NOTICE
SUR
L'origine de rimprimerie est un point d'histoire qui n'est pas encore suffisamment éclairci. On dispute sur l'inventeur et sur le berceau de cet art dont l'influence a été si grande. La chronologie de ses progrès et de ses premières productions est sujette à des difficultés , et malgré les nombreux ouvrages écrits sur cette matière par des savants distingués, malgré la quantité de témoignages et de pièces de tout genre dont on a publié des recueils , on ne saurait parler des détails de cette invention avec une parfaite certitude.
Il parait que la fabrication des cartes à jouer et la gravure en bois, qui produisit des images de saints portant des légendes, donnèrent l'idée de l'imprimerie. Jean Guttenberg, gentilhomme de Mayence qui habitait Strasbourg dès 1424, s'occupait de mécanique et de diverses inventions dont il faisait un mystère. D avait formé une société avec André Dritzehen, et une enquête, nécessitée en 1439 par un procès, fait mention d'une presse et de divers objets qui paraissent relatifs à l'imprimerie. Voilà le premier indice de cet art. Guttenberg
quitta Strasbourg , revint k Mayence en 1445 , et s'associa en 1450 avec Jean Fust, dont la fortune semblait assurer ses succès. On croit qu'ils imprimèrent en planches de bois un petit livre de grammaire, que Trithéme nomme Catholicon^ et qu'il ne faut pas confondre avec le gros ouvrage de Jean de Balbi , qui porte le même titre. Guttenberg et Fust firent ensuite plusieurs essais avec des caractères mobiles soit en bois, soit en métal.
Guttenberg n'a mis son nom \ aucune de ses impressions ; mais on sait par le témoignage d'IIlric ZellS qui établit l'im* primerie k Cologne et qui parait l'avoir apprise dans les ateliers de Fust, que Guttenberg et son associé commencèrent en 1450 l'impression d'une Bible latine en grands caractères, et, si l'on en croit Trithéme *, ils dépensèrent 4000 florins avant d'en avoir achevé le troisième cahier , quoiqu'ils eussent déjà trouvé les moyens de fondre les caractères. Sans doute ik n'auraient pu continuer une impression si coûteuse ; mais Pierre Schœffer de Gernsheim, qui avait exercé en 1449 l'état de calligraphe à Paris', et qui était au nombre des ouvriers de Fust, inventa vers 1452 un procédé plus économique pour fondre les caractères. Cette découverte, qui compléta l'art de l'imprimerie, fut sans doute celle des poinçons, et valut a Schoefler la main de la fille de Fust'^. Le travail de la Bible fut repris, et cette grande entreprise fut achevée vers 1455.
Une Bible fort rare , sans date et sans nom d'imprimeur, ayant deux colonnes et quarante-deux lignes k chaque colonne, parait être celle dont nous venons de parler, et l'exemplaire de
< Meermann, Orig. typogr. II, p. 106. — Glanent, BibUoth. curieu»^ I^t p. 62-76.
* Trithem. Ann. Hirsaug. II, p. 421.
' Trithem. Ann. Hirsaug. t. II, p. 422 : « . . . &cilk)rexn modom ftindendi characteres excogitavit et artem, ut nanc est, complevit.»
* Souscription da Trithéme, Breviar. Histor. Firancor. Moguntî», Jo. SchcRffer 1515 : « . . . cui etiam filiam suam Ghristînam Fasthin pro dignà laboram muUariimque adinventionum remunerationc nuptui dédit. >
la Bibliothèque du roi de France porte une noie manuscrite qui atteste qu'un vicaire d'une église de Mayence l'enlumina et le relia en 1456 V Ce témoignage semble ne laisser que peu de doute syr l'époque de l'impression de cette Bible.
Avant cette année , Guttenberg et Fust imprimèrent quelques feuilles volantes. D existe encore un almanach pour l'année 1454, et de la même date des lettres d'indulgence accordées par Nicolas V en faveur du roi de Chypre, dont il y a une seconde édition de 1455'. Mais je ne dois pas dissimuler que d'habiles bibliographes ont pensé que l'impression de ces lettres est de plusieurs années postérieure k leur date.
L'esquisse que je viens de tracer des premiers temps de l'imprimerie est appuyée sur un passage des Annales d'Hirsauge par Trithéme, qui parle d'après Pierre Schœffer, et sur une souscription extrêmement curieuse que Jean Schœffer, fils de Pierre Schœffer et petit-fils de Jean Fust , a placée k la fin de l'abrégé des Annales de Trithéme qu'il imprima en 1515».
En 1455, Fust ayant voulu régler ses comptes avec Guttenberg, ces deux associés se brouillèrent, se séparèrent, et Guttenberg fut contraint juridiquement d'abandonner k Fust tout le matériel de leur atelier. Fust, conjointement avec Pierre Schœffer, son gendre, continua ses travaux, et en 1457 ils terminèrent le célèbre Psautier, qui est le premier grand ouvrage imprimé portant une date certaine '', et dont il n'existe maintenant que sept exemplaires.
i Lambinet, Orig, de l'impr. I, p. 136.— Vao Praet, Vélint de la Bihl. du roi,
t Dibdin, Bihl. Spencer. I, p. 44 et leq. — Léon de Laborde, DibuU de l'im^ prifnerie à Mayence.
* V. cette souscription, Panzer, Ann. Typogr. VII, p. 409. — Wardtweîn, Bibl. Mogunt. p. 145.
4 Heinecken, Idée d'une collection d'eitampee, I, p. 262-272. ^Wardtwein, p. 53. — Lambinet, I, p. 153. — Dîbdin, Bibl. Spencer, t. I. ~ Van Praet, Vél. du roiy I, p. 204.
Guttenberg ne renonça pas à la typographie. U s'associa avec Conrad HumeryS et il est certain, d'après un acte authentique^, qu'il continua à imprimer, sans qu'on puisse désigner ses ouvrages d'une manière positive. II est probable que le Catholicon de 1460 est sorti de ses presses.
Jean Fust mourut k Paris en 1466, et je dois remarquer qu'une note manuscrite de cette même année, tracée sur une édition des Offices de Gicéron qui se trouve dans la bibliothèque de Genève, a servi k établir cette date, et qu'elle fait de cet exemplaire, déjk très-rare en lui-même, un volume unique d'un grand intérêt. Guttenberg cessa de vivre en 1468, et Pierre Schœffer en 1502 ou 1503.
Non-seulement Guttenberg n'est nommé dans aucun des livres sortis des deux ateliers qu'il dirigea successivement à Mayence, mais Jean Fust et Pierre Schœffer n'en ont jamais fait mention dans les souscriptions de leurs livres. Dans des vers peu intelligibles que Pierre Schœffer plaça k la fln des Institutes de Justinien (1468 et 1472), et des Décrétales de Grégoire IX (1473), on trouve une allusion k Guttenbei^ et k Fust. Ils sont appelés les deux Jean , natifs de Mayence, qui furent les premiers typographes.
Quos {^enuit ambos urbs Maguntina Johannes Librorum insignes protocharagmaticos '.
G'est la seule souscription qui rappelle l'inventeur de l'imprimerie, nulle autre n'en parle, et l'on peut croire que l'inimitié qui s'établit entre les associés, k la suite du procès de 1455, fut la cause de ce silence. Ce sentiment parait s'être effacé chez Jean Schœffer, fils de Pierre, puisque, dans la dédicace du Tite-Live allemand de 1505, il dit que Guttenberg
' Lambînet, I, p. 191.
* Oberlin, Essai (Tannales de la vie de Guttenberg^ p. 6.
5 Wurdtwein, ibid. p. 90 et seq.
inventa rimprimerie à Mayence en 1450, et que cet art fut perfectionné par les travaux et les dépenses de Jean Fust et de Pierre Schœffer*.
Les premiers inventeurs de Mayence faisaient un secret de leurs procédés. Ds imposaient à leurs ouvriers le serment de ne pas les divulguer, et jusqu'à l'an 1465 l'imprimerie ne fut exercée dans aucun autre lieu , si ce n'est dans la ville de Bamberg, où elle était établie dès l'an 1461 *. La guerre qui éclata entre Diéthère d'Isenbourg et Adolphe de Nassau , au sujet de l'archevêché de Mayence, suspendit les travaux de l'imprimerie. Le 27 octobre 1462, Adolphe de Nassau s'empara par une attaque nocturne de la ville de Mayence : ses soldats y mirent le feu, la pillèrent en partie et chassèrent un grand nombre de ses habitants^. Ces funestes événements arrêtèrent l'exercice de l'imprimerie dans cette ville, qui ne produisit aucun livre jusqu'à la fin de l'année 1465. La plupart des ouvriers de Fust se dispersèrent. Ils se crurent relevés de leur serment et allèrent établir des presses dans divers lieux de l'Europe. Des livres imprimés parurent k Subiaco en 1465 ; à Cologne et à Augsbourg en 1468 ; à Venise en 1 469 ; k Nurenoberg et k Paris en 1470, et successivement dans un grand nombre d'autres villes.
La découverte de Guttenberg, perfectionnée par Schœffer, ne fit pas disparaître tout k coup l'usage d'imprimer en planches de bois, et la version allemande du Uvre intitulé Mirabilia Romœ fut encore publiée par ce dernier procédé vers l'an 1480*.
Genève ne fut point une des premières villes qui reçurent
* Heermann, II, p. 145. — Schœpflin, p. 67. — Wardtwein, p. 138. — Lambinet, I, p. 113.
^ La Serna, Diction, bibliogr, I, p. 124. — Camas, Notice «fun livre imprimé à Bomber g.
s Trithem. Ann, H, p. 454. — Strave, Corpus hittor. Germon, p. 872.
* Dibdin, jEde»' AUhorp. II, p. 188. ^Cicognara, Catal, dei libri d'arte, II, p. 203.
rimprimcrie. Quatre-vingts villes environ en profitèrent avant elle. Mais vingt et un ans après l'apparilion du célèbre Psautier de Mayence , Adam Sieynschaher imprima pour la première fois dans notre patrie. Cet honmie était de SchweiDfurt, ville libre et commerçante du pays de Wurtzbourg, voisine de celle de Bamberg, où l'imprimerie avait été pratiquée de si bonne heure. Des quatre livres qu'il imprima k Genève, en 1478, un seul fait connaître son nom. M. Senebier bit mention d'un ouvrage manuscrit qui affirmait que les Franchms (VAdhémar de Fabri avaient été imprimées à Genève en 1451 ^ ; mais il rejette cette assertion qui mérite à peine d'être rappelée.
On connaît vingt-six ou vingt-sept éditions ' imprimées à Genève de 1478 à 1500, et les noms de cinq imprimeurs qui ont travaillé dans cette ville. Ces livres sont une bien faible partie des treize mille éditions que produisit la presse au quinzième siècle ' ; mais ils sont en général fort rares, peu connus et très-difficiles à trouver. Nous allons en donner la liste, en suivant l'ordre clironologique de leur impression , et nous aurons soin d'indiquer ceux que possède la bibliothèque publique de Genève.
1478. — No 1.