‹ Mélanges de critique biblique: Le texte primitif du premier récit de la création, le DeutéronomeChapitre 83 sur 99 · SECTION I · texte numérisé non relu

SECTION I

Dans Texamen du premier discours parénétique, le point qui, avant tout autre, doit fixer notre attention est la restitution du préambule. Nous avons dit que, dans le texte traditionnel, ce préambule est déplacé et figure en tête du Deutéronome. Nous devons exposer les raisons qui nous ont amené à le retirer de cette place pour le reporter en tête du discours.

Dès longtemps, on avait remarqué, non sans étonnement, que le préambule en question se trouvait reproduit, en termes sinon identiques, du moins très semblables, quelques pages plus loin (IV, 44-49), en tête de ce qui alors était considéré comme Tunique discours parénétique. On avait cherché à expliquer cette anomalie en supposant que le second préambule se trouvait autrefois à la fin du livre des Nombres, dont il aurait formé la clôture et où il aurait été remplacé par le verset final actuel {Nomb. XXXVI, 13) (1), mais c'est là une supposition gratuite que n'appuie aucun argument positif; le deuxième préambule se lie d'ailleurs très bien au dis-

(1) Voyez Knobel, Kurigefasstes exegetisckes Handbuch zùm A* T.

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cours qui suit : il annonce « un enseignement, des prescriptions, des statuts et des lois », et c'est ea effet un enseignement, ce sont des prescriptions, des statuts et des lois qui composent le discours.

Il n'en est pas de même du préambule placé en tête du Deutéronome. C'est aussi un enseignement, ce sont aussi des commandements qu'il annonce, et ce qui vient après est une revue écourtée de la Migration. L'incohérence est manifeste.

C'est à M. Carrière (qu'il me permette de lui rendre ce témoignage) que j'ai dû, et je crois pouvoir ajouter que la science doit la solution de cette difficulté. J'avais moimême reconnu, depuis longtemps déjà, que les enseignements et les exhortations {Deut. IV, 1-40) qui viennent après la Jftevtie de la Migration et ne s'y rattachent que très vaguement constituaient un véritable discours parénétique, tout à fait analogue à une partie du moins de celui (IV, 44-XI, 32) auquel on avait, dès longtemps, attribué ce nom. Toutefois, à cet autre discours le préambule manquait. M. Carrière eut la pensée qu'il se retrouvait dans le préambule mis en tête du Deutéronome, auquel la nouvelle place convient d'ailleurs aussi bien que l'ancienne lui convenait mal. Nous avons adopté cette restitution. Sans doute l'exactitude ne peut en être matériellement démontrée, mais elle a pour elle, comme il est facile de s'en convaincre par l'examen des textes, l'analogie des deux discours et la convenance des éléments rapprochés.

Le travail critique dont nous venons de présenter le résultat a d'ailleurs une tout autre importance que celle d'une simple rectification de texte : d'abord, il jette sur la composition du Deutéronome un jour aussi précieux qu'inattendu. Il nous fait voir, au début même de ce livre réputé unitaire, trois textes tout à fait distincts.

réunis en un même groupe, de telle sorte d'ailleurs que le second de ces textes {Revue de la Migration) est intercalé dans le premier, entre le préambule et le corps du discours. Mais ce qui est plus important encore, c'est la présence constatée de deux discours consécutifs, bien distincts, ayant en somme le même objet et placés tous deux dans la bouche de Moïse. A part bien d'autres indices, ceux-ci concourent à montrer que ces discours ne peuvent être des textes primitifs : ce sont des enseignements, et, n'ayons pas peur du mot, de véritables homélies que les docteurs, pendant ou après la captivité, ont composées pour répondre aux besoins d'une situation nouvelle, et qu'ils ont mises sous le nom de Moïse pour leur donner une plus haute sanction. Puis sont venus les rédacteurs du Deutéronome, qui s'en sont emparés et les ont remaniés pour les faire entrer dans leur œuvre. C'est d'ailleurs le même procédé qui a été appliqué à l'ensemble même du Pentateuque.

Avant d'entrer dans l'examen détaillé du premier discours, nous avons encore une observation à faire sur l'emploi d'une formule qui, avec quelques variantes, y reparaît à plusieurs reprises, et qui revient fréquemment aussi dans le reste du Deutéronome : ce sont les mots « Statuts et lois(l))) dans le premier discours, et aussi, dans le second et ailleurs, « Prescriptions, statuts et lois » (2), « Commandements, statuts et lois» (3). « Maintenant, Israël, est-il dit, écoutez les statuts et les lois que je vous enseigne pour les pratiquer (IV, l). — Pour moi lahveh me commanda en ce temps de vous enseigner des statuts et des lois, etc. (IV, 14). » Et au second discours : « Voici les prescriptions, les statuts et

(1) Khuqqim, mishpatim.

(2) Edoth, khuqqim, mishpatim,

(3) Mitsevah, khuqqim, mishpatim. (Voy. Jérémie, XLIV, 2, 3.)

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les lois que Moïse donna aux fils d'Israël alors qu'ils sortirent d'Egypte, dans le pays de Sihon, roi des Amorrhéens, (IV, 45-46). — Écoute, Israël, les statuts et les lois que je t'annonce aujourd'hui (V, 1). — Voici les commandements, les statuts et les lois que lahveh votre Dieu a prescrit de vous enseigner (VI, 1), etc. » On a vu dans ces formules une référence à une législation positive, et il est vrai que dans certains passages du Pentateuque, dans le Lévitique notamment, et à la fin du livre des Nombres, ces formules ont bien cette valeur ; elles s'appliquent à des dispositions légales qui précèdent ou qui suivent. Ici nous n'avons rien de pareil. On a prétendu, nous le savons, trouver dans la collection des lois deutéronomiques un ensemble de dispositions légales auxquelles ces formules s'appliqueraient; l'arrangement des documents dans la rédaction du Deutéronome pouvait môme, jusqu'à un certain point, autoriser cette supposition. Mais l'examen critique auquel nous nous sommes livré, y est absolument contraire. Les deux discours parénétiques ne sont pas de simples introductions préfixées à un code; ils forment chacun en soi un tout complet; ces « commandements, statuts et lois », solennellement annoncés, cet enseignement que Moïse se déclare chargé de donner au peuple en ce jour, se réduisent en définitive, nous l'avons déjà dit, au précepte de l'adoration exclusive de lahveh, à la proscription de tout culte idolâtre. L'écrivain ne se propose pas, comme on se l'est imaginé, de compléter par un ensemble de prescriptions la loi du Décalogue ; il ne s'attache qu'à l'un des commandements, celui qui domine tous les autres :« Moi, lahveh, je suis ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison des esclaves. Il n'y aura pas pour toi d'autres dieux que moi {Deut, V, 6). » Les mots « statuts et lois », etc., ne s'appliquent en fait qu'à ce précepte.

J'arrive maintenant à Texamen du premier discours. Si nous le dégageons de quelques passages évidemment étrangers à la rédaction primitive, sur lesquels nous reviendrons tout à Theure, ce que nous y trouvons est d'un bout à l'autre une glorification de lahveh, de sa loi et de son peuple. lahveh est sans doute encore le dieu national, il se manifeste encore au milieu du feu ; mais il est aussi le Dieu universel : « Dieu dans le ciel en haut, et sur la terre en bas. » Il a donné les astres en partage à tous les autres peuples; « mais, quant à vous, lahveh vous a pris et vous a fait sortir du fourneau ardent de l'Egypte pour être son peuple à lui, comme vous l'êtes aujourd'hui.» Il a donné à Israël, sur le mont Horeb, les dix paroles, gage de son alliance, et en ce même temps^ il a commandé à Moïse d'enseigner au peuple « des statuts et des lois », qu'il pratiquera au pays dont il va maintenant prendre possession (IV, 13, 14). Ce sera aux yeux des nations le témoignage de la sagesse et de l'intelligence d'Israël. Mais que le peuple n'oublie pas les termes de l'alliance conclue avec son Dieu. Lorsque lahveh lui parla du milieu du feu, il a bien entendu un son de parole, mais il n'a aperçu aucune figure. Qu'il ne se fasse donc aucune sculpture, aucune figure d'idole, aucune image d'animal qui habite la terre, l'air ou les eaux ; car lahveh est un feu dévorant, un Dieu jaloux (IV, 15-24).

Par les versets que nous venons de résumer, et auxquels devait immédiatement succéder dans le texte primitif le groupe des versets IV, 32-40 (soit notre § 5)^ le premier discours parénétique se rattache à l'époque des grandes perspectives prophétiques ; toute cette partie peut se supposer antérieure à la captivité. Il n'en est pas de même d'un passage dont nous n'avons pas parlé jusqu'ici, et qui remplit les versets 25 à 31. Ici on recon-

naît clairement Timage de la captivité ; il est question d*une destraction, d'une dispersion, venue à la suite d'un temps de corruption et d'idolâtrie. « Vous resterez, dit l'écrivain, en petit nombre parmi les nations chez lesquelles lahveh vous conduira ; vous y servirez des dieux, œuvres des mains de l'homme, en bois et en pierre, qui ne voient et n'entendent point, qui ne mangent et n'odorent point. » L'écrivain prévoit aussi le jour du repentir, que suivra celui de la miséricorde. «lahveh ne vous abandonnera pas, dit-il, il ne vous détruira pas. » Nous avons fait de ce passage, certainement interpolé, un paragraphe spécial (§ 4), et on peut ainsi plus facilement rétablir par la pensée l'enchaînement manifeste de nos paragraphes 3 et 5.

Notons encore que l'indication relative aux deux tables de pierre que lahveh écrit aussitôt après la promulgation de la loi [Deut. IV, 13), si elle est d'accord avec Deut., V, â!2, est, comme ce passage lui-même, en contradiction avec Deut., IX, 9, 11. Ici, en effet, la remise des tables à Moïse n'a lieu que dans une ascension ultérieure.

Les deux fragments IV, 2, et IV, 3-4, qui viennent immédiatement après Texorde et que nous avons mis entre crochets, sont aussi d'évidentes additions au texte primitif. Leur présence peut s'expliquer par l'intention qu'aurait eue le rédacteur d'établir une similitude entre le commencement du premier discours et le commencement du second. (Voy. Deut, V. 1-3.)

La fin du premier discours, et sa séparation d'avec le second, sont marquées par la présence d'un fragment aussi étranger à l'un qu'à Taulre, à savoir les trois versets IV, 41-43, relatifs à la fondation de trois villes de refuge dans la contrée au delà du Jourdain. Il se pourrait que les versets en question aient été ajoutés par un copiste au récit de la conquête de Galaad (voy. Deul. III,

12-17) et qu'ils en aient été séparés par l'interposition de notre premier discours parénétique. Ce serait là un signe de plus des perturbations introduites dans cette partie du texte.

N* 1. — Parmi les noms cités dans le premier verset, VAraba désigne sans aucun doute la yallée du Jourdain. La portion de cette yallée située au sud de la mer Morte garde encore ce nom (voy. Atlas de Clark). Les localités indiquées par les autres noms ne peuvent être identifiées avec quelque certitude (voy. Knobel, Kurzgefasstes exegetisches Handbuch, et Smith, Dictionary of the Bible). D'ailleurs l'expression « au delà du Jourdain », au V. 5, prouve incontestablement que le passage a été écrit par un auteur résidant à Touest de ce fleuve. Voyer la même expression, Deut. IV, 41, 46.

N® 4. — Pour le récit de la conquête des royaumes amorrhéens, voy. Deut Al, i6 — III, 17, et Nomb. XXI, 21-35; XXXII, 1-42.

N*> 8. — « A l'occasion do Baal-Pèor. » Voyez Nomb. XXV.

N** 15. — « Près de Horeb. » Voyez Exod. XIX, et Deut. V.

N® 24. — Le culte des astres et de l'armée céleste ne se rencontre dans l'histoire israélite qu'à partir de l'époque de Manassé et peut être attribué au contact de l'Assyrie. (Voyez Knobel, ad locum.)

N® 24. — «A donnés en partage. » C'est-à-dire pour divinités.

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