PRÉFACE DE L'ÉDITION DE
Ce Mémoire sur le texte primitif du Premier récit de la Création émane de la mème pensée qui m’a conduit à publier en 1863 l’'Examen Critique et comparatif des trois premiers Évangiles (1), et en 1872 un essai sur /a sortie d'Égypte (2).
Entraîné pour ainsi dire dès l'enfance à méditer sur les questions religieuses qui tourmentent notre siècle, disciple de Saint-Simon dans ma jeunesse, j'ai reçu de ce maître, aujourd’hui si mal connu, et durant une vie déjà bien longue j’ai toujours gardé cette croyance, que l’organisation définitive de la société moderne n'est possible que par le développement et la rénovation du christianisme. J'entends d’ailleurs le christia-
(1) Le titre complet de l'ouvrage est: Les Évangiles, 17e partie : Examen critique et comparatif des trois premiers Évangiles, 2 vol. in-80. Paris, Hachette et Cic. 1863. Cette première partie a seule paru.
(2) La Sortie d'Égypte d’après les récits combinés du Pentateuque et de Manéthon, 1 vol. in-4°, xvret 75 p. L'ouvrage à été tiré à un très petit nombre d'exemplaires et n’est pas en vente.
nisme au sens le plus large, dans sa relation avec le judaïsme dont il estinséparable, rattaché aux civilisatons antiques dont il a recueilli l'héritage, instituteur de la civilisation moderne, réconciliant enfin dans son unité les communions diverses entre lesquelles il est aujourd'hui divisé.
À cette foi rationnelle en l'avenir du christianisme s’est jointe tout naturellement une confiance analogue dans la valeur des livres sur lesquels il se fonde, qui nous donnent le secret de ses origines, et nous font assister à sa formation. Pour les institutions aussi bien que pour les individus, dans le cours entier de l'existence, le développement est un, l’avenir se rattache par un enchaînement continu au passé, et l’étude de l'être naissant peut seule nous révéler le progrès final qui lui est réservé.
Issus des deux plus grands actes d'émancipation qui se rencontrent dans l’histoire de l'humanité (délivrance d'Israël par Moïse, et prédication du royaume de Dieu par Jésus), les deux livres fondamentaux du Christianisme, l'Ancien Testament et le Nouveau, gardent profondément gravée dans leurs textes l’empreinte de cette mémorable origine ; tous deux sont des paroles d’affranchissement. On l’a bien vu lorsqu'au xvi° siècle les hommes de la Réforme ont fait sortir de la Bible, pour l’Europe soustraite à la tutelle papale, la liberté civile et religieuse. Cependant, à côté de ce caractère profondément libéral, les textes bibliques portent la marque des-réactions qui toujours
| accompagnent même les plus généreuses entreprises ; souvent une superstition servile s’y est fait sa place, et a gravement altéré l'inspiration primitive; ailleurs des remaniements successifs, souvent maladroits, ont porté dans les textes la confusion, la contradiction même. Enfin, ces livres n'ont pu échapper aux accidents de toute nature qui, sous l’empire des vicissitudes communes, viennent altérer et mutiler, lorsqu'ils ne les anéantissent pas, les textes, quels qu'ils soient, écrits de la main des hommes.
Pour triompher de ces causes accumulées d’obscurité et d'erreur, pour rétablir l’ordre troublé, pour assigner aux diverses parties du texte leur sens et leur valeur véritables, il a fallu le secours d’une science spéciale, l’exégèse biblique. Dans notre Mémoire, nous avons résumé en quelques pages l’histoire de cette science; nous en rappellerons ici les traits principaux. Née dans l'antiquité, à peu près oubliée chez les chrétiens au moyen âge, l'exégèse biblique a pris dans les temps modernes un puissant essor, après que la Réforme, rejetant l'autorité traditionnelle de l'Église, eût fait de la Bible la règle su- . prème de la croyance et de la conduite des fidèles. Alors, en effet, ce fut non plus un simple problème d’érudition dogmatique, mais un devoir religieux imposé à tous, que de chercher à comprendre et à éclaircir les paroles du texte sacré, de travailler à dissiper les nuages qui pouvaient en obscureir le sens, Au xvu° siècle, on voit l’œuvre se poursuivre non
seulement chez les protestants, mais aussi chez les juifs et chez les catholiques; alors paraissent coup sur coup les mémorables travaux du calviniste Leclerc, de l'israélite Spinosa, de l'oratorien Richard Simon. Vers le milieu du xviu° siècle, un autre catholique français, Astruc, professeur à la-Faculté de médecine de Paris, par la publication de son livre sur la composition de la Genèse, imprime à la science un élan nouveau. À la fin du même siècle, et au cours du xix® jusqu'à nos jours, sous l'impulsion des Reimarus, des Lessing, des Michaëlis, des Eichhorn, des Schleiermacher, des de Wette, des Strauss, des Baur, des Reuss, des Kuenen (nous ne nommons que les plus célèbres), l’exégèse biblique prend en Allemagne un immense développement; d'éminents interprètes la propagent en France et en Angleterre; on peut dire qu’elle a aujourd'hui pénétré plus ou moins dans le monde civilisé tout entier.
Occupé nous-même, comme on l’a vu, de travaux relatifs à l’exégèse de l'Ancien et du Nouveau Testament, nous nous sommes trouvé, dans le cours de nos recherches, conduit à entreprendre l'étude spéciale du document qui, au début.de la Genèse, raconte l’histoire de la Création en six jours (Genèse, ch. I, 1, — IT, 4), et auquel l’exégèse moderne a donné le nom de Premier récit de la Création. Xl est en effet suivi d'un second récit (Genèse, II, 5, —TIT, 24), dont l’objet est le même, mais qui diffère du premier, soit par les faits qu’il raconte, soit par la doctrine dont il est l'in-
terprète. Or, cette étude a eu pour nous un résultat bien imprévu; elle nous a amené à reconnaître que le texte de ce premier document, tant de fois scruté, commenté par les plus éminents exégètes, renfermait cependant des altérations qu'ils n'avaient point aperçues, altérations telles qu'aucun texte de la Bible n’en a subi de plus graves. Nous nous référons à notre Mémoire pour l'exposé des anomalies que nous avons relevées et des restitutions que nous avons proposées; mais ce que nous croyons devoir signaler dès à présent, c'est la confirmation que reçoit de nos recherches l’opinion aujourd’hui à peu près universellement admise par les exégètes relativement à l’âge et à l’origine du Pentateuque.Lesrechercheslesplusrécentes, d'accord sur ce pointavec une antique tradition, établissent que le Pentateuque, composé à l’aide d’écrits plus anciens, n’a été définitivement rédigé, n’a recu la forme sous laquelle il nous est parvenu, que pendant la captivité de Babylone, au contact sur la terre assyrienne des Israélites déportés avec les conquérants Médo-Perses. Telles sont précisément l’époque et les circonstances auxquelles nous avons dü faire remonter les altérations relevées par nous dans le texte qui forme le début
même du Pentateuque.
Il semble, au premier abord, que le travail dont nous venons de faire connaître le sujet ait dü nécessiter de la part de l’auteur une connaissance approfondie de la langue hébraïque. Il n’en est cependant
pas ainsi. L’hébreu nous est tout à fait étranger; mais les anomalies que nous avons eu à constater existent surtout dans l’ordre et la structure du texte, et par conséquent se maintiennent dans une traduction pour peu qu'elle soit exacte. C’est ainsi que nous avions pu d’abord les reconnaitre à travers une de nos traductions vulgaires. Plus tard, lorsque nous avons eu besoin d’une interprétation plus rigoureuse du texte, nous avons pu invoquer l'assistance du savant M. Carrière, professeur d'hébreu à l'École des hautes études : grâce à son concours, nous croyons que nos conclusions n'auront rien que d'acceptable même pour les hébraïsants.
Les paragraphes IT, IT] et IV de ce mémoire, moins les notes qui les accompagnent, ont été lus devant l'Académie des inscriptions et belles-lettres, dans les séances des 8 et 13 août 1873. Le travail était imprimé avant la fin de la même année, et aurait pu paraître dès cette époque. Nous devons dire quelle considération nous en avait fait jusqu'ici différer la publication.
Nous croyons que la critique biblique, loin d’ébranler l'autorité des Écritures sacrées, telle qu’elle peut être acceptée aujourd'hui, lui donne au contraire son plus solide fondement. Telle était notre conviction lorsque nous avons publié nos précédents travaux d’exégèse, telle encore elle demeure au moment où nous faisons paraître ce Mémoire. Toutefois, nous
l’avouons, ce n’est pas sans une sorte de regret que,
sur un sujet, qui intéresse si vivement la foi religieuse du monde judéo-chrétien, nous nous décidons à laisser paraître un travail de simple critique. La société, qui depuis le xvi° siècle avait mis toute son énergie à lutter contre un système religieux oppressif, depuis quelque temps se sent de nouveau dominée par Le besoin d’une foi religieuse, et est en peine de la trouver. Elle recherche curieusement ce qu'il veut de fécond et de légitime dans les croyances du passé, ce que l'avenir en peut recueillir, ce qu'il peut y ajouter. Nous eussions aimé à profiter de l’occasion qui s’offrait à nous d'apporter notre tribut à cette solennelle enquête. Nous eussions voulu prendre dans leur ensemble les documents qui composent l'histoire de la création dans la Genèse, montrer le caractère non seulement si divers, mais si contradictoire des deux récits, apprécier l'influence qu'ils ont exercée dans le passé, qu'ils exercent encore aujourd'hui. Nous eussions désiré faire plus encore, indiquer ce que pourra être ce dogme religieux de l'avenir que préparent depuis tant de siècles tant d'essais philosophiques et théologiques. Pendant les deux années qui viennent de s’écouler, ce travail nous a souvent occupé; maisà mesure qu'il se développait, nous avons pu reconnaître qu'il dépasserait de beaucoup l'étendue que nous nous étions proposé de lui donner, et reléguerait dans l'ombre le Mémoire sur lequel nous devons appeler spécialement aujourd’hui l'attention du public. Nous nous sommes donc décidé à laisser
ce Mémoire paraître seul, en y joignant toutefois, avec quelques observations et quelques notes, le texte du Second récit de la Création ; on pourra ainsi, dès maintenant, juger plus facilement les différences et les contrastes qui séparent les deux documents.
Je dois ajouter qu'à mes yeux, le 1° récit est un enseignement philosophique et religieux de l’ordre le plus élevé; si élevé que, nonobstant sa forme élémentaire et naïve, 11 me paraît dépasser encore tous ceux que l'humanité a reçus. Sans doute le 1° récit n’est pas à la hauteur où les travaux des Newton et
des Laplace, voire même des Hipparque et des Pto-
lémée, ont élevé la science. Il pose néanmoins les deux principes fondamentaux sur lesquels s’appuie toute étude philosophique de la nature: d’une part, l'unité du monde (conséquence de l'unité de Création), et d'autre part, la diversité spécifique et héréditaire des êtres organisés (1). Sous le rapport moral, à l’homme et à la femme moitiés intégrantes de l’être humain, simultanément créés à l'image de Dieu, il donne pour règle de leur destinée commune cette première de toutes les lois religieuses : « Fructifiez, multipliez, remplissez la terre et soumettez-la, » et, par l'institution du repos sabbatique, il tempère et complète cette loi d'universelle activité. Or, n'est-ce pas là le programme même de la civilisation, telle qu'elle s’est développée dans l’histoire, telle que
(1) Voyez les versets relatifs à la Création des plantes et des animaux. (Genèse, I, 12, 21, 25.)
PRÉFACE. Et
notre siècle, mieux qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, la comprend et s'efforce de la pratiquer? En effet, pour « fructifier, multiplier, remplir la terre et la soumettre », c’est la famille, l'État, c'est la Société même des nations qu'il faut organiser ; c’est l’art, la science, l'industrie, c’est la philosophie, c’est la religion, ce sont tous les éléments de la civilisation qu'il faut développer.
Je ne crois nullement d’ailleurs que ce magnifique enseignement soit, comme le veut l’orthodoxie, wne révélation faite à l'homme par son Créateur. J'y vois l'œuvre du génie israélite, au temps de sa complète maturité, au temps des grands prophètes, des Michée, des Amos, des Isaïe, des Jérémie, alors que les Israélites, en contact perpétuel avec l’Assyrie, la Chaldée, la Phénicie, l'Égypte, avec les doctrines mazdéennes déjà répandues dans toute l’Asie occidentale, avaient singulièrement agrandi le cercle de leurs connaissances et de leurs idées. Alors aussi, meurtris sous le marteau de Ninive et de Babylone; éclairés cependant et fortifiés par la doctrine de Moïse et par les exhortations de leurs prophètes, les [sraélites se consolaient des souffrances du présent par leur foi en un religieux avenir de paix et de bonheur. Ils proclamaient que le temps viendrait où « les glaives seraient transformés en faucilles et les fers de lances en socs de charrue; où les nations, converties à la foi et à la loi d'Israël, désapprendraient la guerre ; où chacun se reposerait sous sa vigne et sous son
figuier (1) ». À mes yeux, le 1° récit de la Création est une expression contemporaine, mais plus grandiose, plus philosophique, plus religieuse encore de la même foi, de la même espérance; sur le canevas d’un vieux mythe d’origine mazdéenne, un prophète israélite du vu siècle a tracé cette page sublime. |
Débarrassé des anomalies qui, dans le texte traditionnel, le déparent et le discréditent, ramené à sa forme primitive, à sa véritable signification, ce 1° récit offre aux hommes de la science et à ceux de l’orthodoxie, aux hommes du progrès et à ceux de la tradition, un terrain tout préparé, sur lequel ils peuvent se rencontrer et se donner la main.
(4) Isaïe, IT, 1-4. Michée, IV, 1-3.