PT{EM1È]{E PARTIE
J’avais sept ans lorsque mon père mourut, me confiant aux soins de quatre tuteurs. Je fus envoyé à plusieurs écoles, grandes et petites ; on m’y distingua surtout pour mes progrès dans la langue grecque. A treize ans, je l’écrivais avec facilité, et à quinze, non seulement je composais des vers grecs, en mètre lyrique, mais je le parlais aisément, perfection à laquelle aucun écolier n'était parvenu de mon temps, et que je devais à mon habitude de lire tous les jours les gazettes en grec aussi bon que possible ex tempore 1 : car la nécessité d’exercer ma mémoire et mon imagination à trouver toutes les combinaisons des périphrases équivalentes aux idées modernes, aux récits des choses nouvelles, etc., me donnèrent un tact et une mesure que la traduction de tous les essais moraux ou autres ne m’aurait jamais fait obtenir. « Ce garçon-là, dit un de mes maîtres à un étranger qui visitait la pension, est en état de haranguer un auditoire en grec, mieux que vous ou moi ne pourrions le faire en anglais. » Celui qui
parlait ainsi était un savant et « un bon classique, » et de tous mes instituteurs; le seul pour qui j’eusse quelque affection et quelque respect. Malheureusement pour moi (et, comme je le sus plus tard, à la grande indignation de cet honnête homme), je fus enlevé à ses soins pour être transmis à la garde, d’abord d’un imbécile poursuivi perpétuellement d’une frayeur panique que lui causait son ignorance mal déguisée; et, enfin, d’un vénérable professeur qui dirigeait un grand et ancien collège. C’était un homme bien strict et bien exact, mais (comme la plupart des professeurs du collège d’Oxford) rude et mal-plaisant. Misérable contraste avec l’élégance étonienne de mon maître favori ! De plus, il ne pouvait cacher à nos observations quotidiennes la pauvreté et la maigreur de son intelligence. C’est une triste chose pour un enfant que de se sentir audessus de ses instituteurs, soit en science, soit en falcultés. Je n’étais pourtant pas seul dans ce cas-là, car deux de mes compagnons d’étude étaient meilleurs hellénistes que le supérieur, quoique non moins inhabiles à sacrifier aux grâces. Lorsque j’y entrai, je me souviens que nous lûmes Sophocle, et c’était un continuel triomphe pour le savant triumvirat, de voir notre « Archididascalus 1 » (comme il aimait 'à être appelé), apprenant notre leçon avant de nous l’expliquer, et prenant une marche régulière pour sauter à pieds joints, au moyen de la grammaire et du lexicon , par-dessus les chœurs trop difficiles. Comme nous ne voulions jamais ouvrir
nos livres avant qu’il eût fini son exercice préparatoire, nous passions ordinairement le temps à faire des épigrammes sur sa perruque, ou quelque autre chose d’une égale importance. Mes deux compagnons étaient pauvres, et attendaient tout de l’Université, sur la recommandation du maître; mais moi, qui possédais un petit patrimoine suffisant pour mon entretien au collège, je n’avais qu’une idée, c'était d’en sortir. Je m’épuisai en vaines demandes et rapports inutiles auprès de mes tuteurs. L’un d’eux, le plus raisonnable et le plus instruit, demeurait loin ; deux autres avaient laissé leur autorité au quatrième, avec qui j’avais à négocier : digne homme, mais hautain, obstiné et impatient. Après un certain nombre de lettres et d’entrevues, trouvant mon ennemi incorrigible, et même exigeant, je résolus de prendre d’autres mesures.
L’été arrivait alors à grands pas, et j’entrais dans ma dix-septième année , année après laquelle je m’étais fait à moi-mème le serment de ne plus être compté parmi les écoliers. L’argent étant ce dont j’avais surtout besoin, j’écrivis à une dame de haut rang qui, bien que très jeune, m’avait vu très petit, et m’avait dernièrement traité avec une grande dis tinction. Je lui demandai qu’elle me prêtât cinq guinées. La réponse se fit attendre une semaine. Je perdais enfin l’espérance, lorsqu’un domestique vint m’apporter une lettre avec une couronne sur le cachet. L’épître était douce et aimable; ma belle correspondante était aux eaux, et c’était là le motif
du retard qui m'avait tant inquiété; du reste, je trouvai le double de ce que je demandais, et mon heureux caractère me suggéra aussitôt cette idée que, si je ne le lui rendais jamais, elle n’en serait pas plus pauvre.
Tout, maintenant, était prêt pour mon escapade; dix guinées à ajouter à deux (ou environ) qui me restaient de mon argent, me semblaient un trésor à n’en jamais finir; c’est à cet âge heureux, si le pouvoir de créer appartient à l’homme, que l’esprit de plaisir et d’espérance doit le rendre infini!
C’est une juste remarque du docteur Johnson (et même, ce qu’on ne peut pas dire de toutes ses remarques, c’en est une prise dans le cœur humain), que nous ne pouvons, en conscience, faire pour la dernière fois, sans quelque souci, une chose que nous sommes habitués à faire tous les jours. Je sentis profondément cette vérité, lorsque j’en vins à quitter un endroit que je n’aimais pas, et où je n’avais jamais été heureux.
Le soir qui précéda ma fuite, lorsque dans la vieille et sombre salle j’entendis pour la dernière fois la prière du soir, et que, l’appel étant fait, mon nom sortit le premier comme d’habitude, je m’avançai, et, passant devant le maître qui se tenait debout, je le saluai et le regardai attentivement en face. — « II est vieux et infirme, pensais-je, je ne le reverrai plus en ce monde. » J’avais raison; je ne l’ai jamais revu, ni ne le verrai jamais. Il me regarda d’un air bienveillant, sourit, me rendit
mon salut (ou plutôt mon adieu), et nous nous séparâmes pour toujours. Je ne pouvais l’aimer intellectuellement; mais il avait toujours été bon pour moi ; il m’avait traité avec une grande indulgence, et l’idée qu’il serait mortifié de ma fuite me fit de la peine.
Vint enfin le jour qui devait signaler mon entrée dans le monde, et qui a tant influé sur ma vie entière. Je logeais dans le corps de logis du maître , et l’on m’avait accordé une chambre particulière, qui me servait de dortoir et de salle d’étude. A trois heures et demie du matin, je me levai, et regardai avec émotion les tours « dorées par le jour naissant » qui commençaient à témoigner la présence du plus ardent soleil de juillet. Je demeurai ferme dans ma résolution, mais comme agité par la crainte d’un danger inconnu; et, certes, si j’avais vu l’orage prêt à crouler sur ma tête, j’aurais été plus agité encore. Pourtant, le paisible et profond repos dont j’étais entouré dissipa, en quelque sorte, cette vague inquiétude. Le silence du matin est plus profond que celui de minuit, et pour moi le silence d’une matinée d’été est plus touchant que tout autre silence, car, la lumière étant vive et pure, il ne diffère alors du jour que par l’absence de l’homme; ainsi, la paix de la nature reste et s’étend sur tous les êtres, jusqu’au moment où l’homme, avec son esprit mobile et impatient, en vient troubler la sainteté ! Je m’habillai, pris mon chapeau et mes gants. Depuis un an et demi, cette chambre avait été la « cita-
delle de mes pensées; » j’en pouvais dire comme André Chénier :
Là je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense.
Et, quoiqu’il fût vrai que dans les derniers temps, moi qui suis né pour aimer et être heureux, je fusse devenu sombre et morose durant ma fièvre de détention, cependant, d’un autre côté, en ma qualité d’amateur de la science et des plaisirs de l’esprit, je ne pouvais pas avoir été privé de toute espèce de jouissances au milieu de ma tristesse habituelle. Je pleurai en regardant ma chaise, mon écritoire et mes livres. Maintenant que j écris ceci, il y a dixhuit ans entre moi et ce souvenir; cependant, en ce moment même, je vois, aussi distinctement que si cela s’était passé hier, les traits et l’impression du dernier objet qui eut mon dernier regard. C’était un portrait de la belle... qui pendait sur la cheminée; sa bouche et ses yeux étaient si divins, et tout son air si plein de bienveillance et de grâce, et en même temps de tranquillité plus qu’humaine, que cent fois j’avais laissé tomber ma plume ou mon livre pour puiser un peu de joie dans cette contemplation céleste, comme un dévot aux pieds de sa Madone!
Tandis que je regardais, quatre heures sonnèrent. Je courus au tableau, je l’embrassai, et sortis doucement...
Les ris et les pleurs se confondent si bien dans la vie, que je ne puis m’empêcher de rapporter un incident qui pensa faire échouer mon projet, et dont
pourtant je souris encore. J’avais un paquet très lourd; car, outre mes habits, il contenait presque toute ma bibliothèque. La difficulté était de le transporter à une voiture ; ma chambre, d’autre part, était perdue dans les airs, et, pour comble de malheur, on ne pouvait sortir du palier qu’en traversant la galerie où venait aboutir la chambre du supérieur. J’étais l’enfant gâté de la maison; sachant bien que je ne serais pas trahi, j’avais mis dans ma confidence un des grooms du maître. Il arriva donc, ayant juré d’être discret, et se chargea de mon coffre. J’avais peur qu’il ne fût trop lourd, quoique j’eusse affaire à un homme
Aux épaules d’Atlas, capable de tenir Le poids des plus larges royaumes.
11 avait un dos grand comme la plaine de Salisbury.
11 persista donc à vouloir emporter seul le paquet fatal, tandis que je prêtais l’oreille aux moindres craquements de la cloison. Pendant quelque temps, je l'entendis descendre d’un pied ferme et léger ; mais, hélas! comme il franchissait le pas dangereux, il glissa, et le terrible fardeau, quittant l’épaule du porteur, continua sa route, si bien que, gagnant de la force à chaque marche, il arriva ou plutôt se lança avec un bruit de trente diables contre la porte de l’Archididascalus. Ma première idée fut que tout était perdu; et ma seule chance de salut était dans le sacrifice de mon bagage. Cependant la réflexion me fit attendre l’issue de l’aventure. Le groom était
plus qu'alarmé, autant pour moi que pour lui ; mais, en dépit de sa frayeur, le contre-temps redouté avait si irrésistiblement excité sa gaieté bruyante, qu’il se perdait dans un long et éclatant témoignage de sa joie, capable d’éveiller les sept dormeurs \ Moi, en l’entendant, je ne pus m’empêcher de l’imiter. Nous
attendions dans cette posture que D sortît de sa
chambre : car ordinairement une souris qui remuait le faisait jeter à bas de son lit. Je ne puis comprendre ce qui l’y fît rester alors. D... avait une infirmité qui, le tenant souvent éveillé, rendait probablement son sommeil plus profond. Reprenant toutefois courage, le groom arriva en bas sans autre accident; je restai immobile jusqu’au moment où je vis mon coffre en route vers la voiture. Alors « que la Providence m’accompagne! » Je partis à pied, emportant un petit paquet sous un bras, et, sous l’autre, un volume in-12 qui contenait environ huit pièces d’Euripide.
Mon intention avait été d’abord de gagner le Westmorland, et deux motifs m’y portaient : l’amour que j’ai pour ce pays, puis quelques raisons particulières à moi. Un accident pourtant me fît changer de direction, et je tournai vers le pays de Galles.
Après avoir erré quelque temps dans le Denbighshire, le Merionethshire et le Caernarvonshire, je pris un logement dans une petite maison bien propre, à B... J’y serais resté longtemps, car la vie y est très facile. Mais le hasard en décida autrement : mon hôtesse avait été la servante, ou la femme, ou la
nourrice d’une dame appartenant à la famille de l’évêque de...., et il n’y avait pas longtemps qu’elle s’était mariée et établie (comme disent les gens du peuple). Dans une petite ville comme B..., il suffisait d’avoir vécu dans la famille d’un évêque pour occuper un certain rang. Et ma bonne hôtesse avait plutôt trop que trop peu d’amour-propre à cet égard. Ce que mylord disait et ce que mylord faisait, son importance au Parlement, son influence à Oxford, c’était toute la conversation de tous les jours. Je supportais cela très bien, car je suis d’un trop heureux naturel pour jamais rire au nez de personne, et je prenais en patience le bavardage de la digne femme. Pourtant elle dut s'apercevoir infailliblement que je ne partageais que modérément son enthousiasme; et ce fut peut-être pour se venger de mon indifférence, peut-être par naïveté, qu’elle me répéta un jour une conversation où j’étais pour quelque chose. Elle avait été à l’évêché présenter ses respects à la famille de son ancienne maîtresse ; et, après dîner, on l’avait admise dans la salle à manger. En faisant l’histoire de son économie domestique, elle vint à dire qu’elle avait loué ses appartenons ; làdessus le bon évêque prit soin de lui conseiller de bien choisir ses hôtes, — Car, dit-il, vous devez vous rappeler, Betty, que vous êtes sur la route de la capitale, et qu’ainsi une multitude de banqueroutiers irlandais se sauvant en Angleterre, ou de banqueroutiers anglais se sauvant en Irlande, doivent passer par ce chemin. L’avis sans doute était raison-
nable, mais elle pouvait se contenter d’en faire le sujet de ses méditations privées sans me mettre dans sa confidence. Ce qui suivait ne valait pas autant : — Oh! mylord! répliqua mon hôtesse (ceci venait après d’autres détails), je ne pense pas réellement que ce jeune homme soit un banqueroutier, parce que... — Vous ne me croyez pas un banqueroutier? dis-je en l’interrompant avec indignation : je vous épargnerai dorénavant la peine de faire de telles réflexions! et sans retard je me disposai à partir. La bonne dame paraissait prête à s’excuser de son mieux; mais une expression énergique de dédain et de dignité, que j’ai peur d’avoir appliquée au savant ecclésiastique lui-même, fit naître à son tour son indignation, en sorte que toute paix devint impossible. J’étais vraiment fort en colère de ce que cet évêque avait fait naître des doutes sur ma probité, quoique d’une manière bien indirecte, et j’eus l’idée de lui dire ma façon de penser à cet égard en grec , ce qui en même temps l’aurait peut-être forcé de répondre dans la même langue; auquel cas il devait paraître aux yeux de tout le monde que j’étais un meilleur helléniste. Des réflexions plus sages m’ôtèrent toutefois cette puérile envie: je pensai que l’évêque avait le droit de conseiller une vieille servante, qu’il ne m’avait nullement désigné, et que la même légèreté d’esprit qui avait fait répéter à miss Betty les discours de Sa Révérence, avait fort bien pu leur prêter un sens trop conforme aux sentiments de l’interprète.
Je quittai la maison dans l’heure même, et cela fut très malheureux pour moi, attendu que, courant d’auberge en auberge, je me fus bientôt débarrassé du peu d’argent qui me restait; enfin je me trouvai réduit au régime le plus sobre qui se puisse imaginer, c’est-à-dire à un repas par jour; et quel repas! Cependant l’appétit qu’à mon âge devaient exciter un exercice violent et l’air vif des montagnes, me causait d’étranges douleurs, car je ne prenais qu’un peu de café ou de thé. 11 fallut même bientôt m’en priver, et, tout le temps que je demeurai dans le pays de Galles, je vécus de fruits de buissons, de pommes, ou de ce que je pouvais gagner de temps en temps, lorsque je trouvais l’occasion de me rendre utile. J’écrivais quelquefois des lettres pour des fermiers qui avaient des relations à Liverpool ou à Londres; plus souvent des lettres d’amour pour des jeunes filles de Shrewsbury ou d’autres villes environnantes. J’étais alors reçu avec une grande joie et traité généralement avec hospitalité.
Une fois, surtout, près du village de Llan-y-Styndw (ou un nom à peu près pareil), dans une partie peu habitée du Mérionethshire, je restai trois ou quatre jours dans une maison où des jeunes gens m’accueillirent avec tant de bienveillance que j’en ai conservé un souvenir ineffaçable. Cette famille consistait en quatre sœurs et trois frères, tous d’un âge raisonnable, et tous remarquables par l’élégance et la délicatesse de leurs manières. Je ne me rappelle pas avoir jamais rencontré tant de beauté réunie à un
cœur si compatissant et si bon, excepté peut-être une ou deux fois dans le Westmorland et le Devonshire. Ils parlaient tous anglais; et c’est une chose qu’on trouve difficilement dans une famille si nombreuse, surtout dans les villages éloignés de la grande route.
J’écrivis, à mon entrée chez eux, une lettre d’affaires, pour un des jeunes gens qui traitait avec un militaire anglais; et, plus en secret, deux lettres d’amour pour deux des sœurs. Ces jeunes filles étaient plus intéressantes qu’on ne peut dire, et très aimables. Au milieu de leur confusion et de leur rougeur, tandis qu’elles me dictaient, ou plutôt qu’elles me donnaient des instructions générales, je n’eus pas besoin de beaucoup de pénétration pour sentir qu’elles voulaient des lettres aussi tendres que possible, sans pourtant blesser la délicatesse de l’orgueil féminin. Je parvins à si bien modérer mes expressions, que l’un et l’autre de ces sentimens se trouvèrent observés, et elles furent si contentes de la manière dont j’exprimais leur pensée, que (dans leur simplicité) elles s’étonnèrent d’avoir été si vite devinées.
La réception qu’on éprouve de la part des femmes dans une famille détermine généralement celle qu’on doit attendre de la famille entière. J’avais rempli mes fonctions de secrétaire-interprète à la satisfaction générale (peut-être aussi les amusais-je par ma conversation); enfin, je fus pressé de rester, avec une cordialité à laquelle je ne pus résister bien fort. Je couchais avec les frères, la seule chambre
T. VIII
vacante étant dans l'appartement des jeunes femmes; mais du reste j’étais traité comme on ne doit pas avoir la prétention de l’être, avec une bourse aussi légère que la mienne, comme si ma science eût suffi pour me faire croire ce de bonne famille. » C’est ainsi que je vécus trois jours et une partie du quatrième; et les marques d’amitié dont ils me comblaient me prouvent qu’ils m’auraient gardé jusqu’à présent si leur volonté avait suffi pour cela. Mais, le dernier jour, je m’aperçus à déjeuner qu’ils voulaient me dire quelque chose qui les embarrassait; et, en effet, fun des jeunes gens m’expliqua que leurs parents étaient partis, la veille de mon arrivée, pour une assemblée annuelle de méthodistes qui se tenait à Caernarvon, et qu’ils devaient revenir le jour même; et, s’ils n’étaient pas aussi polis qu’ils devaient l’être, il me demandait au nom de tous de ne pas m’en offenser.
Les parents revinrent avec des visages grognons, et « Dym sassenach » (il n’est pas anglais) fut tout ce que je pus obtenir pour réponse âmes politesses. Je vis de quoi il s’agissait; et, prenant congé de mes jeunes hôtes, je continuai ma route; car, bien qu’ils plaidassent auprès de leurs parents avec zèle en ma faveur, et qu’ils voulussent auprès de moi excuser leurs parents eux-mêmes, en me disant que « c’était leur manière », je compris aisément que mon talent pour les lettres d’amour ne me réussirait pas beaucoup mieux auprès de deux braves sexagénaires, de plus méthodistes, que mes saphiques ou mes
alcaïques 1 grecs ; et ce qui avait été de l’hospitalité, lorsque je devais tout à l’aimable courtoisie de mes jeunes amis, devenait de la charité avec la rude allure de ces vieilles têtes. Certes, M. Shelley 2 a raison dans ses réflexions sur la vieillesse; à moins qu’elle ne soit puissamment contrebalancée par des agents de nature contraire, son souffle stérile corrompt et dessèche misérablement tout noble élan du cœur humain.
J’eus presque aussitôt, par des moyens qui sont indifférents au lecteur, l’occasion d’aller à Londres. Et alors commença la dernière et la plus triste période de mes longues souffrances, que je pourrais appeler mon agonie.
DEUXIÈME PJU{TJE
II me fallut souffrir pendant plus de seize semaines, c’est-à-dire plus de quatre mois, la douleur physique de la faim, à différens degrés de force; mais je crois avoir enduré, en somme, tout ce qu’un homme peut endurer sans mourir. Je n’en ferai point le détail fatigant pour le lecteur ; car de pareilles horreurs, lorsqu’elles n’ont été méritées par aucun crime, ne peuvent se raconter sans exciter une pitié vive, et pénible pour celui qui la ressent. Il suffira de savoir que quelques petits morceaux de pain ramassés après le déjeuner d’un homme (qui me croyait malade, mais non dans une telle misère), et cela à de certains intervalles, faisaient toute ma nourriture. Durant la première époque de mes souffrances (généralement dans le pays de Galles, et toujours dans les deux premiers mois que je passai à Londres), je n’avais pas d’asile et je dormais rarement sous un toit. J’attribue à cette constante habitude d’être exposé à l’air la force qui m’empêcha de succomber à mes tourmens. Plus tard cependant, lorsque le temps devint froid, et lorsque mes Ion-
gués douleurs eurent commencé à m’affaiblir et à me mettre dans un état de langueur qui s’augmentait chaque jour, il fut certainement très heureux pour moi que ce même homme, qui me permettait de vivre de ses restes à déjeuner, me donnât pour la nuit une grande maison déserte, dont il était propriétaire : je l’appelle déserte, car il n’y avait dedans qu’une table et quelques chaises.
J’y trouvai cependant, en y entrant, un pauvre enfant tout seul, qui semblait avoir environ dix ans; mais la faim l’avait probablement aussi fatigué; c’était une petite fille, et des souffrances de cette nature font paraître les enfants beaucoup plus âgés qu’ils ne sont. J’appris d’elle que, depuis quelque temps, elle dormait seule dans cet endroit; et elle témoigna une grande joie, quand elle apprit que dorénavant elle aurait un compagnon dans l’obscurité. La maison était grande; les rats, manquant aussi de nourriture, faisaient un tapage infernal dans les cloisons énormes; et au milieu des douleurs réelles du froid, et sans doute aussi de la faim, la pauvre enfant, délaissée, semblait avoir souffert encore davantage de la frayeur. Je lui promis de la défendre contre tous les fantômes à l’avenir; mais, hélas! je ne pus lui offrir d’autre assistance. Nous étions couchés par terre, avec une liasse de papiers pour oreiller, et sans autre couverture qu’un grand manteau de cocher. Nous découvrîmes cependant, plus tard, dans un grenier, une vieille garniture de sopha et quelques vieux morceaux de toile qui
servirent à nous préserver un peu du froid excessif. La pauvre fille se pressait contre moi pour se réchauffer et pour se défendre des spectres qui lui faisaient peur.
Lorsque je n'étais pas plus mal qu’à l’ordinaire, je la prenais dans mes bras, en sorte qu’elle avait assez chaud et reposait souvent tandis que je veillais, car, pendant cet espace de temps, je dormais plutôt pendant le jour et je tombais très fréquemment dans des faiblesses extrêmes. Mais dormir me faisait plus de mal que veiller; car, outre les rêves affreux qui m’agitaient sans cesse (et qui pourtant n’avaient rien d’aussi horrible que ceux que je décrirai plus tard), mon sommeil n’était jamais autre chose que ce qu’on appelle dog-sleep (1); de sorte que je pouvais m’entendre moi-même gémir, et, quand je m’éveillais, souvent il me semblait que c’était au bruit de ma propre voix.
Une horrible sensation commença alors à me hanter ; dès que je tombais endormi, j’étais saisi d’une espèce de soulèvement d’estomac, qui me forçait à jeter mes pieds violemment en avant pour le faire cesser. Cette sensation commençant avec mon sommeil, et l’effort que je faisais pour m’en débarrasser m’éveillant infailliblement, je ne dormais que d’épuisement et de lassitude, et j’ai déjà dit que ma faiblesse, qui augmentait, m’endormait et m’éveillait continuellement. De plus, le maître de la maison
(1) Dog-sleep , sommeil de chien.
arrivait quelquefois à fimproviste, et de très bonne heure; il avait constamment peur des baillifs; chaque nuit donc il allait coucher dans un quartier différent de la ville, et j’observai qu’il ne manquait jamais d’examiner, par une fenêtre particulière, tous ceux qui frappaient à la porte avant de permettre qu’on l’ouvrît.
Il déjeunait seul, et, en vérité, sa mesure ordinaire et sa provision de thélui auraient difficilement permis d’inviter un hôte. Durant ce repas, je trouvais presque toujours une raison pour rester auprès de lui, et, avec l’air le plus indifférent possible, je prenais les morceaux de pain qu’il avait laissés. Il arrivait quelquefois qu’il ne laissait rien. En agissant ainsi, je ne volais que lui, qui était obligé d’envoyer chercher un second biscuit d'extra; car, pour la pauvre fille, elle n’était jamais admise dans son étude (si l’on peut appeler ainsi la chambre où il entassait ses parchemins et ses papiers); cette chambre était pour elle comme le cabinet de la Barbe-Bleue ; fermée régulièrement lorsqu’il partait pour aller dîner, environ à six heures, après quoi il ne revenait qu’au lendemain matin. Cette enfant était-elle une fille
naturelle de M ou seulement une domestique?
C’est ce que je ne puis affirmer; elle n’en savait rien elle-même; mais assurément elle était traitée tout au plus comme une servante. Dès que M parais-
sait, elle descendait en bas pour brosser ses souliers, son habit, etc., et, excepté lorsqu’on l’appelait, elle ne sortait jamais de la cuisine, jusqu’à ce que ma
manière habituelle de frapper à la porte le soir l’eût fait bien vite accourir d’un petit pas tremblant. Je n’appris de ce qu’elle faisait pendant la journée que les détails qu’elle m’en put faire la nuit; car, dès que le jour venait, je voyais qu’on n’attendait que mon départ, et, en général, je me levais et j’allais m’asseoir dans les promenades, ou autre part, jusqu’à ce que le soleil se couchât.
Mais quel homme était le maître de la maison? Lecteur, c’était un des exemples de ces anomalies, dans les départements inférieurs de la législation, qui... que dirai-je?... qui, par prudence ou par nécessité, se refusent toute espèce de luxe de conscience (périphrase qu’on pourrait abréger, mais je le laisse au goût du lecteur). Dans plusieurs occasions de la vie, une conscience peut encombrer, gêner, embarrasser, plus encore qu’une femme, ou un équipage; et, comme le peuple dit : se défaire de son équipage,
je suppose que mon ami M , s’était défait, pour
un temps seulement, de sa conscience, mais dans la ferme intention de la reprendre le plus tôt qu’il pourrait. La manière de vivre d’un tel homme présenterait un étrange tableau si je pouvais me décider à amuser le lecteur à ses dépens; mais, dans cet assemblage bizarre de qualités et de défauts, je dois tout oublier, excepté qu’il était obligeant envers moi, et même généreux, eu égard à ce qu’il pouvait faire.
Il est vrai qu’il ne pouvait pas faire grand’chose; cependant je jouissais de toute liberté, en commun avec les rats ; et, puisque Dr Johnson 1 a dit que dans
sa vie il ne s’était jamais trouvé qu’une fois logé à son aise, ne dois-je pas être bien heureux d’avoir eu à ma disposition un local aussi grand que je le pouvais désirer? Excepté la chambre de la Barbe-Bleue, que la pauvre enfant croyait habitée par des revenans, le reste, depuis le grenier jusqu’à la cave, était à notre service; et nous posions notre tente pour la nuit où nous le jugions à propos. J’ai déjà dit que cette maison était très vaste; elle est bien située, et dans un quartier connu de Londres; plusieurs de mes lecteurs doivent, sans aucun doute, avoir passé devant, avant de rentrer pour lire ce chapitre. Pour moi, je ne manque jamais de la visiter, lorsque mes affaires m’appellent à Londres ; environ à dix heures, ce soir même, 15 août 1821, jour de ma naissance, je me suis dérangé de ma promenade de tous les jours, pour aller à la rue d’Oxford. La maison est maintenant occupée par une famille respectable; et, à travers les carreaux d’une chambre éclairée, j’ai vu plusieurs personnes assemblées, sans doute autour d’une table à thé; singulier contraste avec l’obscurité, le froid, le silence et la désolation qu’offrait cette même maison dix-huit ans auparavant, lorsqu’elle n’avait pour hôtes qu’un malheureux mourant de faim et un enfant abandonné. Cette pauvre fille n’était ni jolie, ni spirituelle, ni agréable dans ses manières; mais, Dieu du ciel ! elle n’en avait pas besoin pour être aimée de moi. La nature humaine, dans sa plus triste et sa plus humble forme, était assez pour moi; et je l’aimais
parce que j’étais aussi malheureux qu’elle. Si elle vit encore à présent, elle est probablement mère, elle a des enfants à son tour; mais je serais incapable de la reconnaître.
J’en suis fâché pourtant ; mais je vis alors une autre personne dont les traits ne s’effaceront jamais de ma mémoire. C’était une jeune femme, et l’une de ces malheureuses qui vivent sur les gages de la prostitution. Et c’est sans aucune honte, et sans aucune raison d’en avoir, que j’avoue avoir été lié alors assez familièrement avec plusieurs femmes de cette triste condition. Le lecteur ne doit ici ni sourire ni froncer le sourcil ; car, pour ne pas rappeler aux classiques le vieux proverbe latin : Sine Cerere\e tc.? on supposera sans doute que l’état de ma bourse m’empêchait d’avoir avec de telles créatures d’autres relations que des relations très pures. Mais la vérité est qu’à aucune époque de ma vie je n’ai été homme à me croire souillé par le contact ou par l’approche d’un être ayant forme humaine; au contraire, dès ma première jeunesse, j’étais fier de converser familièrement, more socratico avec tout le monde : hommes, femmes et enfans que je pouvais rencontrer; habitude nécessaire pour la connaissance du cœur humain, la bonté propre et la franchise qui doivent honorer un philosophe. Car il ne regarde pas avec les yeux de ces âmes bornées qui s’appellent des gens du monde, et qui sont pleines de préjugés absurdes, dont le plus petit se rapporte à l’égoïsme le plus parfait. L’homme instruit et l’homme du peuple,
le coupable et l’innocent, il doit tout connaître.
Étant forcément à cette époque un péripatéticien, j’eus donc naturellement des relations fréquentes avec les péripatéticiennes. Plusieurs de ces femmes m’avaient défendu souvent contre les vuatchmen qui voulaient me renvoyer des bancs sur lesquels je me reposais. Mais une surtout, la seule pour laquelle j’ai dit tout ici... — Ah! non, que je ne te mêle pas, noble créature, Anna, avec cette espèce de femmes! Que je trouve, s’il est possible, un nom plus doux pour appeler celle dont la bonté et la compassion n’ont pas oublié celui qui était oublié du monde! C’est à toi que je dois la vie! Pendant plusieurs semaines je marchais la nuit avec cette pauvre fille dans la rue d’Oxford, où je m’asseyais à côté d’elle sur les bancs des péristyles. Elle était plus jeune que moi; elle me dit qu’elle n’avait pas encore seize ans. Mes questions eurent bientôt obtenu d’elle l’histoire de ses malheurs. On en a vu bien d’autres exemples, et les lois devraient plus souvent les punir ou les venger. Mais qui prête l’oreille à de misérables vagabonds? On ne peut nier qu’à Londres la classe élevée, en général, ne soit dure, cruelle et repoussante. Je pressai plusieurs fois Anna de porter ses plaintes devant un magistrat, l’assurant qu’elle attirerait aussitôt l’attention, et que la justice punirait l’infâme qui lui avait pris tout ce qu’elle possédait. Elle me promit souvent de le faire, mais elle reculait toujours ce moment; car elle était timide et honteuse à un point qui montrait combien elle était profondément
affligée; et peut-être pensait-elle que le juge le plus impartial, le tribunal le plus juste ne pouvait rien pour réparer le mal qu’on lui avait fait.
Elle aurait pourtant obtenu quelque chose, j’en suis sûr; car nous convînmes plus tard entre nous, mais malheureusement au moment même où nous fûmes séparés, que, dans un jour ou deux, nous irions ensemble devant un magistrat, et que je parlerais en sa faveur. Cependant il était décidé que je ne lui rendrais pas ce faible service; et celui qu’elle m’avait rendu était trop grand pour que je puisse jamais l’acquitter.
Une nuit, tandis que nous marchions lentement dans la rue d’Oxford, comme je souffrais plus qu’à mon ordinaire, je la priai de venir avec moi au Soho-Square; nous y allâmes, et nous nous reposâmes sur les marches d’une maison devant laquelle je ne puis maintenant passer sans attendrissement et sans respect. Au moment où je m’assis, je me sentis beaucoup plus mai; j’avais appuyé ma tête dans ses mains, et tout d’un coup je tombai raide sur le pavé. Je serais mort infailliblement, si ma pauvre compagne ne m’eût tiré de cet affreux danger. Elle poussa un cri de terreur, et disparut ; un instant après elle revint avec un verre de vin et un peu de pain qu’elle me donna et qui me firent un bien extrême; et pour cela elle avait payé de sa bourse. Oh! que l’on s’en souvienne! lorsqu’elle-même, réduite à la plus horrible misère, ne savait pas si un sort pareil au mien ne l’attendait pas aussi. O
ma jeune bienfaitrice! combien de fois, dans mes promenades solitaires, marchant tristement et les bras croisés, j’ai béni ton souvenir! Je voudrais, comme autrefois la malédiction paternelle poursuivait le crime, que les souhaits ardens d’un cœur accablé de sa reconnaissance eussent aussi leur pouvoir pour t’accompagner, te poursuivre au fond d’une maison infâme de Londres, au fond d’un tombeau, et là te rapporter encore le cri de mon amour, de mon respect, de mon admiration pour toi!
Je ne pleure pas souvent, car ou ma douleur passagère est trop profonde pour demander des larmes, ou ma tristesse habituelle m’empêche d’en trouver dans mes yeux. Les esprits légers seuls pleurent aisément. Mais, lorsque je marche dans la rue d’Oxford et que j’entends jouer sur un orgue les airs de ce temps-là, je pleure, et, devant un tel souvenir, je sens que le temps s’arrête et que les années s’effacent de ma vie.
Peu de temps après ce que je viens de raconter, un gentilhomme de la maison du roi m’aborda dans la rue Albemarle; il avait reçu à différentes occasions l’hospitalité de ma famille. Je ne cherchai point à me cacher; je répondis sincèrement à ses questions; et, lorsqu’il m’eut donné sa parole d’honneur de ne pas me dénoncer à mes tuteurs, je lui dis où je demeurais. Le lendemain je reçus de sa part un billet de 1,000 livres. La lettre qui le renfermait arriva avec des lettres d’affaires du notaire ; mais,
T. VIII
quoique son regard voulût dire qu’il en savait le contenu, il me la donna sans faire d’observations.
Je puis maintenant expliquer ce qui m’avait amené à Londres, et ce que j’y sollicitais depuis le jour de mon arrivée jusqu’à celui de mon départ.
Dans une ville comme Londres, on sera étonné que je n’aie pas trouvé quelque moyen d’éviter la dernière misère. Deux ressources se présentaient au moins; ou de chercher du secours auprès des amis de ma famille, ou d’employer mes talens à gagner ma vie. Mais, d’abord, je ne craignais rien tant que de retourner sous la puissance de mes tuteurs, et je ne pouvais, de peur d’être réclamé par eux, me découvrir même à ceux qui m’auraient servi. Pour le second moyen, j’avoue que je suis aussi surpris que le lecteur de l’avoir oublié; je savais le grec, mieux qu’il ne le faut savoir pour l’enseigner; mais j’avais besoin de connaître quelque respectable professeur à qui m’adresser ; et comment le faire sans me trahir encore ? A dire vrai, je n’avais qu’une idée, c’était d’obtenir ce que je demandais.
J’avais fait part à un juif et à d’autres usuriers de mes espérances pour l’avenir; et ils s’étaient assurés de ma véracité, en examinant le testament de mon père aux Doctor’s Gommon. La personne qu’on y
mentionnait comme le second fils de avait tous
les droits, ou plus que les droits que j’avais annoncés. Mais les juifs, se firent une autre question : étais-je cette personne? Je n’avais jamais pensé à
cette difficulté; je craignais plutôt de n’ètre que trop connu de mes amis les juifs, et que leur zèle ne me remît entre les mains de mes tuteurs. Il me sembla bien étrange de me voir, moi, pris materialiter , accusé, ou du moins soupçonné de vouloir passer faussement pour moi, considéré formaliter. .Te leur montrai pourtant différentes lettres que j’avais reçues de mes amis, tandis que j’étais dans le pays de Galles. C’étaient, je crois, les seuls restes de mon équipage (avec les habits que je portais) dont je n’eusse pas disposé.
Plusieurs de ces lettres étaient du comte de ,
qui était alors mon seul ami intime; j’en avais aussi
du marquis de , son père, datées d’Eton. Le vieux
gentilhomme, amateur de sciences et d’agriculture, me parlait de grands changemens qu’il faisait ou
qu’il méditait dans les terres de M et de SI ,
ou du mérite d’un poète latin, ou d’un sujet qu’il me conseillait de mettre en vers.
Sur la foi de ces lettres, un des juifs me proposa 2 ou 3,000 livres sterling par an, pourvu que le jeune comte, qui était de mon âge, voulût garantir le paiement des intérêts et du capital, à l’époque de notre majorité. En conséquence, huit ou neuf jours après avoir reçu les 1,000 livres, je me préparai à partir pour Eton, J’avais donné environ 300 livres de mon argent à mon usurier, qui disait que, pendant mon absence, il allait préparer les papiers nécessaires au contrat. J’étaitsûr qu’il mentait; mais je ne voulais lui laisser aucun sujet de retard. J’avais
donné une moindre somme à mon ami le notaire (qui connaissait mes juifs); et en vérité je lui devais quelque chose pour le loyer de sa triste maison. J’avais employé environ 15 shillings à ma toilette, qui pourtant n’était pas brillante. Je donnai la moitié du reste à Anna, comptant à mon retour partager encore avec elle ce que j'aurais gardé. Tous ces arrangements faits, à six heures, par une sombre soirée d’hiver, je partis avec elle; mon intention était d’aller par Salt-Hill. Nous traversions un quartier de la ville qui n’existe plus ; c’était, je crois, la rue Swallow.
Ayant du temps devant moi, je marchais lentement; nous nous assîmes au coin de la rue de Shersan. Je lui avais déjà parlé de mes projets; je l’assurai qu’elle partagerait ma fortune, si mon sort venait à changer. Je regardais cette promesse comme m’imposant un devoir sacré; car je l’aimais comme ma sœur; et, voyant à quels malheurs j’avais résisté, j’étais plein de joie et d’espérance; Anna, au contraire, se séparant du seul être qui voulût lui servir d’ami, était accablée de tristesse. Lorsque je lui dis adieu en l’embrassant, elle jeta ses bras autour de mon col et pleura sans dire une parole.
J’espérais revenir dans une semaine au plus tard, et je convins avec elle que la sixième nuit, à partir de celle qui commençait, et chaque nuit suivante, elle m’attendrait à dix heures, au bout de la granderue de Ritch-Field. Je pris encore d’autres mesures pour la retrouver; j’en oubliai une : elle ne m'avait
jamais dit son nom de famille. Les filles d’un rang plus élevé s’appellent miss Douglas, miss Montague, etc.; mais, quand on est pauvre, on n’a qu’un nom : Mary, Jane, Francis, etc. Il était huit heures lorsque j’entrai au café Glocester, et, le Bristol étant sur le point de partir, j’y montai, et bientôt je m’endormis.
Un petit incident m’apprit, à cette occasion, qu’un homme qui n’a jamais souffert peut vivre et mourir sans se douter des travers ou de la bonté du cœur humain. Les physionomies se ressemblent si souvent qu’un observateur ordinaire remarque une espèce d’hommes, puis une autre espèce opposée, et rapporte à ces deux types contraires toutes les nuances qui peuvent s’y confondre. Us ont leur alphabet, avec lequel ils veulent juger toutes les combinaisons des mots. Voici ce qui m’arriva. Pendant les quatre ou cinq premières lieues en quittant la ville, je fatiguais mon voisin en tombant sur lui chaque fois que la voiture penchait de son côté; et, en conscience, si la route eût été moins unie et moins douce, je serais tombé de faiblesse. Il s’en plaignit amèrement, et tout le monde s’en serait plaint; mais il exprima son mécontentement en des termes que tout le monde n’aurait pas choisis ; et certes, si je l’avais quitté à ce moment, ou je ne me serais pas souvenu de lui du tout, ou je m’en serais souvenu comme du plus grand brutal qu’on pût trouver. Cependant je vis que j’avais tort; je lui demandai pardon en l’assurant que ce n’était pas ma faute; et en même temps
je lui dis aussi brièvement que possible la cause de l’état où je me trouvais. Le personnage changea tout à coup ; lorsque je m’éveillai un instant en passant à Hounslow (car en dépit de mes efforts, je m’étais rendormi deux minutes après avoir parlé), je trouvai qu’il avait allongé le bras de manière à m’empêcher de tomber; et, pendant le reste du voyage, il me traita avec une douceur de femme; de sorte qu’à la fin j étais presque couché dans ses bras, et c’était d’autant plus obligeant de sa part, qu’il ne savait pas si j’allais à Bath ou à Bristol. Malheureusement, j’allai plus loin que je ne voulais; car mon sommeil me faisait tant de bien que je ne me réveillai qu’au premier relai, après Hounslow; je demandai où nous étions ; on me répondit à Maidenhead, six ou sept milles, je crois, plus loin que Salt-Hill.
Je descendis; mon voisin me conseilla de m’aller mettre au lit; ce que je lui promis de faire, bien qu’ayant une autre intention. Je me mis à marcher. Il était environ minuit; mais j’allais si doucement que j’entendis quatre heures sonner à une petite maison, avant de tourner la route qui conduit de Slough à Eton. J’étais encore bien faible; il me vint pourtant alors une idée qui me consola de ma pauvreté. On avait commis quelques jours auparavant un assassinat à Hounslow. Je crois que la personne qui avait été tuée s’appelait Steele, et que c’était le propriétaire d’un petit bien dans le voisinage. Chaque pas que je faisais me rapprochait de la place où le meurtre avait été commis, et il me passa dans l’es-
prit que, si le meurtrier était sorti cette nuit, nous allions nous rencontrer dans l’obscurité; auquel cas, dis-je, si, au lieu d’être, comme je le suis,
Riche en science seulement,
j’avais, comme mon ami lord 70,000 livres de
rente, quelle frayeur panique viendrait m’assaillir!
Il est vrai qu’il n’était pas probable que lord se
trouvât jamais dans ma position. Mais, quoi qu’on dise, la remarque n’en est pas moins vraie, qu’une grande fortune doit inspirer une terrible peur de mourir ; et je suis convaincu que les trois quarts au moins de ces intrépides aventuriers, à qui la pauvreté permettait d’avoir du courage, si, au moment de se battre, on leur eût annoncé qu’ils héritaient de 50,000 livres de rente, auraient senti leur humeur belliqueuse considérablement diminuée.
J’oublie mon voyage. Dans la route entre Slough et Eton, je m’endormis. Au moment où le soleil allait se lever, je fus réveillé par la voix d’un homme qui était debout à côté de moi. Je ne le connaissais pas; il avait une triste physionomie; mais il ne s’ensuit pas que ce fût un méchant homme; et même il aurait pu mériter ce nom sans qu’il y eût aucun danger pour un dormeur en plein champ, à sept heures du matin, en hiver. Pourtant je suis bien aise de le désabuser sur ce qu’il a pu croire, s’il est au nombre de mes lecteurs. Je le regardai en face, et il s’en alla. Je ne fus pas fâché d’arriver à Eton avant le jour. La nuit avait été humide, mais la ma-
tinée était fraîche, et les arbres se couvraient de bruine. Je traversai Eton sans être vu; je me lavai, et me rhabillai de mon mieux dans un petit café de Windsor; enfin il était huit heures lorsque je me dirigeai vers Pote’s.
Sur ma route, je rencontrai un petit garçon que je questionnai; un Etonien est toujours gentilhomme; et, malgré ma pauvre apparence, il me répondit poliment. Mon ami lord était parti pour l’université
de « Ibi omnis effusus labor 1 ! » J’avais pourtant
d’autres amis à Eton ; mais ceux qui veulent bien s’appeler ainsi dans la prospérité ne sont pas toujours disposés à s’en souvenir. Cependant je demandai le comte de D il me reçut à déjeuner.
Lecteur , qui me voyez tant de connaissances nobles, ne me croyez pas noble pour cela. Je suis le fils d’un bon commerçant anglais.
Lord D étala devant moi un déjeuner magni-
fique. Il me parut bien plus magnifique encore à moi qui, depuis tant de jours, tant de semaines, tant de mois, ne m'étais pas assis à « une table honnête. » Je mangeai pourtant fort peu ; je me souvins de l’histoire d’Otway 2, et j’eus peur d’obéir trop promptement à une tentation qui pouvait être dangereuse. Je ne me fis même aucune violence pour cela ; car, pendant deux semaines encore, je ne pus prendre que très peu de chose à mes repas; mon appétit se changeait aussitôt en satiété, et quelquefois en dégoût.
J’expliquai à mylord D
l’affaire qui m’ame-
nait. C’était le meilleur jeune homme du monde, et le plus obligeant; il hésita cependant, fit ses conditions, et accepta. Lord D avait alors tout au plus
dix-huit ans; mais je doute, en me rappelant quelle prudence et quel bon sens il sut mêler à tant de courtoisie (courtoisie qui chez lui avait le caractère de la franchise), qu’un homme d’État le plus vieux et le plus accompli diplomate possible, se fût mieux tiré d’un pas semblable. Il y a bien des gens qu’on ne pourrait aborder avec une pareille question, sans les voir prendre un visage plus sévère et plus chagrin que la tête d’un Turc.
Consolé par cette promesse, quoique mes espérances eussent été en partie trompées, je retournai dans une voiture de Windsor à Londres, trois jours après en être parti. Et voici maintenant la fin de mon histoire; les juifs ne voulurent pas des conditions de lord D... Je ne sais pas s’ils auraient consenti enfin à cet arrangement, et s’ils retardaient seulement l’affaire pour avoir le temps d’aller aux informations; mais ils me demandèrent de grands délais. Le temps s’écoulait. Mon billet s’en allait par morceaux, et, avant la conclusion de cette affaire, je me voyais déjà retombé dans ma première misère. Tout à coup il se fit entre moi et mes amis un raccommodement par hasard. Je quittai Londres en toute hâte pour une partie éloignée de l’Angleterre, et après quelque temps je retournai à l’Université.
Cependant qu’est devenue la pauvre Anna? C’est à elle que j’ai réservé la fin de mon récit. Ainsi
que nous en étions convenus, je la cherchais tous les jours, et je l’attendais au coin de la rue de Rich- Field. Je parlais d’elle à tous ceux qui pouvaient la connaître, et, pendant les dernières heures de mon séjour à Londres, j’employai tous les moyens possibles pour la découvrir. Je connaissais la rue où elle logeait, mais non pas la maison; et je me rappelai enfin que les mauvais traitements d’un hôte bourru dont elle m’avait parlé avaient pu la faire partir. Elle connaissait peu de monde; presque tous, d’ailleurs, attribuaient mes recherches à un motif qui les faisait rire et cligner de l’œil ; et d’autres, pensant qu’elle avait pu me voler quelque chose sur son compte et s’enfuir, me donnaient le moins de renseignements possibles. Désespérant enfin de la trouver, je remis, à mon départ, entre les mains de la seule personne qui pût certainement connaître Anna, mon adresse dans le comté de..., où demeurait alors toute ma famille.
TROISIÈME VAPJÎE
Il y a si longtemps que j’ai pris de l’opium pour la première fois, que, si jamais j’en ai su la date, je l’ai oubliée; mais, comme des événements plus importants se rapportent à ce souvenir, je puis croire, en m’en servant pour m’aider, que ce fut dans l’automne de 1804; et voici comme l’idée m’en vint (j’étais alors à Londres) : dès mon enfance, on m’avait accoutumé à me baigner la tête dans l’eau froide, au moins une fois par jour. Étant saisi d’une rage de dents, je l’attribuai à une interruption momentanée de ma méthode ordinaire ; je sautai à bas du lit, plongeai ma tête dans un bassin rempli d’eau froide, et retournai me coucher sans essuyer mes cheveux.
Le lendemain je m’éveillai avec les plus effroyables douleurs de rhumatisme à la tête et au visage ; douleurs qui ne me laissèrent aucun répit pendant environ vingt jours. Le vingt-unième jour, ce fut, je crois, un dimanche, je sortis plutôt pour me faire oublier mes maux que dans aucune intention fixe. Le hasard me fit rencontrer un camarade de collège qui me recommanda l’opium ; opium, redoutable ins-
trument de plaisir ou de peine ! J’en entendis parler comme de la manne ou de l’ambroisie; mais rien de plus. Quel mot vide et insignifiant c’était alors pour moi ! combien de cordes ne fait-il pas maintenant vibrer dans mon âme! Tout mon cœur s’agite à ces doux et tristes souvenirs ; en me rappelant ces détails, je sens comme un voile mystérieux qui couvre les plus petites circonstances, et la place, et le temps, et l’homme (si c’en était un) qui le premier m’ouvrit ce paradis des mangeurs d'opium!
J’ai déjà dit que c’était un dimanche dans l’aprèsmidi ; et il n’y a pas sur terre un plus triste spectacle qu’un dimanche pluvieux à Londres. Ma route, pour m’en retourner, était la rue d’Oxford ; et près de l’immobile Panthéon (comme l’appelle obligeamment M. Wordsworth), je vis la boutique d’un apothicaire. L’apothicaire, dispensateur indigne des célestes plaisirs, plus triste et plus stupide que ce jour pluvieux lui-même, avait justement ce regard d’un apothicaire mortel, un jour de dimanche; et, lorsque je lui demandai mon opium, il me le donna comme l’aurait fait l’homme le plus ordinaire; bien plus, il me rendit sur mon shilling ce qui lui parut être la moitié d’une pièce de monnaie, qu’il prit dans un tiroir de bois.
Malgré cela, en dépit de toutes ces preuves d’humanité, je l’ai toujours considéré en moi-même comme l’ombre ou l’apparition divine d’un immortel apothicaire, descendu sur la terre à mon intention. Et ce qui me confirme dans cette idée, c’est
que, lorsque je revins à Londres, je le cherchai autour de l’immobile Panthéon, et ne le trouvai pas; et pour moi, qui ne savais pas son nom (si toutefois il avait un nom), il était plus croyable qu’il s’était évanoui de la rue d’Oxford dans les airs que de toute autre manière plus matérielle. Le lecteur est pourtant libre de ne le regarder, s’il le veut, que comme un apothicaire sublunaire et terrestre ; pour moi, je le crois évanoui (1) ou évaporé, tant il me répugne de rattacher quelque souvenir mortel à ce moment, à cette place, et à cette créature, qui me fit faire ma première connaissance avec le céleste présent.
Arrivé chez moi, on doit supposer que je ne tardai guère à prendre la quantité désignée. J’ignorais nécessairement tout l’art et le mystère qui doivent accompagner une pareille action ; et ce que je pris, je le pris de la manière la plus désavantageuse possible; mais je le pris. — Et en une heure, ô ciel! quel changement ! du plus profond abîme à la plus sublime exaltation ! C’était Y Apocalypse que j’avais au dedans de moi. — Le soulagement de mes dou-
(I) Évanoui. Ce mode de quitter la scène du monde paraît s’être établi surtout dans le xvn0 siècle; mais il fut regardé alors comme un privilège particulier à la famille royale, et nullement aux apothicaires; car en l’an 1686, un poète distingué, M. Flasman, parlant de la mort de Charles II, s’étonne qu’un prince puisse faire une action aussi absurde que de mourir; car dit-il,
« Les rois doivent dédaigner de mourir , et seulement disparaître. »
leurs était la chose la moins importante à mes yeux; cet effet négatif disparaissait devant la multitude des effets positifs que je ressentais à la fois. C’était un trésor, un cpàpjxa xov wi^vôs? 1 pour toutes les souffrances humaines; c’était le secret du bonheur tant cherché et si longtemps discuté par les philosophes de tous temps; on achèterait maintenant son bonheur deux sous et on le porterait dans la poche de son gilet. Les divines extases devaient s’envoyer en bouteilles cachetées, et la tranquillité de l’âme pouvait se communiquer par le coche. Mais le lecteur va croire que je plaisante; celui qui connaît l’opium n’est pas disposé à rire; ses plaisirs ont un aspect grave et solennel, et, dans les plus grandes joies, ce n’est jamais Y allegro, c’est toujours il penseroso.
Et d’abord, un mot sur les effets de l’opium; car pour tout ce qui a été écrit sur ce sujet, soit par les voyageurs en Turquie (qui ont conservé leur habitude de mentir comme un droit d’origine immémoriale), soit par les professeurs de médecine, écrivant ex cathedrâ 2, je n’ai qu’un mot à dire : Mensonge ! Je me souviens qu’une fois, en feuilletant un étalage de bouquiniste, j'ai trouvé ces paroles dans un auteur satirique : « En ce temps-là, je revins convaincu que les journaux de Londres dirent la vérité au moins deux fois par semaine, savoir : le mercredi et le samedi, et qu’on pouvait s’en rapportera eux pour la liste des banqueroutiers. » Ce n’est pas pourtant que je prétende accuser de fausseté tout ce qui a été dit sur l’opium : des savans nous ont appris qu’il
avait une couleur brune : remarquez bien que j’en conviens; deuxièmement, qu’il coûtait fort cher, et cela est vrai; car de mon temps l’opium des Indes- Orientales coûtait trois guinées la livre, et celui de Turquie huit guinées; troisièmement, que, si vous en preniez beaucoup à la fois, vous finiriez probablement parfaire... ce qui est toujours désagréable à un homme rangé dans ses habitudes, savoir : mourir (1). Tout cela est très beau et incontestable, et la vérité aura toujours son mérite, car elle est rare.
Mais dans ces trois théorèmes je crois que nous avons épuisé la mesure du savoir jusqu’à présent amassé par les hommes au sujet de l’opium. Ainsi, digne docteur, comme il me paraît qu’on peut aller plus loin encore, restez derrière, et laissez-moi vous dire ma façon de penser.
Premièrement donc, j’ai vu qu’on regardait généralement comme assuré que l’opium produisait ou pouvait produire l’ivresse. Mais, lecteur, je vous assure, meo periculo \ que jamais de la plus forte quantité d’opium n’a résulté un pareil effet. Pour la teinture d’opium (appelée communément laudanum),
(1) Les savans ont pourtant mis en doute celte proposition : car dans une édition de contrebande de la Médecine domestique de Buchan, que j’ai vue une fois dans les mains de la femme d’un fermier qui s’en servait pour se soigner, on faisait dire au docteur : « Prenez garde surtout de ne jamais prendre plus de vingt-cinq onces de laudanum à la fois ». Il fallait probablement dire : plus de vingt-cinq gouttes, ce qui fait à peu près un grain d’opium cru.
elle produirait certainement l’ivresse, si un homme en pouvait supporter une dose assez considérable; mais pourquoi? parce qu’on y trouverait plus de liqueur spiritueuse, et non plus d’opium. Mais l’opium cru (je l’affirme d’une manière péremptoire) est incapable de donner aucun des symptômes qui suivent l’enivrement de l’alcool, et non pas en degrés y mais en nature ; ce n’est pas en quantité qu’ils diffèrent, mais en qualité. Le plaisir causé par le vin monte sans cesse, tendant à une crise, après laquelle il redescend; celui de l’opium, une fois excité, reste huit ou dix heures : le premier, pour emprunter à la médecine un terme technique, donne une jouissance brève, le second une jouissance chronique. L’un est une flamme, l’autre un foyer.
Mais la principale distinction consiste en ceci, que toujours le vin dérange les facultés mentales, et que l’opium (s’il est pris comme il doit l’être), loin de les altérer, y apporte l’ordre et l’harmonie. Le vin ôte à l’homme la connaissance de lui-mème; l’opium la rend plus sensible et plus forte. Le vin, couvrant la pensée de nuages, grandit l’admiration ou le dédain, l’amour ou la colère; l’opium, au contraire, introduit la tranquillité et l’équilibre dans toutes les facultés de l’homme, actives ou passives; et, respectant le caractère et le jugement habituel, leur ajoute seulement cette chaleur vivifiante qu’approuve la raison, et qui devrait probablement acconr pagner une santé éternelle et antédiluvienne. Ainsi,
par exemple, l’opium comme le vin donne de l’expansion au cœur et aux affections bienveillantes ; mais alors avec cette différence remarquable, que, dans ces témoignages soudains d’amour ou d’amitié qui accompagnent l’ivresse, il y a toujours un côté ridicule qui excite le mépris : on se serre la main, on se jure une immortelle fidélité, on pleure; nul ne sait à propos de quoi; la créature sensuelle se montre à tous les regards. Mais l’expansion donnée par l’opium aux sentiments les plus doux, loin d’être un accès de fièvre, ne semble qu’un retour à cet état naturel d’un cœur bon et juste, que la douleur seule a endurci en le déchirant. En un mot, c’est la passion brutale et grossière opposée à l’exaltation pure des puissances morales de l’âme.
Telle est la doctrine de la véritable Église, au sujet de l’opium, de laquelle Église j’avoue que je suis l’alpha et l’oméga; mais on doit se souvenir que je parle d’après une longue et profonde expérience. Pour les auteurs qui ont traité expressément cette matière, il est évident, par l’horreur qu’ils disent en avoir, qu’ils n’ajoutèrent jamais la pratique indispensable aux vaines théories. J’avouerai cependant que j’ai rencontré un exemple d’ivresse causée par l’opium, malgré mon incrédulité; c’était un chirurgien qui en prenait beaucoup. Je lui disais que ses ennemis (à ce que j’avais entendu dire) l’accusaient de raisonner comme un fou en politique, attendu qu’il s’enivrait sans cesse avec de l’opium. — Je le
maintiendrai, me répondit-il, et je ne déraisonne pas par principe, mais purement et simplement parce que je m’enivre purement et simplement, répéta-t-il trois fois, et cela tous les jours. L’autorité d’un chirurgien doit être assurément d’un grand poids; je lui oppose pourtant mes propres expériences, plus fortes que ses plus fortes, de 7,000 gouttes par jour. D’ailleurs, j’ai vu des gens me soutenir qu’ils s’étaient enivrés avec du thé; et un étudiant en médecine à Londres, pour les connaissances duquel j’ai le plus grand respect, m’assurait l’autre jour qu’un malade, en sortant de son lit, s’etait enivré avec un heaf-steak.
Ayant détruit cette première erreur, j’en combattrai vite une seconde; c’est que l’exaltation d’esprit causée par l’opium soit désagréablement suivie d'abattement ou de sommeil, comme on le croit. Certainement l’opium doit être compté au nombre des narcotiques; il doit donc produire le sommeil après un certain temps; mais ses premiers effets sont toujours, au plus haut degré, d’exciter le système entier du cerveau. La durée de son action est toujours de huit heures à peu près; ce sera donc la faute du mangeur d'opium, s’il ne calcule pas sa dose de manière à n’avoir besoin de se coucher qu’au moment de le faire. Les Turcs sont assez absurdes pour s’asseoir, comme des statues équestres, sur des escabelles de bois aussi stupides qu’eux-mêmes; mais, pour que le lecteur puisse juger du degré de
stupidité dont l’opium peut frapper les facultés morales d’un Anglais, je vais raconter la manière dont je passai un soir d'opium à Londres entre 1804 et 1812. (Pour ce qui est de l’abattement supposé, je me contente de le nier, attendu que, pendant des expériences de dix années, jamais le jour qui en suivit une ne fut pour moi qu’un jour de bien-aise et de tranquillité parfaite.)
Le dernier duc de... avait coutume de dire : — Jeudi prochain, si le Ciel me prête vite, j’ai l’intention de me griser. C’est ainsi que je fixais toujours à l’avance combien de fois, dans quel temps et en quel lieu je ferais une débauche d’opium : rarement plus d’une fois en trois semaines; car, dans ce temps-là, je ne me serais pas hasardé à demander (comme je le fis ensuite) un verre de laudanum chaud sans sucre. J’en buvais, dis-je, rarement et plus souvent le mercredi et le samedi soir. Ces jourslà Grassini chantait à l’Opéra, et la voix de cette actrice était pour moi la chose la plus délicieuse du monde. Je ne sais pas ce qu’on fait maintenant à l’Opéra, vu que je n’y ai pas mis le pied depuis sept ou huit ans*, mais je sais que dans ce temps-là on n’aurait pu trouver un meilleur endroit pour passer une soirée. Cinq shillings vous permettaient d’entrer à la galerie, aussi curieuse à voir que la scène; l’orchestre se distinguait par sa douce mélodie des orchestres anglais, où je ne puis supporter les instrumens criards et l’aigreur dominante des violons. Les chœurs étaient divins à entendre, et, lorsque
Grassini paraissait dans quelque interlude sous le voile noir d’Andromaque à la tombe d’Hector, etc., jamais Turc ne goûta un plaisir comparable au mien. L’erreur du peuple est de croire que c’est par les oreilles qu’il communique avec l’harmonie, et qu’il reçoit l’effet d’une manière purement passive. ïl n’en est pas ainsi; c’est par la réaction de l’âme que le plaisir est ressenti ; de là vient la différence entre les sensations éprouvées, qui varient selon les facultés de celui qui éprouve. Or, maintenant l’opium, augmentant les facultés de l’âme, augmente nécessairement ce mode particulier d’activité qui fait la jouissance. — Mais, me dit un ami, une succession de sons et de notes est pour moi comme une collection de caractères arabes : je n’y attache aucune idée; des idées! mon bon sire! il n’en faut point attacher; laissez-vous faire. L’harmonie d’un chœur me déploie comme un tissu de soie tous les souvenirs de ma vie, non pas comme un écho, mais comme une sensation présente, non pas ramassés à grands frais de mémoire ou tirés dans quelque sombre abstraction, mais les faits oubliés et les passions exaltées, ressuscitées, redevenues sublimes! Tout cela pour cinq shillings.
Et autour de moi, outre la scène et l’orchestre, j’avais pour remplir les vides de l’action la musique de la langue italienne parlée par des femmes italiennes, et j’écoutais avec un plaisir semblable à celui qu’éprouva Weld le voyageur en écoutant au Canada le rire gracieux des femmes indiennes; car, moins vous entendez les mots, plus l’harmonie est
douce. 11 était donc avantageux pour moi de n’ètre qu’un pauvre apprenti, lisant peu l’italien, ne le parlant pas du tout, et ne comprenant pas les trois quarts de ce que j’écoutais.
Tels étaient mes plaisirs à l’Opéra; mais un autre plaisir, que je ne pouvais avoir non plus que le samedi soir, luttait avec mon amour pour le premier. J’ai peur d’être obscur sur ce sujet; mais je puis assurer le lecteur que je ne le serai pas plus que Marinus 1 dans sa vie de Proclus, et plusieurs autres biographes et autobiographes de même réputation. Ce plaisir, dis-je, ne pouvait exister que le samedi soir. Qu’avait-il donc, ce samedi, de plus que tout autre jour pour moi? Je n’avais à me reposer d’aucun travail; point de paiement à recevoir; cela est vrai, judicieux lecteur. Mais vous savez qu’il y a des âmes compatissantes qui aiment à partager les maux des pauvres en les soulageant; moi j’aime à partager leurs plaisirs; j’avais senti leurs peines.
Or, maintenant le samedi soir est le régulier et périodique témoin de la gaieté du pauvre : en ce point les sectes en hostilité s’unissent, et reconnaissent une marque de fraternité; toute la chrétienté se repose. Ce jour est séparé du travail par un jour entier et deux nuits, et moi-même je suis aussi heureux le samedi soir que si j’avais à me reposer. Dans l’intention donc de jouir sur une échelle aussi large que possible d’un spectacle avec lequel je me sentais si bien en sympathie, souvent, après avoir pris mon opium, j’allais sans regarder la direction
ni la distance sur toutes les places, à tous les endroits de la ville où le pauvre vient le samedi soir recevoir le gain de la semaine. Plus d'une famille, consistant en un seul homme avec sa femme, quelquefois un ou deux de leurs enfants, se consultait sur l’emploi de la journée, sur ses plaisirs, sur ses peines, parlait du prix des choses de ménage. Peu à peu je me familiarisais avec leurs désirs, leurs embarras et leurs opinions. Quelquefois on pouvait entendre des murmures de mécontentement; mais plus souvent on ne trouvait que l’expression muette ou expansive de la patience, de l'espérance et de la tranquillité; et généralement l’on peut dire que, sur ce point du moins, le pauvre a plus de philosophie que le riche. Il se soumet plus vite à toute perte qu’il doit considérer comme inévitable. Partout où j’en pouvais trouver l’occasion sans paraître les gêner, je me mettais de la partie, et mon opinion sur le point contesté, sinon judicieuse, était toujours reçue avec bonté. Si les prix étaient un peu plus haut, ou qu’on rapportât que les oignons et le beurre allaient baisser, j’étais heureux. Cependant, si le contraire était vrai, je m’en allais, et je demandais à mon opium mes consolations. Et combien de fois, essayant de retrouver ma route, d’après les règles de la navigation, en fixant l’étoile polaire et en cherchant audacieusement un passage au nord-ouest, au lieu de doubler tous les caps et les isthmes que j’avais rencontrés, en sens inverse, j’arrivais subitement dans des carrefours tellement inconnus, des endroits si
difficiles, qu’ils auraient raillé l’impudence des porteurs et confondu l’intelligence des cochers! Je crus d’abord plusieurs fois avoir découvert quelques terras incognitas, et me proposais bien de consulter la carte de Londres. Tout cela cependant me coûta cher plus tard, lorsque la face humaine peupla mes rêves et que mes longs détours dans la ville revinrent effrayer mon sommeil, et m’apporter une douleur plus grande que l’inquiétude, plus affreuse que le remords.
Je crois avoir prouvé que l’opium ne produit ni l’engourdissement ni l’inaction, mais, au contraire, fait courir les carrefours et les théâtres. Franchement pourtant, ce ne sont pas là des places dignes d’un mangeur d’opium , lorsqu’il est parvenu au plus haut degré de l’exaltation. La solitude lui plaît alors, et la foule l’oppresse; la musique même est une jouissance trop grossière et trop sensuelle pour lui. Il cherche le silence, aliment des profondes rêveries et des méditations délicieuses. Pour moi, je n’étais que trop enclin à méditer; et les misères dont j’avais été la victime aussi bien que le témoin avaient augmenté ce penchant à la mélancolie. Je ressemblais en vérité à celui qui, suivant la vieille légende, entrait dans la cave de Trophonius 1 ; et mon remède était de me contraindre à vivre en société, et à occuper mon esprit des choses extérieures. Mais, après avoir pris de l’opium, je tombais dans de longues rêveries; et plus d’une fois il m’est arrivé, dans une nuit d’été, lorsque je m’asseyais à ma fenêtre qui
donnait à la fois sur la mer et sur toute la ville de L..., de rester, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, sans bouger et sans vouloir bouger.
On va m’accuser de mysticisme, de behménisme \ de quiétisme, etc.; mais cela ne m'inquiète pas. Sir H. Vane, le plus jeune, était un de nos plus grands sages, et pourtant l’on peut voir dans ses œuvres de philosophie s’il n’est pas plus mystique que moi. Je soutiens que la scène elle-même ressemblait aux impressions qu’elle faisait naître. La ville de L..., avec ses clochers et ses toits tout couverts de fumée et de brumes, représentait la terre avec ses chagrins et ses tombeaux qu’elle oublie, et pourtant qu’elle laisse voir encore. L’Océan, tranquille et infini, c’était l’âme du sage qui la contemple; et il me paraissait que le tumulte, la fièvre étaient suspendus pour un temps; la paix était garantie aux secrètes blessures du cœur; il y avait un repos, un sabbat! Alors les espérances et les illusions se réconciliaient avec l’horrible réalité de la mort et des jours qui sont passés. Ce n’était pas la tranquillité de l’inertie, mais des forces opposées et égales qui se maintiennent et s’arrêtent; non pas l’oiseau qui se repose, mais celui dont les ailes vont si vite qu’on le dirait immobile et suspendu dans les airs. Éternelle activité! éternel repos!
Maintenant, lecteur bénévole, qui m’avez suivi jusqu’ici, si vous voulez me suivre encore, lecteur indulgent, il faut être encore indulgent. Vous savez
sans doute par vous-même que ceux qui ont beaucoup lu, ou beaucoup vu, ou beaucoup rêvé, ont beaucoup comparé; or, si le voyageur a parcouru le monde dans sa chaise de poste, ou le curieux dans son cabinet de travail, ou enfin le penseur dans son imagination vagabonde, n’ont-ils pas dû choisir, chacun de leur côté, parmi tous ces peuples bigarrés qui s’agitent à la surface de la terre, celui où ils auraient voulu, sinon oublier leur patrie, du moins séjourner, comme les hirondelles qui suivent les jours du printemps? Où l’on peut trouver fantipathie, on peut rencontrer aussi l’amour. On verra plus tard que j’ai rencontré plus que l’antipathie. — Je veux parler à présent de mes plaisirs. — L’Espagne a de tout temps été pour moi un lieu de délices où se reportaient mes pensées et mes rêves ; car, de si loin, j’écartais de ma baguette magique la funèbre inquisition, la triste jalousie des Castillans et les embuscades des assassins de grande route. Mais si, dans un théâtre, assis à l’écart, je voyais de loin, sous les plis d’une écharpe molle, quelqu’une de ces femmes dont Raphaël aurait peuplé son Paradis, c’était en Espagnole que j’aimais à la transformer; je la plaçais sous les bois touffus d’oliviers noirs, sous les berceaux d’orangers blancs que Madrid ou Séville étalent dans leurs campagnes ; ou bien le soir, lorsque tout se taisait dans la ville, c’était derrière la jalousie de fer ou de bois peint que je voulais la voir se pencher au bruit d’une sérénade; c’est alors qu’agissait l’opium, prolon-
T. VIII
géant une douce vision qui, sans son aide, eût passé -comme une ombre; ne pouvais-je pas dire, la réalisant? Car, si l'impression est durable et forte, si elle a laissé son souvenir, que lui manque-t-il pour cesser de s'appeler un rêve? et quel rêve délicieux! ce n’était pas seulement le soir, mais dans la journée, aux plus grandes chaleurs de midi, que je la trouvais encore derrière sa jalousie; le soleil, à travers la soie rouge des stores, répandait une lumière aussi douce que les rayons de la lune, sans être pourtant aussi triste, et, par la fenêtre ouverte du côté de l’ombre et du jardin, le bruit de la cascade arrivait faible jusqu’à nous. Elle, à demi voilée, reposait sur un divan couleur d’azur clair (couleur inséparable de ces sortes de rêves) et c’était là que, pendant des journées entières, je restais à lui parler, à la voir, mon œil sous le sien (comme l’a dit quelqu’un), effleurant de ma main sa robe desoie ou de velours, quelquefois sa main délicate et petite, rien de plus, mais il y avait dans cette sensation seule de quoi peupler ma vie entière de souvenirs; sensation qu’on ne peut se représenter qu’après l’avoir éprouvée!
J’étais encore jeune alors; et ne me taxerait-on pas de folie, si je rapportais des dialogues, des événements, des intrigues qui jamais n’ont existé ailleurs que dans ma tête, lorsque sur le rivage de la mer je me couchais au fond d’une petite barque, regardant le ciel et l’eau, tandis que mon batelier chantait à voix basse. J’avais aussi adopté, pour
voir le coucher du soleil, une position que je n’ai jamais vu prendre à d’autres qu’à moi; il s’agit de se coucher horizontalement sur le côté, de sorte qu’on ait en face de soi la ligne de démarcation du ciel et de la terre; car alors il semble qu’une roue énorme tourne au-dessus de vous; le ciel paraît parfaitement arrondi, et les montagnes bleues, les nuages dorés, les brumes grisâtres se mêlent si bien à tout ce qui s’élève sur l’horizon, ou tout ce qui paraît s’abaisser du ciel, qu’emporté d’ailleurs par le mouvement doux et régulier de ma barque, j’aurais passé ma vie à rêver devant ce prisme éblouissant. C’était comme une musique de l’âme, qui la faisait bondir et s’élancer hors d’elle-même; alors paraissaient à mes yeux tous ces fantômes charmants que créait mon imagination.
Ces rêves étaient trop délicieux pour durer longtemps; il faut que j’en raconte un, où l’on trouvera un singulier mélange de tristesse et de joie.
Il me semblait que j’avais commis un grand crime (ce rêve me poursuivit souvent) et dans la funèbre cour, à la lueur des torches et des flambeaux, au milieu des piques et des hallebardes qui brillaient dans l’obscurité, la voix monotone du greffier me lisait ma sentence, qui finissait comme toujours « pendu jusqu’à ce que mort s’ensuive » ; cependant, chose étrange, on me laissait ma liberté pour tout un jour. C’était alors que mon songe devenait plus
doux : ou dans les fêtes étincelantes, parmi les danses légères et les groupes entremêlés; ou sur des lacs immenses, dans une barque dont le vent faisait enfler la voile aux sons des instrumens, et tandis que la lune versait sur les flots d’argent ses rayons,
Comme des pleurs d’amour;
ou dans l’été, sur le sommet des montagnes, au milieu des herbes, des fleurs, des brises embaumées du soir, partout un sentiment inconnu de volupté m’accompagnait. Il me semblait avoir à mes côtés un être (une femme ou un ange, je ne sais) qui se penchait sur moi pour me consoler, quand parfois, au milieu de ma joie, le souvenir de ma condamnation et du sort qui m’attendait le soir venait me saisir et m’abattre, comme un coup de tonnerre pendant la moisson. Car tel était mon rêve; si, une mandoline à la main, chacun, selon la mode italienne, chantait après le repas champêtre, une ballade ou une romance, quand venait mon tour, je saisissais l’instrument, et les femmes, enivrées de joie, de vin et d'amour , applaudissaient de leurs mains blanches et délicates; mais tout à coup la guitare me tombait des mains, je pâlissais, et l’idée de la mort me faisait tressaillir et pleurer. Mon ange alors essuyant mes larmes, peu à peu la joie revenait dans mon cœur, jusqu’à ce qu’une volupté nouvelle vînt me rapporter un moment d’horreur nouveau.
Ce rêve est certainement un des plus tristes qu’on puisse imaginer; je le donne pourtant aussi pour l’un des plus délicieux; car il tient un milieu entre les rêves purement agréables et les apparitions terribles qui vinrent m’épouvanter plus tard, comme la mélancolie tient le milieu entre la gaieté folle et le sévère ennui.
Oh ! gracieux, subtil et puissant opium ! toi qui verses le baume sur la plaie ardente, la consolation sur les peines qui ne finiront jamais; toi qui, pour une nuit, rends à l’âme criminelle les espérances de la jeunesse et des mains pures du sang des hommes ; à l’âme fîère du philosophe, montres
Les torts redressés, et les insultes vengées;
toi qui élèves dans les ténèbres ton architecture fantastique, devant laquelle pâlissent les Phidias et les Praxitèle, la splendeur de Babylone et d’Hécatompylos; toi qui, sous les rayons pâles de la lune, vas éveiller ceux qui dorment dans les tombeaux pour rendre aux jeunes trépassées leur visage de quinze ans! Les hommes qui ont peuplé le paradis de l’Orient des houris immortelles; le paradis de Rome des anges au front vermeil ; ceux à qui Dieu a donné le céleste don de poésie, le génie de l’harmonie immense, ceux-là ne connaissent pas encore tout le charme de tes voluptés divines, ô gracieux, subtil et puissant opium !