Traduction du texte reconstitué
Pour le salut des Seigneurs Augustes et de toute leur maison, Nymphaios fils d'Abimméos, affranchi du tétrarque Lysanias, ayant créé la voie, l'a faite, et a bâti le temple et planté toutes les plantations à ses propres frais. Au Seigneur Kronos et à la patrie, en témoignage de piété.
Le commentaire de ce texte cpigraphique ne présente guère de difficultés.
112 H. COPPIETERS.
Il s'agit d'un certain Nymphaios affranchi du tétrarque Lysanias. Heureusement un détail permet de dater l'inscription : V-kp ttjç Twv x'jp{wv — £^3a7Twv ffwTY.ciaç. L'indication Tor,/ ■/.u^ito/ 2£|jaaTwv ne peut indiquer ici toute la famille impériale, puisqu'on ajoute immédiatement xal -roO 7J;jL-av:o; ouoj. Il y avait donc au moment où l'inscription fut composée deux Augustes. Or l'inscription doit être antérieure à l'an 37 quand Caligula donna la tétrarchie à Hérode Agrippa I. Avant cette époque on ne trouve des ^isfiaTTol simultanément en vie que l'empereur Tibère et sa mère Livie, déclarée Augusta après la mort d'Auguste en l'an 14 et qui mourut elle-même en l'an 29. L'inscription date donc des quinzes premières années de Tibère.
On voit aussitôt l'importance de ce texte pour la question que nous examinons. Apparemment à cette même époque régnait sur Abila le tétrarque Lysanias. Le seul moyen d'échapper à cette conclusion c'est de prétendre que Nymphaios, l'auteur de l'inscription, avait été affranchi dans son enfance ou sa prime jeunesse quelque cinquante ans plus tôt, par l'ancien dynaste Lysanias, fils de Ptolémée. Le vieillard reconnaissant le rappellerait encore à la fin de sa vie (0- A la rigueur cette explication est possible, mais elle est très peu probable. Car ce n'est d'ordinaire pas cinquante à soixante ans après son affranchissement qu'on se met à construire une route et à bâtir un temple — passe encore de planter — comme il faudrait le supposer pour Nymphaios dans cette explication. Et de plus, comme le remarquait déjà Renan, « ce titre d'affranchi du tétrarque Lysanias, n'a pu être mentionné qu'à une époque où il rappelait un bienfait personnel, et peut-être assurait de la part du tétrarque encore vivant une protection efficace » (-).
N'oublions pas d'ailleurs qu'on n'a pas le moindre motif dans les sources littéraires pour abandonner l'interprétation naturelle de l'inscription en faveur d'une explication peut-être possible en elle-même, mais, certes, peu vraisemblable.
Nous insisterons moins sur un autre texte qu'on a rattaché à la question de Lysanias, savoir une inscription de Baalbek (Héliopolis), parce que les quatre fragments qu'on en connaît, sont d'une reconstitution malaisée et d'une interprétation difficile. M. Renan a étudié sur place les fragments conservés de son temps (fragm. 1, 3 et quelques débris du fragment 2) et essayé toutes sortes de combinaisons et de restitutions. Pour qu'on puisse juger de l'état
(1) C'est l'explication de Schmiedel, /. c, p. 2843.
LYSANIAS TÉTRARQUE d'aBILÈNE VERS l'AN 30 APRÈS J.-C. 113
de l'inscription, nous reproduisons les fragments et leur juxtaposition primitive d'après Renan (') :
1^' frag.
eiTATHPZHNOADl'DAVI : fragment actuellement TIOIIMl ÏXAPIX existant.
^ . ETPAPXOÏKAIAVÏ ; fragment dont il n'existait plus
^^^' lANEeUKEN que quelques débris en 1861.
OIS YIOIS
3^ frag. : fragment actuellement existant.
4^' frag.
^^^ 1 ^ '^ : fragment lu par Brocchi en 1823; actuelle- AAIAN ment disparu.
Renan a proposé la lecture suivante d'après le seul arrangement possible des fragments :
4e fr. l^r fr.
où yûv[ri] ODyaTTip ZYiVooûpo) A'jt
[y-y^A A'J'7av[' a (-) xal -o~.] ; 'J'.o~.:; !^[vY,aT,] ; y ap-.v
2e fr. 3e fr.
L'inscription aurait ainsi cette signification : « une inconnue, iemme d'un inconnu, fille d'un inconnu, élève un monument : 1" à Zénodore, fils de Lysanias ('), 2" à un second personnage dont le nom commençait par Lys et était très probablement Lysanias et à ses enfants, 3" à un troisième personnage qui pouvait aussi s'appeler Lysanias et à ses enfants. » D'après Renan l'inscription aurait été placée sur le monument sépulcral de la dynastie des Lysanias. Le tétrarque Lysanias, contemporain de Ponce Pilate, d'Hérode Antipas et de Philippe, serait mentionné sur cette inscription.
En faveur d'un Lysanias postérieur au fils de Ptolémée, on ne pourrait se baser que sur la mention AVÏ et AASAN : mais à la
(2) Renan lit A'jjotv au lieu de Aa-av.
(3j Ainsi Zénodore, le successeur de Lysanias, aurait été le fils de son prédécesseur.
114 H. COPPIETERS.
rigueur on pourrait compléter A-jcrt-â; ou Aii3-',jj.â'/o<; et le changement de AAHAjN en ATHAN (-.a) ne peut être que conjectural, le seul auteur qui a vu le fragment l'ayant transcrit AAiÂ^^ Il ne faut donc pas négliger l'inscription de Baalbek mais il n'en faut pas non plus exagérer l'importance.
Les témoignages des historiens et des inscriptions sont donc nettement favorables à l'information de Saint Luc sur le règne en Abilène d'un tétrarque du nom de Lysianas vers l'an 30 de notre ère. Les critiques qui ne veulent pas le reconnaître sont forcés de recourir à des interprétations forcées et improbables. Mais il leur reste dans leur système une dernière difficulté sur laquelle il faut, avant de finir, nous arrêter un instant. Ces critiques parviennentils à expliquer avec quelque vraisemblance ce qu'ils appellent l'erreur de Saint Luc? A voir leurs explications disparates, il faut bien répondre par la négative.
H. Holtzmann ('), dans son commentaire des Évangiles synoptiques, croyait que l'Évangéliste avait pris à la lettre le titre de tétrarque qui échut à Hérode et à Philippe. A côté de ces deux souverains et d'Archélaus, ethnarque de Judée auquel le procurateur romain avait succédé, il lui fallait un quatrième dignitaire. C'est celui-ci que l'expression de Josèphe \ Aja-avîo'j TSTpap'/'ia lui aurait fourni. Seulement il est impossible d'admettre chez un historien aussi cultivé que Saint Luc, et même indépendamment de cette dernière considération, chez un historien de cette époque, une mésintelligence complète d'un titre si commun alors et dont l'étymologie ne trompait personne.
C'est dans josèphe uniquement qu'on cherche généralement, à la suite de Krenkel (-), l'explication de la confusion singulière de Saint Luc. Dans la relation qu'il donne de la formation du royaume d'Hérode Agrippa I et de la principauté d'Agrippa II, Josèphe mentionne la tétrarchie ou le royaume de Lysanias, la ville d'Abila ayant appartenu à Lysanias. L'Évangéliste qui, d'après Krenkel, s'est servi de Josèphe n'aura pas vu qu'il s'agissait dans ces passages de l'ancien Lysanias fils de Ptolémée; il aura simplement songé à un Lysanias contemporain d'Hérode Antipas et de Philippe. Voilà l'origine de sa méprise. Nous répondons que, si Saint Luc avait de la sorte interprété Josèphe, il l'eût bien interprété. Nous l'avons prouvé suffisamment plus haut. Mais l'opinion que l'Évangéliste aurait utilisé les œuvres de Josèphe est à bon droit
(1) Hand-Commentar, Synoptiker... p. 325 (éd. 1901).
LYSANIAS TÉTRARQUE d'aBILÈNE VERS l'aN 30 APRÈS J.-C. 115
abandonnée aujourd'hui. Pour divers motifs elle est absolument insoutenable. L'information de Saint Luc doit donc être basée sur d'autres témoignages.
M. Schmiedel (') a modifié encore ces essais d'explication si peu convaincants. Écrivant à la fin du premier siècle et connaissant le royaume d'Agrippa II, Saint Luc aurait voulu préciser quels furent les souverains de ce pays au moment de la vie publique du Christ. Sachant qu'une partie du domaine d'Agrippa avait été jadis sous le pouvoir de Philippe et une autre sous celui de Lysanias, l'Évangéliste aura mis les deux personnages sur le même plan et à la même époque. Mais qui ne voit tout le parti pris de ces hypothèses? D'abord Saint Luc écrivit bien avant la fin du premier siècle. On ne s'explique pas d'ailleurs l'intérêt qu'il pouvait avoir à signaler un tétrarque d'Abilène s'il ne le connaissait que par des déductions hasardeuses et si ses lecteurs l'ignoraient complètement. Enfin, pour qui admet l'origine antiochienne de l'auteur du troisième Évangile et des Actes, une telle méprise est inconcevable.
Mais toutes ces explications sont bien inutiles. Qu'on laisse parler les textes eux-mêmes. Ce qui résulte des témoignages multiples de Josèphe, ce qui se déduit avec une grande probabilité des inscriptions d'Abila, Luc l'affirme vers l'an 60-70, avec une netteté qui ne laisse rien à désirer et dans un texte aux synchronismes les plus précis. C'est plus qu'assez pour accepter comme un fait historiquement prouvé que Lysanias fut tétrarque d'Abilène vers l'an 30 après J.-C.
H. COPPIETERS, professeur à l'Université de Louvain.
Une Inscription de Delphes.
Nouvelles précisions sur la chronologie du premier séjour de saint Paul à Corinthe.
Depuis que M. A.-J. Reinach, dans la Revue des études grecques de 1907 ('), a appelé l'attention des spécialistes sur l'importance capitale que présente l'inscription de Delphes publiée par M. Bourguet en 1905, au point de vue de la chronologie de saint Paul, les exégètes et les chronologistes se sont emparés du document pour le soumettre à un examen minutieux, en déduire des conclusions et comparer ces conclusions avec les résultats de leurs recherches antérieures. Du coup la question de la chronologie pauliniennefut remise à l'ordre du jour et l'heureuse trouvaille de M. Bourguet fut, en relativement peu de temps, l'objet d'une littérature à la fois abondante et très intéressante (-). Chose digne de remarque, de tous les auteurs qui ont étudié ce précieux document aucun n'a
(1) p. 49. Cfr A. Deissmann, Pauliis. Eine kiilinr- iind religionsgeschichtliche Skizze, p. 162-163. Tubingue, 1911.
(2) J. Offord, St. Paul ai Corinth dans Palestine Exploration Fund, Qiiarterly Statement, janvier 1908, p. 5; avril 1908, p. 163 s.; W. M. Ramsay, The authorities used in the Acis I-XII, dans The Expositor, mai 1909, p. 467-469; H. CoPHiETERS, art. Apôtres (Actes des), dans le Dictionnaire apologétique de la foi catholique, t. I, col. 268. Paris, 1910; L. Jalabert, art. Épigraphie, dans le même Dictionnaire, col. 1428; P. B[atiffol], Le proconsul d'Achaie, Gallion, à;\ns\e Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétiennes, 1911, t. I, p. 214-215; C. Babut et A. Loisy, Le Proconsul Gallion et saint Paul, dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, 1911, nouv. sér., t. H, p. 139-144; H. Lietzmann, Ein neuer Fund zur Chronologie des Paulus, dans la Zeitschrifi fiir wissenschaftliche Théologie, 1911, t. LUI, p. 345-354; W. P. Arm- STRONG, The Proconsulship of Gallio and the Delphi Inscription, dans The Princeton Theological Review, 1911, t. IX, p. 293-298; J. Schaefer, Zur Chronologie des Lebens Pauli, dans le Katholik, 1911, t. XCII, p. 150-152; Bares, Ein intercssanier Fund von Delphi, dans le Pastor Bonus, 1911, t. XXIV, p. 219-223; M., Das Jahr des Prokonsulats des Gallio in Achaja, dans la Theologische Litteraiurzeiiung, 1911, t. XXXVI, p. 349; A. Deissmann, 0. c, p. 159-177; G. Wohlenberg, Eine Claudius-Inschrift von Delphi in ihrer Bedeutung fiir die paulinische Chronologie, dans la Neue Kirchliche Zeitschrift,
cru pouvoir maintenir intégralement le système chronologique qu'il avait adopté jusqu'alors. Ce fait à lui seul met en lumière la signification de l'inscription de Delphes.
Il serait superflu de refaire, après tant d'autres, l'étude générale de la chronologie de l'Apôtre. Mais il nous a paru opportun de marquer, preuves et documents à l'appui, les conclusions vraisemblablement définitives que l'on peut tirer de l'inscription en question concernant le premier séjour de saint Paul à Corinthe. Ce point de repère solidement établi, il sera bien aisé à chacun de faire des déductions ultérieures en rapport avec le système de chronologie relative qu'il estime le plus probable.
L'inscription de Delphes, malheureusement très mutilée, contient une lettre datée de l'empereur Claude aux Delphiens. Cette lettre mentionne comme proconsul de l'Achaïe Junius Gailion, celui-là même devant lequel saint Paul comparut à Corinthe (Act.XVIil, 12).
Un premier fragment de cette inscription fut publié, il y a presque 20 ans, par M. Alexandre Nikitsky ('), sans attirer l'attention des savants; M. E. Bourguet(-') publia, en 1905, les quatre fragments principaux, dont M. Deissmann reproduit une belle photogravure au frontispice de son livre Paulus ; enfin, dans le n" 1 de la Revue biblique internationale ( '), 1913, M. A. Brassac donna la photographie (^) des quatre fragments déjà publiés par M. Bourguet, ainsi que de trois autres fragments que M. Bourguet affirme appartenir à la même lettre de Claude. Le fragment de M. Nikitsky fait partie de ce dernier groupe.
Voici l'inscription des quatre premiers fragments : nous comptons, avec M. Deissmann, 71 lettres pour la première ligne; nous
1912, t. XXIIl, p. 380-396; M. Goguel, Essai sur la chronologie paulinienne dans la Revue de l'histoire des religions, 1912, t. LXV, p. 285-339; E. Dubowy, Paulus undGallio, dansla Biblische Zeitschriff, 1912, t. X, p. 142-154; F. Prat, La chronologie de l'âge apostolique, dans les Recherches de science religieuse,
1912, t. 111, p. 374-392; A. Harnack, Chronologische Berechnung des « Tagsvon Damaskus >, dans les Sitzungsberichte der kôniglich preussischen Akademie der Wissenschaften, 1912, XXXVI, XXXVll, p. 673-682; H. Hiers, Paulus-chronologie, dans 0ns Geloof, 1913, t. III, p. 101-118; A. Brassac, Une inscription de Delphes et la chronologie de Saint Paul, dans la Revue biblique internationale,
1913, nouv. sér., t. X, p. 36-53; 207-217.
(1) Dans un ouvrage écrit en russe : Études épigraphiques sur Delphes, I-VI, Odessa, 1894-1895, planche VII, n'^ XLVII. Cfr A. Deissmann, Paulus, p. 162.
(2) De rébus delphicis imperatoriae aetatis capita duo, p. 63. Montpellier,
(3) Une inscription de Delphes et la chronologie de Saint Paul, p. 37.
(4) Cliché de M. Bourguet.
118 AUG. BRUYNSEELS.
soulignons les lettres douteuses et figurons les lacunes par des points, à raison d'un point par lettre, autant qu'il est possible d'évaluer les intervalles.