures.
Dans le poème des Nibelungen^ Chrimilde est une princesse boui^uignonne de Worms, fille du roi Danckart. Mais d'autres autorités lui assignent une autre famille , et la font fille d'Ardaric, roi des Gépides* ou du roi de Thuringe *, ou d'un duc de Bavière', ou enfin d'un duc de Saxe^.
L'Edda et les Nibelungen sont donc les types des deux branches que nous avons distinguées. Mais ces poèmes ne sont pas les seuls récits qui se rapportent au cycle d'Attila ; il en existe d'autres, plus ou moins considérables, qui se rattachent aux mêmes traditions. Ils sont de divers temps et en diverses langues, en vers ou en prose. Nous donnerons une idée des principaux, en commençant par ceux qui se classent dans la branche Scandinave.
La plus remarquable de ces compositions, après l'Edda, porte le litre de VoUunga Saga^. Elle ne contient aucune trace de
< W. Laxins, De aliq^gent. migrât p. 757. * Pigna, Hisî. de' prineipi di Este^ p. 9. 5 Nie. Olahui, AtHL cap. XVII, p. 192.
« Pistorii Genealog. Reg Hungar, apud Schwandner, Script, rer, Bungar. t. I,p. 758
» Apud Bioerner, Volum. historié.
christianisme ; mais, malgré ce caractère d'antiquité, on ne croit pas qu'elle ait été composée avant le treizième siècle. Elle raconte les exploits et les crimes des Volsunges, depuis Sige, roi de Hunnaland, qui est le chef de leur race. Parmi ces aventures on remarque la trahison de Siggeir, roi de Gautaland, envers Volsung et ses fils : elle ressemble tout à fait a la perfidie d'AUi envers les fils de Giuk. Au chapitre vingt-troisième commence l'histoire de Sigurd et de son éducation par le nain Reigin, qui lui raconte l'origine du trésor que garde son frère Fafoer, et sa hame contre lui. L'auteur semble avoir eu pour but de faire en prose, et d'une manière suivie, un résumé des chants de l'Edda. Il se réfère souvent à d'anciennes poésies : il en cite des fragments dont quelques-uns se trouvent dans l'Edda, tandis que d'autres appartiennent à des poèmes qui n'existent plus. « La renommée des Yolsunges et des Giukunges se conserve, dit-il, dan^ les traditions et les poèmes. »
La grande analogie qu'il y a entre l'Edda et la Yolsunga Saga dispense de faire l'analyse de cette dernière. Cependant on doit remarquer que cette Saga est quelquefois plus abrégée, et d'autres fois plus détaillée que l'Edda. Ainsi , lorsque Sigurd se prépare à tuer Fafner , on trouve dans la Yolsunga Saga l'apparition d'un vieillard qui lui donne des conseils. La liaison de Sigurd avec Brynhilde n'est point aussi innocente que dans l'Edda. U en résulte une fille qui porte le nom A^Aslauga^. Après avoir raconté le supplice de Svanhilda et l'issue funeste de l'entreprise tentée par ses fi*ères pour la venger, la Yolsunga Saga finit par un récit qui lui est tout à fait particulier, et qui contient l'histoire d'Aslauga. Brynhilde , en mourant, l'avait confiée à un serviteur fidèle nommé Heimer, qui, pour la soustraire aux haines qui menaçaient son enfance, l'enferma avec ses richesses dans une grande harpe, et la porta
* Cette traditiou se trouve encore aillears. V. Islands Landnamabokf p. 383, Hauniœ 1774.
282 LiTTERATCRB BBS GOTHS.
dans les régions septentrionales. Il y fut assassiné par des hôtes perfides, qui s'emparèrent d'Asiauga et de ses trésors, et cette princesse infortunée passa sa jeunesse dans l'exercice dès emplois les plus vils. C'est ainsi que se termine la Yolsunga Saga, sans faire connaître le reste de l'histoire d'Âslaaga.
Dans une autre Saga, du quatorzième siècle, un personnage appelé Geil raconte qu'il a vu Sigurd, fils de Sigemund, à la cour de Halfi*ec, roi de Frakland (Franconie). D décrit ses aventures, son combat avec le serpent, son arrivée au château .de Brynhilde, son mariage avec Gudruna et sa mort*. L'auteur suit les traditions Scandinaves, mais on voit que celles des Allemands étaient connues dans son pays, puisqu'en racontant le meurtre de Sigurd il a soin de dire que les Allemands (thydverskir menn ; prétendent qu'il fut conmiis dans une chasse. Cette même Saga contient le singulier dialogue entre la géante de la montagne et Brynhilde, qui se lit aussi dans l'Edda *.
Mais longtemps avant l'époque où ces Sagas furent rédigées, et avant le temps de Sœmund, les chants des Scandinaves avaient rendu populaires les aventures de Sigurd. On sait, en effet, qu'au milieu du onzième siècle, un roi de Norwége ayant aperçu deux artisans qui se battaient, ordonna à son skalde de composer des vers sur ce sujet, en supposant que l'un des combattants était Sigurd et l'autre Fafner. D résulta de cette plaisanterie du roi une sorte de parodie dont quelques strophes ont été conservées *, et qui prouve que l'histoire de Sigurd était fréquemment chantée dès ces temps-là.
Les communications si fréquentes entre la Scandinavie et les Iles Britanniques portèrent, dans ce dernier pays, les poésies relatives à Sigurd. Mais les Danois avaient déjà connu les récits des Allemands, et les poètes de l'Angleterre reçurent des
* Nom. Geiti Sag. apud Bioerner, Volum. hUtorie.
* Helreid Brynhildar, Edda, t. H, p. 360 et seq. -» Edd. Rhythm. t. 111, p. 899, not.
LITTÉRATUUE PROFANE. 283
tradilions mélangées. On les retrouve en cet étal dans un poème anglo-saxon, fort remarquable, composé au septième ou au huitième siècle, sur les exploits et les aventures des Princes Scyldiriges, ou Danois du Jutland *. Ces guerriers étaient Goths d'origine (Geatas)^ et Beowulf^ fds d'Ecgthiof, était un des plus illustres. Il devint roi à la mort de Iligelac et mourut en 340. Dans ce poème on introduit un chanteur qui raconte des faits héroïques, qui peint un guerrier attaquant un serpent gardien d'un trésor. Il le perce de son glaive som un rocher et emporte sur son vaisseau les richesses du monstre.
Le manuscrit anglo-saxon qui a conservé ce poëme est écrit sans que les mots soient séparés, et l'éditeur, avant de le traduire, a dû établir le texte et sa ponctuation. Cette opération délicate, et toujours un peu arbitraire, a une grande influence sur le sens de chaque vers ; aussi, lorsque le même travail a été fait de nouveau par MM. Conybeare, leur texte s'est trouvé peut-être meilleur, mais certainement fort diflerent de celui du premier éditeur'. Dans la nouvelle recension, le vainqueur du dragon se nomme Sigemund^ qui est le nom du père de Sigurd dans l'Edda, il est de la race de Walsing {Volsung)-, et ces noms complètent le rapport des traditions anglo-saxonnes avec celles de la Scandinavie.
On voit que le chantre de Beowuif n'a pas en tout suivi l'Edda, et le rocher sous lequel le serpent est tué, le vaisseau qui emporte l'or, ces traditions étrangères aux Scandinaves, prouvent que les récits des Allemands étaient parvenus chez les Danois avant l'époque de la composition du poëme anglo-saxon. D'autres poésies écrites dans la même langue parlent d'Her-
t De Danorum rébus gestis S€ecul, IW et /F^ poëma Danicam dialecto anglo-sazoDicà, edid. G. Johns. Thorkelin, Haunûe 1826, 4<*. Le manascrit fait partie de la Bibl. CottonienDe, et son écriture paraît être da dixième siècle. L'éditeur croyait cette composition du quatrième siècle, mais il exagérait sou antiquité. (Hickes, Thesaur, II, p. 208.)
« lUttstratioM of Anglo-Saxon poetry, Lond. 1826» 8".
284 LITTBRATCRB DBS GOTHS.
roanaric, d'Atli, de Guthere (Gundier), de Gifica et de Théodoric, et attestent ainsi les importations faites par les Danois en Angleterre. Leurs relations étaient d'autant plus faciles que les langues danoise et anglo-saxonne étaient presque identiques. On sait que vers l'an 1000 leur ressemblance était encore si grande, que Canut le Grand composait des vers qui étaient également compris par les deux peuples qu'il gouvernait ^
On a recueilli dans les Iles Féroé d'anciennes chansons qui ont le même caractère que le poème de Beowulf. Elles contiennent un mélange des récits de l'Edda avec les traditions allemandes. Les aventures de Sigurd y paraissent sous le titre de Siura Kveai^ qui répond au Sigurda Quida {Sigurdi oda) des Scandinaves *.
Il semble que, par une conjecture assez probable, on peut retrouver dans l'histoire lès Giukunges de l'Edda et de la Volsunga Saga. Paul Diacre, en parlant d'Âgelmund, fils d'Ajo, chef des Vinili ou Lombards, affirme qu'il tirait son origine des Gungincij qui étaient parmi eux la race la plus noble '. La Voisunga Saga parle en termes presque semblables des Giu-' kungt ^, et nous penchons à croire que ces deux noms ne désignent qu'une même famille. Les Bourguignons et les Lombards étant des peuples de même origine, chacun d'eux put facilement s'approprier des traditions qui peut-être appartenaient à l'autre. Cependant nous pensons que ce serait une erreur de placer les fils de Giuk parmi les Lombards, et d'après notre conjecture il y aurait aussi un anachronisme dans le récit de Paul Diacre, puisque Agelmund, chef des Lombards dans le pays des Rugiens, k une époque antérieure à
1 Turner, cité par Thierry, Histoire de la eonqu^e d'Angleterre^ 1. 1, p. 184.
s Prœf. ad Edd. t. II, p. xxiii, not.
' Hitt. Longobard, I, 14. Marias Equicola et quelques antres historiens ont fait descendre des Gunginei la famille des Gonzagae.
* VoUutiga Saga, cap. 47. < . . . Intérim Volsangoe et Giakongos celebritate famœ cunctos saperasse heroas ac proceres. . . . •
leur arrivée sur le Danube, où ils parvinrent dans le second siècle \ ne pouvait point descendre de Giuk contemporain du père d'Attila. Si malgré ces difficultés on croit pouvoir reconnaître les Giukunge$ dans les Gunginci de Paul Diacre, le passage de cet historien prouvera la grande célébrité de cette famille au huitième siècle, et il n'est pas douteux qu'elle la devait aux chants et aux poésies qui avaient répandu sa renommée parmi les peuples de la race gothique et germanique. Le dialecte des Ostrogoths étant le plus cultivé, fut vraisemblablement le plus riche en récits poétiques, et fut peut-être employé plus^ tard k les écrire.
Ces chants, d'origine gothique, qui ont pénétré dans tant de régions diverses, se sont-ils fait entendre dans la capitale de l'empire d'Orient? M. de Schlegel répond à cette question par une conjecture affirmative. Le9 iVarangiens^ dit-il, fidèles aux mœurs et au goût de leur pays^ apportèrent ce poëme à Constantinople^ aux frontières orientales de l'Europe. Il n'a pas donné de preuves de cette assertion, et, en effet, il n'en existe pas. Il n'est entré dans aucun détail sur sa probabiUté, nous tâcherons de suppléer à son silence. On sait que des relations trèsfréquentes existaient au moyen âge entre la Scandinavie et Constantinople. Les hommes du Nord sortaient de leur pays pour aller servir les empereurs grecs, dont ils formaient la célèbre garde warangienne, et lorsque, au onzième siècle, Eric, roi de Danemark, vint dans la capitale de l'empire d'Orient, il y reçut les honunages des Warangiens, qui le reconnurent pour le souverain de leur nation '. Il y avait, dans cette grande cité, un nombre d'Islandais si considérable, qu'on y consacra une église à un saint évéque de Skalholt, mort à la (in du douzième siècle '. Dans cette foule de Scandinaves , plusieurs étaient
< Petr. Magîst. m excerpL Légation, p. 34.
* Sas. Grammai. p. 2^8.
s De TpoïI, Lettres sur l'Islande^ p. 62.
286 LITTÉRATl'RB DES GOTHS.
d'une naissanee illustre, et des princes norwégîens vinrent quelquefois se placer sons les drapeaux des empereurs*. Harald, l'un d'eux, était luî-méme un poète distingué', et l'on peut croire qu'il se trouvait dans les rangs des Warangiens d'autres hommes qui, sui^-ant les usages du Nord, unissaient le goût des vers à celui des armes, et qui devaient, dans leur exil, se plaire à redire les anciennes poésies de leur pays. Les Warangiens conservaient leur langue, et aux fêtes de Noël ils regardaient comme un privilège honorable de s'en servir en adressant leurs vœux à l'empereur '. Pendant les mêmes solennités, les Goths exécutaient aussi en présence du souverain un chant national 'ro /or^txsv) qui était accompagné par des instruments de musique. Constantin Porphyrogénète en a consené quelques vers, mais ils sont si défigurés que, malgré une espèce de -glossaire polyglotte, qu'un Grec moderne y a ajouté, et en dépit des efforts de quelques savants critiques, ils sont restés absolument inintelligibles*. J'ajouterai que nonseulement les Scandinaves portèrent en Grèce leur langue, mais qu'ils y firent aussi usage de leur écriture, dont il reste le plus singulier monument ; car il est diflScile de ne pas attribuer aux Warangiens les inscriptions runiques qu'on voit sur le lion qui fut jadis au Pirée, et qui est maintenant à l'entrée de l'arsenal de Venise '. Ces détails, les seuls que nous ayons pu rassembler, ne contiennent aucune preuve positive de l'asser-
* Soorro Starless, Hiii. reg. septent. t. Il, p. 57. Cet historieii raconte, dans on autre passage, que dans les fêtes données a Sigurd, prince de Norwége, par l'empereur Alexis, on vit paraître dans le cirqne de Constantinople les représentations des Ases, des Wolsunges et des Giukunges. — C*est ainsi que les hommes du Nord interprctè'rent les images qu'on offrit à leurs regards.
* Pontoppidani Geiia el vestig. Danomm. 1. 1, p. 34. » Codin. offie. p. 90, n» 12, 'I^AXivKTTt.
4 Constant. Porphyr. De Carimon. AulœByzant, lib. I, cap. LXixiii cum Reiakii Comment, p. m. — Forster, Hist. des voyag. au Nord, trad. par Bronssonet, t. I, p. 392 et suiv.
s Akerblad, Notice sur deux inscriptions runiques , S^. — Mastoxidi, dans VAntologia, 1832, t. XLVII, p. 78-83.
LITTÉRATURE PROFANB. 287
tion que nous devions examiner ; cependant il reste probable que parmi les nombreux Scandinaves, habitants de Constantinople, il y en eut qui chantèrent les poésies héroïques de leur pays, ou récitèrent les sagas qui avaient pour eux tant d'attrait. Mais ces récits et ces chants barbares furent tout à fait fugitifs : ils n'excitèrent point de curiosité, ne furent point interprétés et ne laissèrent aucune trace.
Revenons maintenant aux récits de la branche allemande^ à ceux qui se rattachent au grand poème des Nibelungen. Nous avons suffisamment parlé des différentes formes qu'il a revêtues en divers temps, de ses éditions successives, et nous nous bornerons à dire que les remarques faites tout à Theure k l'occasion du poème anglo-saxon sur Beowuif, assurent aux poésies de la branche allemande une grande antiquité ; car, pour que les traditions qui les distinguent aient pu être connues des habitants du Jutland, et qu'elles aient passé de là dans la Grande- Bretagne avant le septième ou huitième siècle , il faut nécessairement que leur existence remonte au moins au sixième siècle. On voit donc qu'elles égalent en ancienneté les chants de l'Edda. On trouve plus tard, mais cependant avant la dernière rédaction des Nibelungen, d'autres traces de la connaissance que les peuples des bords de la Baltique avaient des traditions allemandes. Ainsi, au commencement du douzième siècle, un chanteur saxon voulant avertir Canut, prince de Danemark et roi des Obotrites, des embûches qu'on lui tendait, chanta devant lui la perfidie si connue de Chrimilde envers ses frères. L'historien a soin de prévenir que le prince connaissait parfaitement et aimait tout ce qui tenait aux Saxons, et qu'en chantant en sa présence cette célèbre fraude^ c'était lui donner un salutaire avertissement*.
Rappelons ici ce que nous avons dit précédemment du poème
I Saxo Gramm. HisL Dante, lib. XIH, p. 239. «Tanc cantor quod Caautum Saxonîci et ritus et nominis amantissimum ecisset specioflissimi carminis
288 LITTÉRATCRB DES GOTHS.
d'Hildebrand, traduit vers Tan 800 dans la langue des Francs, et le témoignage de l'archevêque Foulques, qui avait trouvé dans des livres teutoniques des récits semblables à ceux que l'Edda contient sur la famille d'Hermanaric, et concluons que bien longtemps avant les dernières rédactions des Ntbelungen^ les poésies d'origine gothique du cycle d'Attila étaient généralement connues dans toute l'Allemagne et y avaient été irwMlalées dans ses différents dialectes. Elles devinrent si populaires que Wolfram d'Eschenbach les désigne plusieurs fois dans ses Romans, et dit expressément dans le Titurel, que les aveugles chantent Seyfrid^ dont la peau avait été rendue iemblabU à la corne par le sang d'un dragon.
Un peu après la rédaction des Nibelungen , les mêmes traditions entrèrent dans la composition du Heldenbuch ou Livre des Héros ^ qu'on a aussi attribué k W. d'Eschenbach et à Henri d'Oflerdingen. Cet ouvrage doit être considéré comme un recueil de fabliaux composés par différents auteurs, et rédigé sous une forme un peu différente de celle qu'on lui a donnée pour l'imprimer. Aux récits des Goths sur Attila, Hermanaric, Théodoric, Seyfrit et les rois de Worms, on a réuni dans le Heldenbuch un grand nombre.de traditions lombardes sur le roi Rother, l'empereur Otnit, Lawrin^ et autres vaillants guerriers. Les Croisades ont aussi contribué à la formation de ce recueil, et on y raconte des voyages d'outre-mer, remplis des aventures les plus merveilleuses. L'auteur, quel qu'il soit, avoue qu'il se servit d'un ancien livre pour composer les deux premières parties, et M. Gley conjecture que cet ancien livre était probablement la collection de Charlemagnc. Théodoric, dans le Heldenbuch, comme dans toutes les poésies de la branche allemande , est le premier des guerriers : il l'emporte en force et vaillance sur tous les autres, et, dans les combats qui
coDteztQ notissimam Grimilds erga fratres perfidiam famoa» fraadia
ezemplo
se livrent près de Worms, dans le jardin des roses, il est vainqueur même du redoutable Seyfirit\
Le Heldenbuch appartient proprement à l'Allemagne méridionale, mais dans le nord de ce grand pays on rédigea aussi des poèmes analogues. La bibliothèque de Copenhague possède un manuscrit du quatorzième siècle, dans lequel on lit, en ancien saxon, l'histoire du roi Laurin, de Walberan, roi des nains, et de Théodoric. Ces récits ont de grands rapports avec ceux de la dernière partie du Heldenbuch^ mais le recueil saxon, au dire de Nyerup, donne plus de détails sur Laurin et le prince de Vérone '.
D'anciennes chansons danoises, dont il parait difficile de connaître l'époque, défigurent la grande catastrophe des M'ftelungen et la transportent dans une petite ile du Danemark. Elles racontent que, dans l'ile de Hum, un guerrier appelé Nogling, et surnommé Niding , donna sa fille Chrimilde en mariage à Sigfrid Hom. L'époux mourut, sa femme passa à de secondes noces , et invita à cette solennité ses deux frères Haquin et Falquard. A leur arrivée , Chrimilde les fit attaquer par des guerriers qui lui étaient dévoués , et les deux frères périrent après avoir fait une résistance héroïque. Dans la suite, Rancko, fils de Haquin , attira Chrimilde dans une caverne, sous prétexte de lui découvrir un trésor, l'y enferma et la laissa mourir de faim ^. On voit ici que le chanteur danois a réduit à de petites proportions la grande épopée allemande. Il lui a assigné pour théâtre une petite ilc , située à l'entrée de la mer Baltique, il y place quatre châteaux'^, et il a mêlé dans son récit
« Eckart, Franc. Orient. I, p. 867.— Mart. Crusii Annal. Suevic. 1. 1, p. 219, 220.— W.Schlegel, Deutsch. Muséum, p. 27, 28.— Kobentein, Manuel de Vhist. de la lut, allem. p. 40, 41, trad. franc. — Loëye Veîmara, Résumé de la litt. allem, p. 31. — Gley, Lang. et litt. des Francs^ p. 8.
* Symbol, ad litter. Teuton, antiq. edit. ab Erasm. Nyerap, Haaniœ 1787, 40 col. 1-82, praf. p. xvi-xvu.
5 ADd. Velleius, Centur. cantilenar. dantc. de priscis regib. et reb. gestis^ Uafniœ 1643, 8°. — Kœmpe-Viser, 1787. ^ Stephan. Not. ad Saxon, p. 230.
* L'île de Huen fut celle que le roi de Danemark donna à Tycho-Brahc. îl y éleva le vaste observatoire qu'il nomma Uranibourg.
290 LirrÉRATCRB DBS GOTHS.
les traditions scandinaYes à celles de rAOemagoe. La manière dont il raconte la mort de Chrimilde rappelle on passage fort obscur de l'Edda, dans lequel Gndmna reproche à Atli d'aydr fiiit mourir sa mère de faim '. Nous verrons aussi que les Scandinaves, en transportant chez eux les récits allonands, les altérèrent et racontèrent qu'Attila avait péri de la même manière. Nous venons de montrer que les traditions qui caractérisent la branche allemande s'étaient approdiées des royaumes da Nord , qu'elles y avaient pénétré et qu'il en était résulté quelque mélange. Maintenant nous allons voir la masse entière de ces traditions transportée chez les Scandinaves , traduite dans leur langue et devenue ainsi une partie de leur littérature. 11 parait qu'au treizième siècle il existait en Allemagne un recueil con«dérable des aventures de Théodoric et de Ions ses compagnons de guerre. C'était l'époque où les Norw^iens traduisaient un grand nombre de livres étrangers , et une de leurs sagas rapporte qu'un évéque de Nidaros {Drantheim) , alors capitale de la Norwége , ayant eu connaissance de ces récits, les emporta dans son pays, et les fit traduire en sa langue sous le titre de Wilkina Saga. On raconte que cet évéque vint en Allemagne an temps de l'empereur Frédéric II , pour le mariage de Christine, fille de Uaquin le VimXn roi de Norwége, avec un prince d'Espagne'. Toutes ces indications chrondogiques étant fausses', on ne saurait ajouter foi à ce récit, mais
• AUa-mal in GmUnsko, Str. LUI.
Matrem capiebas meam
Et letho dabas propter thesanros
. . in antro £une enecasd.
Vid. Edd. t II, p. 873 et not.
s V. Bltfmstuncalla Saga^ dans la préfiice en suédois que Perîngskîold a mise en tête de la Wilkina Saga.
' L*emperenr Frédéric II est appelé dans cette saga roi d'Espagne, H moamt en 1240, et le mariage de Christine est de l'an 1256. Elle épousa un frère d'Alphonse X, qui portait le nom de Philippe. La saga l'appelle Henri, et le dit frère de l'empereur.
LITTÉRATDRB PROFANE. 291
on peut croire que la Wilkina Saga fut traduite vers la iin du treizième siècle, sur les écrits en langue allemande dont elle parle en plusieurs endroits'.
Le champ des aventures racontées dans la Wilkina Saga comprend TËurope tout entière , depuis l'Espagne et l'Italie jusqu'aux régions qui entourent la mer Baltique. Le traducteur, dans sa préface , dit que cette histoire , dont l'original était en allemand, a pour sources les poèmes qui étaient autrefois chantés pour charmer les loisirs des princes. Elle conunence par l'histoire de Samson , qui enleva la fille du comte de Salerne et qui fut le grand-père de Théodoric. Les aventures de Théodoric et des guerriers qui lui sont attachés y occupent la principale place. Attila, Sigurd, Chrimilde, Gunnar, etc., y jouent aussi de grands rôles, mais les récits qui correspondent au poème des Nibelungen forment une narration à part sous le titre de Niflunga Saga^ qui la distingue du reste de l'ouvrage '. C'est de cette partie que nous avons principalement k nous occuper.
Dans la Niflunga Saga^ la ville de Gunnar, roi des Niflungs, est appelée Vemiza. Sigurd est tué par Hôgni, et Chrimilde, sa veuve, se remarie avec Attila. Sept années après cette union elle fait inviter ses frères à venir à Susat^ capitale du Hunna- Umd. A peine Gunnar et les Niflungs ont-ils passé le Rhin, qu'ils se trouvent sur les terres de Rodingeir^ margrave de Bakalar : ce seigneur les accueille , se joint k eux , et bientôt ils arrivent à la cour d'Attila. Les récits du festin, de la querelle et du combat ressemblent à ceux qu'on trouve dans les Nibelungen. Gunnar, blessé et fait prisonnier dès le commencement de la bataille, est jeté dans une aflreuse prison où il
< Wilkina Sclq, proœm, « Hœcce pnesens historia. . . reliqaarum omniam germanioo idiomate (Thystri tangu) conscriptanun maxime lacalenta est. »
* Historia Wilkinensiom, Theodorici Veronensis ac Niflongomm. . . ex msa. codicibas lingaœ veteris scandicœ, in hodiernam sueiscam atqae latinam translata, operà Joh. Peringskiôld, Stockholm 1715, fol. — La Niflunga Saga commence an chap. 319, p. 434.
trouve la mort. Geniot tue Blodlin ; Hôgoi tue Iroog : le lieo du combat est nommé Holmgard , et « l'on voit encore, est-il dit, la paroi qui porte le nom d'irung et la marque de la lance de Hôgni. n 1^ mort de Blodlin entraine Rodingeir au combat ; il tombe sous les coups du jeune Ghiseler. Alors parait Thidrikur (Théodoric) accompagné de Hfldebrand. D veut venger son ami, et « les poèmes allemands, dit la saga, célèbrent ce combat, et la bonté de son épée, qui était appelée Eckisax*. » Hildebrand tue Gemot et Ghiseler. Cependant la rage de Chrimilde est au comble; eUe saisit un tison ardent et en frappe ses frères pour s'assurer qu'ils sont sans vie. Cette féroce action indigne Attila autant que Théodoric, et celui-ci, d'un coup de sa fameuse épée, coupe cette cruelle reine par le milieu du corps. Théodoric, voyant Hôgni dangereusement blessé, lui accorde la vie, le fait porter chez lui et charge une de ses parentes de le soigner. Cette femme devient enceinte, et H^^i en mourant lui recommande de nommer leur fils Aldrian^ et lui indique les moyens de le mettre en possession du trésor desNiflungs. Théodoric prend ensuite congé d'Attila et retourne en Italie avec son fidèle Hildebrand. Ses aventures dans ce voyage, ses succès contre Tusurpateur de Vérone, sa conversion au christianisme, forment le sujet de plusieurs chapitres. Cependant Âldrian a grandi , et pour venger sa famille il profite du désir qui possède toujours Attila de voir le trésor des Niflungs. Par une route souterraine, il le conduit au heu qui le recèle , il l'y enferme, et malgré ses prières il le laisse périr au milieu des richesses qu'il a tant convoitées.
■ Sax, chez les nations du nord de TEarope, désigne une sorte d*épée. (Schiller, Glossar, Uut. p. 695. — Scherz, Glossar, germante, col. 1366. — Wittichind. Corbeiens. I, p. 5. — Rhote, de gladio veter. p. 184-218.) — Un manascrit de TArsenal, qui contient le roman de Brut, voulant donner Tétymologie des noms Euex, Middleeex, etc., dit :
Sexe, ce disent les Anglais Plosienrs couteaux est en fl'ançais (Raynouard, Journal des Savants^ iSdO, p. 568.)
Ce court extrait montre que la Niflunga Saga a suivi un poëme des Nibelungen qui n'était pas celui que nous avons maintenant , et qu'elle a eu encore d'autres sources. En rappelant les poèmes qui racontaient les événements de la cour d'Attila , cette saga s'exprime en ces termes : « Ainsi furent accomplis les malheurs que la reine Erka avait prédits en mourant k son époux , s'il s'alliait avec la race des Niflungs , et certes ils sont dignes d'être lus ces poèmes théotisqueSj qui font connaître les récits des habitants de Susat. Ces hommes ont rendu témoignage de la mort de Hôgni et d'Irung, et de l'affreux cachot où le roi Gunnar termina sa vie. On montre encore les ruines de la salle des Niflungs, la muraille occidentale où commença le combat, et le lieu que la vaillance de Hôgni a rendu si célèbre. Les monuments et les noms de ces choses demeurent encore. Nous avons aussi reçu des renseignements des hommes les plus estimés de Brime et de Munster \ qui, sans aucune communication avec ceux dont nous venons de parler, se sont accordés avec eux, et l'on ne saurait douter de la vérité de ces traditions populaires, qui ont été écrites dans la langue théotisque*. » Dans un autre endroit la Wilkina Saga^^ décrivant l'armure de Sigurd, dit qu'il portait un dragon sur ses armes, « parce qu'il s'était acquis une gloire immortelle en tuant un énorme serpent qui était appelé Fafni par les Waranges^. » Elle ajoute que c<les anciennes histoires assignent à Sigurd le premier rang parmi les héros , et que sa renommée, à jamais durable, est célébrée en langues étrangères, par tous les peuples qui habitent au nord de la mer de Grèce'.»
< Brimam eda Mœnsterborg.
« Thyderstri tongu. — Niflung, Sag, cap. 367, p. 494.
» Cap. 166.
4 Waringi, le» Scandinaves.
> Sigurd est poar les hommes du Nord le type da courage. Dans uu dialogue (du treizième siècle) entre un guerrier norvégien et un démon, celui-ci répond que de tons les personnages qui souffrent en enfer^ Sigurd, vainqueur de Fafhi, est celui qui supporte les tourments avec la fermeté la plus héroïque. (Script, histor. hlandor, de rebuêgestis veter. Boréal. 1. 111, p. 198.)
294 LirrÉRATCBE des goths.
Noos abândonDODs b comparaisoD des £ûts cootenns dans b Niflunga Saga arec ceux des autres récits ; mais nous examinerons on point de géographie. On a tu que le poème des Nibehêngen désigne cbirement b résidence d'Attib comme étant située en Hongrie, et qu'il s'accorde fort bien b-dessus avec l'histoire. Les Scandinaves ne sont point aussi exacts : ik connaissent le Rhin, et ne pbcent pas fort loin de ce fleuve b demeure d'Attib. Dans FEdda, le voyage de Gndruna, depuis Worms jusqu'à b capitale de son second époux, se bit dans Yespatce de vingt-un jours *, mais celui de ses frères semble beaucoup plus court. Ils partent par le Rhin, et peu après avoir pris terre* ils voient le palais d'Attib. Dans un autre passage il est dit qu'ils traversèrent une sombre forêt'. Toute cette géographie est très-vague ; mais lorsque les Scandinaves traduisirent les écrivains allemands, ils se permirent de bien plus graves altérations. La Niftunga Saga place la Hunnia ou Uunnaland dans les pays appelés m:ûntenant Frise et Westphalie. La capitale d'Attila, qn'eUe nomme Susai , est la ville actuelle de Sœst^, et par une conséquence de ces déterminations, Rakalar (Poechlam), résidence de Rodingeir, doit être transportée à peu de distance du Rhin. Aussi nous avons vu que b même saga appelait en témoignage des aventures des Niflungs les habitants de Brème et de Munster. Ajoutons qu'elle raconte que, lorsque les rois de Worms quittèrent leur demeure, ils marchèrent jusqu'au confluent du Rhin avec la Duna. Assurément de toutes ces licences géographiques , la
« Quida-Gudrunar, II, 36, p. 318.
* Atla-mal. 35, p. 438 : • Panro aatem indè spatio. •
* Aila-guida 13. — Mirkyidr, la forêt noire, V. Sahm. fwt. ad caic. Hervor, Sag. p. 258. — Dithmar. Menebarg. Chron, p. 142, éd. Wagner, cmn not. Ursini, Norimberg. 1807, 4o.
* Siuat, Sosatum, Ciyitas Siuatensis (GodefHd. monach. ad ann. 1225, ap. Freher, Corpus hitt. med, ctvi, t. I, p. 394. — iCneie Sylv. de Stat. Europ. cap. 20. — Cluver. Inirod. ad Geogr. p. 253), aujourd'hui S<Bst^ dans le comte de la Mark, en Westphalie, fut jadis distinguée parmi les villes anséatiques, et célèbre par ses lois.
plus étonnante est celle qui transporte la résidence royale d'Attila de la Hongrie en Westphalie. On peut cependant expliquer, au moyen de l'histoire et des monuments, comment cette erreur a été commise.
Il parait que les migrations des Huns portèrent une partie de cette nation dans le nord-ouest de la Russie. Des conjectures probables font présumer que ces Huns passèrent en Suède^ et que, chassés de ce pays par la famine, ils vinrent s'établir, vers le septième siècle, entre le Rhin et l'Elbe. C'est dans cette région qu'on trouve un grand nombre de tombeaux, qui y sont désignés par les noms de Hunen-Bedden et de Hunm-Knap , et ces dénominations mêmes semblent les rapporter aux Huns ^ A l'époque où les Norwégiens traduisirent les poèmes allemands, les souvenirs de la Hunnie de Westphalie n'étaient pas entièrement effacés , et ils y placèrent la royale demeure d'Attila.
Ce n'est pas seulement dans les langues du nord de l'Allemagne qu'on a raconté les prouesses des guerriers d'Attila. Les auteurs, qui, au moyen âge, s'efforçaient d'écrire en latin, ne dédaignèrent point ces sujets, qui auraient pu leur paraître barbares ; ils traduisirent ou imitèrent les chants de la Germanie , et il nous reste un poème épique sur les aventures de Walther, prince d'Aquitaine, qui fut un des otages livrés à Attila et élevé à sa cour'.
Il y a beaucoup d'incertitude sur l'auteur de ce poème.
* Graber de Hemso, Doutes et eonject, sur les Huns du Nordy Florence 1810, 8», et dans le Magat. Eneyel. 1811, t. III, p. 307-339. — Malte-Brun. Ann, des Voy. U VI, p. 347-356. — Keisler, Antiq, septent, p. 102-103. - Gaillardot et Percy, dans le Magaz. Eneyel 1811, t. III, p 63-74. — Notice d'un ancien Umbeau en WestphaHe, dans les Ann. des Voy. t. IX, p. 361-367. — Regnoul, dans les Mémoires des antiquaires de France, 1. 1, p. 449 et saiv.
* De prima expedilione Attilœ in Gallias^ edid. F. Chr. Fischer. 1780, 4o.— Continuât. Lips. 1792, 4». — V. J. Galeani Napione, Lettera in Ciampi Vit. di Cino da Pistoia, Pisa 1813, p. 164-165. -~ Harles, Suppl. ad brev. Not. Utter. Roman, part. II, p. 393.^Meu8el, Bibl Hist. ▼. I, p. 344. — Harles et Meusel indiquent plusieurs articles à consulter dans les journaux allemands.
296 LirrÉRATURB des gotus.
On sail positivement que le plus ancien des moines de Saint- Gall qui ont porté le nom d'Ekkéhard, écrivit au dixième siècle, en vers latins, la Vie de Walther à la forte mam (Vila Waltharii manu fortis) , et que cet ouvrage , qui se ressentait de la barbarie teutonique, fut corrigé k Mayence , d'après les ordres de Tarchevêque Aribon, par Ekkéhard IV, qui vivait an onzième siècle V D'un autre côté, un manuscrit du poème de Walther, semblable, à quelques variantes près, à celui que Fischer a publié, porte une préface de vingt-deui vers, par laquelle un Geraldus^ fort inconnu, présente cet ouvrage k Erckambald, à qui il donne le titre de Saeerdos. Lui-même s'intitule:
Peccator fragilis Geraldus nomine vilis,
sans dire précisément que le poëme qu'il oflre soit de sa composition. Ce manuscrit fut écrit au douzième siècle, et plus tard on y ajouta une inscription qui porte que saint Gérald, religieux de Fleuri-sur-Loire, paraît {lU videtur) être l'auteur de cet ouvrage*. D'après cela, Gérald a pris place dans l'histoire littéraire, et son ami ou protecteur Erckambald a été reconnu, à droit ou à tort, pour l'archevêque de ce nom, qui si^eait à Tours vers la fin du dixième siècle. Ce seul témoignage n'aurait pas suffi pour établir que le moine de Fleuri était l'auteur de ce poëme, mais d'autres manuscrits se joignent à celui de Paris pour confirmer cette opinion , et forment , par leur accord, une autorité qui nous parait être d'un grand poids '.
< Caiuum Saneti-Galli continuai. I, aact. Ekkéhard. IV», p. IIS, cum not. Ild. ab Arz, apad Pertz, Monum. Germon, hist t. II. — Ânonym. MeUicena. De Script. EceL cap. 70, ad oalcem B. Pez, BibUoi. Benedict.
< Bibl. Reg. Paris, cod. lat. Colbert n» 6388 nirnc 8488 A, in-li», sur TélÎD, 35 feaiUetf ; à la fin on lit ces mots : « Ezplicit lib. TilHdi epi Crassi de cÎTÎtate nnlla. >
> Hist. littir. de la France^ t. VI, p. 438. — Mannscrit de CArlsnihe du onsième siècle, provenant de l'abbaje de Reichenaa. — Manuscrit de Bruzelles do onsdème siècle, autrefois à Tabbaye de Gemblours, et intitulé : Geraldi liber duorum Sodalium Waltkarii et Haganonis. (\. les notes de MM. Pertz et d'Arx sur l'ouvrage d'Ekkéhard IV. ~ Buchon , Quelques souvenirs de courses en
Gela n'empêche point que les Ekkéhard de Saint-Gall n'aient composé aussi une Vie de Walther à la farte main ; mais nous sommes enclin à penser que l'ouvrage de ces religieux n'est point celui que nous avons , et dont Fischer a été le premier éditeur. L'épisode de Walther, qui forme un des anneaux du cycle d'Attila, peut avoir été l'objet des travaux de plusieurs poètes , et l'on trouve dans la chronique de la Novalèse un éloge de ce guerrier, en huit vers, qui pourrait bien appartenir à une troisième composition latine sur le même sujet, dont l'auteur {Sapiens versicanorus) serait demeuré inconnu*.
Les premiers éditeurs du poème de Walther exagéraient son antiquité. Fischer le croyait du sixième siècle, et Molter rapportait au neuvième le manuscrit de Carlsruhe , qui , mieux examiné, a été reconnu pour être du onzième siècle.
Galeani Napione jugeait que cet ouvrage était d'origine italienne , tandis que Fischer pensait qu'il avait été composé en France. Il rendait son opinion probable en faisant remarquer dans ces vers des expressions qu'il rapportait k la langue celtique'. Mais, quel que soit l'auteur de ce poème, il ne tira son sujet ni des historiens, ni des chroniques, et il est évident qu'il ne put lui être fourni que par les chants allemands qu'il traduisit ou imita. U semble même quelquefois se référer à des autorités antérieures, c'est-à-dire k des poésies plus anciennes'.
Les événements du poème de Walther se placent immédia-
Suissey p. i3i-432).— Le baron Joseph de Lassberg, littératenr distiagué, qui habite le châteao d'Eppishaosen en Thargoyie, g'œcnpait d*ane édition du poëme de Walther (Orellii prœfat ad Hilperic. — Tnrici 1832, 80), et pensait que Géraid • n'a été qu*nn plagiaire impudent II avait pris copie, à ce qu'il paraît, de la traduction d'Ekkéhard IV, pendant un séjour qn*il fit à Saint-Gall ; il l'emporta avec lui dans son abbaye, et à son retour il dédia cet ouvrage comme sien ...» (Buchon, ibid.y-^W ne nous paraît pas certain que le poëme d'Ekkéhard soit le même que celui de Gérald.
* Chronie, Novalic. cap. VII, fol. 704, apud Hurator. Script, rer. Ital. t. II, part. II.
« Prœfat. p. vi et xiii.
' V. 685. « Qnem referunt quidam Scaramundum nomine dictum. »
298 LITTÉRAITRE DES GOTUS.
tement avant la catastrophe des rois de ^Wornis : ils se lient aux aventures d'Attila, et l'on en retrouve la trace dans les récits allemands des temps postérieurs. Walther, otage d'Attila, était fils d'Alpbere, roi d'Aquitaine. Gibico, roi des Francs de Worms, n'ayant qu'un fils en trop bas âge, avait livré an roi des Huns le noble Hagano, descendant des Trojens, et Herric, roi de Boui^ogne résidant k Châlons, lui avait aussi remis sa fille Hillgund. Attila , qui est appelé indifféremment roi des Huns ou des Avares , est dépeint comme un modèle de noblesse et de modération ; il n'a de violence que contre ceux qui lui résistent , et se conduit en père avec les otages qu'il a reçus. Gibico, roi des Francs, meurt; Guntharius son fils lui succède : il refuse d'acquitter le tribut promis à Attila, et Hagano s'échappe de la Pannonie pour rejoindre k Worms le nouveau roi. La guerre s'allume; Waltlier commande l'armée des Huns, et remporte sur Guntharius une grande victoire. Cependant le désir de revoir sa patrie le tourmente, et il communique ses projets à la princesse de Bourgogne, qui lui a été promise dès son enfance. Il la détermine à fuir avec lui, et l'enlève après avoir enivré dans un festin Attila et tons les Huns. Ces deux amants arrivent devant Worms : le roi Guntharius, qui veut s'emparer de Hiltgund et de ses trésors , fait successivement attaquer Walther par ses plus vaillants guerriers, mais le prince d'Aquitaine est invincible, et malgré ces combats, dont la description forme une grande partie du poème, il parvient k rentrer dans ses Etats, où il épouse Hiltgund et règne pendant trente années'.
On reconnaît aisément dans Gibico, roi de Worms, le Gibica de la loi des Bourguignons, le Giuk de l'Edda, le Giebich des Nibelungen. Son fils Guntharius est le Gundaharou Gundicarius des historiens, le Gunnar de l'Edda et le Gunther des Ni-
< Ce poëme a 1452 yen dans l'édition de Fischer. Le latin en est barbare et quelquefois inintelligible. Frid. Molter Ta traduit en allemand sons le titre de Prinz JValiher ihw Aquitanieny 1782, 4".
LITTÉRATURB PROFANE. 299
belungen. Hagano, descendant des Troyens S ne peut être que le redoutable guerrier appelé Hôgni dans l'Ëdda et Hagen de Troneg ou de Tronje dans les Nibelungen'.
Il faut ici remarquer que le poète latin appelle Francs les habitants de Worms, mais lorsque Wallher voit s'avancer contre lui les guerriers de cette ville, il s'écrie :
Non assunt Avares hic, sed Franci Nebulones Cultores regionis,
et l'on retrouve dans ce vers le nom des Nibelungen. Il est plaisant de voir Fischer prendre celte dénomination pour une injure, et entasser de l'érudition pour prouver que les Francs la méritaient.
Mais si le nom des Nibelungen se retrouve ainsi dans le poëme de Wallher, ceux de ce héros et de son amante se lisent aussi dans le poème allemand , et Wallher y est désigné comme espagnol. Les mêmes aventures font partie de la Wilkîna Saga, ce grand recueil de la chevalerie allemande. On y voit que Waltlier de Waskastein *, cousin de Dietrich de Berne, avait été donné dans son enfance en qualité d'otage k Attila par son oncle Ermenricj roi de Pouilh (Puli). Il enleva de Susat^ capitale des Huns, Hildegunde, fille d'Dia, comte de Grèce, nièce d'Osantrix, roi des Wilkiniens et des Russes, et après avoir tué onze guerriers qui avaient été envoyés à leur poursuite et blessé Hôgni qui était avec eux , il arriva avec son amante chez Ermenric , qui trouva les moyens d'apaiser Attila\
< V. 27, Nobilis hoc Hagano
veniens de germine Trojœ.
* Le nom de Hagano peat dériyer de Hagan^ qui, dans l'ancien allemand, désigne Tarbrisseau épineux appelé Paliure (Sehilter, Gloss. teuton, col. 417. — Scherz, Glosê. germante, col. 590), et le poëte latin fiût deux fois allusion à Cette étymologie :
y. 1347 : G paliure, yirens foliis, ut pungere possb. ▼. 1417 : Hic tandem Hagano spinosus.
' Waskastein, Vasconia, la Gascogne.
» Wilkina Saga, cap. 84-87, p. 156-160.
300 LITTÉRATCRE DBS GOTHS.
Les aventures du prince d'Aquitaine se répandirent dans rEurq)e, en rayonnant depuis rXllemagne dans toutes les directions. Nous venons de les trouver à l'occident dans le poème latin qui parait avoir été composé sur les bords de la Loire ; la Wilkina Saga les montre au septentrion, et nous allons les rencontrer encore à l'orient chez les Polonais, et an midi en Italie. Mais^ avant de les suivre dans ces régions, remarquons que l'ouvrage latin dont nous nous occupons , composé au dixième siècle d'après des poésies allemandes plus anciennes, ne peut laisser aucun doute sur la connaissance que Chariemagne dût avoir de ces dernières, ni par conséquent sur la nature du recueil qu'il fit faire.
Les nations slaves, en recevant de l'Allemagne les récits sur Waltber les altérèrent, et les Polonais mirent le héros aquitain au rang de leurs compatriotes. Voici ce que raconte B(^uphal, évéque de Posnanie, au treizième siècle, «r Dans le royaume des Léchites , au temps du paganisme , Walgersz Wdali (Walther le Fort) possédait le château de Tiniec, près de Cracovie. Ce comte avait fait prisonnier Wislaus le Beau, prince de Wislicia, de la race de Popiel, et il avait pour femme Helgonde, fiUe d'un roi des Francs. Cette princesse avait préféré Walgersz au fils du roi d'Allemanie. Le seigneur de Tiniec était venu pendant trois nuits chanter sous les fenêtres d'Helgonde, l'avait enlevée, avait traversé le Rhin avec elle, et avait tué son rival qui s'était opposé à sa fuite. Pendant une absence de son époux, Helgonde eut la curiosité de voir Wislaus^ elle en devint éprise, le mit en liberté et le suivit à Wislicia. Walgersz, à son retour, y vint aussi pendant que Wislaus était à la chasse ; Helgonde feignit d'abord de le bien recevoir , mais ensuite eUe le livra à Wislaus , qui le fit lier à des anneaux de fer scellés dans le mur d'une prison, et, pour augmenter son supplice, les deux amants le rendaient souvent témoin de leur tendresse. Une sœur de Wislaus, qui était fort laide, eut pitié du prisonnier et lui promit de le délivrer s'il s'engageait a l'épouser. Elle
LITTERATtRE PROFANE. 301
détacha ses chaînes et lui apporta son épée. Le lendemain Wislaus et Helgonde vinrent dans la prison de Walgersz, mais celui-ci s'élançant sur eux les pourfendit l'un et l'autre d'un seul coup de son épée. On montre encore aujourd'hui, dit l'historien du treizième siècle , le tombeau d'Helgonde dans le château de Wislicia * . »
Le poème de Walther fut apporté en Italie , et il y eut le sort qu'éprouvèrent plus tard beaucoup d'autres romans ; il fut translaté en prose. Un moine de la Novalèse en orna , au onzième siècle , la chronique de son couvent, et en cita textuellement un grand nombre de vers. Le monastère de la Novalèse ne fut fondé qu'au huitième siècle', mais cela n'empêcha pas le bon religieux de raconter que Walther , contemporain d'Attila , y vint expier ses péchés ; qu'il y donna l'exemple le plus parfait de douceur et de prudence ; qu'il s'y appliqua à la culture des légumes, et que , dans sa vieillesse, ce moine jardinier {monackum olitorem)^ chargé par son supérieur d'une mission délicate, déploya la même valeur qui l'avait jadis illustré. Dans un autre chapitre, le chroniqueur fait vivre Walther au temps du roi Didier^ et l'on peut remarquer encore dans son récit une scène touchante entre le héros et son vieux cheval de bataille. Enfin on y lit que Waltlier termina ses jours k la Novalèse , et fut enseveli , ainsi que son petit-fils , dans le sépulcre qu'il avait creusé de ses propres mains'.
On peut, à juste titre, être surpris de ne trouver en Italie
i Bogaphal, Chronic, Pokmiœ, in Sommersberg, Script, rer. Silesiac. t. Il, p. 37-39.
* Mabillon , AnncU. Benedict. t. II, ad ann. 730. — Id. De re Diplomat. lib. VI, no 62. — Marator. Prœfat. ad Chronic. Noval. t. If, part. II, Script, rer, Ital,
» Muratop. Script, rer. Ital. t. II, part. II, col. 704-709. — Id. Antiq. med. œoi, t. III, dissert. 44, col. 064-973. -- PtemorKefi illustr, t. IV, p. 165 et seq. — Ciampi, Vit. di Ctno, p. 165-170, not. -— On trouve dans les deax derniers ouvrages Textrait que M. Galeani Napione a fait du roman de Walther, d*après la chronique de la Novalèse. Un savant italien prépare une nouvelle édition de cette chronique.
302 LITTÉRATCRE DES GOTHS.
aucun autre souvenir des anciennes poésies gothiques et allemandes dont nous recherchons les traces. La domination des Gotfas et des Lombards, la puissance de la maison d'Esté, qui s'étendit sur plusieurs pays de rAllemagne, tant de relations actives entre le nord et le midi des Alpes , semblaient devoir Caiciiit^ à l'Italie la connaissance des chants septentrionaux. L'mvasion d'Attila, la ruine d'Aquilée ont bien fourni le sujet de quelques romans en prose et en vers, écrits en langue provençale, française et italienne \ mais tous ces ouvrages n'ont aucun rapport avec les poésies allemandes : les personnages et les £iits y sont absolument différents. Le plus remarquable de ces romans composés en Italie, est en même temps le plus inconnu. Quoiqu'il soit en langue française, il porte le titre latin de Atila flagellum Dei^ et il fut écrit, en 1358, par Nicob de Casola de Bologne, qui prélendit avoir tiré ses matériaux de la chronique que Thomas d'Aquilée avait composée par ordre du patriarche Nicétas. Muralori en a cité quelques vers, et le manuscrit unique se trouve dans la bibliothèque de Modène'. Rien dans ce poème ne rappelle les traditions allemandes', et si J.-B. Pigna, qui, dans son histoire de la maison d'Esté, s'annonce pour suivre Casola*, nomme Chrimilde fille du roi de Thuringe % ce n'est point le poète bolonais qui la lui a fait connaître.
L'histoire nous apprend que Tliéodoric le Grand, ce principal personnage des poésies allemandes du moyen âge, devint roi des Ostrogolhs vers l'an 457, à la mort de Théodemir,
1 Qoadrio, Sior. d'ogni poes. t. IV^ p. 589. — Fontanini, deW Eloquensa italien. Ub. I, cap. »1I, p. 42-43. — Haym, Bibl. Jtal. t. Il, p. 32.
* Muratori, Antiqu. Estens. prsf. p. XX.
s Je dois cette certitade à rextréme obligeance de MM. Lombardi et GalTani, bibliothécaires da dac de Modène. Ils ont bien Toula, à ma prière, paroonrir le gros volume de Casola. C'est vraisemblablement des Annales Boiorum d'Aveatin, publiées en 1554, que Pigna a tiré la mention qu*il fait de Chrimilde.
« Pigna, HisL de* Prindp. diEste, 1570. in-folp. 24.
s Pigna, /fr. p. 8 et 9.
LlTTÉaATURE PROFANE. 303
qui était son père ou son oncle ; mais les romanciers allemands ont singulièrement embrouillé sa généalogie. Ds racontent qu'un chef Âmale, nommé Vandalaric et surnommé Samson^ épousa la fille de Rudiger^ duc de Saleme, et que de cette union sortirent Ermmrie^ Dithmar, roi de Vérone, et une fille dont on ne dit pas le nom. Dittimar eut pour fils Dielrich de Vérone, et la fille de Samson devint mère de Walther de Waskastein. Ermenric, à l'instigation d'Odoacre, força Dietrich à se retirer auprès d'Attila, qui le rétablit plus tard dans la possession de Vérone ^ Ses États, dans le nord de l'Italie, reçurent le nom de sa race et furent appelés Amelungia ou Amelungaland*.
Les sagas d'origine allemande représentent Théodoric comme doué d'une force et d'une taille plus qu'humaines. Il n'avait pas de barbe , mais une superbe et abondante chevelure blonde couvrait sa tète ; il avait des yeux bleus, des sourcils noirs, la taille inince et les membres de conformation athlétique'. On prétend qu'un magicien évoqua devant Gharlemagne plusieurs héros des siècles passés , et que Théodoric apparut sous une forme très-ressemblante k ce portrait^. Celui qu'Ënnodius trace de ce prince , dans le panégyrique qu'il prononça en sa présence, ne s'accorde avec ces détails romanesques que sur l'éminence de la taille. Il vante son teint blanc et coloré , et son visage qui, foudroyant dans la colère , était d'une beauté sans nuage dans la joie ^ Suivant les sagas, Théodoric fut couronné
1 Peringskîôld , Noi, ad Cochliei VU. Theodor. p. 271-377. — Chronic, Quedlinburg, in Leibnits. Script, rer. Brunsvic. II, p. 237. — Chronic. Ur$perg.
• Wilkin. Sag. cap. XXXII , p. 74.
s Wilkin, Sag. p. 23-24. » Peringskîôld, ibid, p. 241.
« Peringskîôld, Not. ad Vit. Theod. p. 242, 269, 270 : • In eandem fere seutentiam mutato paolisper ▼erborum ordine et structura. . . descripserat Widfomlos, qui alio nomine vocabatar Magus Jarlns, cum imaginem ejas coram Carolo Magno Cœsare repnesentataros erat, proat prolixius relatnm est in Annalibns Ormi Snorronidœ. . . inter cimelia librornm mss. Regii CoUegii Anttqaitatis. . •
5 «... In ira sine comparatiooe falmineas, in lœtitià sine nube formosus. »
304 LITTÉRATCRE DES GOTHS.
h Rome, et on lui éleva une statue qui le représentait monté sur son cheyal Falko*. Cet animal était célèbre dans les romans et dans les fables superstitieuses auxquelles Tarianisme des Goths donna naissance. Il portait, dît-on, son maitre quand il descendit aux enfers,, et lorsque saint Jean et Sjmmaque le précipitèrent dans le cratère de TEtna*. Une chronique raconte aussi qu'à la fin du douzième siècle, Théodoric, monté sur son cheval noir, apparut sur les bords de la Moselle'.
Ce n'est pas seulement aux Scandinaves, aux Français, aux Italiens, aux Polonais, que les Memands transmirent leurs récits poétiques sur Attila et Théodoric. Ils les conmiuniquèrent encore aux Hongrois, nation moins ancienne en Europe, et étrangère à toutes les autres par son origine et par sa langue. Les Madgyars avaient, comme les autres peuples, leurs poésies, leurs jongleurs et leurs chansons populairesV Ils trouvèrent leur nouveau pays rempli des récits sur Attila et Théodoric ; ils les adoptèrent en les modifiant, et plus tard ils les employèrent conune documents historiques ^ fls racontent que Théodoric s'unit d'abord aux Romains contre les Huns , et qu'à la bataille de Kesmawr il reçut une blessure au front qui le fit sumonmier UaUuUatlan Detreh, c'est-a-dire timmorUl Théodoric. Lorsque Attila devint roi, Théodoric se soumit & lui ; il fut dès lors son compagnon fidèle et épousa sa nièce ^. Attila laissa deux successeurs : Chaba^ qu'il avait eu de la fille de l'empereur Honorius ; et Âladaric, qui était fils de Chrimilde \ Dietrich de Vérone excita ces deux princes k se faire la guerre , et fut
< Wilkina Saga, cap. 380.
« Otton. Frising. Chron. V, 3. — Rymbegla, part. III, cap. 32, p. 425.
» Godefrid Colon, in Freher, Rer. Germ. Script. I, p. 361.
* Notar. Regii Belœ.
» Joh. dcThwrocz, Chron, rer. Hungar. — Nie. Olahi Attila^ cap. II et IV.
0 Nie. Olahi Attila, cap. XVII. — L'histoire apprend que la femme de Théodoric était fille de Clovis.
7 Joh. de Thwrocz, ibid. — Cet auteur a suivi Simon Kéza qui, au treizième siècle, composa une chronique des Hongrois. Il annonce qu'il tire ses récits ex antiquis libris de gestis Uungarorum.
cause, par son astuce, de la ruine de l'empire des Huns. La grande bataille que se livrèrent les fils d'Attila dura pendant quinze jours, et le nom de Prœlium Crumhelt qu'on lui donne peut faire croire qu'elle représente le combat fatal des Nibe^ lungen. Les Hongrois vantent l'éclat inaltérable d'un casque que Théodoric avait conquis sur des géants qui habitaient une caverne située près de Vérone. Tout ce qui lui appartenait était merveilleux, et la Wilkina Saga, qui parle aussi de ce casque, décrit sa fameuse épée, qui n'avait pu être trempée qu'après qu'on eut parcouru neuf royaumes pour trouver l'eau la plus convenable à sa fabrication ^
Nous ne poursuivrons pas plus loin les anciennes traditions sur Attila et Théodoric. Elles ont traversé tout le moyen âge, et forment une chaîne poétique qui, depuis les temps rapprochés de ces rois, parvient aux âges modernes. Les poèmes, les contes, les chansons sur Attila, Dietrich de Berne, Sigfrid, ont fait, dans la vaste Allemagne et pendant plusieurs siècles, l'amusement de tous les rangs de la société, depuis les princes jusqu'aux artisans et aux laboureurs '. Le père du théâtre allemand, Hans Sachs, fit de Sigfrid le sujet d'une de ses nombreuses tragédies, et depuis le quinzième siècle ce héros invulnérable, le prince de Vérone et le roi des Huns remplissent les nombreuses histoires fabuleuses que l'imprimerie fournit sans cesse k la curiosité du peuple.
< Wilh. Sag, p. 100.
s Aventin. Hist. Boior, p 165. ^— Ckron. (^e(ih'n6. apud Leibnitz, Rer. Brunsv, Script, II, p. 237. — Fischer. Not, ad Attilœ prim, exped. in Gallias^p. 49. Ce dernier aatenr cite la chronique mannscrite de Strasbourg qui dit que les paysans parlaient et chantaient beaucoup de Dietrich de Berne. — Wolfg. Lazii De migrât, gent, p. 686. — Goldast. Prœf. t. III, Consl. imp. « Nemo princeps cujos quidem memoria superest, Theatonorum carminibus celebratior uUus fuit, quœ passim adhuc à vulgo nostro in Germanià, Danià, Suedià et Hungarià decantantur. » — Theod. à Niem. De Schismate inter Urban, et Clément.
lib. III, cap. VIII, p. 62 Theodoricum Alemani dilexisse videntur, qnem
adhuc Theodoricum de Berne Germanise vulgus appellat, necnon quasdam de ipso cantilenas in Tulgari Theutonico ad ipsius régis laudem dictaverunt, quœ adhuc plerumque per rusticos et mechanicos decantantur. *
306 LITTÉRATCRE DES GOTHS.
En terminant id nos recherdies sor les rédts poétiques dont rorigine remonte aux Goths d'Hermanaric, d'Attih et de Théodoric, nous sommes bien éloigué de prétendre avoir épuisé cet intéressant sujet. Nous déclarons au contraire que nous n'avons fait que l'eflleurer, et que nous connaissions d'avance la faiblesse de l'esquisse que nous pouvions en tracer. C'est dans les écrits des savants de l'Allemagne qu'on peut trouver des notions complètes, des recherches approfondies et des conjectures ingénieuses sur les développements successifs de ces traditions épiques du moyen âge. Leurs omiages n'étant pas généralement connus, nous avons cru pouvoir risquer l'essai qu'on vient de lire , mais nous reconnaissons sans peine que nous ne possédons ni l'érudition , ni les secours qui seraient nécessaires pour exposer d'une manière satis&isante la marche de ces traditions. Notre seul but a été de donner de nouvelles preuves de l'existence d'une ancienne littérature gothique, et de faire voir qu'elle ne se bornait pas seulement à des traductions de la Bible et à des commentaires théologiques. Nous avons voulu montrer que les Goths, si cultivés en Moesie, ne l'étaient pas moins à la cour d'Attila , et que leurs chants , fort supérieurs à ceux de tous les peuples barbares, furent l'origine de ce réseau de traditions et de poèmes qui s'étendit sur toute l'Europe, et intéressa si vivement toutes les classes de la société, en se mettant & la portée de toutes sous forme d'odes, d'épopées, de récits ou de chansons populaires. On retrouve des transformations analogues dans les romans de chevalerie, quoique leur origine soit bien différente , et cette mutation continuelle de forme était un caractère et un besoin du moyen âge. Si cet essai excitait la curiosité et attirait sur le même sujet l'attention de quelque littérateur plus en état de le traiter dans toute son étendue, notre but serait atteint et notre espérance dépassée.