VI
J'ai défendu quarante ans le même principe , liberté en tout, en religion, en philosophie , en littérature , en industrie, en politique : et par liberté , j'entends le triomphe de l'individualité , tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme, que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité. Le despotisme n'a aucun droit. La majorité a celui de contraindre la minorité à respecter Tordre : mais tout ce qui ne trouble pas l'ordre, tout ce qui n'est qu'intérieur , comme l'opinion \ tout ce qui , dans la manifestation de l'opinion , ne nuit pas à autrui , soit en provoquant des violences matérielles, soit en supposant à une manifestation contraire ; tout ce qui, en fait d'industrie, laisse l'industrie rivale s'exercer librement , est individuel , et ne saurait être légitimement soumis au pouvoir social.
J'ai dit sur tous ces objets toute ma pensée : peut-être déplairai-je également, pour ce qui tient à la religion, aux dévots
( vu)
et aux incrédules, à ceux du moins qui ont embrassé l'incrédulité comme une doctrine dogmatique \ pour ce qui concerne l'histoire de nos troubles , aux admirateurs bien intentionnés de Robespierre et de Saint-Just, et aux ennemis de Malesherbes et de La Fayette ; pour ce qui a trait à l'empire, aux séides de Napoléon et à ses détracteurs. Peut-être mon aversion des règles jalouses qui ont si long-temps entravé les progrès de notre littérature , me vaudra-t-elle l'inimitié de ceux qui proclament l'imitation nécessaire , parce que l'originalité leur est impossible.
Qu'importe ? ces choses n'ont d'importance que lorsqu'on a des vues personnelles. Celui-là seul qui veut, dans son intérêt particulier, pour atteindre un but qui lui est propre, traverser la foule, doit savoir tourner ses voisins sans les heurter, et se placer devant eux sans qu'ils s'en fâchent.
Mais quand on n'a de but que de bien
connaître la grande crise qui s'est préparée depuis deux siècles , et manifestée depuis quarante ans , et de seconder le mouvement qui entraîne vers une sphère meilleure d'idées et d'institutions l'espèce humaine entière , on peut et l'on doit dire tout ce qu'on pense.
La crise qui s'opère sous nos yeux , en dépit des résistances des uns , des déclamations des autres , à l'insu même de la foule qui est entraînée à y concourir , n'est pas la dernière qui changera la face du monde. Après les choses qui tombent aujourd'hui, beaucoup tomberont encore.
Mais ces destructions, ou pour mieux dire ces délivrances ultérieures, sont réservées à une autre époque. N'anticipons point sur les temps : pénétrons-nous des doctrines que les temps ont amenées et qu'ils consolident.
En fait de gouvernement , l'égalité la plus absolue des droits répartis entre tous les individus agglomérés en corps de nation doit être et sera bientôt, dans tous
les pays civilisés , la première condition de l'existence de tout gouvernement. Les fonctions seront différentes, les formes seront combinées de manière à maintenir Tordre ; mais des limites fixes seront tracées à tous les pouvoirs , parce que les pouvoirs ne sont que les moyens , et que la conservation et l'exercice des droits sont le Lut, Par conséquent il y aura des variations possibles , des cliangemens progressifs dans les fonctions , les formes , l'étendue, la compétence, les dénominations des pouvoirs : mais le fond sera nécessairement, sous ces diverses dénominations ou ces diverses formes, l'égalité de droits que nous venons d'indiquer ; et tous ceux qui posséderont ces droits seront autorisés à concourir à leur défense, c'est-à-dire à participer par uu mode quelconque à la confection des lois qui détermineront l'action du gouvernement.
En fait d'économie politique, il y aura, quant à la propriété, respect et protection, parce que la propriété est une convention
légale , nécessaire à l'époque : mais la disposition , la division , la subdivision , la circulation et la dissémination de la propriété , ne rencontreront aucune restriction , aucune entrave, parce que la liberté illimitée de conserver, d'aliéner, de morceler , de dénaturer la propriété, est, dans notre état social , le droit inhérent, le besoin essentiel de tous ceux qui possèdent. Tous les genres de propriété seront égHement sacrés aux yeux de la loi ; mais chacune prendra le rang et jouira de l'influence que lui assigne la nature des choses. La propriété industrielle se placera , sans que la loi s'en mêle , chaque jour plus au-dessus de la propriété foncière, parce que, ainsi que nous l'avons dit ailleurs, la propriété foncière est la valeur de la chose ; l'industrielle , la valeur de l'homme. Il y aura de plus, relativement à l'industrie , liberté , concurrence , absence de toute intervention de l'autorité , soit pour préserver les individus de leurs propres erreurs ( c'est à leur expérience à