‹ Mélanges d'histoire offerts à Charles MoellerChapitre 85 sur 149 · UN DEMI-SIÈCLE D'ENSEIQNEMENT HISTORIQUE A LOUVAIN. XI · texte numérisé non relu

UN DEMI-SIÈCLE D'ENSEIQNEMENT HISTORIQUE A LOUVAIN. XI

est entrée danssa quinzième année et compte 25 volumes ; les anciens élèves des cours d'histoire se sont distingués, en grand nombre, dans les concours officiels, ils collaborent à de multiples périodiques et à quantité de collections, leur activité se manifeste partout dans les universités, dans les séminaires, dans les archives et les bibliothèques, dans les instituts scientifiques, dans les athénées et les collèges, dans les sociétés historiques régionales ; depuis les fêtes jubilaires de Louvain, en 190g, ils se sont groupés et ont organisé une espèce de syndicat scientifique sous le titre d'Association des anciens membres du Séminaire historique.

L'éliacin qui franchit aujourd'hui le seuil de l'université trouve tout naturel cet état de choses, si tant est qu'il le remarque dès l'abord, et, quand il s'en aperçoit, il n'est pas loin de se figurer qu'il en a toujours été ainsi. Erreur profonde!

Si les Belges ont toujours montré un goût très vif pour l'histoire, si, par tradition, Louvain a toujours été un milieu propice à l'étude du passé, longtemps il a manqué aux universités belges, longtemps il a manqué à la faculté de philosophie et lettres de Louvain un enseignement vraiment supérieur de l'histoire : un enseignement pratique capable de former des savants. Certes, de 1884 à 1862, Jean Moeller avah jeté un lustre considérable sur la chaire d'histoire générale; mais, par suite des vices de notre ancienne législation sur le soi-disant haut enseignement, l'histoire subit longtemps à Louvain, comme à Bruxelles, à Gand et à Liège, le sort le plus lamentable.

Avant la loi de 1890, il existait bien un encyclopédique doctorat en philosophie et lettres, mais il n'existait pas de doctorat officiel en histoire, si bien

XII A. GAUCHIE.

qu'en 1880 M. L. Vanderkindere (1) pouvait en toute vérité résumer la situation dans cette phrase lapidaire, si souvent rappelée : « L'histoire est la cendrillon de la famille ; on la renferme ^dans la candidature et on lui ferme l'accès du doctorat »

Or, en candidature, l'enseignement était «forcément élémentaire ». La loi du 20 mai 1876 n'exigeait qu'une année d'études. Aussi les leçons d'histoire, dont la matière s'arrêtait à la veille de la Révolution, étaientelles insuffissantes. « Toutes les branches sont accumulées, constatait encore M .Vanderkindere (2). . . L'élève étudie l'histoire ancienne, l'histoire moderne, l'histoire de Belgique sans reprendre haleine un instant; il parcourt à grand pas cet immense domaine, où il doit voir s'opérer l'évolution politique et sociale de l'humanité; il fait son tour du monde en quatre-vingts jours ^k Et il ajoutait cesparoles. qui n'ont pas perdu toute actualité (3) : « Chez nous le professeur est condamné à tourner dans le même cercle ; comme une machine, il recommencera, fut-ce pendant trente ans, le même travail. Son cours une fois fait, pourvu qu'il le tienne au courant, il aura accompli sa tâche. Il y a là pour l'homme de science un véritable amoindrissement ; il a perdu son vrai rôle, qui est celui de créateur et de novateur, et de l'enseignement supérieur, il retombe platement dans l'enseignement moyen. »

Bien plus pitoyable encore était la condition de l'histoire en candidature, avant 1876. La loi du i^'" mai 1857, en consacrant le système des jurys combinés, avait eu pour conséquence d'imposer aux quatre universités un programme uniforme. Or ni l'histoire contemporaine ni même l'histoire moderne ne figuraient

(1) L'enseignement historique et la création d'un Institut supérieur d'tiistoire dans la Revue de Belgique, 1880, t. XXXV, p. 51 sv.

(2) Ibidem, p. 52.

(3) Ibidem, p. 5:^.

UN DEMI-SIÈCLE D'eNSEIGNEMENT HISTORIQUE A LOUVAIN. XIII

à ce programme. Et ce qu'il y avait de plus désolant, c'est que l'inconcevable invention législative des cours à certificat n'avait épargné que l'histoire de l'antiquité et frappait de discrédit l'histoire politique du moyen âge et l'histoire politique de la Belgique. « Messieurs, s'écriait P. Fredericq lors d'une manifestation en l'honneur de M. G. Kurth en 1898 (1), il faut avoir vécu à cette époque et avoir suivi les cours à certificat, pour comprendre tout ce que ce titre renferme de choses lamentables. L'étudiant était obligé d'assister au cours à certificat, mais il n'avait pas à s'en inquiéter davantage, ni à l'examen, ni autrement. On y était obHgatoirement présent de corps, mais non d'esprit, hélas! on y lisait des romans, on y jouait aux cartes sous les pupitres, on y faisait sa correspondance. Ceux qui écoutaient les leçons du maître étaient les naifs, d'ailleurs très clairsemés, et ils se sentaient entourés d'une pitié mêlée de mépris. Personne, naturellement, n'eût songé à prendre des notes. C'eût été méconnaître le véritable esprit d'un cours à certificat. On pense ce que devait devenir le pauvre professeur sous ce beau régime d'enseignement supérieur. L'indifférence absolue des élèves gagnait le maître. »

Quelle situation si on la compare à ce qu'était alors l'enseignement de l'histoire dans les universités allemandes, à ce qu'il devenait à l'École des hautes études à Paris !

Comment à Louvain est-on sorti de ce marasme ? Quelles ont été les causes de l'efîlorescence actuelle des études historiques ? Ce fut l'influence collective des universités sur le législateur; ce fut l'œuvre même de l'université de Louvain ; ce fut aussi, en partie notable^ l'action scientifique de M. Charles Moeller.

(1) i4 Godefroid Kurth, professeur à l'université de Liège, à l'occasion du XXV anniversaire de la fondation de son cours pratique d'histoire, p. 172 sv. [Liège, 1898.]

XIV A. GAUCHIE.

iM, Charles Moeller doit à sa famille les origines de sa fortune scientifique ; à l'université catholique de Louvain, il doit l'avantage d'avoir pu vivre dans un milieu propice à l'éclosion et au développement de sa vocation historique; à la Providence, en plus de ces deux faveurs, il doit le bienfait d'une longue existence, condition indispensable au succès de toute entreprise quelque peu importante.

Né à Louvain, le 14 avril i838, il se rattache, par son aïeul Nicolas Moeller (1777-1862) (i), à une ancienne famille luthérienne du Danemark. C'est à ce philosophe estimé, à ce docteur d'Iéna, et à ce protestant converti au catholicisme, que revient le mérite d'avoir initié son petit-fils à la connaissance des grands courants intellectuels qui ont tourmenté l'Allemagne à la veille et au lendemain des guerres napoléoniennes, tandis qu'à son père, Jean Moeller (1806-1862), allemand de naissance, élève de Hegel et de Niebuhr, docteur de l'université de Berlin et professeur à Louvain (1834-1862), Charles Moeller est redevable de son éducation historique.

Il venait à peine de conquérir avec la plus grande distinction le diplôme de docteur en philosophie et lettres (18O0), lorsqu'à la suite du décès prématuré de son illustre père, il recueillit sa succession à la chaire d'histoire (i863).

Charles Moeller débutait donc sous le régime de la loi de 1857. Chargé du cours d'antiquités grecques en

(1) Sur Nicolas Moeller, voir les notices signalées dans la Bibliographie de l'université catholique de Louvain, p. 212. Louvain, 1900.

(2) Sur Jean Moeller, voir les notices indiquées ibidem, p. 206.

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