‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 3)Chapitre 70 sur 93 · V. 1347 : G paliure, virens foliis, nt pungere posûs · texte numérisé non relu

V. 1347 : G paliure, virens foliis, nt pungere posûs

▼. 1417 : Hic tandem Hagano spinosus.

' Waskastein, Vasconia, la Gascogne.

» ^Viikina Saga, cap. 84-87, p. 156-160.

Les aventures du prince d'Aquitaine se répandirent dans l'Europe, en rayonnant depuis l'Allemagne dans toutes les directions. Nous venons de les trouver à l'occident dans le poème latin qui parait avoir été composé sur les bords de la Loire ; la Wilkina Saga les montre au septentrion, et nous allons les rencontrer encore k l'orient chez les Polonais, et au midi en Italie. Mais, avant de les suivre dans ces régions, remarquons que l'ouvrage latin dont nous nous occupons , composé au dixième siècle d'après des poésies allemandes plus anciennes, ne peut laisser aucun doute sur la connaissance que Charlemagne dût avoir de ces dernières, ni par conséquent sur la nature du recueil qu'il fit faire.

Les nations slaves, en recevant de l'Allemagne les récits sur Walther les altérèrent, et les Polonais mirent le héros aquitain au rang de leurs compatriotes. Voici ce que raconte Boguphal, évéque de Posnanie, au treizième siècle. « Dans le royaume des Lécbites , au temps du paganisme , Walgersz Wdali (Walther le Fort) possédait le château de Tiniec, près de Cracovie. Ce comte avait fait prisonnier Wislaus le Beau, prince de Wislicia, de la race de Popiel, et il avait pour femme Helgonde, fille d'un roi des Francs. Cette princesse avait préféré Walgersz au fils du roi d'Allemanie. Le seigneur de Tiniec était venu pendant trois nuits chanter sous les fenêtres d'Helgonde, l'avait enlevée, avait traversé le Rhin avec elle, et avait tué son rival qui s'était opposé k sa fuite. Pendant une absence de son époux, Hel<gonde eut la curiosité de voir Wislaus, elle en devint éprise, le mit en liberté et le suivit à Wislicia. Walgersz, à son retour, y vint aussi pendant que Wislaus était à la chasse ; Helgonde feignit d'abord de le bien recevoir , mais ensuite elle le livra à Wislaus , qui le fit lier à des anneaux de fer scellés dans le mur d'une prison, et, pour augmenter son supplice, les deux amants le rendaient souvent témoin de leur tendresse. Une sœur de Wislaus, qui était fort laide, eut pitié du prisonnier et lui promit de le délivrer s'il s'engageait à l'épouser. Elle

détacha ses chaiocs et lui apporta son épée. Le lendemain Wislaus et Helgonde vinrent dans la prison de Walgersz, mais celui-ci s'élançant sur eun les pourfendit l'un et l'autre d'un seul coup de son épée. On montre encore aujourd'hui, dit l'historien du treizième siècle , le tombeau d'Helgonde dans le château de Wislicia*. »

Le poème de Walther fut apporté en Italie , et il y eut le sort qu'éprouvèrent plus tard beaucoup d'autres romans ; il fut translaté en prose. Un moine de la Novalèse en orna , au onzième siècle , la chronique de son couvent, et en cita textuellement un grand nombre de vers. Le monastère de la Novalèse ne fut fondé qu'au huitième siècle^, mais cela n'empêcha pas le bon religieux de raconter que Walther , contemporain d'Attila , y vint expier ses péchés ; qu'il y donna l'exemple le plus parfait de douceur et de prudence ; qu'il s'y appHqua à la culture des légumes, et que , dans sa vieillesse, ce moine jardinier (monachum olitorem)^ chargé par son supérieur d'une mission déUcate, déploya la même valeur qui l'avait jadis illustré. Dans un autre chapitre, le chroniqueur fait vivre Walther au temps du roi Didier^ et l'on peut remarquer encore dans son récit une scène touchante entre le héros et son vieux cheval de bataille. Enfin on y lit que Walther termina ses jours à la Novalèse , et fut enseveli , ainsi que son petit-fils , dans le sépulcre qu'il avait creusé de ses propres mains ^.

On peut, à juste titre, être surpris de ne trouver en Italie

i Bogaphal, Chronie, PolonÙB, in Sommenberg, Script, rer, Silesiae. t. II, p. 37-30.

s MabiUon , Annal, Benedict. t. II, ad ann. 739. — Id. De re Diplomat. tib. VI, no 61. — * Murator. Prœfat. ad Chronie, Noval, t. Il, part. II, Script, rer. ital

» Hurator. Script, rer, Ital. t. II, part. II, col. 704-709. — Id. Antiq. med. œoi, t. III, dissert. 44, col. 964-973. — Piemonlen illuttr, t. IV, p. 165 et seq. — Ciampi, Vit. di Cino, p. 165-170, not. — On trouve dans les deux derniers ouvrages l'extrait qae M. Galeani Napione a fait du roman de Walther, d'après la chronique de la Novalèse. Un savant italien prépare une nouveUe édition de cette chronique.

302 LITTÉRATORE DES GOTHS.

aucun aulre souvenir des anciennes poésies gothiques ci allemandes dont nous recherchons les traces. La domination des Goths et des Lombards, la puissance de la maison d'Esté, qui s'étendit sur plusieurs pays de rÀllemagne, tant de relations actives entre le nord et le midi des Alpes , semblaient devoir faciliter à l'Italie la connaissance des chants septentrionaux. L'invasion d'Attila, la ruine d'Aquilée ont bien fourni le sujet de quelques romans en prose et en vers, écrits en langue provençale, firançaise et itaUenne\ mais tous ces ouvrages n'ont aucun rapport avec les poésies allemandes : les personnages et les faits y sont absolument différents. Le plus remarquable de ces romans composés en Italie, est en même temps le plus inconnu. Quoiqu'il soit en langue française , il porte le titre latin de Alila flagellum Dei^ et il fut écrit, en 1358, par Nicolo de Casola de Bologne, qui prélendit avoir tiré ses matériaux de la chronique que Thomas d'Aquilée avait composée par ordre du patriarche Nicéias. Muratori en a cité quelques vers , et le manuscrit unique se trouve dans la bibUothèque de Modène'. Rien dans ce poème ne rappelle les traditions allemandes', et si J.-B. Pigna, qui, dans son histoire de la maison d'Esté, s'annonce pour suivre Casola'^, nomme Chrimilde fille du roi de Thuringe % ce n'est point le poète bolonais qui la lui a fait connaître.

L'histoire nous apprend que Théodoric le Grand, ce principal personnage des poésies allemandes du moyen âge, devint roi des Ostrogoths vers l'an 457, à la mort de Théodemir,

1 Quadrio, Stor. d'ogni pœs. t. IV, p. 589. — Fontaniiii, deW Eloquenta italim. lib. I, cap. XIII, p. 43-43. -. Uaym, Bibl Ital, t. II, p. 32.

s Maratori, Antiqu, Estens, pnef. p. xx.

3 Je dois cette certitude à rextréme obligeance de MM. Lombardi et GalTani, bibliothécaires du duc de Modène. Us ont bien touIu, à ma prière, paroonrir le gros volume de Casola. C'est vraisemblablement des Annalêt Boiorum d' Aventin, publiées en 1554, que Pigna a tiré la mention qu'il fait de Chrimilde.

* Pigna, Hist. de' Princip. di Este, 1570. in-fol.p. 24.

s Pigna, Ib. p. 8 et 9.

qui était son père ou son oncle ; mais les romanciers allemands ont singulièrement embrouillé sa généalogie. Us racontent qu'un chef Âmale, nommé Vandalaric et surnommé Satnson, épousa la fille de Rudiger^ duc de Salerne, et que de cette union sortirent Ermmric^ Dithmar, roi de Vérone, et une fille dont on ne dit pas le nom. Didimar eut pour fils Dietrich de Vérone, et la fille de Sajoison devint mère de WaUher de Waskastein. Ermenric, k l'instigation d'Odoacre, força Dietrich à se retirer auprès d'Attila, qui le rétablit plus tard dans la possession de Vérone*. Ses États, ilans le nord de l'Italie, reçurent le nom de sa race et furent appelés Amelungia ou Amelungaland'.

Les sagas d'origine allemande représentent Théodoric comme doué d'une force et d'une taille plus qu'humaines. Il n'avait pas de barbe , mais une superbe et abondante chevelure blonde couvrait sa tète ; il avait des yeux bleus, des sourcils noirs, la taille mince et les membres de conformation athlétique \ On prétend qu'un magicien évoqua devant Charlemagne plusieurs héros des siècles passés , et que Théodoric apparut sous une forme très-ressemblante à ce portrait*. Celui qu'Ennodius trace de ce prince , dans le panégyrique qu'il prononça en ss^ présence, ne s'accorde avec ces détails romanesques que sur l'éminence de la taille. II vante son teint blanc et coloré , et son visage qui, foudroyant dans la colère , était d'une beauté sans nuage dans la joie \ Suivant les sagas, Théodoric fut couronné

» Peringskiôld, Not. ad Cochlœi Vit, Theodor. p. 271-277. — Chronic. Qtâedlinburg. in Leibnitz. Script, rer, Bruruvic. II, p. 237. — Chronie. Ur$î^rg.

« Wilkin. Sag, cap. XXXIl, p. 74.

s Wilkin. Sag. p. 23-24. — PeriDgskiôld, ibid. p. 241.

« Peringskiôld» Not. ad Vit. Theod. p. 242,269, 270 : • In eandem fere seutentiam mutato paalisper Terborom ordine et structura. . . descripserat Widfomlos, qoi alio nomine vocabatar Magos Jarlus, cum imaginera ejus coram Carolo Magno Cœsare reprssentatams erat, pront prolixios relatom est in Annalibos Ormt Snorronidœ. . . inter cimelia librornm mss. Regii Collegii Antiqnitatis. . •»

s «... In ira sine comparatione fulmineos, in lœtitiâ sine nnbe formosas. •

k Rome, et on lui éleva une statue qui le représentait monté sur son cheval Falko*. Cet animal était célèbre dans' les romans et dans les fables superstitieuses auxquelles l'arianisme des Goths donna naissance. Il portait, dit-on, son maître quand il descendit aux enfers, et lorsque saint Jean et Symmaque le précipitèrent dans le cratère de l'Etna*. Une chronique raconte aussi qu'k la fin du douzième siècle, Théodoric, monté sur son cheval noir, apparut sur les bords de la Moselle'.

Ce n'est pas seulement aux Scandinaves, aux Français, aux Italiens, aux Polonais, que les Allemands transmirent leurs récits poétiques sur Attila et Théodoric. Us les communiquèrent encore aux Hongrois, nation moins ancienne en Europe, et étrangère à toutes les autres par son origine et par sa langue. Les Madgyars avaient, comme les autres peuples, leurs poésies, leurs jongleurs et leurs chansons populaires \ Ils trouvèrent leur nouveau pays rempli des récits sur Attila et Théodoric ; ils les adoptèrent en les modifiant, et plus tard ils les employèrent comme documents historiques'. Ils racontent que Théodoric s'unit d'abord aux Romains contre les Huns , et qu'à la bataille de Kesmawr il reçut une blessure au front qui le fit surnommer Halhalatlan Delreh^ c'est-à-dire Cimmortel Théodoric. Lorsque Attila devint roi, Théodoric se soumit à lui ; il fut dès lors son compagnon fidèle et épousa sa nièce ^. Attila laissa deux successeurs : Chaba^ qu'il avait eu de la fille de l'empereur Honorius ; et Aladaric, qui était fils de Chrimilde \ Dietrich de Vérone excita ces deux princes à se faire la guerre , et fut

« Wilkina Saga, cap. 380.

« Otton. Frising. Chron. V, 3. — Rymbegla, part. III, cap. 3Î, p. 425.

s Godefrid Colon, in Freher, Rer. Germ. Script. I, p. 36i.

* Notar. Régis Belœ.

B Joh. de Thwrocz, Chron, rer. Hungar. «- Nie. Olahi Attila, cap. II et IT.

^ Nie. Olahi Attila, cap. XVII. — L'histoire apprend qae la femme de Théodoric était fille de Clovis.

"^ Joh. de Thwrocz, ibid. — Cet auteur a suivi Simon Kéza qui, au treiaùème siècle, composa une chronique des Hongrois. Il annonce qnll tire ses récits ex antiquis librit de geeti* llungarorum.

LITTÉRATUUE PROFANE. 305

cause, par son astuce, de la ruine de l'empire des Huns. La grande bataille que se livrèrent les fils d'Attila dura pendant quinze jours, et le nom de Prœlium CrutnheU qu'on lui donne peut faire croire qu'elle représente le combat fatal des iViftelungen. Les Hongrois vantent l'éclat inaltérable d'un casque que Théodoric avait conquis sur des géants qui habitaient une caverne située près de Vérone. Tout ce qui lui appartenait était merveilleux, et la Wilkina Saga, qui parle aussi de ce casque, décrit sa fameuse épée, qui n'avait pu être trempée qu'après qu'on eut parcouru neuf royaumes pour trouver l'eau la plus convenable à sa fabrication ^

Nous ne poursuivrons pas plus loin les anciennes traditions sur Attila et Théodoric. Elles ont traversé tout le moyen âge, et forment une chaîne poétique qui, depuis les temps rapprochés de ces rois, parvient aux âges modernes. Les poèmes, les contes, les chansons sur Attila, Dietrich de Berne, Sigfrid, ont fait, dans la vaste Allemagne et pendant plusieurs siècles, l'amusement de tous les rangs de la société, depuis les princes jusqu'aux artisans et aux laboureurs'. Le père du théâtre allemand, Hans Sachs, fit de Sigfrid le sujet d'une de ses nombreuses tragédies, et depuis le quinzième siècle ce héros invulnérable, le prince de Vérone et le roi des Huns remplissent les nombreuses histoires fabuleuses que l'imprimerie fournit sans cesse k la curiosité du peuple.

» Wilk, Sag. p. 100.

s AventiD. Hist, Boior. p 165. — Chron. Qtiedlinb. apud Leibnitz, Rer, Brunsv. Script. II, p. 237. — Fischer. Not ad Attilœ prim. exped. in Gallias^p, i2. Ce dernier auteur cite la chronique manuscrite de Strasbourg qui dit que les paysans parlaient et chantaient beaucoup de Dietrich de Berne. — Wolfg. Lazii De Migrât, gent, p. 686. — Goidast. Prœf. t. III, Contt, imp* « Nemo princeps cujns qnidem memoria superest, Theutonorum carminibus celebratior ullus fuit, quœ passim adhuc à vulgor nostro in Germanià, Danià , Suediâ et Hungarià decantantur. » — Theod. à Niem. De Schismate inter Urban. et Clément.

lib. m, cap. VIII, p. 62 Theodoricum Alemani dilexisse videntur, quem

adhuc Theodoricum de Berne Germanise vulgus appellat, necnon quasdam de ipso cantilenas in vulgari Theutonico ad ipsius régis laudem dictaverunt, quœ adhuc plerumque per rusticos et mechanicos decantantur. *

306 LITTÉRATCRE DES GOTHS.

En terminant ici nos recherches sur les récits poétiques dont l'origine remonte aux Goths d'Hermanaric, d'Attila et de Théodoric, nous sommes bien éloigné de prétendre avoir épuisé cet intéressant sujet. Nous déclarons au contraire que nous n'avons fait que l'effleurer , et que nous connaissions d'avance la faiblesse de l'esquisse que nous pouvions en tracer. C'est dans les écrits des savants de l'Allemagne qu'on peut trouver des notions complètes, des recherches approfondies et des conjec^ tures ingénieuses sur les développements successifs de ces traditions épiques du moyen âge. Leurs ouvrages n'étant pas généralement connus , nous avons cru pouvoir risquer l'essai qu'on vient de lire , mais nous reconnaissons sans peine que nous ne possédons ni l'érudition , ni les secours qui seraient nécessaires pour exposer d'une manière satisfaisante la marche de ces traditions. Notre seul but a été de donner de nouvelles preuves de l'existence d'une ancienne littérature gothique, et de faire voir qu'elle ne se bornait pas seulement k des traductions de la Bible et à des commentaires théologiques. Nous avons voulu montrer que les Goths, si cultivés en Mœsie, ne l'étaient pas moins à la cour d'Attila , et que leurs chants , fort supérieurs à ceux de tous les peuples barbares , furent l'origine de ce réseau de traditions et de poèmes qui s'étendit sur toute l'Europe, et intéressa si vivement toutes les classes de la société, en se mettant k la portée de toutes sous forme d'odes, d'épopées, de récits ou de chansons populaires. On retrouve des transformations analogues dans les romans de chevalerie, quoique leur origine soit bien différente, et cette mutation continuelle de forme était un caractère et un besoin du moyen âge. Si cet essai excitait la curiosité et attirait sur le même sujet l'attention de quelque Uttérateur plus en état de le traiter dans toute son étendue, notre but serait atteint et notre espérance dépassée.

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