PREMIÈRE PARTIE
Les historiens ^ nous apprennent qu'au quatrième siècle, Ulphilas, évéque des Goths, inventa un alphabet k l'usage de ce peuple et traduisit l'Écriture sainte en leur langue. Jusqu'au seizième siècle, cette version si ancienne a été absolument inconnue et la littérature des Goths semblait avoir péri tout entière. En 1569, Jean Van Gorp publia l'Oraison Dominicale en langue mœso-gothique ' et annonça qu'eUe lui avait été communiquée par Maximilien Morillon comme ayant été tirée des papiers d'Antoine Morillon, son frère, bibliothécaire du cardinal de Granvelle ^. Antoine Morillon parait avoir composé
< Socrat. flïfl. Se^$. IV, 33. -* Nioeph. Callist. XI, 48. — Jomandès, De rehtis Goth, 5i. — Isidor. Hûp. Chron, Goth. ann, Hisp, œr. 415.
* Goropi Becanii Origin. Antuerpian, lib. VIII, p. 739.
s V. snrÂnt. Morillon Paul Golomiès, Bibliathèqtte choisie (Paxu, 1731, m-13) pp. 223-225. — Id. XVIII, 336. - Jost. Lips. De crueej lib. III, cap. 5, not... « Vin sQinmi Aituri si diatiùs vixiMet.» -— Jost. Lips. De crttee^ not. ad lib. Il, cap. 10, cite Ant. Morillon comme ayant donné le sens d*an mot dans les Évan* giles gothiques. — Banier, dans les JHémoire* de Vigneal-Marville. — Barbier, Dict, det anonymes. — Biog. univ. % Vnlcanias.
pour ce cardinal un petit livre sur les lettres et la langue des Goths \ qui fut publié en 1597 par Bonaventure Yulcanius ^^ et dans lequel les caractères des Goths parurent pour la première fois. L'auteur avait pris ses matériaux dans un manuscrit qu'il trouva ou qu'il découvrit k Werden, près de Cologne, dans une abbaye fondée par saint Liudger vers la fin du huitième siècle ', et ce n'est pas k l'époque de la publication faite par Yulcanius qu'il faut rapporter cette découverte, comme on le fait ordinairement. Le témoignage de Yan Gorp prouve qu'elle précéda de plusieurs années l'impression de son ouvrage. Il reconnaît que l'échantillon qu'il en produit avait été extrait du manuscrit de Werden. Yulcanius donne au manuscrit original le nom de Codex Argenteus et il ajoute : pictus magis quàm scriptus. Ce nom lui est resté, et le Manuscrit d'argent, après de nombreuses vicissitudes '^, se trouve maintenant k
* Usser. Epist. ad Janium, Ghssar. goth. p. 15.
* De literis et lingaa Getaram sive Gothoram, Lugd, Batav. 1597, m-8». — Cet écrit a aussi été attribué à Ant. Schoonhovius.
s Eccard, Franc, orient, t. I, p. 778. — Eceard, Biit. Studii Etymolog. Hng. Germanie, cap. VI.
* J.-A.-D. Schinmeier a écrit en allemand (Rentsburg, 1783, 4o) Thistoire de oe manuscrit. On peut aussi consulter Th. Mareschal, Obierv. de vers. goth. (ad caloem Evangel. Goth. et Anglo-Sax. 1684} p. 389, § 5. — 01. GelsU BibL Vp- $al. hiet. pp. 116>i23. — (And. Novelii) in Bibl. Vpsal, hitt. etrietur, pp. •il-48. —01. Gelsli Hitt. Bibl. Stockholm, pp. 63-65.» Ihre, Analeet. Ulphilan. Dissert, prima, § XIV, pp. 194-195, Collect. Bnsching.— J.-G. Eceard, Hist. StudU Etymolog. ling. germanic. cap. VI. — D. Clément, Bibl. curieuse, IX, p. 337.
Les savants ont fait diverses conjectures sur son origine. On a cru quil avait été trouvé dans le palais d*Alaric, à Toulouse, lorsque Glovis s*en empara en 507, ou qu'il fltisait partie des trésors d'Amalaric, pillés en 531 par Childebert Cette dernière opinion s*appuie principalement sur le passage suivant de Grégoire de Tours (lib. III, cap. 10): > ... Childebertus inter reliques thesauros miniateria Ecclesiarum pretiosissima detuUt. Nam sexaginta calices, quindecim patenas, viginti Evangeliorum capsat detulit, omnia ex auro puro ac gemmis pretioôi omata...» Ces cassettes (capsœ) plus ou moins riches dans lesqueUes on renfermait les Écritures saintes ou autres manuscrits précieux, ont été en osage dans divers pays, entre autres en Irlande oîL Ton en a trouvé qui remontent, dit-on, au sixième ou au septième siècle. (W. Betham, Account of Irish onlig. reteareh. Dublin, 1826. — Férussac, BuUet. des sciences hist. 1829, février, t. IX, pp. 216 il 7). Sur le mot capsœ y. huCnuge, G loss. inf. lat. t. Il, col. 276. ~
Upsal*. n contient une grande partie des quatre Évangiles, tracés en caractères d'argent sur du vélin pourpre. On a donné plusieurs éditions de ce célèbre manuscrit.
En 1762, Knittel publia cinq chapitres de l'épitre de saint Paul aux Romains, écrits avec les mêmes caractères et dans la même langue que les Évangiles du Manuscrit d'argent '. Il les avait découverts dans un manuscrit palimpseste, qui, de l'abbaye de Weissenburg , était passé dans la bibliothèque de Wolfenbuttel '. Dans ces fragments la version gothique est accompagnée de la version latine : elles forment deux colonnes et occupent quatre feuillets; d'autres feuillets, beaucoup plus nombreux, contiennent en grec et en latin plusieurs morceaux d'écrits sacrés et profanes. Rs sont tous recouverts par une seconde écriture qu'on peut rapporter au huitième ou au neuvième siècle, et qui présente des ouvrages d'Isidore de Séville.
A une époque récente, le célèbre abbé Mai trouva dans la bibliothèque Âmbrosienne de Milan cinq manuscrits palimpsestes provenant du monastère de Bobbio. La première écriture oiTre des parties des Livres saints en langue gothique. M. Mai et M. le comte Ch.-Oct. Castiglione unirent leurs efforts pour exploiter ces richesses, et publièrent, en langue gothique, un fragment du second chapitre d'Esdras, plusieurs versets des chapitres V, VI et VII de Néhémie, des morceaux de saint Matthieu qui manquent dans le Manuscrit d'argent et des parties assez considérables des épitres aux Philippiens, à Tite et k
Greg. Tor. De Glor. eonfeu.- cap. LXIII : « capsam ad sancta Evangelia recludeDda . . . • On a aussi donné le nom de Codex argenieus, à cause de sa couTerture, à un volume du Cartulaire de Tabbaye de St-Père de Chartres. (Guérard, Cartulaire de Vabbaye, etc. Paris, 1840, in-8«, 2 vol.)
* Jean Ihre (Fragm. vers, Ulphil. prœf.) a soutenu que les fragments publiés par Vulcanius avaient été tirés d'un manuscrit différent de celui qui est a Upsal: mais quelques variantes ne paraissent pas suffisantes pour faire admettre cette opinion.
> UlphUœ vertionem gothieam nonnullorum capitutn epistolœ Divi Pauli ad Romanoi,.. Guelferbjti, 4».
' Burckhard, ifistor. bibliolh,., WolfenbuU. t. I, p. 256.
190 LITTBRATCRB DES GOTHS.
Philémon V On trouve encore dans cet ouvrage des fragments d'un commentaire et d'un calendrier en langue gothique. Les savants éditeurs ont ajouté k la version d'Ulphilas, pour en feciliter l'intelligence et comme point de comparaison, une traduction latine littérale accompagnée du texte grec. Des notes ornent le bas des pages et ce petit volume est terminé par un glossaire des mots gothiques jusqu'ici inconnus qui se rencontrent dans ces fragments. On trouve dans la pré&ce la description des manuscrits, des recherches sur leur âge et un abrégé de l'histoire des Golhs.
Monsignor Angelo Mai ayant été appelé à Rome, le comte Castiglione continua seul l'étude des manuscrits gothiques de Milan; l'état de sa santé contraria longtemps ses travaux, et ce ne fut qu'au bout de dix années qu'il put donner une suite au Spécimen. D'après deux des palimpsestes de l'Âmbrosienne, il publia la version gothique de la seconde épitre aux Corinthiens. Il y a joint une traduction latine, un glossaire et une savante préface *. Le comte Castiglione a encore publié plus tard : Gothtcœ versionis epistolarum D. Pauli ad Ramanos, ad (khrinthios primcBj ad Ephesios quœ supermnt, ex Ambros. BibL pa^ limpseslis deprompta cum adnotatxonibuê^ Mediolani, 1834, 4^ (il n'y a dans ce volume ni préface, ni traduction, ni glossaire); et enfin : Gothtcœ versionis epistolarum Divi Pauli ad Galatas, ad Philippenses, ad Colossenses^ ad Thessalonicenses primœ quœ supersunt^ ex Ambros. palimpsestis deprompta cum adnotcUionibus, Mediolani, 1835, 4^
Telles sont les portions de l'Ëcriture qui ont été publiées jusqu'à ce jour dans la langue des Golhs de Mœsie.
L'idiome du Manuscrit d'argent a été l'objet d'une grande
> Vlphilof partium ineditarum m Ambrosianis Palimpsestis ab Angelo Maio repertarum Spécimen, conjunctis caris ejasdem Maii et Car.-Oct. Castillion» editam, Mediolani, 1819, 40, pp. xxiv et 36.
• Vlphilœgothieaversioepistolœ Divi Pauli ad Corinthiotsecundœ.., edidit Car.-Octav. Castillionœus, Mediolani, 1819. 4<».
L1TTBRATURB SACREE. 191
discussion entre les énidits. 6. Hickes, La Croze, Wetstein, Arnas Magnaeus, Mosheim, Uphagen, etc., ont soutenu qu'il fallait le rapporter au saxon ou franc, plutôt qu'au gothique. Sperling est d'avis qu'il se rapproche de la langue des Liombards^ Mais Junius, Stiemhelm, Leibnitz, Thomas Mareschal, Wilkins, Laurent Arnell, Dieteric de Stade, Jean Frickius, Wachter, Michaelis, Benzelius, Edouard Lye et Jean Ihre ont cherché à réfiiter leurs arguments et k établir que le manuscrit d'Upsal contenait la version d'Ulphilas. Pendant que ces grandes autorités balançaient l'opinion, on trouva en Italie, dans des actes écrits sur papyrus au sixième siècle, des souscriptions en langue et en caractères ostrogothiques, et le savant Ihre tira un grand parti de ces monuments pour établir l'identité de la langue des Goths avec celle du Manuscrit d'argent. C'est ainsi qu'il prouva que ce manuscrit nous avait conservé la version d'Ulphilas*. Cette démonstration s'étend aux palimpsestes de Wolfenbuttel et de Milan, et l'on voit quelle était l'erreur du marquis Maffei ^, lorsqu'il soutenait que les Goths d'Italie n'avaient point de caractères d'écriture que ceux qu'ils avaient reçus des Romains *.
* Sperling, DUseri. de BaptUmo vet. Ethnie, cap. II. c .... Adeô, ut potiùs Laogobardica aut Germanica, quam Ulphila-Gothica, Evangelia hœc dici me-
reaotar non niai bas literas Langobardicas et linguam istam Langobardicam
esse promptiùs est affirmare quam Gothicam ab Ulphila profectam.»
* V. Gori, inscript, ùonian. p. 496. — Ed. Lye, Prœfat. ad Evang, Goth, p. XXXV. — Koittel , UlphiL vers. fra^. p. 402. — iHarini, Papiri diplomat. no 118, p. a44, tab. XV, et no 119, p. 345, tab. XVII. — Ihre, Monument, vet. ling. Ostrogot h. Neapoli repert. in t. III. Âct. Acad. Upsal. - Ibre et Thensted, Dissert, de ling Cod. Argent. § 16, Upsal 1754, etapad Busching, p. 267.
s Bfaflfei, Veron. illustr. part. I, p. 326 : • Egli è indubitato che se coteste genti avessero ayatî caratteri, e nsato di scrÎTere in liugua loro, qoalche monumento se ne Tedrebbe.*
* Anonym. Votes : • .... De qua re laminam anrcam jnssit interrasilem fieri, quatuor literas régis habentetn : Theod. ut si subscribere voluisset, etc. » — ' La signature Theod en latin aurait cinq lettres et non pas quatre. Tbéodoric signait donc au moyen de la lame d'or découpée en gothique : 4^C AÔl ou en grec eEOA. L'empereur Justin, qui ne savait pas non plus écrire, se servait d'une lame pareille. (Procope, Anecd.)
D'autres faits philosophiques et historiques appuient encore cette conséquence. 1® Les Goths ont habité entre le Don et le Dnieper ; la partie de ce peuple qui ne suivit pas Théodoric en Italie, s'étabUt en Crimée S et ce pays formait an quatrième ou cinquième siècle le diocèse de Gothie. Les Génois conservèrent cette dénomination, et l'évéque de Gaffa prenait encore au commencement du siècle passé le titre d'évêque de Gothie*. Les Goths habitèrent aussi les deux rives du Danube, même avant qu'une grande partie de leur nation passât ce fleuve au temps de Valens. Leur langue s'est longtemps conservée dans cette région, et, au neuvième siècle, elle y était encore en usage dans la célébration de l'ofiice divin '. Le moine Rubruquis au treizième siècle '^, Josaphat Barbare au quinzième, et quelques autres yoyageurs ont retrouvé dans la Crimée les descendants des Goths % et des mots de leur langue furent recueillis en assez grand nombre au seizième siècle par Busbeq, ambassadeur k Constantinople. Ils ont, comme d'autres mots cités par les anciens auteurs, une grande analogie avec la langue du Manuscrit d'argent ^. L'autre partie de la nation, qui
» Procop. De Aedif. III, 7.
< DaoTiUe, dans les Mém. de l'Acad. des Inscript, t. XXX, p. 240. — Lequîen, Oriens Christ, t. 1, col. 1239 et seq.
s Walafrid Strab. De rébus Eccles. cap. 6 : • Et ut hîstoriœ testantar, postmodnm studios! illius nationU (Gothicse) divinos libros in sa» locationis proprietatem transtulerunt ; quorum adhuc monumenta apad nonnollos habentor... Et iîdeliom fratrum relatione didicimus, apud quasdam Scytharum gentes, maxime Toraitaoos, eadem locutione divina hactenos celebrari officia. »
* V. col. 5, CoUect. de Bergeron.
s Viaggio di Josafa Barbara alla Tana (Collect. de Ramosio, t II, f. 98, ▼«.] — Danyille, dans les Mémoires de VAcad. des Inscript, t. XXX , p. 940. — Znrla, Di Marco Polo e degli viagg. Venetiani, t. II, p. 210, 211. — VUloison, dans le Magaz. Encyclop. 1804, t. V, p. 76, 78. — Peringskiold, AnnoL in Vit. Thêodor. p. 348, 349. — Beckmann a eu Tidée bizarre que l'on avait pris des Juife pour des Goths ! (Annal, des Voyages, t. IV, p. 37.)
« Knittel, Ulphil.vers.nonnulLcapit. ^ 429-441. — Ihre, Far*. IZ/pA. /"ro^. p. 41-46. — Ihre, Gloss. Suio-Golh. p. vi. — Peringskiold, Ann.invit, Théodoriciy p. 344, 349.— Scaliger, Canon. Isagog. lib. III, p. 347.— And. K. Malmenius, Diss. de reliq. ling. Goih. ^ X, XII, Upsal 1758, in-4o.
LITTBBATURE SACREE. 193
pénétra en Ilalie avec Théodoric, y renonça si peu à sa langue qu'elle se répandit au contraire autour d'elle ^
2® Par un examen analytique on trouve dans la langue du Manuscrit d'argent un mélange remarquable de mots dérivés du grec, du latin, de l'esclavon, qui semble indiquer d'une manière assez précise les bords du Danube comme le lieu où cette langue fut parlée '.
3® Dans un ouvrage du commencement du sixième siècle, mal k propos attribué k saint Augustin, et qui, plus probablement, est de Vigile, évéque de Tapse ^, on lit qu'en langage barbare, c'est-k-dire gothique, Sihora armm signifie : Seigneur ayez pitié. Les bénédictins éditeurs du saint évéque d'Hippone indiquent en note qu'un manuscrit porte Fhrota arme$^ mots légèrement altérés de Frauja armai qui en effet signifient : Seigneur ayez pitiés dans la langue du Manuscrit d'argent ". Ces mots étaient le cri de guerre des Goths \
4® Enfin le calendrier publié par MM. Mai et Castiglione donne une force nouvelle aux arguments qui viennent d'être énoncés, puisqu'on y lit, en langue et en caractères semblables
> Cassiodor. Var, VIII, 21 : « Paeri Btirpis RomaniB nostra lingua loquantur.» — Les lettres de Théodoric aux rois Barbares sout, dans les Variœ de Cassiodore, écrites eu latin. Mais ces lettres, composées par ce ministre, pouvaient bien être traduites en gothique pour ceux qui entendaient cette langue. Eu écrivant au
j roi des Hérules, il dit d'ailleurs : •• Reliqua per... legatos nostros patrio sermone
I mandamus. • Un Romain, Cyprien, comte des largesses , savait les trois lan-
gues. ( Variar, V, 40 : Instrnctus enim trifiiriis linguis.) On Ht enfin ( Variar. X, 4) : " Hinc est quod ejus (Amalasunthœ) doctrina mirabilis per multiplices f liuguas magna ubertate diffunditur. - — V. encore Procop. Bell. Gotk.^ I,
cap. 2. 3.
* Wachter, £>« Hng, Cod. argent, in JUisceUan. Berolin. t. III, 1723, p. 40-
I 47. — Ilug, Einleitung in die Sckriftm des N. T., S ^32, éd. 1821.
, ' S. Augustini opera^ t. II, append. Epist. 478, p. 39 et 44.
* Steph. Not, in Saxon. Grammaîie. p. 210. — Junii Gloti. Gathie. p. 05. ^ — Goldast, Rer.Aleman. S. t. I,p.392. — Ihre, G(o$$. Suùy-Goth. p. 138. —
^ W. J. Weterling, Fragm. Ung, Goth, ex Augustin. Upsal 4736, in-S». — Mal-
( menins. De reliq. ling, Goth. % V.
s Snor. Stnrles, Heimskring, t. II, p. 419.
19i LITTÉRATURE DES GOTHS.
à ceux du Manuscrit d'argent, la commémoration des martyrs et des événements de la nation des Goths.
Telles sont les principales preuves de l'identité de la version d'Ulphilas avec le Manuscrit d'argent^ les fragments publiés par Knittel et ceux découverts par Monsig' Mai.
Cette version de l'Écriture sainte est le plus ancien monument qui reste de la langue germanique, et l'on peut juger par elle de la perfection à laquelle les Goths de la Muesie avaient porté leur langage. On voit que dès le quatrième siècle il était fixé S qu'il avait une grammaire, une orthographe régulières, tandis que cinq siècles plus tard le dialecte francique ou théotisque était encore un jargon sans règles, sans précision, et qu'on pouvait k peine écrire. Les monuments de la littérature des Francs, et le témoignage d'Otfrid * attestent la grossièreté
* Le clergé des Goths officiait en gotb à la fin du quatrième siècle. (Théodoret^ V, 30-32.) Les Vandales parlaient la même langue an témoignage de Procope, et MtLTcnB {Hist . dei VandaUa.^ p. 410) pense que Gélimer, retiré dans les monts Pappua, chantait ses malheurs dans cette langue nationale. Le patriarche arien Cyrilla prétendit qu*il ne savait pas le latin. (Vict. Vitens. II, 18 : «Nescio latine.») Il fallait donc que la yersion d'Ulphilas fût répandue en Afrique. Sor sa communauté aux deux peuples, y. Castiglione^ De Arianiêm. Ulphil. p. 65, not. i. — Marcus {Hist. des Vandales, p, 189) dît que Victor Cartennensis (ap. Mientras, p. 23) appelle taihunhundafath les Chiliarques Vandales que Victor Vitensis (1, 10) nomme en latin Millenarii. II ajoute en note (p. 37, not. 5i) que ce mot gothique se trouve dans Ulphilas (Jean XIII, 12), et qu'il vient de faîfcun, dix ; hunda^ cent ; fath, conducteur, chef.
Dans les éditions de la version goth. deJunius, Benzelius, Zahn, je lis (Marc, VI, 21 ; Jean, XVIII, 12) thusundifaths. Junii Gloss. Gothie. p. 356 : • Thitund^ mille, per multiplicem contractionem videri factum ex taihttns vel tigùshund^ decies centnm.» Id, p. 329. Taihun^ decem. — taikuntaihund^taihunUhundt centnm.— Vid. et p. 204, voc. hund^ centum.-^P. 151, 157, fathsy fads, in cornpositione nominibns suppositum, significat : Summam totùts ret, dispositUmem^ procurationem, curam. Hundafads, centurio (Luc, VU, 6) ntmda/afA« ohiliarchus, etc. ••
s Otfrid, Prœfat. ad Liutbert. in SdtiUer. Tkesaur. 1. 1, p. 11, 12 : • Hajos enim linguœ (Theotisos) barbaries ut est inculta et indisciplinabilis, atque in* sueta capi regulari freno grammaticœ artis, sic etiam in mnltis dictis scriptn est propter literarum aut congeriem aut incognitam sonoritatem difficilis.... Lingua enim haîc velut agrestis habetur dnm a propriis nec scriptura nec arte aliqua ullis est temporibns expolita.... Res mira, tam magnos Yiros.... cnneta
LITTÉRATUHE SAGHÉE. 1U5
de la langue francique, dont l'instabilité dans l'orthographe, les terminaisons et les inflexions résistèrent aux efibrts de Charlemagne, de Hraban Maur et d'Otiîrid. Ces observations forment une preuve très-forte que le Manuscrit d'argent n'appartient pas à la littérature des Francs.
Nous venons de comparer la langue des Goths du quatrième siècle avec celle des Francs du neuvième ; mais si nous pouvions remonter à une époque plus ancienne et qui précédât les progrès des Goths dans la civilisation, la différence des deux idiomes serait bien moins grande. Les langues des Goths et des Francs avaient une origine commune, et plus on remonte vers les temps anciens, plus les idiomes d'une même famiUe se rapprochent. Cela explique comment le roi franc Chlodomir ne put distinguer le langage des Bourguignons de celui de ses propres soldats, et périt victime d'une méprise ^ La langue des Bourguignons était celle des Goths, ainsi que le démontrent les mots qui en ont été conservés ^, et à cette époque elle ressemblait au francique. Par plusieurs causes, et particulièrement par le voisinage et l'influence de Constantinople, la langue des Goths de la Mœsie avait fait des progrès qui avaient laissé fort en arrière l'idiome des autres peuplades de même race. Aussi les savants qui ont soutenu que le Manuscrit d'argent était écrit en suédois, n'ont pas eu plus raison que ceux qui en ont fait un ouvrage saxon. Les uns et les autres auraient dû reconnaître que l'idiome de ce manuscrit est un des dérivés d'une
hac in aliène linguœ gloriam transferre et osum scriptorœ in propria lingua non habere. •• OtfHd répète plasieurs fois, dans le chapitre U^ du livre I de sa version en vers franciques, qu'il traduit l'Évangile pour la première fois en sa langue, qu*il le fidt afin que les Francs ne soient plus la seule nation qui ne chante pas dans son idiome les louanges de Dieu, etc. — Il faut cependant con* venir que, dès le huitième siècle, on avait tenté d'écrire la langue des Francs, et qu'il en existe encore des monuments de cette époque. Ils confirment, du reste, tout ce que dit Otfrid de sa barbarie et de son irrégularité. (V. Gley, De la littérature des France^ Paris 1814, 8».)
< Gregor. Turon. Hiêt. lib. III, cap. 6.
' Ammian. Marcell. lib. XWIII, cap. 5. — Âgathias, I, p. 14.
196 L1TTÉRATDRE BBS GOTHS.
langue mère, de laquelle descendaient encore, k des d^rés différents, le suédois, le théotisque, l'anglo-saxon , l'islandais, l'allemand, le flamand et le danois.
Les Goths des environs du Danube avaient donc devancé de beaucoup dans la civilisation et dans la culture tous les autres peuples germaniques ou teu toniques ^ Leur séjour dans un climat doux, leurs relations avec les Grecs, peut-être quelque circonstance de leur situation primitive en Asie avaient £aivonsé leurs progrès. Mais ces causes ne sauraient expliquer l'apparition subite d'un ouvrage aussi considérable et aussi parfait que la version d'Uiphilas. Une langue ne se polit, ne se fixe qu'en étant écrite , et il est tout à fait impossible que l'inventeur de son alphabet atteigne dans ses écrits la perfection grammaticale. Or cette perfection existe dans la version gothique *.
Ici s'élève une question difficile k résoudre : Les Goths ont-ils eu l'usage de l'écriture avant Ulphilas? Quels caractères pouvaient-ils employer? Je suis porté à croire qu'ils se servirent des runes^ qui, dans cette hypothèse, n'auraient pas appai^
A Jornand. De rebu» Goth, 5 : < Nec defuerant qui eos sapientiam eradirent. Unde et piene onmibos barbarig Gothi sapieutiores semper ezstiterimt, Gracisque pœne consimiles, ut refert Dîo. • — Ailleun, le même aateor C^P* 3) >^~ conte qa*aa temps de Sylla, Dicaeneus instraîsit les Goths dans la morale et les sciences, et leur donna des lois écrites.
* Hickes. Gramm. Mcuo-Goth. cap. 16, et Knittel, UlphU»Vers, fragm, prœfm p. 14 et p. 354 ont prétendu que la version gothique abondait en solécismes et en fautes contre la grammaire. Mais Ihre et Solberg ont montré qu'ils étaient dans Terreur, que la langue gothique était régulière, et que les fautes dont Hickes avait formé un catalogue venaient de ce qu*on avait mal copié le Manu« scrit d'argent, ou de ce qu'on n'avût pas su reconnaître les véritables formes de la grammaire. Ils admettent cependant qu'il y a dans le Ms. d'argent quelques fautes de copiste. (Ihre, Fragm. Vers, UlphiL p. 9*14.) Hickes n'avait pas saisi le génie de la langue mœso-gothique. Hug, en parlant du travail d'Uiphilas, dit: • C'était une chose difficile d'entreprendre un pareil ouvrage et de l'exécuter dans un dialecte dont les règles n'avaient encore été édaircies ni fixées par aucun grammûrien, et de suivre dans cette version une syntaxe aussi uniforme et aussi certaine que s'il avait eu sous les yeux une grammaire réguUère et préparée d'avance. • ( Einleilung in die Schriften de$ N* T. § 139, t I, p. 489, 2«édit. 1S21.)
LITTÉRATURB SACRÉE. 197
tenu exclusivement aux Scandinaves \ On ne conçoit guère en effet que les Goths aient pu ignorer cette manière de fixer la pensée, lorsque les États de leur grand roi Hermanaric, si célèbre chez tous les peuples germaniques, s'étendaient jusque sur les bords de la mer Baltique. Il parait que les Vendes, qui faisaient partie des sujets d'Hermanaric, connaissaient les runes, puisque les idoles du temple de Rethra, qu'on a retrouvées près du lac ToUens dans le Mecklembourg, portaient des inscriptions écrites avec ces caractères *.
Je ne dirai rien de l'origine, de la patrie, ni de l'antiquité de l'écriture runique; ces questions conservent encore toute leur obscurité, et les efforts des savants n'ont pu la dissiper '. Je me
t Basnage, dans ses Annales, pense qae les Goths avaient une écriture pins
ancienne que celle d'Ulphilas. Maseon, La Croze, Eccard attribuent aux Francs
il Tusage des runes. « Ne ergo septentrionales antiquitate suarum rnnarum glo-
rientur, quas nos diîk ante illos habuimus. Nam Fortunatus bic per barbara
runa Germanorum scripturam intelligit, ut et alibi barbariem pro Germania et
\ Francia usurpât. • (Eccard, F)ranc. Orient, t. I, p. 418.) Il sera question, page
. 200, du passage de Fortunat. Eccard, ainsi que Saumaise, pensait que les runes
étaient dérivées des lettres latines.
* Dithmar. Merseb. lib. VI, p. 130, cum notis Wagner, — Karamrin, HisL
de Russie^ t. I, p. 436, trad. fi-anç. — Masch, Gottesdienstliche AUerthUmer
( der Obodriten atu dem Tempel zu Rhetkra am Tollenser See, 1771, 4». (Jean
r Tbunman et Sam. Buchholz ont attaqué les opinions de Masch. V. les indications
f de la Bibl. hist. de Struve et Heutel^ t. V, part, il, p. 24-27.) — Le comte J.
I Potocki, Foy. en basse Saxe^ en 1794, Hambourg 1795, 4o.— Hirt, Sur les
monum, sépuler, des ane. peuples du Nord, p. 25, 26. Ces statues existent dans
les Bibliothèques de Ratzebourg et de Brandebourg ; Surowiecki en a comparé les
caractères avec d'autres alphabets. ( Mémoires de l'Académie de Varsoine ,
t. XVI , p. 152. — Férussac , BuU, des Se. hist. 1826, t. II, p. 279, no 254.)
Des pierres de granit, portant des inscriptions et des figures, ont été découvertes
au même endroit et sont déposées à la Bibliothèque de Neu-Strelitz. Elles ont
été décrites par F. de Hagenow. {Descript. des pierres runiques de la Bibl. de
Neu-Strelitz, ou essais d'explication de leurs inscriptions... Greifswald 1826,
4o, p. 25; 14 grav. en bois. En allemand.— Férussac, ibid. 1827, fév. p. 153, et
t. XIV, 1830, p. 61.)
5 Jacq. Homem. Bredsdorff {Sur l'origine des caractères runiques, Co^nhA" gne 1822, 4o, 19 pages en danois) pense que les runes dérivent des caractères d'Ulphilas. Gislius Brynjulfi ( Perieulum runologicum, Haunise 1823) soutient la haute antiquité des mues. (Férussac, ibid. 1824, t. I. p. 211 et 294.) V. encore Rîmbertins, Vila Ansgarii (Langebeck, Script, rer. Dante, no 30...) —
198 LITTÉRATURE DBS GOTHS.
bornerai ^ exposer une partie des faits qui semblent indiquer que l'usage de ces caractères fut commun aux peuples germaniques et aux Scandinaves.
Les Scandinaves écrivaient leurs runes sur des pierres % et dans l'usage plus habituel sur des tablettes ou bâtons de bois que Saxon le grammairien appelle : célèbre quondam chœtarum genm *. C'est ainsi qu'ils sculptaient sur des aunes ou cannes leurs calendriers astrologiques '. En cherchant des traces de cet usage chez les Germains, on peut voir des runes dans les marques qu'ils faisaient sur les baguettes qui leur servaient de sorts *^. Il est d'autant plus probable que les Goths surent écrire sur des bâtons, que l'on retrouve cet usage chez un peuple qui leur succéda dans leur demeure au nord du Danube. Les Szeklers, qui habitent encore les montagnes de la Transylvanie sur les frontières de la Moldavie et près du Mont sacré des
Fahle Barman, Triga supplementor. ad Eunograph. Suio-Goth, (In nov. Act. Soc. Upsal. t. V, p. 276.) — Nie. Henri Sjoeborg , Litterœ Gothicœ ab Asia oriundfB ad Scandinaves hospites deductœ, Lond. Goth. 1805, 4».
^ P. BertioB, Comment, Rer, German. lib. II, p. 356 : « Miram sane gcnti rupes pro libris, saxa pro bibliothecis fuisse. »
* 01. Wonnias, De litt. Danic cap. XXVI, p. 132, 133.— Id. Monum. Danie. lib. V, cap. VI, p. 298-300. ~ Id. AddiL ad Mon, Danic. ad cale. liL Danie. p. 22. ^ Saxo Gramm. Hist. Danic. lib. III, p. 52, et Stepban. uot. p. 100.^- Bioerner, Jntrod, in Antiq. Hypsrboreo-Goth. p. 5, note («).— Les ScandinaTea nommaient ces bâtons écrits Runarkiœfle, Spiolld, Speldkeffle, Rnnstaf. (^Stepb. ad Saxon, p. 46.— Ihre, Gloss, Suio^oih, p. 474, 724.) — Dans la version d'Ulpbilas (Luc I, 63) spilda signifie pugillarem^ tabulam.
* Olai Magni Gent. sept, hist ifreviar, Ub. I, cap. 20. — Hickes, Gramm. anglù'Sax. p. 200. — Junii Gloss, Goth, p. 477. — 01. Verelii Runogr. seand, p. 23. — Jens Wolfi; Runakêfli ou Calendrier runique, Paris 1820, S».
* Tacit. Germ. X : « Sortiam consuetado simplex. Virgam, A'ugifene arbori decisam, in snrculos amputant, eosque notis quibuadam discretos, etc. » — V. J.-G. Eccard, De Origine Germanor, lib. I, § 88, p. 190. Cela rappelle les sorts de Préneste trouvés dans un rocher et in robore insculptas priscarum literarum notis. (Ciceron, De Divinat. lib. II, 41 .) Les sorts des Germains ont été appelés Tains^ Tan^ on 7en, chez les Goths, les Anglo-Saxons, les Frisons, etc. Un savant anglais a pensé que la divinité des Germains, nommée par Tacite Tanfana^ était celle des sorts. (Jun. Gloss. Goth. p. 330. <- Schtlter, Gloss. Teutonit. p. 158 et 283.}
Gèles, ont écrit avec un caractère particulier qu'ils gravaient sur des bâtons ^ On a trouvé aux environs de Vérone, ville
* Joh. de Thwro€z, Chron. Hungar, prœf. * Nam et hoc nostro levo pars nationis ejusdem (IIuDgaric») qaœdam Transylvanie regni posita in oris, characteres quotdam ligno sculpeît et talis scripturœ usa literarum ad instar virit. » — Id. Und. cap. de SiculU : « Hi uondum Scythicis literis obiiti, eisdem non encaosti et papyri ministerio, sed in baculornm excisionis artificio dicarum ad instar utuntur.* — Nicol. Olahi Atila, cap. 18 : «Siculi ad explicandam aaimi sui sententiam ac valantatem quotidianam pneter nsom papyri et atramenti aut
, dbaracteris aliarum lingoarom, notas quasdam hacillis ligneis incidunt, aliqnid
inter se significantes : qoibas ita incisis apud amicos ac Ticinos vice nantii
' epistolœve utuntur. » ^ Serait-ce des Sceklers et de leur écriture qn'Eustathe,
I au dousième siècle, aurait entendu parler dans ce passage cité et traduit par
, Bayer {Opusc p. 375) : « Quidam posteriorum œtate Scytharum, quœ vellent,
symbolis qnibusdam suis notabant , Tariœqne ductus figuras inscribebant aut
t inscttlpebant potîus tabulis seu asseribus, tam aliis, tum buxeis.» (V. Eustath. In
Homer, t. I, f> 632, éd. Rom.) On assure que Tusage d'écrire avec des entailles sur des morceaux de bois est répandu dans TAsie septentrionale. (Balbi,
^ Introd. à l'Atlas Ethnograph. p. 100.) — Quant aux Szeklers, des auteurs
hongrois disent que leur nom signifie gardes^ custodes montium ac sylvarum. On a cm quMls descendaient des Huns ou des Avares, mais il semble plus probable qu*il8 sont un reste des Patzinaces. On peut consulter sur les Szeklers, leur langue, leur alphabet : Nie. Olahus, Vit. Atilœ^ cap. 18. — Danville, dans les Mém. de VAcad. des Inscript, t. XXX, p. 259. — Math. Belius, De veter. litt. Hunno-scytk.^ Lipsiœ 1718, 4^. — Hickes, Thesaur. antiq. septentr. prœf, p. vu, XVII. —Bayer, in Thés. Epist. La Crozan. t. II, p. 280. — Alex. Horànyi, Mem. Hungcw, t. I, p. 174, not. — P. Vallaszky, Conxpect. reipubL litt. in Hungar. p. 37 et seq. et Proleg. p. 4 et seq. — G. Pray, Annal Vet, Hung. p. 179,
' 386-388. — Molnar, Gramtn. Hung. prœf, p. 23. - Benko, Transilvan. 1778,
8o.— Et. Lekatos, Siculia, Claudiopol. 1702.
' Zamoscius (Analeet. Daeiœ AntiquUat. 1593, 8°), cité par Strnve {Bibl. Hist.
' litt. t. III, p. 2080, éd. Ingler) prétend qu'il existait à Florence un livre en
écriture szekle. Mais Laurent Toppeltinus de Megyes (Orig. et occas. Transilv. c. VIII, p. 71) assure l'avoir vainement cherché, et, d'après les propres paroles de Zamoscius, il parait que c'était un livre chinois, d'autant plus qu'il assure qu'il était imprimé. Wallaszky (p. 47-51) parle de ce livre et de quelques autres prétendus livres szekies.
Comparez Menander Protect. p. 107, 108 [sous Justin, ann. 568] : « Itaque Maniach (Sogdoltarum princeps) dona purpune non parvi pretii, syllabas et taies qnales epistolas (xxt ouXXa^â; riva;, Toiâ;^e rivà; trtaroXà;) ferens in viam se
dédit. > Dncange, Gloss. infim, Grœcit.l «SuXXa^aî litters, sacri a&tus,
rescripta principam. Vox apud JC. Gnecoa passim obvia. > — Priscus raconte qu'Attila fit lire un tableau sur lequel étaient écrits les noms des transfuges qu'il réclamait de l'empereur d'Orient ; mais rien n'indique quels étaient les caractères de cette écriture.
âOO LITTÉRATURE DES GOTHS.
célèbre dans l'histoire de Théodoric et des Goths, un instrument en fer, en forme de baguette et couvert, dit-on, de caractères qui paraissent runiques ^
n faut remarquer que Yénance Fortunat, Italien de nation, évéque de Poitiers, qui vivait au sixième siècle dans la Gaule, parle des runes gravées sur des tablettes de frêne et dit qu'une baguette peut tenir lieu de papier *. Il est peu probable que ce poète ait dû la connaissance de cette écriture à des relations avec les Scandinaves, et Ton peut croire, avec bien plus de fondement, qu'il l'acquit soit à la cour d'Âustrasie, où il célébra l'union de Sigebert avec Brunehaut, soit à Ravenne, où il fit ses études, et où des Goths pouvaient se souvenir des antiques usages de leur nation, soit enfin par des communications avec les Wisigoths du midi de la France.
Le nom même que les lettres portent encore dans la langue allemande «emble prouver que les Germains écrivaient coname les Scandinaves sur des baguettes; ce nom est Buchstaben; il est composé de Buche^ hêtre, et de Stab^ bâton '. Du premier de ces mots on a tiré celui de Bok^ Buch^ qui signifie un livre dans la langue moBso-gothique, comme dans l'islandais, l'anglo-saxon, l'allemand, le flamand. Quelle autre écriture que les runes pourrait être désignée par des mots qui remontent au temps où les Germains, encore au delà du Rhin, n'avaient aucune connaissance de l'écriture latine^?
» Peringskiold, ad Vit, Theodor.p. 530.
< Venantii Fortunat. oper, part. I' VU, 18, p. 231, edit. Romœ 1786, 4» : Barbara flraxineis pîngatur rona tabellîs, Qaodque papyrus egît, virgula plane Talet.
s 01. Worm. Liter. Dante, p. 6-8. — Junii Glast. Gotk. p. 97. — Ihre, Glo9$. Suio-Goth. p. 226-Î28— Schera, Diction. Germ. Medii yEw, p. 1570. — Wachter, Gloss. voc. Buch. — Uerweghr, De usu antiq. m Uhut. ling. Suio-Goth. 54. Holmis 1746,40.
* Les Irlandais nommaient de même leurs anciens caractères Feadha^ bois, parce qu'ils écrivaient sur des tablettes. (Marcel. Âlph. Irl. p. 46.) L*ftlphabet des Bardes du pays de Galles était appelé Cœlbreny Beirâ, les signes des Bardes. Le premier de ces mots désigne aussi les sorts qui étaient écrits sur des bft-
Si Ton considère la nature de la loi salique, rédigée dans Torigine par les Francs au delà du Rhin% on jugera qu'elle n'était guère propre à être retenue dans la mémoire, et que les nombreuses amendes qu'elle prescrit exigeaient un moyen plus précis. Elle fut rédigée en langue francique : ce fait n'est que trop bien prouvé par les traductions latines qui l'ont rendue inintelligible, et l'on ne saurait soutenir que les chefs des Francs Pavaient écrite en caractères latins, puisque plusieurs siècles plus tard on ne savait point encore rendre par ces caractères les sons de la langue francique '.
Le célèbre professeur Tychsen, de Rostock, ayant examiné les caractères qui couvrent des pierres sépulcrales trouvées par Pallas et Spangenberg sur les bords de l' Abakan et du Jenissei, en Sibérie, n'entreprit point de les interpréter, mais il déclara qu'ils avaient une grande ressemblance avec les antiques lettres runiques et gothiques. H rapporta ces monuments au temps de la domination des Scythes sur l'Asie '. De Guignes attribuait ces sépulcres aux Mongols sous les descendants de Gengis-Khan, Meiners aux Tatars, et Klaprolh aux Hakas ou Qii^hiz orientaux, nation turque descendue des Hiong-nou.
guettes ou des tablettes de bois. (Boxhom, Ântiq, Ung. Britann. Uxie. voc. Cœlhren, Petl^m.— JensWolff, Runakefliy p. 35-37.)
* Des exemplaires de cette loi disent : « In villis qaœ oltra Rhenam sunt. » Les historiens se servent de la même expression ; quelques-uns portent : « In viUis Germanie. » (Rec. des Hi$t de France^ t. II, p. 543. — Sigeb. Gemblac. ad ann, 4^. — Chronie. Malleaeme. apud Labbe, nov. Bibl, ms. t. II, p. 192.)
• V. ci-dessns, p. 194, not. S. — Cependant M. 'Wiarda (But. etexplieat, de la Un ialiquej Brème 1808 ; en aUemand) a soutenu avec beaucoup d'érudition que cette loi n'avait jamais été écrite qu'en latin. (Guizot, Cours d'Hist. tnod, t. I, p. 330 et sniy.)
s Meiners, De Antiq, monum. inSibir. australi: in comment. Gotting. t. XIII„ p. 67, 68. — Pallas, Voy. t. VI, p. 241, pi. xxx, trad. franc. 8<>. — Strahlenberg, Descript. de VEmp. russe ^ t. II, p 203. — Bayer, m Comment. Aead. Petropol. t. Il, p. 412, pi. XXIX. — Levesqne, Hist. des peuples soumis à la Russie, t. II, p. 473-477. — /oum. Asiat. t. II, p. 3-14.— Rlaprotb, Mfém. relat. à l'Asie, t. I, p. 157-171. — Vostokof, Sur la ressemblance des caractères trouvés en Sibérie, gravés sur des pierres, avec ceux que l'on a découverts en Allemagne,
Malgré ces dissentimeats, le rapprochemeot fait par Tychsen mérite encore quelque attention, d'autant plus que des analogies marquées entre les antiques travaux d'exploitation exécutés dans la Sibérie méridionale et ceux des mines de Transylvanie, de Bohême et de Saxe ont été regardées par Pallas comme des témoignages du séjour des nations germaniques en Asie\ Certains tombeaux de la même région, qui étaient entourés de monuments du genre de ceux de Stone-henge, renfermaient des mors de chevaux semblables à ceux des Germains et sembleraient pouvoir appuyer l'opinion de Tychsen. Meiners l'a combattue, et même en admettant qu'il Tait fait avec avantage, elle méritait d'autant plus d'être rappelée, que des observations récentes sont venues la renouveler et lui donner une nouvelle force*. Ces rapports entre les runes et les monuments écrits de la Sibérie sont confirmés par les auteurs chinois qui attribuent k plusieurs nations tartares l'usage d'une écriture formée par des entailles faites sur des morceaux de bois*. Je n'ai garde de recourir aux témoignages peu certains de Hunnibald et de Trithême , pour soutenir mes conjectures, ni d'alléguer les alphabets de Wastbald, de Dorac, de Hicho qu'on prétend plus anciens que Faramond ^, mais je rechercherai s'il n'y a pas chez les nations germaniques quelques traces d'une écriture antérieure à l'adoption de l'écriture latine ^
(Dans le Courrier de Sibérie^ Sihirtky Vestnik^ 15 sept. 1834, p. 35.) — V. le Bulletin des Se. hist, de Férussaos 1825, t. II, p. 194-197.
A Comment, Acad. Pelropol, 1780, p. 61. — V. aasd Meiuers, 1. c. p. 61. — Abel Rémosat, Jtech. sur les long. Tart. Disc, prél. p. xiv et p. 906. — Halte- Brun, Nouv. AnnaL des Voy. t. XVIII, p. 420-423.
« Spaasky, Insc. Sibiriacœ^ Petropol. 1823, 4».^ Âbel Rémusat, Jmtrnal des Sav. 1822, oct p. 600, 601.— Id. Mélang, asiatiq, 1. 1, p. 347.
s Abel Rémosat, Reckereh, p. 65, 66. Lee runes tartares. . . Id. Mélang. asiatiq. 1. 1, p. 354.
* Vossius, De Arte gramm, 1, 9. — Corn. Agrippa, De Vanit. scient, I, cap. 2. — Il est singulier que Hickes, dont la critique est assez sévère, ait donne quelque croyance aux récits de Uunnibald et de Trithême.
s Guil. Ch. Grimm a publié un ouvrage intitulé : Vber Deutsche Runen^ Got-
Et d'abord je remarquerai que quelques antiquaires ont soutenu que les caractères runiques n'avaient point pris leur origine dans la Scandinavie. Us se fondent sur ce que ces caractères sont peu appropriés aux sons de la langue de cette région et semblent mieux s'adapter k ceux des langues germaniques ^ Cela paraîtrait indiquer que les runes appartiennent dans leur origine aux nations du midi de la mer Baltique et confirmerait l'opinion qui veut que ces caractères n'aient été introduits dans la Scandinavie que vers le cinquième ou le sixième siècle *. Hraban Maur, qui rapporte un alphabet runique comme appartenant aux Marcomatmi ou Nordmarmi, dit que ces peuples parlaient la langue tliioiisque^ et que ceux d'entre eux qui élaient encore pàiem se servaient de ces caractères dans leurs poésies, leurs sortilèges et leurs divinations '. Ces paroles ne peuvent s'appliquer aux Scandinaves, qui, au temps de Hraban, avaient à peine quelque connaissance du christianisme; il faut donc croire qu'il s'agit des Marcomans des environs de l'Elbe, qu'on appelait aussi Transalbiani ou Nordmanni'*^ et dès lors il faut convenir que les runes furent en usage dans la Saxe inférieure.
Les Saxons et les Angles qui, au cinquième siècle, s'établirent en Angleterre, y portèrent les lettres runiques' et les con-
tÎDg. 1821, 4f>de 328 pag*^ que je ne connftis qae par la courte anDonce de la Revue Encycl. t. XI, sept. 1821, p. 570-572.
« J. C. Stenberg. De Runarum pairia et origine, % XV, XVII, XXXI, XXXII.
s Uno Ton Troil, De Runarum in Suecia antiquU. Upsal. 1769, 4fi.
3 Hraban Maar, De invent, linguar. apud Goldast. t II. Rer. Alamannic, Script, p. 67 « ... Litteras quippe, quas utnntur Marcomanni, quoa nosNordmannos Tocamus, infhi scriptas habemna; à qoibas originem qui Theodîscam loqunntor lingoam, trahunt. Cum qaibos carmina sua, incantationeBqae ac divinationés BÎgnificare procurant, qui adhuc paganis ritibus involvuntnr. »
^ Helmold, Chron. Slavor. Hb. I, cap. 68. — Eginhart, Ànncd. ann. 798, t. V, p. 213 du Recueil des Hist. de France.
s H. Wanlei, Catalog, Codic.anglo-sax. prœf. p. 10. — Les Saxons, les Angles et les Danois firent adopter leur langue en Angleterre jusqu'au temps de Guillanme le Conquérant, qui y fit prédominer le fhinçais normand. [Lingua Wallandica, Wolsko). V. P. Vidalini, De Lingua danica. Dissert, traduite de
204 LITTÉRATURE DBS GOTHS.
servèrent jusqu'à ce que leur apôtre saint Augustin et quelques autres moines envoyés par le pape Grégoire les engagèrent, au septième siècle, k adopter l'écriture lombarde ou latine. Ces missionnaires apportèrent des livres latins, et quand on voulut les traduire en anglo-saxon, on sentit le défaut d'un alphabet latin, aucune lettre ne pouvant rendre le T sifflant des Anglo- Saxons, et il fallut conserver pour l'exprimer un des anciens caractères, la rune]3 qu'on nomma ihoim^ c'est-à-dire épine ^. Le nom Scandinave de cette rune était celui du dieu 77br, et sans doute les Anglo-Saxons, en l'ajoutant à l'alphabet des chrétiens, altérèrent légèrement son nom pour en changer la signification. Ce caractère, que les Anglais rendent maintenant par (A, était nécessaire pour exprimer un son particulier aux langues du nord, et partout où il se trouve il est un indice certain de l'usage antérieur des runes'. Nous venons de voir que cette rune faisait partie de l'alphabet anglo-saxon ; elle était même encore employée dans le vieux anglais du quatorzième siècle ', et les Suédois l'ont longtemps conservée. Ds l'employèrent avec les lettres latines quand ils écrivirent les anciennes lois de leurs provinces, et elle existe encore dans l'écriture islandaise. Ce fut dans le onzième siècle que quelques Islandais, qui avaient étudié en Allemagne (Isleif, Sœmund et Sigfusson étaient de ce nombre), rapportèrent dans leur ile l'usage des caractères latins, mais ils conservèrent la rune {)
rislandais en latin , avec de longues notes, à la fin de Saga Gutihêngi Venmlinguù^ UafliiiB 1 775, 4».
< H. Wanlei, ibid, p. 947.
• J. G. Stenberg, De Runarum patria et arig. § 27 : • Id qnod mîhi îndubium est, per omnes gentes Germanicas litterataram Ranicam aliqnando acoeptam : qoœ dum ftcessere jnssa fait, \) quasi tesseram hoapiulem reliquit, nt in posteritate cognosceretur illam aliquaudo ibi diversatam fuisse. Pro axiomate enim habeo ubicomqoe p in usa erat , ibi esteras Ronas aliqnando ▼igoisse. >
' Chanson de Roland, publiée par Francisque Michel, Apendiee, p. 279 et sni^. — Les Anglo-Saxons outre la rune {), (A, conservèrent encore la rune ^, tr.
comme exprimant un son nécessaire k leur langue '. Les Scandinaves doublaient quelquefois cette lettre ; elle prenait alors cette forme ^ et avait le nom de Belgthor sans changer de valeur'. C'est sous une figure presque identique qu'elle se trouve dans l'alphabet d'Ulphilas. On peut donc en conclure que cet évéque goth fit ce que les- Suédois, les Anglo-Saxons et les Islandais ont fait plus tard, et qu'avant qu'il eût formé un nouvel alphabet k l'instar de celui des Grecs', sa nation faisait usage des runes*.
La grande objection que l'on a toujours opposée k ceux qui pensaient que les peuples germaniques avaient eu quelque connaissance de l'écriture est tirée d'un passage de Tacite, qui, en
> Voici comment s'exprime Reseniiu dans sa préface an Dictionnaire de Gndmand Andrée et dans ceUe an Voluspa : « Inter estera mnlta Annales sea Chronica ab nrbe condita usqne ad sna tempera retexens, latinis nt plnrimùm Utteris ad ipeum exaravit (Sœmnnd), cnm antea in nsn tantum Runica esset litteratura. Literam )3 ex mnîcis necessario retinuit, alphabeto latino ad finem illam snbjungens , ne illios usns et valor peculiaris ab idiomatis conmioditate periret * (apud 01. 0. Nording, Distert. de Eddis itlandic. Upsal 1735, p. 14, Dot.) — Am. Magnaei VU. Sœmund, p. xiv. — Bnssœus, prœf. ad Arii Sched. m ... Litteram Tke rel Thod, allas 7Aom appellatam, qnâ difficillimœ pronnndatkmis litterâ soli Islandi hodie gandent... > — Vid. Verlanff, De Ario multiedOf p. 57-S5, 69, 70.
« 01. Verel, Runogr, Seand. p. i3, 26, 27.
s Isidor. Hispal. Chron, p. 271, édit. dn Brenl.
« Quelques savants ont cm yoir la rune tkor snr des médailles des rois wisigoths d'Espagne, et même sur celles de Clovis et de quelques empereurs et rois carloTiugiens. (V. Nie. Keder, RunfB in nummis vetustis diù quœsitœ tandemque ibidem feliciter inventœ, «eu de nummis Runieis Comment, Lips. 1704, 4<>.~ J. G. Stenberg, De Run, pcUr. et orig. § 27.) — Ces monnaies sont gravées dans l'ouvrage de Le Blanc (Traité des monoyes de France, p. 46, 59, 107, 108, 136); mms en les examinant sans prévention , on reconnaît que la prétendue rune n'est qu*un D dont la partie rectîligne est un peu allongée, ce qui lui donne la figure d'un P, et c'est pour cette dernière lettre qu*il a été pris dans les monnaies des VlTisigoths par Ant. Augustino. On ne voit pas que cette lettre remplace jamais le thj et les monétaires ont an contraire rendu ce dernier son par la lettre grecque B, comme sur une monnaie qui porte le nom de RECCESVIN6VS. Je dois dire ici que J. Ph. Mnrray (Animadv, in liter. Run. in Comment. Societ. Gotting, t. II) nie que le th d'Ulphilas soit le tkor des Scandinaves et penche à croire que les Islandais reçurent cette dernière lettre des Anglo-Saxons.
206 LITTÉUATCUB DES GOTUS.
pariant des mœurs des Germains, s'exprime ainsi : « La vertu est conservée par l'absence des spectacles et de ces banquets qui irritent les passions. Les secrets des lettres sont également ignorés des hommes et des femmes '. » Les savants qui ont conclu de ces expressions que les Germains n'avaient aucune espèce d'écriture, n'ont pas fait assez attention aux phrases qui entourent celle qu'ils érigent en preuve irrésistible. U ne s'agit ici ni d'instruction, ni de Uttérature, mais uniquement de la pureté des femmes germaines. Aussi Gronovius, Ernesti et d'autres commentateurs n'ont pas hésité à déclarer que l'écriture ne pouvait être appelée secreîa ItUrarum et que cette phrase désignait des lettres d'amour.
Si l'on voulait absolument que sea^eta literarum se rapportât à l'art d'écrire, on pourrait encore croire que l'historien romain a voulu dire que cet art était inconnu à la généralité des Germains, ce qui s'accorderait avec la vérité, car les runes, dont le nom signifie mystère ^, n'étaient connues que des prêtres, des magiciens et des prophétesses appelées Alrunœ ', parmi lesquelles il faut compter cette Aurinia dont parle Tacite ^, et dont le nom dérive des caractères qu'elle employait dans ses sortilèges.
Enfin, en avouant que les Allemands n'ont maintenant pour rendre le mot écrire qu'une expression tirée du latin, on pour- * rait faire valoir que les Goths semblent désigner cette action par un terme national, le verbe meljan; mais j'insiste peu sur cette preuve, parce qu'il se pourrait que ce mot eût été dérivé du mot grec iilkaç-, noir^, comme dans la langue fennique
* Tacit. German. 19 literarum sécréta viri pariter ac fœminœ ignorant.. ."
• Jomand. Dereb. Goth. 24.-01. V^orm. LitL Danic. cap. 3. s Tacit. Germ. cap. 8.
« Jon. Gloêê. Goth, p. 284, 285. — Keysler, Antiq, SeptmUr, p. 461. — Miirray, Animad^, m litt, Runic. t II. Comment, Sociei. Gotting,
' Meta, Seriptura^ dans le Manuscrit d'argent — usXav, atramentum — mata an soédois, pingere.
LITTÉKATUKE SACREB. 207
kirja^ écriture, et kirjoiian^ écrire, sont venus du lettique fctr, couleur.
Tels sont les fondements de mes doutes sur l'ignorance de l'écriture dont on taxe généralement les peuples germaniques ^
Je reviens maintenant à Ulphilas et au peuple qu'il instruisait. Les invasions des Goths dans l'Asie Mineure (vers l'an 260) leur firent connaître la religion chrétienne. Ds emmenèrent en esclavage (en 266) sur les bords du Danube quelques chrétiens de la Gappadoce qui oublièrent leurs malheurs en devenant les apôtres de leurs maîtres ^. On leur attribue des miracles ; ils opérèrent de nombreuses conversions et établirent parmi les Goths des églises, qui n'étaient que des tentes mobiles sous lesquelles on célébrait le service divin et qu'on transportait k la suite du camp ^ Les victoires de Constantin multiplièrent les conversions et déjk, au concile de Nicée, on vit paraître un évéque des Goths dont le disciple Nicetas fut mis à mort pour la foi ^. Ulphilas, l'un de ses successeurs et descendant des prisonniers cappadociens % réunit un grand nombre de Goths chrétiens, qui furent désignés sous le nom de Gothi minores^ prit ou reçut le titre déprimai ^, et les conduisit dans la Mœsie, pour les mettre à l'abri des persécutions d'Âthanarid. C'est alors qu'Ulphilas voulut donner k sa nation une ver-
< V. Fréd. Schlegel, Hi$t. de la Littérat. 1. 1, p. 317*320, trad. franc.
• Philostorg. II, 5.
' Sozomen. VI, 37. — Hieronym. Epitt, 7, ad Lœtum : « Getarnm rutilas et ûaruB ezercitas ecclesiaram circamfert tentoria. » « Leqnien, Oriens Christ, t. I, col. 1241. s Philostorg. II, 5.
• Jornand. De reb. Goth.ctip. 51 : • Erant siquidem et alii Gothi, qai dicantur minores, populos îmmensns, cam suo pootifice, ipsoque Primate Ulphila qui eos didtnr et litteris instituisse, hodièque sont in Mœsia regione incolentes Europolitanam.» — Vid. Benzel. Praf. p. xiv.— Gibbon a remarqué que le comte du Boat a^ait conçu l'idée singulière qu'Ulphilas était le même personnage qu'Alavivus, prince goth, nommé par Ammieo Maroellin. Plus récemment, nn autre savant s'est imaginé qu'Ulphilas était le roi de Suède Gylfe, qui, détrôné par Odin, était Tenu sur les bords du Danube embrasser la religion chrétienne et se faire éyêque. (Graberg, Saggio sugli Ssaldi, p. 131.)
sion de la Bible, et il acheva cette belle entreprise avec le secours de Selinas, son secrétaire, qui fiit aussi son successeur. S'il eut d'autres collaborateurs, l'histoire les a oubliés, mais son ouvrage lui donna une autorité si grande sur les Goths, qu'ils regardaient ses paroles comme des lois et laimême comme un nouveau Moïse ^
Les progrès que la langue des Goths de la Moesie avait &its à cette époque rendaient les runes peu propres k tracer un ouvrage de la nature de l'Écriture sainte. Ces caractères devenaient chaque jour plus insuffisants pour cette langue, et cela seul aurait sans doute empêché Ulphilas de s'en servir ; mais il dut les rejeter par une raison encore plus forte. Les runes étaient étroitement liées avec l'idolâtrie et la magie ; elles formaient les talismans des peuples septentrionaux ; on les employait dans les maléfices, les enchantements et l'évocation des morts * ; les chrétiens devaient les avoir en horreur, et c'eût été une profilnation d'écrire la Bible avec ces caractères impies. Ulphilas en voulut d'autres qui fussent consacrés, pour la première fois, à cet auguste usage, et ceux qu'il employa, plus nond[)reux , mieux adaptés aux sons qu'ils devaient représenter, firent renoncer les Goths du Danube k se servh* des anciens.
Ces conjectures me paraissent probables et sont appuyées par ce que l'on connaît du sort des runes dans d'autres pays. J'ai déjà dit que le christianisme les avait anéanties en Angleterre. On sait encore qu'en Suède, les missionnaires de Rome
« Théodoret, But. Ecde». IV, 3. — Philostorg. HUt. Eoel II, 5. — Caanod. Hist. Tripart. VIII, 13.
■ 01. Verel, Not. ad Hervorar Saga^ cap. VII, p. 68. — Wormini, Danic. litter. antiq. p. 35. >« Stephan. ad Sox. Grammai. p. 45, 46. — De Bock, Bsmi jur le SabéisTM, chap. 9, p. 87. — J. G. Stenberg, De Runar. pair, et orig. — * Les ranes magiques étaient appelées Svartrav runa : celles qu'on employait aux maléfices SpcUldruner. Feikiuruner était le nom de celles qui évoqoaie&t les mânes; on les grayait sur une tablette qu'on plaçait sous la langue d*nn mort, et il parlait. — On peut voir sur les runes magiques les instructions données, dans YEdda, par Brynhilde à Sigurd. {Brynildar^Quida, I.)
qui combattaient Tidolàtrie depuis le neuvième siècle, regardèrent les runes comme un grand obstacle à leurs succès. Le pape Sylvestre II insista sur leur abolition, et le roi Olaûs, surnommé le iribvUaire^ ordonna, au commencement du onzième siècle, qu'on substituerait récriture latine aux anciens caractères. A la suite de cette décision, les missionnaires détruisirent, autant qu'ils le purent, les monuments du paganisme, et n'épargnèrent pas ceux de l'histoire ^ Cependant il faut convenir qu'on continua en Suède, longtemps après celte époque, à graver des inscriptions runiques ^, et l'on dit même que ces caractères étaient encore en usage au siècle dernier dans la Dalécarlie'. Les historiens espagnols racontent aussi qu'au douzième siècle les caractères d'Ulphilas essuyèrent en Espagne la même disgrâce qu'ils avaient fait éprouver aux runes. Roderic de Tolède, auteur du treizième siècle, dit, qu'à l'instigation de l'archevêque Bernard, un concile ordonna qu'à l'avenir « on ne se servirait plus des caractères inventés par Ulphilas, et qu'ils seraient remplacés par les lettres françaises ^. » Il y a cependant quelques raisons de croire que les caractères tolétam qu'on défendait, ont été mal k propos confondus avec les runes et les lettres d'Ulphilas, tandis qu'ils n'étaient que des caractères wisigoths, dérivés de l'écriture latine et dont on faisait usage dès le sixième siècle dans le royaume de Toulouse \
* Eric Schroder, Lexie, latina-tcandie. quadr. prœf, Holmiœ 1637. — Brynolf Soeno apud Stephau. Not. ad Sax. Gramm. p. 46, 47. --> Bircherodii Epùt. apud Westphal. Monument^ Cimbric. ei Megalopol. t. III. — Alg. Scarin, De Cousis defeet. histor, patriœ, — Celsius, Hisi. Bibl. Stockholm, p. 3. — Wachter, Glossar. voce Stab. — 01. Verel, Epit. hist. suio-goth, p. 50, 51 . — Les conyertissears ont toajoun attaqué les livres de leurs prosélytes. Aiusi le cardinal Ximenès brûla les livres des Maures après la prise de Grenade ; l'archevêque Ménessès détruisit une grande quantité de livres syriaques à Angamala, etc.
* 01. Wormius, Litter. Runic. cap. xxviii.
' R. E. Nesman, Histor iola ling. Dalecarlic. p. 30-34. Upsal 1733, 4».
* Roderic. Toletan. lib. VI Rer. Hispanic. 30. — Ferreras, Hist. d'Espagne, t. III, p. 270.
» Nouveau Traité de Diplomatique^t. Ill,p.318, 320.— Esberg, VlphiLGoth,
Plusieurs philologues ont pensé que les caractères attribués à Ulphilas existaient chez les Goths longtemps avant cet évéque et qu'il avait passé pour en être l'inventeur \ parce que la version de la Bible leur avait donné tout d'un coup une grande célébrité. D n'existe aucun témoignage en faveur de cette opinion ; mais il serait possible qu'avant Ulphilas les Goths de la Mœsie eussent tenté d'adapter à leur langue les caractères de l'alphabet grec, et de pareils efforts auraient sans doute contribué au perfectionnement du langage et de la granamaire. Quoi qu'il en soit, on s'est servi d'une expression peu exacte lorsqu'on a dit qu'Ulpbilas avait inventé les caractères dont il fit usage. Des vingt-cinq lettres employées dans le Manuscrit d'argent quinze sont évidemment prises de l'alphabet grec*, huit appartiennent k l'alphabet latin '; deux autres, qui ont la
Spiscop. S 1, p. 37. — Eocard (Franc. Oriental. 1. 1, p. 419) a soutenu, sans alléguer de preuves bien convaincantes, que les peuples de la Thurmge, de la Hesse et de la Franconie avaient eu Tusage des runes, jusqu'au temps où TAnglo -Saxon saint Bonifiice vint leur prêcher TÉvangile et remplacer cette antique écriture par les caractères de sa nation. D'après cette assertion d*£ceard, Boniface aurait porté en Allemagne les caractères usités en Angleterre avant Alfred le Grand. Hickes {Gramm. anglo-sax, p. 168 et seq.) a fait graver quelques morceaux latins et grecs écrits à cette époque avec ces caractères, et a publié aussi quelques chartes. Je ne saurais dire si ces lettres répondent à la description que fait Brower de celles d'un Evangile de Tabbaye de Fulde, qui passait pour être écrit de la main de saint Boni&ce, et pour avoir été trouvé dans ses effets après son martyre... « Alter oodex est Evangeliorum, in octavA breviusculâ, hoc sanctior quod litterarum sulci manu S' Boni&cii impressi sint, litteris sic invicem implexis, ut laqueos mentiantur et plagas reticulorum... ■ (Ap. BoUand. Jnn. 1. 1, p. 493, § 28.)
t Theod. Zvinger, Theatr. vUœ human. t IV, lib. 1. — G. J. Vois. Dtari, Gramm. I, cap. 9. — Horeri, Diction. — Bonav. Vulcanius, in dedicat. diêtgit, de ling. et litt. Getarum.
* Isidor. Hispal. Chr, p. 271 : « Ad instar Gnecarum litterarum Gothicas tune reperit litteras. . . • Ang. Mai, Ulph, part. ined. specim. prœf. p. xu. — T. Hareschall, Obi. de Vers. goth. p. 387. -^ Loccenius , Antiquit.' suio^goth. II, cap. 14.
s Ulckes [Gramtnat. anglo-sax. et mœso-goth, prœf. p. ix, et p. 3} a comparé Talphabet du Manuscrit d'argent avec les caractères grecs et latins d'un ms« des Actes des Apôtres de la bibliothèque Bodleienne, que Ton connait soos la désignation de Laudiamte 3.
Taleur de th et de hu)^ sont étrangères k ces alphabets et furent destinées il représenter des sons que les lettres grecques et latines ne rendaient pas assez exactement ^ J'ai déjà fait remarquer que le premier de ces deux caractères était une rune qui fut conservée de l'ancien alphabet dont elle atteste l'usage. Ulphilas adopta en grande partie la manière de compter des Grecs. Quelques savants du premier ordre ' ont pensé que les caractères avec lesquels la version gothique est écrite n'étaient que des caractères latins, et un auteur anglais ' a prétendu que la version latine qui fait partie du célèbre manuscrit de
I Voici Talphabet d'UlpMlai. (Wetatein, Proleg. p. 114.)
Lettres purement latines d. F. G. h. R. S.
Lettres parement grecques. . . T. A. n. X.
Lettres grecques et latines.. . . A. B. E. h K. M. N. S. T. Z.
Lettres nouvelles 0.C|.4:'.V- C^*»» ^^ ^» ^) ^ ^^s
les mots grecs, u.
Ces dernières semblent répondre aux quatre lettres que Chilpcric I*^, roi des Francs, voulut, an sixième siècle (561-594) , introduire dans Talpliabet latin dont se serrait son peuple, afin de traduire des sons que cet alphabet n'était pas susceptible de rendre. La Croze avait conçu la singulière idée que les caractères du Manuscrit d'argent étaient le résultat de ce changement fkit par Chilpério. (Greg. Tur. Hist. Franc. V. 45. — Aimoin, Degett, Franc, III, 41. — Thesaur, Epist, La Croxian, t. III, p. 91-94.) — D. Wilkins réfuta cette assertion dans la préAce qu'il écrivit pour la polyglotte publiée par Chamberlayne, Amsterdam 1715, 4o. Voyes aussi Ihre, De ling. Cod. Argent. — Wormias, de son côté {Litt. Jtiinie. p. 60 et seq.), cherche à prouver que les caractères de Chîlpéric ne sont point tirés du grec, mais qu'ils sont runiquei. Serait-ce une preuve que les Francs se servaient de runes ?
* Leibnits, CoUect. Orat. Dominic. p. 28. — Villoison, Not. tur la NoHe. de deux inteript.runiq. par Akerblad, p. !25, note 16 : « Les Goths avaient leurs caractères particuliers qui sont presque les mêmes que les latins. » — Schœll, Bist, abrég. de la liti. greeq. t. II, p. 1^ : «... n'est autre chose que le caractère latin du temps. » — Cellérier, Inlrod. au iV. T. p. 208 : « . . . que les caractères du Manuscrit d'argent sont d'anciens caractères latins. > — Le comte Castiglione {Ulphil. part. ined. prœf. p. xii) remarque, â l'occasion des caractères dlJlphilas, que l'on dit la même chose des caractères arméniens inventés par Hesrobe. Il compare aussi Esdras donnant aux Hébreux les caractères chaldéens i la place des samaritains ou phéniciens. Il conclut que les Goths n*ig^oraient pas l'écriture, mais qu'Ulphilas perfectionna leur alphabet et y ajouta quelques lettres.
s Apud Knittel, S 303.
Cambridge est écrite en leltreu gothiques. Cette dernière assertion est suffisamment réfutée par la seule inspection du facsimilé du manuscrit de Cambridge que Kipling a publié, et je crois avoir montré précédemment que l'alphabet latin n'a fourni qu'une partie des lettres d'UIphilas. Il existe cependant un monument qui semblerait singulièrement propre à confirmer l'opinion opposée à la mienne, si l'on pouvait le croire authentique, n est si singulier et si peu connu que je crois devoir en parler avec détail.
La famille Widmer, de Munich, possédait depuis longtemps un diplôme, écrit sur peau, qu'elle regardait comme un titre de noblesse. Vers le milieu du siècle dernier on découvrit que les lettres de cette pièce étaient semblables à celles du Manuscrit d'argent et qu'il contenait une missive de l'empereur Glycerius adressée au chef des Ostrogoths Widimir. Jean-Adam de Ickstatt composa sur ce sujet une dissertation qui fut imprimée en 1759 et qui donne la gravure de la lettre de Glycerius *. Cette lettre est en latin : les caractères sont très-ressemblants à ceux des manuscrits gothiques, et l'empereur romain cherche k persuader au roi Widimir qu'il lui convient de quitter l'Italie et de se réunir aux Wisigoths des Gaules *. Tout cela s'ac^
I Jo. Adami de Ickstatt, Observât. kistorico'Critieœ in Epistolam autographam Glyoerii Imp. ad Vuidimerum Ostrogothorum regem^ lugolnadii, i^ de 15 pages, flg. — Cette petite dissertation est de la plus grande rareté. Sar llndicatioD de Monsigr Mai, j'en ai trouvé un exemplaire dans la Bibliothèque Angélique à Rome. J. Christoph. Amaducci (L^es Noveliœ V Anecdotœ Imp. Théodosii Jun. et VtUentin. III, Romœ 1767, fol. prœfat. p. xxiix) parle de cet exemplaire et d'un autre qui était dans la bibliothèque du cardinal Garampi (Catal BibL Garamp. no 11546, t. IV, p. 238). U en donne un extrait.
* Je place ici la lettre de Glycerius :
« Glycerius Imp. Cœs. inclyto Vuidimero salutem.
• Magnos décent magna et fortes consilium duces. Munificentiam nostram ae-
ceptam g a nuntio reduce lubenti animo obvenit. Italia Ostrogothom mili-
tem, prœda Tivere assuetum, tanta bellomm devastata série, adstringeret partimonia, et multiplici per extrema finium obducta simul exeroitn, qnem amicum quemve hostem crederet, ignorât. Quidnam memoria dignum gerendnm erit ? aut pofiteritati mandetur ? Unde consilium nostrum capere oportet. Trans Apen-
LITTÉRATURB SACRÉE. 213
corde très-bien avec Thisloire \ telle qu'on la déduit de deux fragments de Joraandès dont l'autorité parait au comte du Buat assez incertaine pour avoir besoin d'être appuyée par la lettre de Glycerius *.
Aucun autre monument latin ne présente une écriture semblable à celle de celte lettre, et si on la compare avec les facsimilé du Manuscrit d'argent et des manuscrits gothiques découverts par Knittel et par Mai, on reconnaîtra des différences dans la forme des lettres, dans leur valeur, dans leur emploi, ainsi que dans l'orthographe.
On y voit le th exprimé par deux lettres, au lieu du caractère unique qui, dans l'alphabet d'Ulphilas, représente ce son.
Le r remplace le G.
Le double rr remplace GG et n'a point le même son que dans les alphabets grec et gothique.
Y grec se trouve, dans le nom Glycerius^ avec le même son que dans l'alphabet latin.
Le G a la même valeur qu'en latin, Ostrogolhum^ adsfrtngeretj au lieu que, dans la langue gothique, il répond au J latin.
ninom dacantur Gothoram oopiœ et in agram Gallicum eoram exercitas sucoediit, tatiore belli eventn, Vesegothoram tam arcto amicitts fasdere janctomm rem. . . . est, prœbet Gallia maltifariam quo Italiam »
t Joraand. De reb. Goth. : • Et moz Widemir Itali» terras intravit et extremum fati munns reddens excessit rebos humanis, saccessorem relinquens filiam Simm synonimum quem Glycerius imperator moneribas datis de Italia ad Gallias transtulit. . . . Widemerus aeoeptis moneribus simolque mandatis a Glyoerto Imp. Gallias tendit. »
Id. De reptiblic. tuceeu, : • . . . quorum Widimer ab Italicis prœmiis victns ad partes Galli» Hispaniœqne, omissa Italia, tendit. »
• Du Buat, Hist. ane des peuples de l'Europe, t. Vlll, p. 237, 238 : • . . . Mais cet historien est encore justifié sur cet article par le hasard le plus singulier peutêtre que nous fournisse l'histoire diplomatique. Cet heureux hasard nous a conseryé un fragment original d'une lettre que Glycerius. . . » . . .p. 339 : «... Il semble, au reste, que Jomandès ait eu sous les yeux la lettre dont nous venons de rendre compte • Du Buat ne dit point où se trouvait cette lettre ; mais il avait été ministre de France à Ratisbonne et à Dresde ; il s'était beaucoup occupé de l'histoire de la Bavière, et il avait eu par là connaissance du diplôme de la famille Widmer.
Il résulte jde ces remarques qu'en supposant rauthentîcîté de ce monument hors de doute, on doit conclure que le secrétaire impérial qui l'écrivit, avait quelque connaissance de l'alphabet des Goths, qu'il voulut dans cette occasion s'en prévaloir, mais qu'il le fit avec maladresse, d'une manière inexacte et en appliquant peu habilement au latin les signes de l'alphabet gothique. D'après cette explication, cette lettre ne prouverait donc pas que les caractères gothiques d'Ulphilas ne sont qœ des caractères latins d'une certaine époque*.
Mais l'authenticité de la lettre de Glycerius est loin d'être constatée. Le baron de Ickstatt s'est efforcé de la soutenir et a fait valoir la bande de couleur pourpre qui entoure ce parchemin, et qui était le signe de la dignité impériale. La famille Widmer, en vertu de cette lettre, mais cependant à prix d'ai^ent, fut élevée k la baronnie en 1761 , en recevant le surnom d'Amabu; enfin Jean-Christian d'Ârélin, bibliothécaire du roi de Bavière, fit paraître en 1806, dans un journal allemand ', un mémoire diplomatique par lequel il cherche k établir l'audienticité de ce document. Malgré tous ces efforts, cette authenticité n'est rien moins que reconnue : on sait que l'Académie de Munich ne voulut point imprimer dans ses mémoires la dissertation de Ickstatt, et que Widmer la publia à ses frais. Amaducci ne veut pas se prononcer sur ce point ; mais le savant abbé Marini n'hésita pas k rejeter la lettre de Glycerius comme une imposture ^, et malgré le mémoire de M. d'Ârétm, qui déclare que ce monument serait le plus bel ornement d'une bibliothèque, l'Académie de Munich n'a pas voulu profiter du désir que les héritiers du baron Widmer avaient de le vendre. Je pense que
* Le jésuite Martin a prétenda avoir tq à la Chine nu livre écrit en UUin et en earactèrei gothique», André Muller de Greiffenhagen voulut en fiùre un argument pour prouver que les Goths, dans leurs émigrations, avaient porté le chriatianîsme dans cet empire. (Muller, Hébdom. Observ, de reb. nnte. p. 16. ^ Peringskîold, ad Vit. Theodoric^ p. 513.)
* Literarischer Àn%eiger.
' Marini, Papiri diplomalici, p. 349.
b prudence et la critique obligent de souscrire à Topinion de l'abbé Marini, et que des recherches suivies feraient peut-être découvrir l'origine de ce parchemin. On l'expliquera vraisemblablement comme on a expliqué l'inscription d'un tableau de Brescia que Monsig^' Mai a fait connaître ^
On lit sur ce tableau en caractères d'Ulphilas : Gulielmo Caio Brixia. McDXXLII. L'emploi de ces lettres avant la moitié du quinzième siècle avait de quoi surprendre les savants, et la date se trouvait marquée d'une manière tout à fait inusitée au temps qu'elle indiquait; mais l'énigme a été découverte. La date du tableau est fausse : il y a erreur ou intention de tromper. Guillaume Caio, Key ou Kay est un peintre hollandais connu ', et l'on a découvert qu'il fit le portrait du cardinal de Granvelle '. Or ce fut, comme nous l'avons dit, Antoine Morillon, bibliothécaire de ce cardinal'^, qui découvrit le Manuscrit d'argent. Son frère, Maximilien MoriUon, qui fut vicaire général et archidiacre de Malines, puis évéque de Tournai, tira de ses papiers l'Oraison dommicale en langue gothique et la communiqua à Yan Gorp ^. Enfin un autre bibliothécaire du cardinal de Granvelle, Et. Vinand Pighius, successeur d'Antoine Morillon, transmit aussi à un de ses amis la même prière dans la même langue *. Tout cela prouve que les lettres d'Ulphilas conmiençaient k être connues parmi les personnes qui entouraient le cardinal de Granvelle, et que le peintre Key, qui fit son portrait, put les employer, par singularité, dans un tableau qui maintenant est
< Ulphil. Part. ined. speeimenj p. xxii.
< WiUem Key, de Bréda, né en 1520 et mort en 1568. (Des Campa, Vie dn peintres flamands, 1. 1, p. 133, 134.)
' Giornale Areadic. di Borna, 1820. Gennenr. p. 123.— Des Camps, ibid, p. 134. — Cet. CastigUone, Ulphil, Goth. Vers, epistol, ad Corinth. seeund, Mediol. 1829, 40, p. 83, 84.
« Piglûiis, Annal Romanor, prœf. ad leetor,
* Bonav. Valcan. De litt, et ling, Getar, epist, dedieat.-^-Goroip. Beean. Orig, Antuerp. t. VU, p. 739.
< Sjard Pétri, De Script. Frisiœ, prœf. - Ussher, De Script, et saeris vernae, p. 212, 213.
216 LITTÉRAITJRB DES GOTHS.
à Brescia. Quelque occasion pareille, mais encore inconnue, a peu^-ètre donné l'idée et les moyens de forger le diplôme de Munich, dans le but d'illustrer la famille Widmer. Dans l'inscription de Brescia, comme dans la lettre de Glycerius, le G de l'alphabet gothique est mal k propos employé à la place du F et le X conserve le son de l'x latin \ tandis que dans l'alphabet gothique le X répond au ;( grec et que l'x latin ne peut se rendre que par deux lettres, ks.
J'ai voulu par ces détails appeler l'attention sur le diplôme de Munich, qui parait presque absolument inconnu, et prouver que ni ce monument, ni l'inscription du tableau de Brescia ne peuvent appuyer l'opinion qui ne voit que des caractères latins dans l'écriture des manuscrits gothiques.
Les savants qui ont examiné avec soin la version gothique, ont reconnu qu'elle avait pour base le texte grec ', et ont ainsi confirmé le témoignage de Siméon Métaphraste '. Non-seulement l'orthographe adoptée par Ulphilas, plusieurs termmaisons, la formation des mots composés, l'emploi des articles et du duel, l'ordre de la construction, rapprochent du grec la langue et la version des Goths ** ; mais on trouve encore dans cette version des leçons isolées qui ne peuvent venir que de ce que le grec a été mal lu par le traducteur, ou de ce que l'exemplaire dont il se servait avait des fautes de copiste ^. J'en citerai quelques exemples.
Luc, VII, 25. Gothique, Fodeinai, viciu; tandis que le grec
« Dans le tableau BRIXIA , an liea de BRlKStA ; — dans le dtidôme : EXERGITVS, aa liea de EKSERSJTVS.
• Benaelias, Defem. iVov. TesL p. 27.— Wetstem, Pro2é^. ad N, r.p.lie.— Sacror. Evang. Goth, edit. Benzel,pra^. cap. 2. — Ihre, Viph. illust. part, )*, p. 134. — Knittel, Ulph. vers, $ 491, p 361-373.— Michaelis, inirod, ohap. VIT, sect. 36.
* Act. S, Nicêtœ apud Bolland. Sept. t. V, p. 4i : «... àirb riic 'BXXd^oc... • « Michaelia, Introd, t. Il, p. 64-70. — Hug, EinUUung tn <lte Sehriftm dm
B Benielius, Saer. Evang, Goth, prwfat, cap. 11, p. vi et vu. — Hog, iM. S i37.
LITTÉRATURB SACRÉE. 217
perle Tjoixpy}, luxu^ et les versions italiques deliciis. C'est que le traducteur goth a lu rfxxpy;, victu.
Jean, xvi, 6. Le grec et les verâons Mseninenknptùxjsu^ tmpUmt; mais l'interprète goth a mis gadaubida^ obduravit^ parce qu'il a lu TreTrcopoxev, qui a ce sens.
On peut trouver d'autres exemple^ dans Junius, Marshall, Benzelius, Bengel S Hug, Semler ', etc.
Ce point de critique est donc rigoureusement prouvé. Mais plusieurs autres questions se présentent. D faut d'abord déterminer k quelle famille ou à quelle récension appartenait le texte grec qu'Ulphilas traduisit. D est encore évident que la version gothique abandonne quelquefois ce texte et qu'elle a de nombreux rapports avec les versions latines. Il faut dès lors remonter à la source de ces anomalies, examiner si l'évéque goth, laissant de côté la récension qu'il avait principalement adoptée, consulta et suivit quelquefois une autre récension, ou s'il adopta de temps en temps les leçons des versions latines ; enfin si la traduction d'Ulphilas, portée par les Ostrogoths en ItaUe, y subit des changements ; quelle fut la nature de ces altérations, et si elles furent faites avec quelque intention.
Hug s'est attaché à déterminer la récension que le traducteur goth a suivie '. Il choisit pour cet examen le chapitre xi de saint Marc, et il montre que la généralité des leçons s'accorde avec la récension de Lucien (famille constantinopolitaine de Gried)ach). D trouve k peine une leçon de celle d'Hésychius, et il croit reconnaître dans deux autres la récension qu'il attribue (sans beaucoup de fondement) à Origène'^. Voici deux exemples de la récension constantinopolitaine :
' Bengel, Apparat, critie, p. 408.
* Semler, Apparat, p. 71.
s Hog, SinUitung^ etc. % 138.
* Le passage sniTant de saint Jérôme {Ihrœf. ad Paralip, 1. 1, p. 1025 Oper,) contient l'abrégé du système de Hng : « Alezandria et iEgyptus in septuaginta suis Hesychinm laadat anctorem. Constantinopolis osque Antiochiam Luciani martyris exemplaria probat. Media; inter bas provinciœ Palestinos codices le-
218 LITTERATURE DES GQTflS.
Marc, IX, 20. Tahida ïna; laceramt eum^ comme le tente de Gonstantiaople iarcdpocley oùrov. Dans la famiUe occidentale, le manuscrit de Cambridge, ceux du marquis de Yelez, les yersions italiques et la Yulgate portent : hdpc^ev ovrov, eoniurb(unt eum.
Marc, XI, 2. Andbindandans ïna attiuthits; $ohentes iUum adducite^ répond exactement au grec : hjaoaneç ccinov ot/ayete : tandis que la récension alexandrine ou d'Hésychius porte : Xuaare ccinbv xa2 cpéjoere, comme on lit dans les manuscrits du Vatican, d'Ephrem, dans les versions cophtes, italiques et dans la Yulgate : civile eum et adducite.
Quant aux rapports de la version gothique avec les manuscrits latins, Mill a déjà remarqué son accord fréquent avec le manuscrit de Cambridge \ mais comme cet accord pourrait ne prouver que l'affinité de la version gothique avec le grec de la récension occidentale, et qu'on pourrait en conclure qu'Ulphilas consulta des manuscrits grecs de cette récension, je passerai sous silence les nombreuses leçons occidentales que contient la version gothique et je me bornerai à rappeler quelques-unes des leçons qui, ne se retrouvant pas dans les manuscrits grecs de la récension occidentale, établissent une ressemblance plus immédiate avec les manuscrits latins. D faut d'abord remarquer l'ordre des Évangiles dans le Manuscrit d'argent ; il était déjà interverti lorsqu'il était à l'abbaye de Werden *, et il n'a pas été rétabli lorsque le comte de la Gardie l'a fait reUer '; mais les canons harmoniques inscrits au bas des pages indiquent l'arrangement primitif des Évangiles qui se suivaient dans cet ordre : Matthieu, Jean, Luc, Marc*^. C'est précisément l'ordre habituel des manuscrits latins, et celui du manuscrit de Cambridge.
gimt qoos ab Origene elaboratos Eosebius et PamphylnB yolgaTerimt : totnaqne orbis hac inter se trifiiria yarietate compagnat. *
« Hill, Prolegom, ad Nov. Test. p. 151.
s Arnold. Mercator. apud Gniter. inteript p. 146.
s Janit SpisL dedicat. p. 6. — Ihre, Anakct. VlphiL dis$erL 1*, S ^*
♦ Ihre, ibid.
LITTBRATURB SACRÉE. 219
Yoiei donc quelque^unes des leçons qui se trouvent dans la version gothique et dans les versions latines, sans être dans les manuscrits grecs.
Matthieu, viu, 1 8. Haihait galeithan siponjanshindar marein ; jusiit abire discipubs irons mare. Les manuscrits grecs n'ont point le mot dtsdpubsj la Yulgate même ne Ta pas; mais il se trouve dans les versions italiques des manuscrits de Vérone, de Verceil, de Golbert, de Saint^jermain et de Germont, ainsi que dans la version anglo-saxonne faite sur le latin. On ne saurait faire une objection de ce que ce mot se lit dans la version slave, puisque cette version, faite au neuvième siècle, sur le texte de Constantinople, a des interpolations prises du latin.
Luc, I, 3. Jah ahmin vireihama, et spiritu sancto^ ne se lit dans aucun manuscrit grec, mais on trouve ces mots, qui ont passé pour une interpolation, dans les manuscrits latins de Vérone, dans celui de Saint-Germain, et dans un manuscrit de Bodlei cité par Mill^
Luc, I, 29. Â la fin de ce verset, le manuscrit d'Upsal ajoute : thatei sva thiuthida izai; qttod me benedixit illi. MarshaU n'a vu cette addition nuUe part. Dire croit que Mastricht Fa citée comme étant dans un manuscrit grec du collège de Gonville k Cambridge ; mais Griesbach juge cette citation fausse, en voit la cause dans une erreur de signe, et pense que Mastricht a voulu indiquer la version gothique. Benzelius croit que c'est une note marginale passée dans le texte, mais ces mêmes mots se trouvent dans les manuscrits latins de Brescia et de Saint-Germain.
Jean, vn, 12. Sunjeins ist, verus est ; le grec dit dyaSoç txjxw. — On trouve verax est dans le manuscrit latin de Brescia.
Rom, XII, 3. Àllaim visandam in izvis; omnibm existentibus ifUer vos. La version latine qui accompagne ces fragments de l'épi tre aux Romains dans le manuscrit de Wolfenbuttel,
> V. Cengel, Introd. p. 404.
220 LnTBRATURB DES GOTHS.
les manuscrits latins de Clermont et de Saint-Germain, les Pères latins et la Vulgate ont, comme le traducteur goth : om" nibus qui sunt inter vos ; tandis que le texte grec met cette phrase au singulier : noanl rw 8vrc ev OfxFv.
Luc, IX, 43. Du hwe weis ni mahtedum usdreiban thanmia: ith iaisus quath. thata kuni ni usgaggitli nibaî în bidom ja ïn fastubnja. Quare nos non poteramm expellere illuml Jésus aulem dixii : Hoc genus non exil nisiprecAus etjqunio. Aucun manuscrit grec n'a ce passage qui semble pris de Matthieu, XVII, 19, 21, et de Marc, ix, 28, 29. La Vulgate ne l'a pas non plus; mais il se trouve dans la version italique des manuscrits de Corbie, de Brescia et de Colbert. Hug croit que c'est une interpolation faite en Italie d'après le latin.
Luc, IX, 50. Ni ainshun auk ist manne, saei ni gavaurkjai maht in nomin meinamma. Nec ullus est hominum qui non for dot virlutem in nomùie meo. Aucun manuscrit grec n'a ce passage, mais on lit dans la version italique du manuscrit de Colbert (n^ 4051, publié par Sabatier) : nemo est enim qui non facicU tirtutem in nomme meo^ et les manuscrits de Vérone et de Verceil ont cette même phrase à laquelle ils ajoutent : et poterit inalè loqui de me. Il se peut que cette leçon dérive d'une interpolation de Marc, ix, 39; mais quoi qu'il en soit, Junius a eu grand tort de la retrancher de son édition des Évangiles gothiques, car elle est en toutes lettres dans le Manuscrit d'ai^ent.
Cette leçon et là précédente (Luc, ix, 43) sont d'une grande importance. Marshall a cru que ces interpolations pouvaient venir de Y Harmonie (Dia Tessarôn) composée au cinquième siècle par Ta tien, mais elles me paraissent plus anciennes et remonter aux premières versions latines du Nouveau Testament. On sait qu'il en fut fait une quantité innombrable ^ et
« Augustin, De Doct. Chrùt. Il, 11, no 16 : « Qui Scriptoras ex hebraa lingua in grœcam verterunt numerari poasunt, latini antem interprètes naUo modo. Ut enim cnique primis fidei temporibos in manns ventt Codez grocos ansus est interpretari. •
saint Jérôme remarque * que des passages d'un Évangile s'introduisirent, par diverses causes, dans un autre. Ces additions, dans les versions latines, sont donc fort anciennes et antérieures à Ulphilas. Celle qui nous occupe (Luc, ix, 50) a en particulier un caractère d'ancienneté fondé sur une opinion religieuse'. Ces interpolations tirées des versions latines, qui se retrouvent dans la traduction gothique, sont une forte preuve qu'Ulphilas les consulta, à moins qu'on ne croie, avec Ihre, Kniltel et Hug, que cette traduction fut postérieurement altérée en Italie, opinion que j'examinerai plus bas. En l'écartant pour le moment, on ne peut expliquer les leçons latines de la version gothique que de deux manières : 1^ En disant que, en outre du texte grec constantinopolitain, Ulphilas a consulté la récension occidentale, et que les manuscrits grecs dont il a tiré ces leçons ont complètement disparu sans laisser la moindre trace. 2® En admettant qu'il a consulté les versions latines, et que quelquefois il en a adopté les leçons de préférence k celles du grec. La première de ces hypothèses est fort invraisemblable, tandis que la position géographique des Goths, leurs relations avec les Romains et leur séjour dans un pays qui a toujours conservé en partie la langue latine, appuient fortement la seconde expUcation.
Les Goths, chassés des rives de la Yistule par d'autres nations, étaient parvenus sur les bords du Danube dans le second siècle de l'ère chrétienne, et quelques-unes de leurs tribus obtinrent des établissements dans la Dacie, la Pannonie et la
* Hieronym. Prtff, in IV Evang. ad Damas, t. I, p. 1426 Oper. : « MagnuB âquidem hîc in nostris Codicibus error iuolevit, diim quod in eadem re alias Evangelitta plus dizit, in alio qaia minus pataverint, addiderunt.... unde accidit ut apad nos mizta sunt omnia et in Marco plura Lucœ atque Mathsi, rarsus in Mathflso plora Johannis et Marci, et in cœteris reliquorum quœ aliis propria in- ▼eniuntar. •
* Benzelios, Not. ad Evang. Goth, p. 236 : - Oient autem scholia illios statis, id est antiquissims, qui Christianis in universum omnibus communia esse dona miracnlonim credebatur quod ex Irenœo et Origene copiose docere possemns.»
222 LITTÉRATORB DES GOTHS.
McBsie ^ La prédication du christianisme, les guerres et les alliances entre les Goths et les Romains, les troupes auxiliaires que ces barbares fournissaient à l'Empire, les colonies romaines établies dans la Dacie, firent connaître aux Goths la langue latme. Les restes des colonies abandonnées par Aurélien, se mêlant par la suite aux débris des divers peuples qui se succédèrent dans ces régions, formèrent la nation des Valaques, dont l'histoire et le langage conservent les traces de son origine romaine, malgré de nombreuses vicissitudes. Transportés au delk du Volga, ramenés vers le Danube par les Patxinaces leurs maîtres, établis au milieu des Grecs du Pinde par les empereurs de Gonstantinople, toujours les Valaques conservèrent le langage dérivé du latin qu'ils devaient à leur situation première sur le Danube '. La langue latine, au cinquième siècle, obtenait dans la Mœsie inférieure la préférence sur h langue grecque '. L'on sait encore que les Goths avaient eu des établissements dans la Pannonie '^, et que cette province, dès le temps d'Auguste, avait l'usage du latin et la connaissance de la littérature romaine ^. Tous ces détails prouvent que la langue latine était très-répandue, et dans tous les temps très-enracinée dans le pays des Goths. EUe ne put être inconnue k leuf primat. On trouve dans la version gothique des mots évidemment pris du latin ^, et Ulphilas, comme nous l'avons vu, mit des lettres latines dans l'alphabet qu'il composa pour
t DîoCass. LXXI, 11, 12. — JaU Capitolin. Mare. Aurel. 17.— Gatterer, in Comment, Gotting, t. XIII, p. 05, 06.
s Lacios, De Regn, DcUmat. lib. V, cap. 5. ~ Danville, dans les Mém. de VAcad. dee Intcript. t. XXX, p. 25J, 25S.— Id. ÉtaU formée en Europe, p. 258-265.
s LequieD, Oriene Christ, t. I, col. 1217.
* Constant. Porphyp. De Adm. Imp. cap. 25. — Hiet. Mieeell. XIV, p. 04, éd. Murator.
B Velleios Paterc. 11,110.
• Lacarn. Ais. Annom. Anakumbjan. Militondas. Faskja, etc. V. Wachter, De Ung. Cod. Argentei. — Ihre a voulu prouver qu'il Aillait au contraire chercher dans le gothique les racines des mots latins.
LITTBRATORB SACRBB. 223
son peuple. Ce dernier fait, que La Groze ne pouvait expliquer S parait trè^-naturel après ce que nous venons de dire. On est donc fondé k croire qu'Ulphilas eut une égale connaissance du grec et du latin, et que, dans le pays qu'il habitait, il put facilement se servir pour faire sa version des manuscrits de ces deux langues. On peut penser encore qu'il n'eut de manuscrits grecs que ceux de la récension de Constantinople, car il est peu probable que des manuscrits grecs de la récension occidentale se trouvassent au quatrième siècle dans les environs de la capitale de l'Orient, et si le hasard les y eût apportés. Us auraient sans doute été regardés avec mépris et comme des copies altérées dont il fallait se garder de faire usage. Cette réflexion, qui me semble importante, tend k prouver que les nombreuses leçons occidentales qui se trouvent dans la version gothique ne prennent point leur origine dans aucun manuscrit grec, mais qu'elles dérivent immédiatement des manuscrits latins que le traducteur avait consultés. Sur les bords du Danube, dans ce pays où l'on parlait latin depuis le temps de Trajan, les chrétiens pouvaient et devaient avoir des manuscrits latins de la Bible, mais ils n'avaient aucune raison pour faire venir des manuscrits grecs de l'Occident. Il y a dans les Évangiles gothiques quelques passages qui pourraient être attribués, si l'on négligeait les considérations que nous venons de présenter, à une combinaison faite par Ulphilas des leçons qu'il trouvait dans les manuscrits grecs de familles diverses. Ainsi, quand on lit (Math, ix, 8) : Manageins ohtedun silda- Uikjandans: Turbœ ImtAerunt mirantes, on pourrait croire qu'Ulphilas a réuni les leçons des manuscrits grecs dont les uns portent idaujuuxaov et les autres ètfo^riOnday. Mais si l'on admet les remarques que j'ai faites, on pensera qu'Ulphilas n'a point eu sous les yeux la leçon grecque occidentale, mais qu'il a suivi la version latine qui portait admirantes timuerunt^ et certes il
< Thesaw. BjrisL Lacroz. t. lU, p. 91, 92.
est remarquable que cette variante se trouve dans le manuscrit de Brescia, et qu'ainsi la leçon suivie par Ulphilas existe encore dans un manuscrit latin.
Examinons maintenant quelles altérations la version gothique a pu recevoir depuis son origine jusqu'au temps où les fragments qui nous restent ont été écrits.
Tant que le Manuscrit d'argent fut l'unique monument de la langue des Goths, il n'était guère possible de déterminer avec quelque précision l'âge de ce manuscrit. On pouvait être incertain entre les siècles pendant lesquels cette langue a été en usage. Le manuscrit de Wolfenbuttel a éclairci cette question ^ L'ancienne écriture y est divisée en deux colonnes : l'une contient la version gothique, l'autre une version latine. Cette dernière doit être rapportée au sixième siècle et détermine l'époque de l'écriture gothique '. Le Manuscrit d'argent, qui est écrit en plus gros caractères, et qui, en le comparant aux fragments de Wolfenbuttel, présente quelques différences légères, ne s'éloigne pas de cette époque et fut écrit comme eux en Italie, au temps des Ostrogoths', vraisemblablement sous Théodoric ou sous Àmalasunthe. C'est en effet le temps où l'on écrivait beaucoup en lettres onciales, et où le luxe des lettres d'or et d'argent sur du vélin pourpre était le plus fréquent. En comparant les foc^imile des manuscrits d'Upsal et de Wolfenbuttel'^ avec les manuscrits grecs et latins en lettres onciales
» Rnittel, S 303, p. 503.
« Knittel, §217,218.
s KDÎttel, § 205, 225. - Ihre, De Hng. Cod. Arg. S xvii.
^ Les &c-8imlle du Manuscrit d*argent se troaveut dans Knittel, UlphU. Vert, nonnul. cap. EpUt. Pauli ad Roman. 1762, 4«>. ~ CAronir. Goimc. 1732, fol. t. I, p. 1. ^Hickes, Ling, vet. s»pi. thés, 1705, fol. prœf. p. viii - Ihre, Ana-^ leci. UlphiL 1769, réimprimé dans Bosching, Scripta Vers. Vlphil. et Ung. tnœso^oth. illust, Berolin. 1773, 4fi, — Les éditions deJuntns et de Benielins sont imprimées avec des caractères gothiques d*après le Manuscrit d'argent, mais n*en sont pas une imitation exacte, non plus que les fragments en caractères gothiques qu'on trouve dans Gruter, Inscript, p. 147, 148, et daos la dissertation De litt. Hng. Getar. publiée parVulcanius.
LITTÉHATUHB SACREE. 225
des cinquième, sixième et septième siècles, on trouve dans la plus grande partie des caractères une très- grande ressemblance. Les fragments gothiques de Milan paraissent aussi Hu sixième siècle.
n est probable qu'Ulphilas ne termina sa version qu'après que les Gotlis eurent passé le Danube et furent établis dans la Mœsie. En supposant les manuscrits gothiques qui nous restent écrits vers la fin du règne de Théodoric, il ne s'écoula qu'un peu plus d'un siècle entre l'époque où Ulphilas publia sa version et celle où ces manuscrits furent transcrits. Le respect que les Goths avaient sans doute pour l'ouvrage de leur grand évéque dut les empêcher de l'altérer, et il n'est nullement probable que, dans cet espace de temps, on ait fait un travail dans ce but. Les copies de l'Ëcriture sainte en langue gothique durent être peu nombreuses et se succéder lentement, car il n'y avait pas un grand nombre de gens lettrés parmi les Goths^ Je suis donc très-porté à croire que les altérations que put subir la version d'Ulphilas, de copie en copie jusqu'à celles qui nous restent, se réduisent à quelques scholies, à quelques notes explicatives des mots peu connus, qui passèrent dans le texte, et que les variantes plus importantes, qui ne peuvent se rapporter à cette cause, appartiennent au travail primitif d'Ulphilas.
Ihre ^ et quelques autres philologues ont pensé que la version d'Ulphilas avait été altérée « en Italie, dans le but de la rapprocher des versions de l'Église latine. » J'avais d'abord adopté cette opinion, mais maintenant je la rejette après un examen approfondi.
U ne faut pas s'imaginer, avec Richard Simon, que dès les premiers temps du christianisme l'Église latine eut une version autorisée pour le service public '. Bien loin de là, il parut
> Piooop. BeU. Goth. I, 2.
» DÎMêeri. de ling. Cod, Argent. § xvii, xviii.
3 Simon, Hist. eritiq. des vers, du N, T. chap. I H, p. 25 et sniv. Il croit que lu
226 LITTÉRATURB DES GOTHS.
lout à coup une foule de versions lalines ; chaque Église eut la sienne, et elles étaient le résultat des explications que les docteurs donnaient k ceux qui n'entendaient pas le grec^ Quelles que fussent les versions en usage en Italie, la multitude de celles qui étaient employées par d'autres Églises orthodoxes devait empêcher d'avoir pour une d'eUes une préférence exclusive, et Ton voit en effet qu'après que la nouvelle version de saint Jérôme fut répandue, le pape saint Grégoire en fit usage avec l'ancienne version'. c< L'Église romaine, écrivait-il, se sert de l'une et de l'autre. » Ainsi vers le temps où nos manuscrits gothiques furent écrits, on n'avait poinl encore de version latine autorisée et qui dut exclure toutes les autres. Il n'y avait donc aucune raison pour altérer l'œuvre d'Ulphilas pour la rapprocher des versions latines qui étaient loin d'être d'accord entre elles ^, et dont aucune n'était imposée par l'autorité ecclésiastique. En effet, la version gothique s'éloigne trop souvent des anciennes versions latines qui nous restent et de la Vulgate de saint Jérôme, pour qu'on puisse croire qu'elles ont servi à la réformer. Il faudrait donc qu'elle l'eût été d'après une version latine qui ne nous serait point parvenue ; mais alors nous devrions la trouver dans la colonne latine du manuscrit de Wolfenbuttel, car on aurait sans doute choisi cette version pour la mettre en regard avec le gothique, qui devrait s'accorder avec elle. Or, dans les fragments d'un petit nombre de versets (41 versets) qu'on trouve dans le manuscrit de Wolfenbuttel, en comparant la colonne gothique k la colonne latine, on compte dix-neuf
version Etala, a laquelle saint Ângustin donnait la préférence , était cette version autorisée, et il veut que ce soit celle qui fait partie du ms. de Cambridge.
1 Michaelis, Introd. chap. VII, sect. 25, p. 19.
* s. Gregor. Prœfat ad Moral, expotiL ad Job, ad fin, : « Novam verd traoslationem dissero, sed ut comprobationis causa exigit, nunc novam, nunc vêterem, per testimouia assero, ut, quia sedes apostolica, cni auctore Dec prasideo, utràque utitur, mei quoque labor studii ex utr&que fnleiatur. •
3 Uieronym. : « Si latinis exemplaribus fides est adhibenda, respondeaot quibus? tôt enim sunt exeniplaria pœne quot oodices. »
LITTÉRATIRE SACRÉE. 227
variantes * ; cela prouve que le golhique et le latin n'ont point été mis d'accord, et que, même écrits k côté l'un de l'autre, ils n'ont eu aucune influence l'un sur l'autre.
Je dois relever ici une erreur de Knittel. Il prétend * « que les Goths avaient une version latine consacrée par l'autorité publique et l'usage général, » que ce n'était pas celle de saint Jérôme, et qu'elle était oc telle que saint Jérôme ne l'avait jamais vue : 0 Et quidem {id quod caput rei est) talem quam nec unquam viderai Hieronymus. Il cite en témoignage la lettre que saint Jérôme écrivit, vers l'an 403, à Sunnia etFrelella, Goths de la Germanie. Ces Goths, qui s'occupaient de la critique biblique, avaient consulté Jérôme sur les variantes qui se trouvaient dans les versions grecques et latines des Psaumes, et lui avaient demandé quelles étaient les leçons conformes au texte hébreu. Ils lui avaient envoyé une liste des passages sur lesquels ils désiraient des éclaircissements, et saint Jérôme, dans sa réponse ', les répète mot à mot : jiLxta digestionem ichedulœ ve$tr(B. Or Knittel me parait s'appuyer bien à tort sur cette lettre, car on voit clairement, en la lisant, que les Goths qui consultaient saint Jérôme avaient adopté la version des Psaumes qu'il avait faite à Bethléem d'après le grec des Septante, contenu dans les Hexaples *. Ces Goths citent cette version : on
« Rnittel, p. 39â, 393.
t Knittel, § 208, p. 388.
5 Hieronym. 0{)er, t. lî, p. 626 et geq. edit. Hartianaj.
* Saint Jérôme corrigea on traduisit trois fois les Psaames : 1 <> à Rome, vers Tan 382; il les corrigea d'après le grec des LXX. Cette version est connue sous le nom de Psalterium Romanum; 2o à Bethléem, entre les années 384 et 390; il en fit une version sur les LXX des Hexaples : elle porte le nom de Psalterium Gallic€mum ; 3« vers Tan 391 , il fit une autre traduction sur le texte hébreu. Ces trois versions existent (Hieronym. Oper, t. I), et les passages indiqués par Sunnia et Fretella concordent exactement avec le Psalterium Gallicanum \ il D*y a presque pas d*exception. La manière dont saint Jérôme relève quelques erreurs de copiste, prouve sans réplique qu'il avoue la version latine citée par les critiques goths. Par exemple, Ps. LXXIIl, v. 8, il montre qu'une altération a été produite par l'introduction dans sa vetsion d'une note qu^il avait mise à la marge : ■ Et miror quomodo a latere adnotationem nostram nescio qnis teme-
228 LlTTÉRATtRE DES GOTHS.
voit qu'elle leur est parvenue déjà légèrement altérée, et saint Jérôme relève ces altérations, reconnaît cette version pour son ouvrage, la justifie, la défend. Cette lettre est donc bien loin de prouver que les Goihs avaient une version laiine reconnue par l'autorité publique. Ils avaient, au contraire, toujours eu la liberté de choisir parmi les versions italiques, et, à l'époque dont nous parlons, ils commençaient à leur préférer celle de saint Jérôme.
L'usage d'écrire le Nouveau Testament en deux colonnes et en deux langues a certainement pu introduire quelque confusion et quelques interpolations ; mais on a presque toujours exagéré l'action des versions sur le texte et l'influence que deux versions écrites en regard pouvaient avoir l'une sur l'autre. C'est ainsi qu'on a cru autrefois que le texte grec des manuscrits gréco-latins avait été altéré d'après les versions latines. Depuis Erasme, on les accusait de latiniser* ; mais maintenant on a apprécié cette accusation , et le principe des familles a montré que les diverses leçons des textes grecs avaient une tout autre origine *. Je ne saurais croire que les versions latines aient eu, après Ulphilas, une grande influence sur sa traduction. Quelques-uns des Goths établis en Italie voulurent avoir, par piété ou par curiosité , une version latine à côté de leur version nationale ; mais ces deux versions furent écrites indépendanmient Tune de l'autre, et il n'y eut jamais un travail critique exécuté pour rapprocher le goth du latin. La raison alléguée par Hug ', que de pareilles corrections pouvaient se faire par égard pour la caUigraphie et pour avoir dans chaque
rariuB scribendam in corpore putayerit qaam dos pro emditione legentis acri|)«imus hoc modo, etc. >
1 Wetstein, Prolegom. — Chr. Bencd. Michaelis, De var. lecL iV. T. cautè colligend, % 83-98, p. 91-108.
* Woidc, Prafat. ad Cod. Alexandr. — Michaelis, /nf ro(2. chap. VHI, sect. m, t. Il, p. 88 et suiv. — Griesbach, Symb. crii. t. I. — Cellérier, Buai d'une ffitrod. critiq,, p. 74-76.
3 Hug, Einleitung, p. 487.
colonne le même nombre de lignes, me parait avoir très-peu de force. Les copistes ou calligraphes n'étaient pas assez savants pour cela ; rarement ils savaient bien les deux langues , et ils pouvaient' bien faire des fautes, mais non pas corriger une version par une autre.
Il est une autre source d'altérations dont Hug a parlé et que j'admets comme lui : ce sont les scholies qui , d'abord écrites k la marge, ont passé dans le texte lorsqu'on a de nouveau copié le manuscrit. J'ai déjà remarqué que, dans l'espace de temps qui s'écoula entre Ulpbilas et l'écrivain du Manuscrit d'argent , la succession des copies ne dut pas être rapide , ni ces copies bien nombreuses. Mais, quoi qu'il en soit, des altérations de cette espèce ont eu lieu , et il faut examiner leur nature, après avoir averti de nouveau que je ne saurais regarder comme des notes passées de la marge dans le texte les leçons occidentales que j'ai attribuées ci-dessus au travail critique d'Ulphilas. Ainsi Benzelius a pris pour une note marginale les mots : Quod sic bene dixit illi qui, dans le gotliique, terminent Luc I, 29 ; mais cette addition se trouvant dans les manuscrits latins de Brescia et de Saint-Germain , je lui crois une toute autre origine.
Avant de rechercher dans la version gothique , telle qu'elle nous est parvenue , les notes marginales que les copistes ont pu y faire entrer, voyons quelles altérations elle aurait reçues, si, en la copiant encore une fois, on y avait inséré les scholies qui existent maintenant à la marge des manuscrits. En les examinant , on trouvera qu'elles ne sont que des explications de quelques mots peut-être peu connus, et nullement des variantes acquises par la collation d'autres manuscrits. Si on les introduisait dans la version d'Ulphilas, elles y produiraient bien moins des leçons nouvelles que des répétitions dont l'origine serait facile à reconnaître. Voici quelques exemples :
Luc 111, 14. Jah waldaith annom izvaraim. Et daminamini stipendiis veslris. Le grec : ipïuîaBe roïç o^wvtotç Ujuiwv.
230 LMTÉRATURE DES GOTUS.
En marge du Manuscrit d'argent on Ut : Ganohidai sîjulb — contenti estote. Ce passage est un de ceux qui prouvent que le traducteur golh a travaillé sur le texte grec, car le mot wUdaithy que Benzelius et Ihre n'onl pu d'abord expliquer, vient de ce qu'Ulphilas a lu dans le grec à^ycte^ ^^ ^^^ ^^ ipmo^t {àpx^i dpyéoïKxi), et le dérivant du verbe éipx<^^ tmpero^ il l'a traduit par uxildaith qui vient du verbe waldan, dominari^. Un Goth, qui s'est aperçu de la méprise, a rétabli la leçon en mettant en marge : ganohidai sijuth, contenti estote. Ganohidai vient du verbe ganohan , sufficere. Cette scholie est donc la traduction exacte du grec , et il n'est point nécessaire de la faire dériver, comme Hug le veut, des versions italiques.
Marc 1,6. Haitliivisk, silvestrey est expliqué k la marge par vilthi qui a le même sens.
Marc XII, 2i. Mêla, scripta. En marge : bokos, libros.
Luc v, 28. Iddja afar imma , Ibal pone tllum. En mai^e : laistida, seqtusbatur.
Luc Vf, 27. Fijandam, inimicis. En marge : hatjandam, odienlibus.
Luc vu, 22. Gaunodedum , lamentabamur. En mai^e: hufum , du verbe hufan , qui a la même signification dans Matth. XI, 17.
Tit. I, 16. Uskusanai, reprobi. En marge : ungakusanai, mot de même sens qui ne se trouve ni dans le Manuscrit d'argent, ni dans les fragments de Wolfenbuttel.
Philem. 12. Meinos brusts, mea pectara. En marge : meina haithra, mea viscera^ qui rend exactement le grec trCkoc/yva.
Philem. 14. Ak us lustum, sed ex deiideriis. En marge: gabaurjaba, libenter.
On voit que, si ces notes marginales passaient dans le corps de la version gothique , comme en effet quelques-unes y ont
i V. Marshall, Observ. p. 450. — Ihre, Àdditam. ad Gordon. Spedm. p. 98, Collect. Busching.
déjà été placées dans les éditions imprimées du Manuscrit d'argent S elles n'y introduiraient aucune variante qu'on pût rapporter à l'usage des manuscrits latins. T\ en est une seule sur laquelle on pourrait être en doute; Hug l'a citée, et je n'ai point l'intention de la dissimuler. La voici :
Luc IX, 34. Quemun in thamma milhmin, venerunt m illam nubem. En marge : jah at im in milhman atgagandam, el ad ilUs (sic) m nvbibus aceedentibus. Hug * croit reconnaître dans cette scholie la version italique des manuscrits de Vérone et de Brescia : El intrantibiLS illis in nubem. J'ai cité ce passage tel qu'il est dans le Manuscrit d'argent'; Junius et Benzelius l'ont mêlé dans leurs éditions avec la note marginale.
Si maintenant on cherche dans la version gothique quelles sont les altérations qu'on peut rapporter à l'introduction des gloses marginales, semblables à celles que je viens de citer, on en trouvera plusieurs. J'en citerai quelques-unes :
Matth. IX, 23. Svigijansjah haurnjans haumjandans, tibi" dnes^ buccinatores buccinantes. Le grec et le latin n'ont que le premier mot ; les deux autres viennent d'une explication qui de la marge est passée dans la version.
Marc I, 27. Afslauthnodedun allai , sildaleikjandans, obstupebant rnnneSy mirati,
Marc II, 12. Jah haudidedun mikiljandans Goth, el exlollerml laudibus, magnificantes Deum. Le grec : xac So^atetv rov
Luc II, 2. Yisandin kindina Surias , raginondin Saurim, exisUnle prœfeclo Syriœ, procuranti Syros.
Luc XIX, 27. Aththan svetauh. Verà, verumlamen. Toutes ces répétitions Airent d'abord des explications marginales. Dans l'épitre aux Philippiens ii, 28, la version gothique
• Ihre, Ulphil illutir. Lue, VI, iO, 49, etc.
* Hug, S 138.
» Ihre, l'iphil. illustr. prœf. et p. 130.
232 LITTKKATURE DES. GOTHS.
ajoute : Ufmunnands hwa bi izvis ist, recogilans guœ circa vos $unt^ el cette addition ne peut être qu'une note originairement écrite dans la marge.
Si donc on entreprenait un travail critique destiné k rétablir la version gothique , conmde elle était en sortant des mains de son auteur, il faudrait sans doute faire disparaître les répétitions que je viens d'indiquer et toutes les interpolations du même genre, mais je crois que Ton irait beaucoup trop loin si Ton en ôtait toutes les leçons occidentales, ou tout ce qui s'accorde avec les versions latines. C'est cependant cette dernière façon de procéder qui semble prescrite par Hug : v Une critirc que sur ce sujet n'offre pas , dit^l, de grandes difficultés. <( Tout ce qu'on peut exiger à cet égard de la traduction gothi- <( que, considérée dans son état primitif, c'est qu'elle fournisse « des témoignages de ce qui a été autrefois reconnu comme « authentique dans la version de Constantinople. Elle est alors M regardée comme un témoin appuyé de preuves respectables. « Pour obtenir une traduction gothique sans altération, on n'a « qu'à en séparer et en rejeter tout ce qui lui a été ajouté du « latin, et qui, au moyen de la comparaison, est si reconnais- « sable et si facile à ôler qu'on ne peut guère s'y tromper ^ i» Je crois au contraire que si, en comparante version gothique avec la récension de Constantinople, on rejetait tout ce qui s'en éloigne et se rapproche de la récension occidentale, on dénaturerait beaucoup le travail primitif d'Ulphilas. Je crois avoir prouvé que cet évéque a connu la langue latine ; je crois avoir rendu probable qu'il a consulté des manuscrits latins et qu'il en a quelquefois préféré les leçons. Cette opinion n'est pas tout k fait nouvelle ; Bengel el Wetstein l'ont précédemment indiquée*.
Ce fut donc un travail critique fondé sur le texte grec et les
« Hug, s i38,p. 488.
« Bengel, De feus, N. T. p. 27. — Wetstein, Proleg. ad iV. T. p. H«. — Benzeiii prœf. ad Evang. go(h. p. xxxiii. — V. Gabelentz, Proleg. p. xviu.
versions latines qu'Ulphilas entreprit, et les soins qu'il donna à sa traduction en firent un chef-d'œuvre d'autant plus précieux qu'elle ne le cède en ancienneté qu'aux versions italiques et à la version syriaque. On est étonné, et à juste titre, qu'un tel ouvrage ait été exécuté au milieu des nations qui, au quatrième siècle, habitaient les bords du Danube, et l'on a besoin de trouver dans l'histoire les causes de ce phénomène. C'est pour l'expliquer que j'ai tâché d'établir qu'Ulphilas était instruit dans la langue et la littérature des Romains. Son origine grecque, ses relations et ses voyages k Constantinople * rendent suffisamment compte de sa connaissance de la langue des Grecs, dont le voisinage avait une si grande influence sur la culture des Goths.
La position géographique des Goths sur les bords du Danube était éminemment favorable au travail que leur primat avait entrepris d'après le texte grec et les versions latines. Il dut être puissamment facilité par les rapports qui existaient entre la langue mœso-gothique, le grec et le latin *.
On ne peut plus nommer les Goths barbares, quand on sait qu'ils suivirent l'exemple de leur évêque, qu'ils s'adonnèrent aux études, qu'ils s'occupèrent de la critique sacrée, et qu'au
*■ Ulphilas se rendit à Constantinople, sous Constance, en 359, et pendant le règne de Valens. Hist. Miscell. XII, 12. — Jacob. Gothofred. ad Pbilostorg. — Sosomen. IV, U. VI, 37. - Socrat. II, 41. — Niceph. Callîst. IX, 44. — Cassîod. Hist. Trip. V, 38.
* Jnnms, Prœf. ad Glossar. Goth. p. 3. — Ihre, Gloss. Suio-Goth. proœmium, p. XV, XIX. — Ihre, Specim. Gloss. Ulphil. part. 2« et 3«, prœfat. — Ihre, Vlphil. Ulustr. prœf. — Benzelius, Evang. goth. prœf. p. xii. -— Benzelins, PericuL runie. p. 23. — Nie. de Clewberg, Diss. de Harmon. Ung. lat. et suio-gotk. Upsal illl^ 4o. — N. F. Fanck, Dissert, de Harmon. Ung. grœc. et suio^oth. Upsal ^770, 40. — Sv. Ulgrond, Dissert de dialect. Ung. suio-goth. § 8. — J. Borghsted, DeDialeet. Ung. suio-goth. % 19, 20.— Wachter, Glossar. germ. p. 1996, 1997. — J. Boeth, Diuert. de mutât. Ung. suio-goth. part. 1*, p. 9. — Janius a dit qu'il n'y avait qu*une différence de dialecte entre le grec et le gothique. — Rudbeck prétendait (Allant. 111, p. 120) qu*nn Valaque comprendrait le Manuscrit d'argent en Tentendant lire, et que les caractères d'Ulphilas étaient encore de son temps en usage en Valachie. Il n'y a pas d'exactitude dans ces assertions.
23 i LirrÉRATURE des goths.
commencement du cinquième siècle, longtemps avant qu'ils devinssent les maîtres de Tltalie, quelques-uns d'entre eux correspondaient, du fond de la Germanie, avec saint Jérôme, dans le but de comparer les versions grecques et latines avec la vérité hébraïque. On ne peut s'empêcher de partager l'admiration que témoigne ce Père de l'Église, lorsqu'on voit qu'il place les études des Goths au-dessus de celles des Grecs * .
Il faut remarquer ici la différence essentielle qui existe entre les travaux d'Ulphilas et ceux que saint Jérôme termina quelques années plus tard. Ce dernier, pour corriger la version latine du Nouveau Testament, fit usage des manuscrits grecs qui s'éloignaient le moins des versions latines usitées*, c'est-à-dire des manuscrits grecs de la récession occidentale d'après lesquels ces versions avaient été faites. Il ne sortit donc point du cercle de cette récension occidentale. La critique d'Ulphilas eut un champ plus vaste, et sa position le conduisit à consulter et k comparer deux recensions différentes, celle de Constantinople et celle de l'Occident. Il trouva cette dernière dans les manuscrits latins des pays voisins du Danube, et il composa son alphabet de caractères grecs et de caractères latins pour qu'il répondît mieux k une version faite sur des manuscrits des deux langues.
Le manuscrit de Wolfenbuttel offre la version gothique en regard avec une des versions latines antérieures a celle de saint Jérôme que nous avons citée , et prouve qu'au sixième
1 Hieronym. Epiât, ad Sunniam et Fretellamy Oper. t. Il, p. 626 : ... « Qnis hoc crederet ut barbant Getarnm lingaa hebraïcam quœreret Teritatem, et dormitantibus, imô coDtendentibas Grœcis, ipsa Germania spiritua sancti eloqoia scrutaretar ? . . Dadum callosa tenendo capalam manus et digiti tractandia sagittis aptiores ad atylum calamumqae moUescunt, et bellicosa peetora vertaotar in maDsaetudmem Christianam. . . Qnœritia a me rem magni operis.... et in opéra Psalterii joxta digestionem schedul» yeatrs ubicnmque inter latiooe gnecoaqae contentio est, quid magis hebrœis conveniat, significem, etc... »
* Hieronym. Prœfat, ad Damasum : • Igitur haec prsesens prœfatiiincala pollicetur quatuor tantum Evangelia. . . codicum gnecorum emendata ooUatione, sed et yeterum nec quœ multum a lectîonis latinie consuetadine dîscreparent. •
siècle il y avait des Golhs qui aimaient à étudier la Bible dans leur idiome en la comparant avec les autres versions, et qui, dans ce but, la faisaient transcrire en deux langues*, méthode que le célèbre manuscrit de Cambridge et plusieurs autres nous montrent avoir été en usage vers le cinquième siècle pour le grec et le latin.
Sans doute, il a existé un assez grand nombre d'exemplaires de la Bible ou de ses parties en langue gothique, et il est resté quelques souvenirs de ceux qui se sont perdus*. Le manuscrit d'Upsal contenait au moins les Évangiles ; celui de Wôlfenbultel parait avoir renfermé une fois les épitres de saint Paul', et ceux de la Bibliothèque Ambrosienne offrent deux exemplaires des mêmes épitres , et de plus des fragments de F Ancien Testament et de l'Évangile de saint Matthieu. La différence des écritures atteste que ces restes appartiennent à des exemplaires différents. Lorsqu'on aura publié tous les manuscrits gothiques de Milan, on pourra peut-être faire des remarques intéressantes, en comparant entre eux les deux exemplaires de saint Paul et l'épitre aux Romains avec les fragments de Wolfenbuttel. Jusqu'à présent on n'a pu confronter avec le
* Dans le manuscrit de Bresda, qui contient une version italique, on trouve un feuillet dont on ignore l'origine ; il offte^ en latin barbare et presque inintelligible, une sorte de préface. On y lit : ... ■ Aliud in grsca lingua, aliud in latiua vel gothica, designata esse conscripta... etc. • (Blanchini, EvangeL quadrupl, 1. 1, p. 8, prolâg.) Le passage est obscur, mais il prouve que la version gothique était connue en Italie. Semler a regardé le contenu de ce feuillet, qu'il faut lire en entier dans l'ouvrage de Blanchini, comme ayant été le préliminaire d'une confix>ntation de la version gothique avec le grec et le latin. (Michaelis, Introd. t. Il, p. 40, éd. franc.)
* V. Philippe Mamix ajmd Sibrand. Lubbert, De principiis Christ, dogmat. lib. III, cap. 7. — Suffrid. Pétri, De Script. Frisiat, prœf. — Usser. De Script, et Sacriê vemacul. p. 213, 213. — Magn. 0. Celsii Uist. Biblioth. Stockholm. p. 64. — Ihre, AncU. Ulphil. dits. I, § xxvi, not. pag. 203, in collect. Busching. ^ Ihre, Fragm. vers. Ulphil. prœf. — Hieron. Roman. Respublicas del mundo, Medmae 1575, cap. III. De Rep. septentr. —{And. Norrel) In HUt. Bibl. Upsal. strieturœ, p. 43, 46. — Lye, Prœf. ad Evang. goth. — Aug. Rocca, Âppend. Bibl. Vatic. p. 396. — Bjoemstaëhl, Lett. IX. — Castillion. Specim.prœfat. p. v.
s Knittel, % 201, p. 285.
236 ' IJTTÉRATCRB DES GOTHS.
Manuscrit d'argent qu'un court fragment de saint Matthieu, et il n'a présenté pour variantes que la substitution de quelques mots synonymes. Ainsi le fragment porte afaiaik k la place de laugnida et de invùlis ; garuni au lieu de runa.
Les manuscrits de Milan contiennent encore un calendrier, dont j'ai déjà fait mention comme mettant le complément aui preuves qui attestent que le Manuscrit d'argent et les autres manuscrits des mêmes caractères appartiennent aux Goths. 1^ Bibliothèque Ambrosienne possède encore un fragment d'une homélie ou commentaire sur l'Évangile de saint Jean en langue gothique. MM. Mai et GastigUone n'en ont publié que quelques Hgnes, mais cet écrit occupe dix pages dans le manuscrit palimpseste, et, par un hasard singulier, le reste a été retrouvé dans la Bibliothèque du Vatican ^ Ge traité contient
• Mai , Script, Veter. Nova Collect. t. I, p. ultim. — Publié en entier par Blassmann, Auslegung des Evangelii Johannis in gothischer Sprache^ Uanchen 1834, 40, avec une version latine et an travail critique très-étendu. C'est uue sorte de commentaire sur une partie de l'Évangile de saiut Jean, dans lequel sont cités de nombreux passages du texte, comme il est facile de le voir par le tableau suivant des passages de TËcriture qui y sont insérés. Ancien Testament : Pages 37. Psal. 53, 2, 3.— P. 42. Num. XIX, 9, 2, 3, 5. Nouv. Testament ; —
Joh. I, 29.
Joh. m, 3.
Joh. m, 4.
Joh. m, 5.
Joh. ni, 23, 24, 25.
Act II, 38.-Joh. I, «2, 27.— Luc III, 16.—
Matth. m, H. — Marc 1.8.
Joh. m, 9; III, 26.
Joh. m, 30.
. Joh. III, 31.
Joh. III, 32.
Joh. V, 22, 29.
Joh. V, 23; XVII, 23.
Joh. V, 35, 36.
Joh. V, 37, 38. — Matth. V, 8.
Joh. VI, 9, 10. — Matth. XIV, 21.
Joh. VI, 11, 12, 13.
Joh. VII, 44. 45, 46,47,48,49.
Joh. VII, 50,51,52.
LITTÉRATtUE SACRÉE. .' 237
des citations de l'Écriture sainte , et fait ainsi connaître plusieurs passages qui manquent dans ce qu'on a de la version gothique. Il est aussi d'un grand intérêt comme unique reste d'une littérature sans doute très-abondante autrefois. On sait que saint Chrysostôme fit lire la Bible gothique et prêcher aux Gotfas en leur langue dans une église de Gonstantinople\ et le morceau découvert par M. Mai atteste que ces homélies furent écrites. Une fois qu'il est certain qu'on écrivit en langue gothique sur des matières religieuses , on ne saurait douter du grand nombre de ces productions*.
La littérature des Goths eut donc bien plus d'étendue qu'on ue le pense, et le mépris des études ne fut pas aussi général chez cette nation que certains faits historiques pourraient le faire croire. Les Goths cultivèrent leur langue, l'embellirent, la rendirent régulière , et parvinrent k lui donner cette abon^ dance (ubertas) dont Gassiodore rend témoignage \ Ge n'est
Suivant Castiglione, le manascrit gothique, qui se trouve en partie à Milan et en partie à Rome, est le plus difdcile à lire de tous les palimpsestes gothiques : les caractères sont efiiicés, le manuscrit a été frotté à la pierre ponce, et la nouvelle écriture est fortement prononcée.
Massmann a rendu très-probable que l'auteur de ce commentaire est Théodore d*Héraclée, qui mourut avant 355. Il était arien (et non pas semi-arien, comme le croit Massmann) et il attaqua violemment Marcellus d'Ancyre ; il écrivit en grec, et Ton peut croire qu'Ulphilas traduisit en gothique son ouvrage. V. sur cela Castiglione, De Vlphil. et Goth. Arianismo,
• Joh. Chrysost. Oper, t. XII, p. 371. — Theodoret, Hist. Ecoles. V, 50.—
Benzel. Prœf, p. xiviii : « Sed et cum aliquando in ecclesia S. Pauli con-
venissent Gothi jussit (Joh. Chrysostomus) e versione Gothica prœlegi loca quiedam S. Scriptnrs, et postea Gothum presbyterum Gothice concionari. Hinc ipsa fkcundissima homilia... habita anno 399 quam primus edidit, t. XII, p. 371.
Montfiiuconius Ang. Mai, UlphiL part. ined. specim. p. xiv : «Magnus
ipse Chrysostomus Gothis in œde Divi Pauli congregatis libros divinos ex comm vernaculo volnmine perlegi jussit, tum et Gothum presbyterum concionari. ..•(!. XII, p. 371.)— Theodoret, V, 30 : Dtf Eccles. Gothorum. . . . Ejmdem enim cum ipse linguœ presbytères et diacouos ac lectores cum ordinasset (Jo. Chrysostomus), nnam illis ecclesiam adsignasset... Nam et ipse eo sœpius veniens concionem habebat) ntens interprète quopiam qui ntramque linguam calleret...»
s M. Favre-Bertrand a ajouté en note pour tout ce passage : à rew)ir et à changer d'après Massmann^ Gabelentz ef C€utiglione. — Éd.
s Cassiod. Var. lib. XI, ep. 1. — Knittel, % 236, 237.
238 LIITÉRATURB DES GOTliS.
qu'en écrivant que tout cela a pu se faire ; aussi l'anonyme de Ravenne et l'évéque goth Jornandès nomment plusieurs auteurs de leur nation. La destruction totale de leurs ouvrages est une présomption bien forte qu'ils avaient écrit dans leur langue.
En Italie, en Gaule, en Espagne , les Goths se trouvèrent mêlés à une population qui parlait la langue latine ; ils contribuèrent k la dégénérescence de cette langue, et la leur di^arut dans la formation des idiomes modernes. Les prêtres orthodoxes s'attachèrent à détruire les ouvrages des Goths, qui, selon eux , devaient renfermer le levain de l'hérésie, et bientôt personne n'eut intérêt à conserver des livres qui n'étaient plus entendus , et qu'on aurait redouté d'entendre. Ds durent promptement être détruits , et sans l'usage, si funeste d'ailleurs , de récrire les manuscrits pour profiter du parchemin, sans le luxe éclatant du Manuscrit d'argent, qui en fit un objet particulier d'attention, nous n'aurions aucun monument d'une Uttérature qui présente des phénomènes d'un haut intérêt; nous aurions perdu une des plus anciennes versions de l'Ecriture sainte, et nous ignorerions jusqu'aux caractères avec lesquels on écrivait une langue qui fut la sœur ainée des langues germaniques, et qui lie les langues du nord de l'Europe avec celle d'Homère et de Démosthène.
Une des raisons que Hickes a alléguées pour prouver que le Manuscrit d'argent ne contenait pas la version d'Ulphilas, était qu'il n'y apercevait aucune trace d'arianisme. Mais saint Jean Chrysostôme, qui s'opposa avec tant de courage aux Gollis ariens et k leur chef Gainas, lorsqu'ils demandèrent une église dans Constantinople \ n'aurait pas fait lire la Bible gothique si elle avait été entachée d'hérésie, et ce fait, rappelé par Benzelius et par M. Mai, constate la pureté de cette version, comme il fait tomber l'objection de Hickes. Il y avait beaucoup de
« Théodore!, Hist. Eccl. V, 32.--Soïomen Hist, EceL VIII, 4.
LITTERATLHE SACRÉE. 239
Goths qui étaient orthodoxes. Saint Ambroise, saint Jérôme, saint Ghrysostôme * font Féloge de la foi, de la doctrine des Goths et de leurs évéques. L'examen de tout ce que nous possédons du Nouveau Testament gothique ne fait rien découvrir qui sente l'hérésie ; mais il faut avouer que , comme le dit Michaelis', « l'orthodoxie et l'hétérodoxie ont peu de liaison avec les points de critique.» Cependant on doit remarquer que dans l'Évangile de saint Marc (i, 3j on Ut : « Staigos Goths unsaris^ semitas Dei nostri, » et que ces mots , tirés d'Esaîe, sont traduits d'après la leçon la plus orthodoxe, qui ne se trouve que dans la récension occidentale. On a acquis dernièrement une preuve encore plus positive de l'orthodoxie de la version gothique par la publication de l'Êpitre aux Romains (Milan 1834, 4®j. Le célèbre passage (ix, 5) sur la divinité de Jésus-Christ, qui s'y trouve, ne nous semble devoir laisser aucun doute sur ce point. La seule trace d'arianisme parait dans l'Êpitre aux PhiUppiens II, 6 : «... Esse se similiier Deo (galeiko gu]3a) . » Le grec porte : ro dvoa ha Seô) : galeiko signifie semblable et non pas ègai^. Les Ariens ont été accusés'^, mais n'ont jamais été convaincus, d'avoir altéré lés Livres saints ^; et, comme nous l'avons déjk dit, il n'y a aucune trace d'arianisme dans ce qui nous reste de la Bible des Goths ^, à moins qu'on ne veuille en voir dans l'absence de l'Épître aux Hébreux , qui", seule des Épilres de saint Paul, ne se trouve pas dans les manuscrits de Milan. Les
* Ambros. In Evang, Luc. lib. I, 26. — Hierouym. Epitt. 7 ad Lœtam. — Joh. Chrysost. Epist, i4.
* Michaelis, Inirod, t. U, 390, trad, franc.
' V. Castillion. Epimetr. ad PhUipp. p. 63. — Massmann, p. 73. — Gabelentz, Prolegom. p. xv. — Pkilipp. Il, 6 et not. Gabelentx.
* Hieronym. Roman. (De RepubL Sept. c. III) : • Ulphilas. . . traslado la Biblîa en sa lengua, merclando mil errores en los sacrados libros. * — Jo. Magnus a dit la même chose. Ces aatears n'avaient jamais vu la version d'Ulphilas.
s Michaelis, Introd. t. I, p. 450 et soiv.
« J. Walmann(O0 ArianUmo Gothorum, Upsal 1757, i*») pense qu'Ulphilas écrivit sa version avant d'avoir adopte les dogmes semi-ariens ; il a traité brièvement rhistoire de l'Arianisme chex les Goths.
240 LITTÉRATUUB DES GOTHS.
Ariens , il est vrai , rejetaient cette Ëpitre ; mais ils n'étaient pas les seuls , et de tout temps des doutes très-graves se sont élevés sur son authenticité , son auteur et la langue dans laquelle elle fut écrite.
La version gothique est utile à la critique biblique, et peut contribuer k la correction des textes sacrés. Elle partage, sous ce rapport, tous les avantages des plus anciennes traductions, et elle a de plus celui d'être d'un auteur connu. Ulphilas fut guidé par une grande connaissance des langues ; son zèle et sa science le mirent en relation avec les principaux docteurs de l'Ëglise du quatrième siècle. Les manuscrits de sa version sont tous d'une très -grande antiquité; ils sont exempts de cette foule de fautes qu'une succession de copistes n'aurait pas manqué d'y introduire, et l'écriture majuscule, qui parait avoir été la seule en usage chez les Goths pour la transcription des Livres saints, a contribué encore k les en préserver*.
Cette version a une importance peut-être encore plus grande sous les rapports philologiques. Des monuments de quinze siècles d'antiquité, qui font connaître une langue, source de plusieurs idiomes modernes, et dont la plupart de ceux qu'on parle eo Europe ont conservé des dérivés, présentent un très-grand intérêt, et ne sauraient être assez étudiés.
> Les souscriptions da Contrat de Naples sur papyras, dont Gaët. Marini a donné le fac-similé, prouvent que pour l'usage ordinaire, outre les caractères majuscules, les Goths avaient aussi des caractères penchés et cursifs. Th. Mareschal (Observ. de Vers. Goih. p. 386) cite un rabbin célèbre qui dit qn'Ulphilas inventa un alphabet majuscule et un alphabet minuscule.