I DE LITTÉRATURE
ET
DU lOe. SIÈCLE.
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AVERTISSEMENT
JL'auteur met la pièce suivante au nombre des Delicta jus^entutis; et^ par cette raison même ^ il laurait retranchée de ce recueil y si * elle ne faisait pas partie de l'histoire littéraire du dix-huitième siècle y et si elle n'avait pas été conservée avec des pièces de Voltaire du même temps ^ dans le recueil intitulé les Fa- Cfities parisiennes; de sorte (ju'elle a été trop ré-^ pandue pour qu'on puisse espérer de la sup-»
primer tout-à-&it« Mais^ en la réimprimant^ on a du en retrancher les imputations violentes et les exagérations que les bruits publics et isans doute l'esprit de parti avaient répanduei^
contre l'auteur de la pièce des Phihsophes , qui avait .certes des torts biea graves envers ceux qu'on appelait de ce nom , mais qu'U ne fallait pas combattre avec les armes que lui-même employait. L'auteur de la Pulsion , lié avec les éditeurs de l'Encyclopédie , à laquelle il fournissait quelques articles^ était excusable de vouloir les défendre auprès du gouvernement , de l'espèce de persécution qu'on suscitait contre eux. Mais^ en défendant la cause de ses amis et la sienne , il convient qu'il a passé les justes bornes, et demande que cette pièce ne soit imprimée quç telle qi^'elle est ici.
PKÉFACE
De la comédie des Philosophes , ou la. Vision
DE Charles Palissot.
JciT le premier jour du mois de janvier de Fan de grâce 1760^ j'étais dans ma chambre^ rue Basse-du-Bempart ^ et je n'avais point d'argent.
Et je disais : Oh! qui me donnera FéloqueQ.cç de Chaïuneix , la légèreté de Berthier , et la . profondeur de Fréron? et je ferai une bonpç satire , et je la vendrai cpiatre cents fr. , et je n^e donnerai un habit neuf à Pâques.
Et jç roulais ces pensées dans mon esprit , et j'enteiidis une voiiç qui m'appelait par mon nom , et je fus saisi de crainte ^ car j'ai peur même quwd je suis seul^ et 1^ voix me rassura^ et me dit :
(c Je t'ai choisi entre mille pour sanctifier le^ théâtre dçla Cpmédiç Française , pour en ûdre une école de religion , et pour y combattre la philosophie^ comme on y a combattu le ]:idicule jusqu'à ce jour.
» Et la comédie deviendra un spectacle d'édification , et les capucins y enverront leurs»
novices et les supérieurs de séminaires leurs jeunes clercs , et la dévotion sera réconciliée avec le théâtre y comme on la déjà céconciliée avec l'esprit (ci).
» Et on reconnaîtra désormais les dévots à leur assiduité à la comédie y et aux applaudis* semens qu'ils te prodigueront ^ et les hommes irréligieux et philosophes au mépris qu'ils feront de ta pièce et de tes admirateurs.
» Et tu peindras de couleurs odieuses la philosophie^ et tu accuseras les philosophes de n'avoir ni mœurs , ni probité , d'exciter la sédition et de haïr le gouvernement; et je ferai taire en ta Êiveur les lois qui proscrivent la calomnie.
» Et tu grossiras les Êiutes du petit nombre de ceux qui^ dans des ouvrages métaphysiques^ ont poussé trop loin la liberté de penser^ et tu envenimeras même ce qu'ils auront dit de vrai.
» Et tu persuaderas à tes spectateurs que les honunes ressemblent toujours à leurs livres , parce que tu gagnerais encore à n'être pas plus décrié que tes ouvrages.
n Et tu donneras à entendre que tous ceux
(a) Allusion à un ouvrage de re'vêq[uedu Puy, jfrère de M. de Pompîgnan , sous le titre de la Dévotion réconciliée avec l'esprit , dont d'Aleiobert disait que c'était la réconciliation normande. *
qu'on appelle philosophes ont les mêmes opinions^ afin que les fautes d un seul rendit tous les autres odieux.
)) Et le nom de philosophe sera une injure en français; et^ lorsqu'on voudra nuire à quelqu'un, on dira qu'il est philosophe.
» Et, pour nommer aux places des académies^ on ne demandera pas quels sont les ouvrages des candidats , mais quel est leur confesseur ; et on mettra un tronc et un bénitier à la porte de la salle , et les discours de réception s^^ont des sermons contre V incrédulité.
» Et on fera venir des colonies de moines espagnols et portugais pour ramener la sim-^ plicité de la foi et la pureté des mœurs des siècles d'ignorance , et pour extirper la philo^ Sophie on établira pli^sieurs tribunaux de 1^^ sainte inquisition. "^
« Et on n'imprimera rien qui ne soit approuvé par trois docteurs en théologie 4^ Coïmbre ou de Salanianqi;e , çt par quatre inquisiteurs.
>} Et il y aura chaque aanée un petit aufjo^da-féj^ où on brûlera en effigie , seulement pendant les premières années , un certain nombre de gens de lettres pour le salut et 1 édification des autres.
« Et, lorsque la lunaière pdjeuse de cette mau-^
dite philosophie sera tout-à-Êiit éteîiïte , et cfaie tous le$ homnies célèbres, qui sont aujourd'hui parmi vous , se seront disperses en Hollande , en Prusse , en Angleterre, vous vdtts réjouirez , et vous direz :
Enfin tout philosophe est banni de céans ,
Ec nous n'jr vivrons plus qJavec dUhonnêtes gens.
(Deu^yers de la {)iècê des Philosophes. )
» Et ée sera ta comédie qui aura produit ces grandes choses. »
Et je dis à la voix : « Comrileftt s accoAiplira ta parole ? car j'ignore le théâtre ; je n\ii de célébrité que par les philosophes sur lesquels j'ai fait mes Petites lettres, ^a tragédie 'de Zarès n'a été qù^au second acte ; on k oublié jusqu'au nom de mes Tuteurs ; et, pour avoir fait à Nancy ma pièce des Originaux qui est ignorée jusqu'à ce jour , peu s'eh est fallu qu'on ne m'ait chassé d'une académie. »
Et la voix reprit : w Ne crains rien, je serai avec toi, et je donnerai unheuréiïx succès à ta pièce ; et maître Aliboron , dit Fréron , de l'académie d'Angers, t'aidera dans ton travail , et l'auteur des Cacoiuœs (Moreau) que j'ai inspiré, et Abraham Chaumeix, et l'auteur de l'apologie de la S.-Barthélemy (Caveyrac) que j'ai
appelé mon fils, et l'auteur du discours qui sera prononcé le lo mars à T Académie û'aaçaise (Pompignan).
»£ttu recueilleras les épigrammes des préfet du collège de Clermont , et les déclamations du Journal de Trévoux , et les injures de \ Armée littéraire ^ et les délicatesses des Cacouacs , et les argumens de la Gazette ecclé^ siastiquCf et les saillies de tes caillettes, et les traits deloquence des inandemens.
» Et tu prendras une intrigue coraniune , et tu mettras quelques scènes , les unes auprès des autres ; et ces scènes seront ou des raîsonnemens vagues ou des injures grossière, ou des personnalités révoltantes : et tu appelleras cela les Philosophes.
» Et tu Uras ta pièce h monseigneur Tévêque B... (Dupuy) avant quon la joue, et il la trouvera très-édifiante ;
)) Et on verra une grande dame bien malade ( madame de R- . ) désirer, pour toute consolation avant de mourir , d asdster à ta première représentation, et dire : C'est maintenant , sei-^ gneur^ que was laisserez aller ifolre servante en paix , car mes feux ont s>u la i^engeance (a).
(a) Madame deRobecq avait en effet été insultée par Diderot, dans la préface du Fils naturel.
» Et cette grande dame fera^ dans son testament^ un legs pieux pour acheter cent billets de parterre à chaque représentation de ta comédie , et ils seront distribués , pour la plus grande gloire de Dieu et pour la tienne, à des gens qui s'engageront à applaudir; et, pour être encore plus assuré de leurs suffrages^ tu feras dire finement^ par un de tes acteurs , que V ancien goût tient encore au parterre,
» Et la cour et la ville voudront voir ta comédie , et la foule y sera plus grande qu aux premières représentations de Zaïre ^ et on y doublera la garde , et il se vendra vingt mille exemplaires de ta pièce imprimée.
» Et , bien que ta pièce soit sans intérêt , qu'elle soit triste et plate , mes serviteurs applaudiront aux méchanôetés que tu y auras prodiguées, et nous rendrons les gens instruits ridicules , e^ les philosophes odieux.
Et je dis à la voix ; a Je suis dans ta main , comme l'argile est entre les mains du potier; mais les magistrats ne voudront pas permettre que iha comédie soit représentée , ni que ce genre de spectacle s'établisse dans ma nation ; les comédiens ne voudront pas la jouer j et , si ellef est repr&entée, je cours fortune d'être assommé par quelqu'un de ceux que j'aurqi insultés, })
Et la voix reprît : « Prends coùfiance , j'aplanirai y devant toi , toutes les difficultés ; des hommes puissans protégeront ta pièce et s'en cacheront ; et on s'écartera , pour toi seul , des lois ordinaires de la police j et on ne permettra pas de jouer l'hypocrisie y et le scandale ^ et la friponnerie, et l'ignorance, et les sottises, etc*î mais seulement la philosophie.
)t Et les comédiens aimeront mieux l'argent que l'honneur, et ils n'attendront pas qu'on les force à jouer ta pièce; et, si quelqu'un de leurs camarades (mademoiselle Clairon) leur représente qu'ils vont perdre l'amitié des gens dç lettres qui les honoraient , ils trouveront bon que tu insultes , sur leur théâtre même , à ce censeur indiscret ; et tu feras dire à tes acteurs que ces fripons de philosophes ont trouvé un parti jusque parmi les actrices.
» Et, pour te rassurer contre la correction que tu dois craindre, parce que là où les lois se taisent, la violence reprend ses droits, j'endurcirai ton dos comme la bosse des chameaux de Madian et d'Épha , et ta peau comme celle des onagres du désert.
» Et , si tu fais ainsi mes volontés , quoique tu ne sois que le moindre dçs littérateurjs,, tu cleviendras tout d'un coup célèbre , et on te montrerai au doigt , et on dira ; F^oilà l'aufeur
de la pièce des Philosophes , le voUà : parce <jue j'ai choisi ton petit esprit potir confondre le g^ie , et ton ignm'ance pour décrier le savoir.
» Et les amis des lettres ne voudront pas j^HS te recevoir dans leurs maisons qu avant ta comédie ; mais ils demanderont qui tu es y et ce que tu faisais avant de faire ta pièce des jP^îlosophes.
» Et on leur racontera comtnent tu es natif de Nancy , et <;omment tu as fait de tonne heure de petits ouvrages et de grandes sottises.
»Et comment tu as fait une comédie en Lorraine ^ où tu as mis sur la scène une femme respectaUe par sa naissance et par ses talens (madiameduCh&telet) , et un philosoplie dont tu n'es pas digne de ^nouer les cordons des souliers (S. 3. îlousseau) ; et comment les honiiêtes gens de ton pays ont touîu te fsdre chasser de l'académie de Nancy, eft comiment îe philosophe que tu avais insulté, et que tu ïnsultefas encore , a été ton intercesseur.
» Et, comment, dans une orgie, tuas fait abjnv^ le christianisme à un de tes camarades (Poinsinet) ;
» Et comment Fréron , de l'académie d'A n-
gers, t'a trouvé propre à seconder ses grands desseins^ et t'a pris dans swin tfou poiif aboyer avec înî , ^ jpotrr insidter iaux talens et au génie.
» Et , îôfsqu'oh aura ainsi reèurifii tés faits et vgestèfs , et pris quelque cantiaissance de tes petits ouvrage , on s'éto/ritïei*a et te voir de*venu i^apôtre dès tno^urs et le défenseur de la relîgicyn ; ^ tu répondras que te iMè trôuvre la multitude des péchés , et qu'il vaut mieux être délateur qu'incrédule , et calomniateur que philosophe , et on trouvera ta réponse bonne.
)) Et si on te demande qui t'a envoyé , et qui t'a ordonné d'écrire ta comédie , tu diras que c'est moi , et je vais me faire connaître à tc^ , et dessiller tes yeux. »
Et la voix cessa déparier , et je sentis comme un nuage se dissiper de devant mes prunelles ^ et je vis une petite femme vêtue d'un habit de difierentes couleurs , et elle avait une coiffure de la fin du règne de Louis XIV ; et elle tenait un stylet dans sa main droite^ et dans sa gauche un chapelet , et de son bras pendaient , par des cordons , des croix de différens ordres , des bâtons de commandemens ^ des mortiers , beaucoup de mitres , des brevets de toute espèce , et une grande quantité de bourses.
Et elle faisait beaucoup de grimaces.
Et elle avait les yeux baisses^ regardait en dessous et derrière elle avec inquiétude.
Et je la voyais grandir sensiblement pendant que je la regardais^ et je conjecturai que dans peu de temps elle serait forte et puissante.
Et sur son front était écrit : La déwiion fçr litique , et sur sa poitrine : Xattends.
Et je me prosternai à ses pieds ^ et elle mç donna une de ses bourses y et elle mit sa main sur ma tète , et je me sentis animé de son esprit y et je me mis à écrire ma comédie des JPhilosophes comme il s'ensuit.
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