EXÉCUTÉE LE 16 DÉCEMBRE
(Extrait d'nne lettre de M. BoQuingault i M. A. de Humboldt.)
t Après dix ans de travaux assidus, j*avais réalisé les projets de jeunesse qui me conduisirent dans le Nouveau-Monde, La hauteur du baromètre au niveau de la mer entre les tropiques, avait été déterminée dans le port de la Guayra. La position géographique des principales villes de Venezuela et de la Nouvel le- Grenade se trouvait fixée. De nombreux nivellements faisaient connaître le relief des Cordillères. J'emportais les données les plus précises sur les gisements d'or et de platine d'Antioquia et du Choco. Enfin , mon laboratoire avait été successivement établi dans les cratères des volcans voisins de réquateur ; et j'avais été assez heureux pour continuer mes recherches sur le décroissement de la chaleur dans les Andes in tertfopicales, jusqu'à l'énorme hauteur de 5500 mètres.
» Je me trouvais à Rio-Bamba, me reposant de mes
dernières excursions au Gotopaxi et au Tunguragua. Je voulais jouir et rassasier pour ainsi dire ma vue de ces glaciers majestueux qui m'avaient procuré si souvent les émotions de la science , et auxquels je devais bientôt dire un éterbel adieu.
» Rio-Bamba est peut-être le plus singulier diorama de l'univers. La ville n'a rien de remarquable en élle-^méme; elle est placée sur un de ces plateaux arides si communs dans les Andes , et qui ont tous , en raison de leur élévation , un aspect hivernal caractéristique , de nature à faire naître chez le voyageur une certaine sensation de tristesse. Cela vient sans doute, de ce que, pour y parvenir, on passe d'abord par les sites les plus pittoresques; et c'est toujours è regret que Ton quitte le climat des tropiques pour les frimas du nord.
» De la maisoil que j'habitais , je pouvais relever le Capac-Urcu, le Tunguragua, le Cublllé, le Carguairazo , enfin , au nord , le Ghimborazo , et même plusieurs autres montagnes célèbres des Paramos qui, sans avoir l'honneur des neiges éternelles, n'en sont pas moins dignes de tout l'Intérêt du géologue.
» C'eit un sujet continuel d'observations variées que ce vaste amphithéâtre de neige qui limite de toutes parts l'horizon de Rîo-Bamba. Il est curieux d'observer l'aspect de ces glaciers, aux différentes heures du jour, de Voir leur hauteur apparente varier d'un moment è Tautre par l'efiFet des réfractions atmosphériques. Avec quel intérêt ne roit-on pas aussi se pn>duire , datii un espace ausàt circonscrit,
tous leB gratids phénomènes de Id météorologie t Ici c'est un de ces nuages , immense en largeUf , qUe Saussure a si bien déOni par le nom de nnagê para* site , (jui tient s*attactier à la partie moyenne d*un cône de trachyte ; il y adhère ; le vent qui souffle avec force ne peut rien sur lui. Bientôt la foudre éclate au milieu de cette masse de vapeur, de la grêle mêlée de pluie inonde la base de la montagne , tandis que son sommet neigeux , que Torage n*a pu atteindre, est vivement éclairé par le soleil. Plus loin c'est une cime élancée de glace resplendissante de lumière; elle se dessine nettement sur Tazuf du ciel , on en distingue tous les contours, tous les accidents. L'at«^ mospbère est d'une pureté remarquable , et cepehdant cette cime de neige se couvre d'un nuage qui semble émaner de son sein, on croirait en voir sortir de la fumée; ce nuage n'offre déjà plus qu'une lé-^ gère vapeur, il disparaît bientôt; mais bientôt aussi il se reproduit pour disparaître encore. Cette formation intermittente des nuages est un phénomène très-fréquent sur les sommets des montagnes couvertes de neige ; on l'observe principalement dans les temps sereins, toujours quelques heures après la culmination du soleil. Dans ces conditions , les glaciers peuvent être comparés à des condensateurs lancés vers les hautes régions de l'atmosphère , pour dessécher l'air en le refroidissant, et ramener ainsi à la surface de la terre l'eau qui s'y trouvait contenue à l'état de vapeur.
> Ces plateaux entourés de glaciers présentent quel-
quefois l'aspect le plus lugubre ; quand par exemple un vent soutenu y apporte Tair humide des régions chaudes. Les montagnes deviennent invisibles, Thorizon est masqué par une ligne de nuages qui semblent toucher la terre. Le jour est froid et humide, car cette masse de vapeur est presque impénétrable à la lumière solaire. C'est un long crépuscule, le seul que Ton connaisse entre les tropiques , car sous la zone équatoriale, la nuit succède subitement au jour ; on serait vraiment tenté de croire que le soleil s'éteint en se couchant.
9 Je ne pouvais mieux terminer mes recherches sur les trachytes des Cordillères que par une étude spéciale du Chimborazo ; pour Tétudier, il suffisait à la vérité de s'approcher de sa base ; mais ce qui m'a fait franchir la limite des neiges , ce qui en un mot a déterminé mon ascension , c'e$t l'espoir d'obtenir la température moyenne d'une station extrêmement élevée. Cependant, bien que cet espoir ait été frustré, mon excursion , je l'espère , ne restera pas sans utilité pour la science.
> J'expose les raisons qui m'ont conduit sur le Chimborazo, parce que je blâme hautement les excursions périlleuses sur les montagnes , quand elles ne sont pas entreprises dans l'intérêt de la science. Ainsi , malgré les ascensions multipliées qui ont déjà eu lieu sur le mont Blanc depuis l'époque de Saussure, ce savant célèbre est encore aujourd'hui, pour moi, le seul qui en ait atteint le sommet. Quant à ses imitateurs, nous ne leur devons absolument
rien, puisqoMls ne dous ont rien rapporté qui méritât les dangers d'un tel voyage.
» Mon ami , le colonel Hall , qui m'avait déjà accompagné sur TAntisana et le Cotopaxi, voulut bien encore s'adjoindre à moi pour cette expédition , afin d'augmenter les nombreuses données qu'il possédait déjà sur la topographie de la province de Quito, et continuer ses recherches sur la géographie des plantes.
» De Rio-Bamba, le Ghimborazo présente deux pentes d'une inclinaison très-différente. L'une, celle qui regarde l'Arenal , est très abrupte , et l'on voit sortir de dessous la glace de nombreux pics de tra* chyte. L'autre qui descend vers le site appelé ChillaptUlUj non loin de Mocha , est au contraire peu inclinée, mais d'une étendue considérable. Après avoir bien examiné les environs de la montagne, ce fut par cette pente que nous résolûmes de l'attaquer.
> Le ik décembre 1831 , nous allâmes prendre gîte dans la métairie du Ghimborazo ; nous fûmes heureux d'y trouver de la paille sèche pour nous coucher et quelques peaux de mouton pour nous garantir du froid. La métairie se trouve à 3800 mètres de hauteur, les nuits y sont fraîches et le séjour en est d'autant plus désagréable que le bois y est fort rare. Nous étions déjà dans cette région des graminées (pajonales) , que Ton traverse avant d'arriver à la limite des neiges perpétuelles ; c'est là que finit la végétation ligneuse.
» Le 15 à sept heures du matin , nous nous mimes
en route , guidés par un Indien de la métairie. Les Indiens des plateaux sont généralement de très* mauvais guides; comme ils s'élèvent rarement à la limite des neiges, ils n'ont qu'une connaissance trèsimparfiiite des chemins qui conduisent vers la cime des glaciers.
• Nous suivîmes en le remontant uq ruisseau encaissé entre deux murs de trachyte, dont les eaux descendent du glacier ; bientôt nous quittâmes cette crevasse pour nous diriger vers Mocha , en longeant la base du Chimboraao. Nous nous élevions insensiblement ; nos mulets je frayaient difficilement un chemin parmi les débris de roche qui sont accumules an pied de la montagne. La pente devenait très-rapide , le sol était meuble et les mulets s'arrè-* talent presque à chaque pas pour faire une longue pause , ils n*obéissaient plus à Téperon ; la respira*tion de ces animaux était précipitée , haletante. Nous étions alors précisément à la hauteur du Mont-Blanc , car le baromètre indiqua une élévation de &808 mè« très au-dessus du niveau de la mer.
• Après nous être couvert le visage avec des masques de taffetas léger, afin de nous préserver des accidents que nous avions ressentis sur FAntisana, nous commençâmes è gravir une arête qui aboutit à un point déjà très-élevé du glacier» Il était midi ; nous montions lentement, et, k mesure que nous nous engagions au milieu de la neige , la difficulté de respirer se faisait de plus en plus sentir j nous rétablissions aisément nos forcée en nous arrêtant ,
sans toutefois nous asseoir, tous les huit ou dix pas/ A hauteur égale , je crois avoir remarqué que l*on respire plus difficilement sur la neige que lorsque Ton se trouve sur un rocher ; je chercherai plus loin à en donner Texplication. Nous atteignîmes bientôt un rocher noir qui s^élevait au-dessus de Tarête que nous suivions. Nous continuâmes encore à nous élever pendant quelque temps , mais non sans éprouver une grande fatigue, occasionnée par le peu de consistance d*un sol neigeui qui s'affaissait sans cesse sous nos pas , et dans lequel nous enfoncions quelquefois jusqu'à la ceinture. Malgré tous nos efforts, nous fûmes bientôt convaincus de Timpossibilité de poursuivre notre route ; en effet, un peu au delà de la roche noire, la neige meuble avait plus de k pieds de profondeur. Nous allâmes nous reposer sur un bloc de trachyte qui ressemblait à une tle an milieu d'une mer de neige. Nous étions à 6115 mètres d'élévation. La température de Tair était de fi%9. 11 était une heure et demie. Ainsi , après beaucoup de fatigues , nous nous étions seulement élevés de 807 mètres au-des^ sus du point où nous avions mis pied à terre. Je remplis à cette station une bouteille avec de la neige, afin de pouvoir soumettre à un examen chimique Tair renfermé dans ses pores ; on verra bientôt dans quelle intention j'entreprenais cette recherche.
• Ea quelques instants nous étions descendus là où nous avions laissé nos mulets. J'employai quelques moments à examiner cette partie de la mon* tagne en géologue, et à recueillir une suite de roches.
Elle était formée en grande partie de blocs de roche de toutes grosseurs, disposés en talus; çà et là, ces fragments tracbytiques étaient recouverts par des nappes de glace plus ou moins étendues ; et en plusieurs points, on pouvait clairement apercevoir qu'ils reposaient sur de la neige endurcie ; ils prove* naient par conséquent des éboulements récents qui avaient eu lieu dans la partie supérieure de la montagne. Ces éboulements ne sont point rares, et au milieu des glaciers des Cordillères , ce qu'on a ie plus à redouter, ee sont des avalanches dans lesquelles n entre réellement plos de pierres que de neige.
> Il était dix heures trois quarts quand nous avions laissé nos mulets ; tant que nous marchions sur les rochers , nous n'éprouvions pas de grande difficulté ; on aurait dit que nous montions un escalier en mauvais état. Ce qu'il y avait de plus péniMe , cf était Fat^ tention soutenue qu*il fallait avoir pour dioisir des pierres s«r lesquelles on pût poser le pied avec qud* que sécurité. Nous reprenions haleine tous les six ou huit pas , mais sans nous asseoir, et souvent même ce repos était utilisé à tailler pour ma ce*lection des échantillons géologiques. Mais aussitôt que nous atteignions une surface neigeuse, la efaaleur du soleil devenait suffocante, notre respiration pëtriMe, et nous étions plus souvent dans la néces^fité d» prendre du repos.
» A onze heures trois quarts, nous adievîons de traverser une nappe de glace assez Rendue , sur la*
quelle il nous avait fallu faire des eutailles pour assurer nos pas. Ce passage ne s'était pas fait sans danger; une glissade eût coûté la vie. Nous entr&mes de nouveau sur des débris de trachyte ; c'était pour nous la terre ferme, et dès lors il nous fut permis de nous élever un peu plus rapidement. Nous marchions en file , moi d'abord , puis le colonel Hall , mon nègre venait ensuite ; il suivait exactement nos pas, afin de ne pas compromettre la sûreté des instruments qui lui étaient conGés. Nous gardions un silence absolu pendant la marche , l'expérience m' ayant enseigné que rien n'exténuait autant qu'une conversation soutenue à cette hauteur; et pendant nos haltes, si nous échangions quelques paroles, c*était presque à voix basse. J'attribue en grande partie à cette précaution l'état de santé dont j'ai constamment joui pendant mes ascensions sur les volcans. Cette précaution salutaire, je l'imposais, pour ainsi dire, d'une manière despotique à ceux qui m'accompagnaient; et 9 sur l'Ântisana , un Indien, pour l'avoir négligée en appelant de toute la force de ses poumons le colonel Hall , qui s'était égaré pendant que nous traversions un nuage , fut atteint de vertige et eut un commencement d'hémorrhagie.
» Bientôt nous eûmes atteint l'arête que nous devions suivre. Cette arête n'était pas telle que nous Tavions Jugée dans le lointain ; elle ne portait , à la vérité , que très-peu de neige , mais elle présentait des escarpenaents difiSciles à escalader. U fallut faire des efforts inouïs ; et la gymnastique est pénible dans
ces régions aériennes. Enfin, nous arrivâmes au pied d*un mur de trachy te , coupé à pic , qui avait plusieurs centaines de mètres de hauteur. Il y eut un moment visible de découragement dans l*expédition, quand le baromètre nous eut appris que nous étions seulement à 5680 mètres d'élévation. C'était peu pour nous, car ce n'était pas même la hauteur à laquelle nous étions parvenus sur le Cotopaxi. D'ailleurs, M. de Humboldt avait dépassé ce point sur le Chimborazo, et nous voulions au moins atteindre la station à laquelle s'était arrêté ce savant voyageur. Les explorateurs de montagne , lorsqu'ils sont découragés, sont toujours fort disposés à s'asseoir : c'est ce que nous fîmes à la station de la Pena-Colorada (Rocher- Rouge). C'était le premier repos assis que nous nous permettions. Nous avions tous une soif excessive ; aussi notre première occupation fut-elle de sucer des glaçons pour nous désaltérer.
9 II était midi trois quarts, et cependant nous ressentions un froid assez vif; le thermomètre s'était abaissé à 0%/i C. Nous nous trouvions alors enveloppés dans un nuage ; l'hygromètre à cheveu indiquait Ql"" 1/-2. Le nuage s'étant dissipé , l'hygromètre se fixa à 84% Une humidité si forte peut paraître extraordinaire à une pareille élévation. C'est cependant ce que j'ai constamment observé sur les glaciers des Andes, et cela me paraît s'expliquer tout naturellement.
» Durant le jour, la surface des neiges est ordinairement), humide; le rocher de la Pena-Colorada,
par exemple, était toat mouillé ; Tair ambiant, près du glacier, pouvait donc être saturé de vapeur aqueuse. Sur le Mont Blanc, Saussure vit son hygromètre se tenir entre 59" et 51*, la température variant de 0^,5 à — 2*,3 de Réaumur. Or, U n'est pas rare de rencontrer, même au niveau de la mer, un semblable état hygrométrique de ratmosphère. Dans les Cordillères , les grandes sécheresses s*observent sur les plateaux qui atteignent 2000 ou 3500 mètres. A Quito et à Santa-Fé de Bogota, on a vu, comme je Taidéjà signalé dans un autre travail (3), Thygromètre de Saussure descendre à 26"*.
> Les accidents éprouvés par les personnes qui ont fréquenté les glaciers , surtout Taltération souvent si profonde de la peau du visage , ne sauraient donc , selon moi , provenir de Textrême sécheresse de Tair. Cette altération me parait due, en grande partie du moins, à l'action d'une trop vive lumière, puisque pour préserver la peau de toute gerçure, il suflSt de se couvrir la figure d'un simple crêpe de couleur. Il est évident qu'un tissu aussi léger ne peut garantir la peau du contact de l'air; mais il suffit pour atténuer la forte lumière à laquelle on est exposé, lorsque le soleil darde sur une plaine de neige. On m'a assuré qu'il suffisait de se noircir la figure pour la défendre de cette action fâcheuse de la 'lumière ; je suis d'autant plus disposé à le croire, que le nègre qui m'accompagnait sur TAntisana, eut bien, à la vérité, comme moi, une inflammation terrible aux yeux pour avoir négligé de se masquer, mais que l'épi-
derme de soa visage ne fut pas attaqué, taudis que chez moi il fut entièrement détruit.
» Lorsque le nuage dans lequel nous étions plongés fut dissipé, nous examinâmes notre situation; en regardant le rocher rouge, nous avions à notre droite un abîme épouvantable ; à gauche, vers TArenal, on distinguait une roche avancée qui ressemblait à un belvéder ; il était important d'y parvenir, afin de reconnaître s*il était possible de tourner le rocher rouge, et de voir en même temps s'il était permis de monter encore. L'accès de ce belvéder était scabreux , J'y parvins cependant avec Taide de mes deUz compagnons. Je reconnus alors que si nous parvenions à gravir une pente de neige très-inclinée , qui s'appuyait sur une face du rocher rouge , opposée au côté par lequel nous l'avions abordéi nous pourrions atteindre une élévation plus considérable. Pour se faire une idée assez nette de la topographie du Chimborazo^ qu'on se figure un immense rocher soutenu de tous côtés par des arcs-boutants. Les arêtes sont les arcs-boutants qui , de la plaine , semblent s'appuyer sur cet énorme bloc pour l'étayer.
> Avant d'entreprendre ce passage dangereux, j'ordonnai à mon nègre d'aller essayer la neige ; elle était d'une consistance convenable. Hall et le nègre réussirent à tourner le pied de la position que j'occupais; je me réunis à eux, lorsqu'ils furent assez solidement établis pour me recevoir, car pour les rejoindre , il fallut descendre en glissant environ 35 pieds de glace. Au moment de nous remettre en
tùûte, uùe plerrt te déwclia du haat de la montagM et Tint tomber tout t^rèd du colonal Hall ; 11 cbâiie«lft et fut reufersé. Je le cru» bleësé, et Je ne fm raMoré que lorsque Je le via M relever et examiner avec H loupe réchantiUon de roche qui g*était si brutale** ment Mumia à notre ioTestigation ; ce malenoon-» treut trachyte était identique à celui sur lequel noua marcblons.
» Nou6 marchions avec précaution ; à droite noua pouvions nous appuyer sur le rocher } à gauche la pente était effrayante ^ et avant de noua engager plus avant, noua commençflmea par bien nous ftmillari^ ser avec le précipice : c'est une précaution quMl im-* porte de ne point négliger dana les montagnes, toutéa les fois que Ton doit passer un endroit dangereui. Saussure Ta dit depuis longtemps, maia on ne saurait trop le répéter, et dans mes courses aventureuses sur les somtnéts des Andes , Je n*ai Jamais perdu de vue Ce sage précepte.
» Nous commencions déjà à ressentir plus que nous ne ravions Jamais éprouvé, Tefitet de la raréftic*^ tion de Tair ; nous étions forcés de nous arrêter tout les deux oU trois pas, et souvent même de nous cou-» cher pendant quelques secondes. Une fols assis» nous nous remettions à Tinstant même ; notre souffirance n'avait lieu que pendant le mouvement. La neige présenta bientôt une circonstance qui rendit notre marche aussi lente que dangereuse; il n'y avait guère que trois ou quatre pouces de neige molle ; au-dessous se trouvait une glace trèsnlure et glis«
santé ; nous fûmes obligés de faire des entailles dans cette glace afin d*assurer nos pas. Le nègre allait en avant pour pratiquer les échelons : ce travail Tépuisait en un moment ; en voulant passer devant pour le relever, je glissai, quand, heureusement pour moi, je fus retenu avec force par mes deux compagnons ; pendant un instant nous courûmes tous trois un grand danger. Cet incident nous fit hésiter un moment; mais prenant un nouveau courage , nous résolûmes de poursuivre notre route. La neige devint plus favorable ; nous fîmes un dernier effort , et à une heure trois quarts nous étions sur Tarète tant désirée. Là, nous fûmes convaincus qu'il était impossible de faire plus; nous nous trouvions au pied d'un prisme de trachyte , dont la base supérieure , recouverte d'une coupole de neige, forme le sommet du Ghimborazo. » L'arête sur laquelle nous étions parvenus avait seulement quelques pieds de largeur. De toutes parts nous étions environnés de précipices , nos alentours offraient les accidents les plus bizarres. La couleur foncée de la roche contrastait de la manière la plus tranchée avec la blancheur éblouissante de la neige. De longues stalagmites de glace paraissaient suspendues sur nos têtes ; on eût dit une magnifique cascade qui venait de se geler : le temps était admirable; on apercevait seulement quelques petits nuages à l'ouest ; l'air était d'un calme parfait ; notre vue embrassait une étendue immense ; la situation était nouvelle, nous éprouvions une satisfaction des plus vives.
• Nous étions à 600& mètres de hauteur absolue ; c*est , je crois , la plus graude élévation à laquelle les hommes se soient encore élevés sur les montagnes.
> A deux heures , le mercure se soutenait dans le baromètre à 371—,1 (là pouces 8 lig. 1/2), le thermomètre^du baromètre était & 7%8 C. A Tombre d^un rocher, le thermomètre libre indiqua également 7*,8 ; je cherchai , mais en vain , une caverne dans laquelle je pusse prendre la température moyenne de la station. A un pied sous la neige, le thermomètre marquait 0* ; mais cette neige était en état de fusion , et Tinstrumeût devait évidemment signaler la température de la glace fondante.
> Après quelques instants de repos , nous nous trouvâmes entièrement remis de nos fatigues; aucun de nous n'éprouva les accidents qu*ont ressentis la plupart des personnes qui se sont élevées sur les hautes montagnes. Trois quarts d'heure après notre arrivée , mon pouls , comme celui du colonel Hall , battait 106 pulsations dans une minute : nous avions soif, nous étions évidemment sous une légère influence fébrile , mais cet état n'était nullement pénible. La gaieté de mon ami était expansive, il ne cessait de dire les choses les plus piquantes , tout occupé qu'il était à dessiner ce qu'il appelait Yenfer de glace qui nous environnait. L'intensité du son me parut atténuée d'une manière remarquable; la voix de mes compagnons était tellement modifiée, que dans toute autre circonstance il m'eût été impossible de la reconnaître. Le peu de bruit que produisait
le marteau avec lequel je frappais à coups redoublés sur la roche nous causait aussi beaucoup d*é« tODuement. La raréfaction de Tair produit géuârale^ meut chez les personnes qui gravissent les hautes montagnes des effets très-marqués. Sur la cime du Mont*Blanc , Saussure sentit un malaise « une disposi* tion au mal de cœur; ses guides, qui cependant étaient tous des habitants de Ghamouny , éprotivèrent la même sensation. Cet état de malaise augmentait encore lorsqu'il prenait uû peu de mouvement ou qu'il fixait son attention en observant ses instru-^ ments. Les premiers Espagnols qui s'élevèrent sur les hautes montagnes de T Amérique , furent atteints ^ au rapport d'Acosta, de nausées et de douleurs d'entrailles. Bouguer eut plusieurs hémorrbagies dani lés Cordillères de Quito t le même accident arriva sur le Mont-Rose à M. Zumstein ; enfin « sur le Gbim'» boraso; MM. de Humboldt et Bobpland^ lors de leuf aScetlsion du 28 juin 1802, ressentirent des envies de vonlir» et le sang sortit de leurs lèvres et de leurs gencives. Quant à nous ^ nous avions , il est vrai , éprouvé de la difficulté à respirer, une lassitude extrême pendant que nous marchions , mais ces in*^ convénients cessèrent avec le mouvement ; une fois eb repos , nous croyions être dans un état normal. Peut-être faut-il attribuer le peu d'effet que produisait sur nous la raréfaction de l'air à notre séjour pro^ longé dans les villes élevées des Andes^ Quand on a vu le mouvement qui a lieu dans des villes comme Bogota , Micuipampa ^ Potosi et d'autres encore « qui
atteignent SOOO à AOOO mètres de haoteor; qntnd on a été témoin à Quito, dont le sol est élevé de 3000 mètres , de là force et de la prodigieuse agilité des toréadors ; quand on a tu des femmes jeunes et délicates se livrer à la danse pendant des nuits en^ tières dans des localités pt^que aussi hautes que le Mont-Blanc , où le célèbre Saussuf e trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments , et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans la neige ; quand on se rap» pelle enfin qu*un combat célèbre, celui de Picblncha, s*e8t donné à utie. hauteur peu différente de celle du Mont-Rose t il faut bien reconnaître que Thomme peut s'accoutumer à reftpirer Tair raréfié des plus hautes montagnes.
ft Dans toutes les elcursions que j*ai entreprises sur les Cordillères , j*ai toujours éprouvé , à bau« teur égale , une sensation infiniment plus pénible en gravissant une pente neigeuse , qu'en tn'élevant sur une roche nue. Nous avons beaucoup plus souffert en escaladant le Gotopaxi , qu'en montant sur le Ghim«' borâzo; c'est que dans notre ascension du Gotopaxi^ nous sommes restés constamment sur la neige.
> Les Indiens de TAntisana nous assuraient aussi qu'ils éprouvaient un étouflëment (ahogo), lorsqu'ils marchaient pendant longtemps sur une plaine neigeuse ; et j'avoue qu'en considérant bien les incommodités auxquelles Saussure et ses guides furent exposés en bivouaquant sur le Mont-Blanc , à la simple hauteur deft868 mètres, je sUis disposé à les attribuer,
au moins en partie, à Taction encore inconnue de la neige. En eflTet , ce bivouac n'atteignait même pas la hauteur des villes de Gaxamarca et de Potosi (&)•
i Sur les hautes montagnes du Pérou , dans les Andes de Quito , les voyageurs et les mulets qui les portent éprouvent quelquefois et presque subitement une très-grande difficulté à respirer ; on assure avoir vu des animaux tomber dans un état voisin de Tas* pbyxie. Ce phénomène n'est pas constant , et dans beaucoup de circonstances, il parait indépendant des effets causés par la raréfaction de Tair. On l'observe surtout, lorsque des neiges abondantes cou* vrent les montagnes, et que le temps est calme.
» C'est peut-être ici le lieu de remarquer que Saussure se trouvait soulagé des incommodités qu'il ressentait sur le Mont-Blanc , lorsqu'une légère bise se faisait sentir. En Amérique , on désigne sous le nom de soroche^ cet état météorologique de l'air, qui affecte si fortement les organes de la respiration. Soroche, dans la langue des mineurs américains, signifie de la pyrite ; ce nom indique assez que l'on a cherché la cause de ce phénomène dans des exha* taisons souterraines. Il n'est pas impossible qu'il en soit ainsi; mais il est plus naturel encore de voir dans le soroche un effet de la neige.
• La suffocation que j'ai éprouvée plusieurs fois moi-même en gravissant des pentes couvertes de neige , quand elles étaient frappées par les rayons du soleil , m'a fait supposer qu'il pouvait s'en dégager, sous l'influence de la chaleur, de l'air sensiblement
vicié. Ce qui me confirmait dans cette idée singulière, c'était une ancienne eipérience de Saussure, par laquelle il crut reconnaître que Taif, dégagé des pores de la neige , contenait beaucoup moins d'oxygène que celui de l'atmosphère. L'air, soumis à l'examen, avait été recueilli dans les interstices de la neige du Col du Géant. L'analyse en fut faite par Sennebier, au moyen du gaz nitreux , et en opérant comparativement avec de l'air de Grenève.
> Voici les résultats tels qu'ils sont rapportés par Saussure :
c A Genève, un mélange de parties égales d'air att mosphérique et de gaz nitreux , donna deux fois
> 1,00. L'air de la neige , éprouvé de la même ma-
> nière, donna une fois 1,85, et l'autre 1,86. Cette
> épreuve , qui paraissait indiquer une grande im- • pureté dans cet air, aurait exigé des expériences
> pour reconnaître la nature du gaz qui occupait dans
> cet air la place de l'oxygène (5). >
1 Depuis fort longtemps j'avais le désir de répéter Texpérience de Sennebier ; car en supposant qu'elle fût exacte, en admettant que l'air emprisonné dans la neige des montagnes contint moins d'oxygène que l'air ordinaire , on concevrait comment cet air impur dégagé par la chaleur du soleil, pouvait, en se répandant dans l'atmosphère , incommoder les personnes qui étaient exposées à le respirer. Ce fut dans cette vue que je remplis une bouteille avec de la neige , sur la station de ChillapuUu. Lorsque nous arrivâmes à la métairie du Chimborazo, la neige
était totalement fondue, l^eau qui en était résultée occupait entiron un huitième de la capacité de la bouteille ; leh 7/8 de cette capacité étaient par conséquent occupés par l'air provenant en grande partie des pores de la neige ; je dis en grande partie, parce qu'en introduisant la neige dans la bouteille, il ayait dû y pénétrer nécessairement une quantité très^-no* taMe d'air atmosphérique. J'analysai avec beaucoup de soin Tair de la neige de OhillapuUu, au moyen de Teudiométre à phosphore : 63 parties d'air de la neige ont laissé pour résidu 68 parties d'azote. Ainsi, il y a eu I & parties d'oiygëne absorbées ; cet air contenait en conséquence 0,17 d'oxygène.
» Maintenant, si l'on faisait attemion que la bouteille , indépendamment de l'air de la nei^^e, devait renfermer aussi de Taîr atmosphérique , on sera disposé à voir, dans cette analyse, une confirmation du résultat que Saussure- avait obtenu sur le Col du Géant ; et la diflQculté de respirer sur les glaciers, lorsqu'ils sont firappés par le soleil , ce que Ton appelle Boroche sur les hautes montagnes du Pérou , s'expliquerait jusqu'à un certain point, en admettant que l'air qui enveloppe un glacier est sensiblement moins pur dans le voisinage de la neige que celui de Tatmosphère.
» Le résultat eudiométrique que j'ai obtenu , est sans doute à l'abri de toute objection; maris je crois qu'il faut encore de nouvelles expériences pour prouver clairement que l'air que j'ai examiné était bien le^mème que celui qui existait dans les pores de la
Bdge avant 0a fusion. En effet , pour se procurer cet air, il a fallu attendre la fusion de la neige; le gax dn flacon s*est trouvé en contact avec l'eau peu ou pat aérée , qui était le résultat de cette fusion. Or, Ton sait que dans une semblable circonstance, Toxygëne se dissout plus facilement dans Teau que Tazote, et que Tair dont Peau est saturée est toujours plus riche en oxygène que celui de Tatmosphère. L'air qui restait dans le flacon et qui est celui que J'ai examiné, pouvait donc se trouver motos riche en oxygène , quoique , en réalité , l'air contenu dans la neige eût la composition ordinaire.
» Tetle est Tobifection que l'on peut , à la rigueur, faire au résultat que fai obtenu. Quant au résultat de Saussure, il faudrait, pour le critiquer, connaître avant tout la méthode qu'employa cet illustre observateur, pour retirer de la neige l'air qui fut examiné par Sennebier.
» Les physiciens qui ont fréquenté les hautes montagnes , s'accordent à dire que la couleur bleue du ci6l parait d'autant plus Intense qu'on atteint une pkis grande élévation. Sur le Mont-Blanc, Saussure vh le eiel sous la couleur du bleu de roi le plus foncé (6), et pendant la nuit, dans un de ses bivouacs, sur te BdLème'montagne, la lune , suivant ses propres etpfessions, « brillait du plus grand éclat au milieu » d^on elel d'un noir d'ébène. » Sur le Col du Géant, l'intensité de la couleur du ciel était encore trèsmarquée. Saussure avait imaginé un instrument propre à rendre comparatives les observations de ce
genre. Sur notre station du Chimborazo , le ciel qui était, à notre arrivée, d'une pureté remarquable, ne nous parut pas avoir une teinte plus foncée que celle sous laquelle nous le voyions à Quito. Cependant , comme j'ai eu , à une moindre élévation , l'occasion de voir le ciel presque complètement noir, je rapporterai simplement les faits tels que je les ai observés.
» Lorsque je me trouvai sur le Tolima, le ciel se montra avec sa teinte ordinaire ; j'étais à &686 mètres de hauteur, par conséquent un peu au-dessous des neiges.
> Sur le volcan de Cumbal, le ciel me parut d'un bleu indigo extrêmement foncé. J'étais alors entouré de neige, car la coupole du volcan est couronnée par un glacier. Je remarquerai que pendant tout le temps que j'employai à gravir le Gumbal, et tant que je n'eus pas atteint la limite des neiges , cette teinte bleue me sembla beaucoup moins foncée.
» Lors de mon ascension sur TAntisana , avant d'atteindre la neige,' le ciel avait sa couleur ordinaire ; mais une fois que je fus sur la grande plaine de glace, il me sembla qu'il était noir comme de l'encre. Cette teinte noire fut, pour le nègre qui portait mon baromètre, un sujet de consternation. Le soir, nous fûmes tous atteints d'une inflammation aux yeux, qui nous rendit aveugles pendant plusieurs jours.
> Enfin , quand je montai sur le Cotopaxi , je m'étais muni, ainsi que mon compagnon de voyage ,
de besicles à verres colorés. Lorsque , après avoir marché pendant cinq heures sur la neige, nous nous arrêtâmes à 5719 mètres d'élévation , le ciel, regardé à Tœil nu , ne nous sembla pas plus foncé que celui de la plaine ; comme sur le Gbimborazo, nous reconnûmes là notre ciel de Rio-Bamba et de Quito. Je ne prétends cependant pas nier que la couleur du ciel ne soit réellement plus foncée sur les hautes montagnes qu'au niveau de la mer ; je n'avais pas de cyanomètre : je suis d'ailleurs tout h fait disposé à admettre les résultats généraux obtenus par Saussure, à Paide de cet instrument. Ce que je veux seulement établir, c'est que cette différence de teintes n'est sensible que par comparaison, et que la couleur noire du ciel , telle qu'on l'observe quelquefois sur les glaciers , est occasionnée par une fatigue des organes de la vue , peut-être aussi par un effet de contraste facile à concevoir.
> Les montagnards qui accompagnèrent de Saussure dans sa mémorable ascension sur le Mont-Blanc, prétendent avoir vu des étoiles en plein jour : c'était à la montée qui conduit à la cime de la montagne. Saussure lui-même ne fut pas témoin de ce phénomène ; son attention était dirigée alors vers d'autres objets; mais il n'a conservé aucun doute sur l'assertion uniforme de ses guides. Pour moi, je n'ai pu apercevoir les étoiles pendant le jour, ni sur le Ghimborazo, ni sur aucune des montagnes des Andes, où je me suis élevé à des hauteurs bien plus considérables que celle à laquelle Saussure est jamais
UtL. h ik
parvenu dans les Alpes. Plusieurs fois cependant, et notamment à la station de la Pefla-Colorada, je me suii rencontré dans les circonstances les plus favorables pour observer ce phénomène. Eu effet , je mè tfouvaii à Tombre et au pied d'un mur de tra-* chyte tfèé-élevé.
» Pendant tout le temps que nous étiotis occupés à faire nos observations sur le Chimborazo , le temps s'était maintenu de toute beauté ; le Soleil était asset chaud pour nous incommoder légèrement. Yerà troiè heures, tlbUs aperçûmes quelques nuages qui se formaletit en bas , dans la plaine ; le tonnerre gronda bientôt àu-dessôus de notre station ( le bruit était peu intense , mais 11 était prolongé ; nous peùsftmes d'âbôfd que e^était un bramido, un rugissement souterrain. Des Uuages obscurs ne tardèrent pas à entourer la bàSe de la monlagtie ; ils s'élevaient veri nous avec lenteur : nous n'avions pas de temps k perdre, car ii fallait paéset les mauvais pas avant d'être envahis , autrement nous eussions couru les plus grandiâ daugérà. Une chute abondante de neige, ou une gelée qui eût rendu le chemin glissant suffi» sait pour empêcher nôtre retour, et nous n'avions aucune provision pour Séjourner sur le glacier.
» Là descente ïUt pénible. Après ûoûs être abaissés de 300 k hSiO mètres, noUs pénétrâmes dans leS nuages, en y entrant par la partie supérieure; un peu plus bas , il commença à tomber du grésil , qui refroidit considérablement l'air, et au moment ôû nous retrôuv&mes l'Indien qui gardait nos mulets,
le nuage lança sur nous une grêle assez forte pour nous faire éprouver une sensation douloureuse, lors^ qu'elle nous atteignait sur les mains ou dans la figure.
• A quatre heures trois quarts J'ouvris mon baro* mètre au Pedron del Almuerzo, là où le matin à neuf heures j'avais vu le même instrument se tenir à
&67— 16. th. 10* c. air6*.6c. » A quatre heures trois quarts je trouvaL • • gôS"" ,2. th* &\8 c. air 3%0 c
Différence. . . 000~,6
» 11 est assez curieux qu*à cette hauteur la Taria^ tion diurne barométrique ait eu lieu en sens inverM, o'e9t«à-dire que de neuf heures & quatre heures le baromètre ait monté au lieu de descendre , comme cela arrite constamment entre les tropiques. Cette irrégularité dans la Tariation diurne barométrique est probablement due à quelque circonstance tcei-^ dentelle. Je suis d'autant plus disposé à le croire « qu'i la métairie d'Antisaua , J'ai trouvé « il est vrai, que ces variations étaient moins étendues que dan* \ti plaine » mais qu'elles avaient lieu dans le mdiM sens.
> A mesure que nous descendions , une pluie gia* eiâle se mêlait è la grêle. La nuit nous surprit en chemin ; il était huit heures , quand nous entrâmes dans la métairie du Chimborazo.
• Les dbservatioas que J'ai pu recaeifiir pendant
cette excursion , tendent toutes à confirmer les idées que j*ai émises ailleurs sur la nature des montagnes trachy tiques qui forment la crête des Cordillères; car j'ai vu se répéter sur le Chimborazo tous les faits que j'ai déjà signalés , en traitant des volcans de Téquateur. Cette montagne est évidemment elle-même un volcan éteint. Comme le Cotopaxi, TAntisana , le Tunguragua , et en général les montagnes qui hérissent les plateaux des Andes, la masse du Chimborazo est formée par l'accumulation de débris trachytiques , amoncelés sans ordre. Ces fragments trachytiques, d'un volume souvent énorme , ont été soulevés à rétat solide ; leurs angles sont toujours tranchants ; rien n'indique qu'il y ait eu fusion , ou même un simple état de mollesse. Nulle part» dans aucun des volcans de l'équateur, on n'observe rien qui puisse faire présumer une coulée de laves : il n'est jamais sorti de ces cratères que des déjections boueuses, des fluides élastiques , ou des blocs incandescents de trachyte plus ou moins scoriûé , et qui souvent ont été lancés à des dis lances considérables.
> La base du Chimborazo est formée par un plateau , que l'on peut étudier avec détail dans le torrent voisin de la métairie. Ici encore , j'ai pu reconnaître que le trachyte n'était nullement stratifié, mais bien fendillé dans tous les sens. Cette roche est à pâte feldspathique , généralement d'une couleur grise, renfermant du pyroxène et des cristaux de feldspath semi-vitreux.
t Le trachyte se relève vers le Chimborazo ; il pré«
sente des crevasses souvent considérables , qui sont d'autant plus larges et d'autant plus profondes qu'elles s'approchent davantage de la montagne : on dirait que le Ghimborazo, en se soulevant, a fait bomber le plateau qui lui sert de base.
i La roche trachitique , qui constitue en grande partie le terrain de la province de Quito, offre peu de variété. Lies blocs entassés confusément qui forment les cônes volcaniques, sont semblables, par leur nature minéralogique , à la roche dont leur base est formée. Ces cônes , ces montagnes saillantes , ont sai)s doute été soulevés par des fluides élastiques qui se sont fait jour sur les points de moindre résistance. Le trachyte, brisé en une infinité de fragments , a surgi à la surface , soulevé qu'il était par les vapeurs qui se dégageaient. Après l'éruption , la roche brisée a dû nécessairement occuper un volume plus considérable ; tous les fragments n'ont pu rentrer à la place d'où ils étaient sortis ; ils se sont amoncelés au-dessous de l'orifice par lequel le dégagement des fluides s*était effectué. C'est précisément ce qui arriverait si , après avoir percé un puits profond dans une roche dure et compacte , on voulait le combler avec les déblais qui en seraient sortis ; bientôt l'excavation se trouverait remplie , et en continuant à déposer les déblais, suivant une ligne qui passerait par l'aie du puits , on formerait au-dessus de son ouverture un cône qui serait d'autant plus élevé que le puits aurait atteint lui-même une plus grande profondeur. C'est ainsi que je con-
çoU la formation du Cotopaii » du Tuuguragua , du Chimborazo , etc.
» Lea fluides élastiques , en s'ouvrant un paaaage au travers de la croûte tracbytique* après Vavoir brisée , ont pu mettre la surface du sol en communication avec des vides, considérables , existant à une plus ou moins grande profondeur. On conçoit alors que les fragments , soulevés d'abord , ont pu ensuite s'affaisser et se loger dans ces excavations. Ainsi, au lieu d'un cône s' élevant au-dessus du point d'éruption , il a dû se produire une concavité à la surface du terrain. C'est ainsi que je comprends les dépressions si remarquables que présente le cratère du Rucupicbincha , et le lac vert de la soufrière de Tuquerès , dont j'ai donné ailleurs une description étendue (7),
» Je considère donc l'apparition des cônes tracbytiques des Cordillères comme postérieure au soulèvement de la masse des ADdes ; ce ne sont pas cependant les soulèvements les plus récents qui aient eu lieu dans ces montagnes. Dans les voisinages des pios les plus élevés » et je puis citer le Cayambé , l'Antisana , le Cbimborazo, on observe des monticules en- Gore composés de fragments , mais d'une rocbe qui diffère déjà sensiblement du trachyte ordinaire. Elle est noire » porpbyrique ; sa pâte , qui encbAsse des cristaux de feldspath vitreux , est colorée par du pyroxène, Les cristaux feldspatbiques sont assez rares , et souvent on croirait voir un basalte. Je n'y ai cependant jamais rencontré de péridot Quelquefois
cette roche est oqmpacte et (U8po«ée on priinte; quelquefois aussi , elle est scoriformq et remplie 4e vacuoles s ou la prendraU pour uqe lave , ai elle couvrait uq espace un peu éteudu; mais Alors elle le préseute toujours en moroeaut qui atteignent rarement la grosseur du poing. Cette matière a évidentment surgi à une époque très-récentOt A la Cborrera de Pisque, près d*Il)arra , on en voit une belle colonnade reposer sur une alluvion. Dans la ferme de Lysoo, cette rocbe » à Tétat fragmentaire , s*ea( ouvert un passage à travers le tracbyte» en le soulevant C'est là que M* de Humboldt a cru voir une coulée , sortie de l' Antisana. J*ai discuté , dans un autre Mémoire» tes raisons sur lesquelles je me fonde pour ne pas partager ropiqion de mon illustre ami (8).
1 Le volcan éteint de Galpi , placé i la base du CbimborasOi est encore composé de cette espèce de basalte, Nous le visitâmes lors de notre retour ^ RiotBaeaba.
> Au milieu du sol sablonneux qui occupe toute la plaine de Kio^Bamba i on remarque , près du village de Calpi , une butte d'uqe couleur foncée i c'est le Jaqa-Urcu (la montagne noire). Dans la partie infé^ rieure du monticule, on aperçoit du tracbyte sortant ()e d^s^ous le sable ; il est de même nature que celui qui, à quelque distapce, supporte le Gbimboraao. Ce tracbyte parait avoir été fortement tourmenté i il est rempli de crevassas et fendillé dans tous les sans, l^a pente du ,ranu-*Urcu , qui regarde Calpi , est for*m4@ p^r à& petits fragments de la rocbe noire : cet
amas de fragments rappelle tout à fait réraption pierreuse de Lysco. 11 paraîtrait même qu*au Jana- Urcu cette éruption s*est faite postérieurement au dépôt de sable qui nivelle la plaine ; car sa surface, dans les environs du volcan, est jonchée de ces pierres noires scoriformes.
» Nos guides , qui étaient des Indiens de Calpi , nous conduisirent à une crevasse , où Ton entendait distinctement le bruit d*une cascade souterraine : à en juger par Tintensité du bruit , la masse d'eau qui Foccasionnait devait être considérable.
» L'aridité du sol , depuis Latacunga jusqu'à Rio- Bamba , m'avait plusieurs fois frappé d'étonnemenL Je me demandais comment les glaciers , les montagnes élevées , qui dominent ce terrain , ne donnaient pas naissance à de nombreux torrents. La sèche* resse de ce plateau est seulement superficielle. Il parait certain que les eaux des montagnes , après avoir pénétré dans ce terrain perméable , circulent , à plus ou moins de profondeur, dans l'intérieur du sol. La cascade souterraine de Jana-Urcu en est déjà une preuve ; et sur plusieurs points , en descendant dans les gorges profondes qui sillonnent le terrain alluvial du plateau , on voit sortir au jour des sources souvent très-abondantes. Tout près de Latacunga, entre cette ville et le Cotopaii , il existe une source que l'on a rencontrée en creusant à quelques mètres de profondeur, dans le conglomérat ponceux; elle est nommée par les Indiens Timpo-PoUo (9). Dans la réalité , c'est un véritable cours d'eau souterrain ;
Feau se renouvelle sans cesse, et Ton aperçoit trèsdistinctement le sens du courant.
» J'ai trouvé que la température de ce ruisseau était de 18%8 C. La température moyenne de Latacunga est de 15*,5 G.
> Le 21 décembre nous étions de retour à Rio- Bamba , où je restai encore quelques jours , pour terminer les observations que je m'étais imposées.
» Le 2S décembre, dans Taprès-midi, je quittai Rio-Bamba, en me dirigeant sur Guayaquil, où je devais m*embarquer pour visiter la côte du Pérou. Ce fut en vue du Chimborazo que je me séparai du colonel HaU. Pendant mon séjour dans la province du Quito, j'avais joui de sa confiance et de son amitié ; sa connaissance parfaite des localités m'avait été de la plus grande utilité, et j'avais trouvé en lui un excellent et un infatigable compagnon de voyage ; tous deux enfin, nous avions servi pendant longtemps la cause de l'indépendance. Nos adieux furent touchants; quelque chose semblait nous dire que nous ne devions plus nous revoir. Ce funeste pressentiment n'était que trop fondé. Quelques mois après , mon malheureux ami fut assassiné dans une rue de Quito. •