‹ Mélanges de littérature et de politiquesChapitre 11 sur 26 · DE SES OUVRAGES · texte numérisé non relu

DE SES OUVRAGES

Depuis douze ans que madame de Staël est morte , sa mémoire vit dans le cœur de tous ceux qui l'ont connue ; sa gloire , dans l'esprit de tous les amis des idées nobles et généreuses , qu'elle a défendues avec tant de constance, au prix de son repos et de son bonheur. Je me propose de réunir ici quelques observations sur le caractère et les ouvrages de cette femme illustre, persécutée si indignement par un pouvoir injuste , dont l'orgueil s'irritait de toutes les supériorités qui n'étaient pas de sa création.

Je n'écris point une biographie ; je ne recueille point d'anecdotes : je laisse au hasard errer ma pensée sur des souvenirs qui resteront à jamais gravés dans l'àme de ceux qui ont eu le bonheur de connaître madame de Staël et de l'entendre.

Les deux qualités dominantes de madame de Staël étaient l'affection et la pitié. Elle avait, comme tous les génies supérieurs , une grande passion pour la gloire; elle avait, comme toutes

il*

( «64 ) les âmes élevées , un grand amour pour la liberté : mais ces deux sentimens , impérieux et irrésistibles, quand ils n'étaient combattus par aucun autre , cédaient à l'instant , lorsque la moindre circonstance les mettait en opposition avec le bonheur de ceux qu'elle aimait, ou lorsque la vue d'un être souffrant lui rappelait qu'il y avait dans le monde quelque chose de bien plus sacré pour elle que le succès d'une cause ou le triomphe d'une opinion.

Cette disposition d'âme n'était pas propre à la rendre heureuse, au milieu des orages d'une révolution à laquelle la carrière politique de son père et sa situation en France l'auraient forcée de s'intéresser , quand elle n'y eût pas été entraînée par l'énergie de son caractère et la vivacité de ses impressions. Après chacun de ces succès éphémères qu'ont remportés tour à tour les divers partis, sans jamais savoir affermir par la justice un pouvoir obtenu par la violence, madame de Staël s'est constamment rangée parmi les vaincus, lors même qu'elle était séparée d'eux avant leur défaite.

Peut-être, pour entretenir des regrets unanimes, faudrait-il ne parler d'elle que sous le rapport des- qualités privées ou du talent littéraire, et passer sous silence tout ce qui tient aux grands objets discutés sans relâche depuis quarante ans; mais

( '65 ) je l'ai toujours vue tenir à honneur de manifester sur ces intérêts importans de nobles pensées , et je ne crois point qu'elle approuvât un silence timide. Je ne l'observerai donc pas : je dirai seulement qu'il me semble qu'on peut lui pardonner d'avoir désiré et chéri la liberté , si l'on réfléchit que les proscrits de toutes les opinions lui ont trouvé plus de zèle pour les protéger dans leur infortune, qu'ils n'en avaient rencontré en elle pour leur résister durant leur puissance. Sa demeure était leur asile, sa fortune leur ressource, son activité leur espérance. Non-seulement elle leur prodiguait des secours généreux, non-seulement elle leur offrait un refuge que son courage rendait assuré , elle leur sacrifiait même ce temps si précieux pour elle, dont chaque partie lui servait à se préparer de nouveaux moyens de gloire et de nouveaux titres à l'illustration. Que de fois on l'a vue , quand la pusillanimité des gouvernemens voisins de la France les rendait persécuteurs, suspendre des travaux auxquels elle attachait, avec raison, une grande importance, pour conserver à des fugitifs la retraite où ils étaient parvenus avec effort, et d'où l'on menaçait de les exiler! Que d'heures, que de jours elle a consacrés à plaider leur cause ! Avec quel empressement elle renonçait aux succès d'un esprit irrésistible , pour faire servir

( i66) cet esprit tout entier à défendre le malheur! Quelques-uns de ses ouvrages s'en ressentent peut-être. C'est dans l'intervalle de cette bienfaisance active et infatigable qu'elle en a composé plusieurs , interrompue qu'elle était sans cesse par ce besoin constant de secourir et de consoler; et l'on trouverait, si l'on connaissait toute sa vie, dans chacune des légères incorrections de son style , la trace d'une bonne action. Ici une triste réflexion me frappe.

Plusieurs de ceux qui lui ont dû leur retour inespéré dans une patrie qui les avait repoussés , la restitution inattendue d'une fortune dont la confiscation avait fait sa proie, la conservation même d'une vie que menaçait le glaive des lois révolutionnaires , ont obtenu , sous un gouvernement qui avait comprimé l'anarchie, mais en tuant la liberté, du crédit, des faveurs, de l'influence : et ils sont restés spectateurs indifférens de l'exil de leur bienfaitrice, et de la douleur déchirante que cet exil lui causait. J'en ai vu qui, dans leur ardeur à justifier un despotisme qui n'avait pas besoin de leurs serviles apologies, accusaient sa victime d'avoir inspiré , par son activité, son esprit, son impétuosité généreuse , des terreurs fondées à une autorité qui s'établissait. Oui, son activité, sans doute, était infatigable, son esprit était puis-

[ i67 ) saut; elle était impétueuse contre tout ce qui était injuste ou tyrannique. Vous devez le savoir, car cette activité vous a secourus dans votre misère et protégés dans vos périls ; cet esprit puissant s'est consacré à plaider votre cause; cette impétuosité , que n'arrêtaient ni les calculs de l'intérêt , ni la crainte d'attirer sur elle-même la persécution dont elle s'efforçait de vous garantir , s'est placée entre vous et ceux qui vous proscrivaient. Amis ingrats! courtisans misérables ! vous lui avez fait un crime des vertus qui vous ont sauvés.

Si telle était madame de Staël pour tous les êtres souffrans, que n'était-elle pas pour ceux; que l'amitié unissait à elle? Comme ils étaient sûrs que son esprit répondrait à toutes leurs pensées, que son âme devinerait la leur! Avec quelle sensibilité profonde elle partageait leurs moindres émotions! Avec quelle flexibilité pleine de grâces, elle se pénétrait de leurs impressions les plus fugitives ! Avec quelle pénétration ingénieuse eile développait leurs aperçus les plus vagues, et les faisait valoir à leurs propres yeux ! Ce talent de conversation merveilleux , unique , ce talent que tous les pouvoirs qui ont médité l'injustice ont toujours redouté comme un adversaire et comme un juge, semblait alors ne lui avoir été donné que pour

C '68) revêtir l'intimité d'une magie indéfinissable, et pour remplacer, dans la retraite la plus uniforme, le mouvement vif et varié de la société la plus animée et la plus brillante. Même en s'éloignant d'elle , on était encore long-temps soutenu par le charme qu'elle avait répandu sur ce qui l'entourait; on croyait encore s'entretenir avec elle; on lui rapportait toutes les pensées que des objets nouveaux faisaient naître : ses amis ajournaient, pour ainsi dire , une portion de leurs sentimens et de leurs idées jusqu'à l'époque où ils espéraient la retrouver.

Ce n'était pas seulement dans les situations paisibles que madame de Staël était la plus aimable des femmes et la plus attentive des amies; dans les situations difficiles, elle était encore, comme nous l'avons dit , la plus dévouée.

Si je voulais en fournir des preuves, j'en appellerais, sans hésitation, à un homme auquel l'étendue et la flexibilité de son esprit , l'habileté de 'sa conduite à toutes les époques , et sa participation presque constante aux plus grands évènemens qui ont marqué le premier quart de ce siècle, ont fait une réputation européenne. Lorsque, relégué par la proscription dans une contrée lointaine , dont la simplicité pesait à son âme habituée aux jouissances d'une civilisation très avancée , il supportait avec peine

l'ennui des moeurs commerciales et républicaines, madame de Staël, au sein des agitations politiques et des distractions de la capitale, devinait cet ennui comme par une sympathie d'affection qui lui faisait éprouver pour un autre ce qu'elle n'aurait pas ressenti pour elle-même. Ce fut elle qui, par sa persistance, obtint, bien que suspecte à un gouvernement ombrageux , à des néophytes en liberté, qui travestissaient leurs défiances en patriotisme , le rappel d'un citoyen dont le rang, le nom, les habitudes n'avaient rien de commun avec les formes sévères d'un républicanisme nouveau. Elle surmonta tous les obstacles, vainquit toutes les répugnances, brava des soupçons qui empoisonnèrent sa vie entière , et rendit à l'ami dont elle était alors la seule protectrice , le séjour de la France que, par cela même, elle dut bientôt quitter. Et là ne se borna point l'enthousiasme de 'son amitié active ; elle voulut, pour cet ami, des honneurs, des dignités, des richesses, elle voulut qu'il lui fût redevable de toute son existence : elle réussit; et après avoir contemplé la première fête qui constatait la prospérité dont elle était l'unique auteur , elle emporta dans l'exil la consolation du bien qu'elle avait fait, et le sentiment de la reconnaissance qu'avait méritée son dévouement.

( '7° ) Mille exemples du même genre me seraient aisés à citer. Aussi ses amis comptaient sur elle comme sur une sorte de providence. Si, par quelque malheur imprévu, l'un d'entre eux eût perdu toute sa fortune, il savait où la pauvreté ne pouvait l'atteindre ; s'il eût été contraint à prendre la fuite , il savait dans quels lieux on le remercierait de choisir un asile; s'il s'était vu plongé dans un cachot, il se serait attendu avec certitude que madame de Staël y pénétrerait pour le délivrer.

Parmi les affections qui ont rempli sa vie , son amour pour son père a toujours occupé la première place. Les paroles semblaient lui manquer quand elle voulait exprimer ce qu'elle éprouvait pour lui. Tous ses autres sentimeus étaient modifiés par cette pensée. Son attachement pour la France s'augmentait de l'idée que c'était le pays qu'avait servi son père , et du besoin de voir l'opinion rendre à M, Necker la justice qui lui était due; elle eût désiré le ramener dans cette contrée où sa présence lui paraissait devoir dissiper toutes les préventions et concilier tous les esprits. Depuis sa mort, l'espoir de faire triompher sa mémoire l'animait et l'encourageait bien plus que toute perspective de succès personnel : l'histoire de la vie de M. Necker était son occupation constante ; et, dans cette affreuse

( <7' ) maladie qu'une nature inexorable semblait avoir compliquée pour épuiser sur elle toutes les souffrances, son regret habituel était de n'avoir pu achever le monument que son amour filial s'était flatté d'ériger.

Je viens de relire l'introduction qu'elle a placée à la tète des manuscrits de son père. Je ne sais si je me trompe , mais ces pages me semblent plus propres à la faire apprécier , à la faire chérir de ceux mêmes qui ne l'ont pas connue, que tout ce qu'elle a publié de plus éloquent, de plus entraînant sur d'autres sujets; son âme et son talent s'y peignent tout entiers. La finesse de ses aperçus, l'étonnante variété de ses impressions, la chaleur de son éloquence, la force de sa raison, la vérité de son enthousiasme, son amour pour la liberté et pour la justice, sa sensibilité passionnée, la mélancolie qui souvent la distinguait , même dans ses productions purement littéraires , tout ici est consacré à porter la lumière sur un seul foyer, à exprimer un seul sentiment, à faire partager une pensée unique. C'est la seule fois qu'elle ait traité un objet avec toutes les ressources de son esprit , toute la profondeur de son âme , et sans être distraite par quelque idée étrangère. Cet ouvrage, peut-être, n'a pas encore été considéré sous ce point de vue : trop de différences

( l72 ) d'opinions s'y opposaient pendant la vie de madame de Staël. La vie est une puissance contre laquelle s'arment, tant qu'elle dure, les souvenirs, les rivalite's et les intérêts; mais quand cette puissance est brisée, tout ne doit-il pas prendre un autre aspect? Et si , comme j'aime à le penser, la femme qui a mérité tant de gloire et fait tant de bien est aujourd'hui l'objet d'une sympathie universelle et d'une bienveillance unanime, j'invite ceux qui honorent le talent , respectent l'élévation , admirent le génie et chérissent la bonté, à relire aujourd'hui cet hommage tracé sur le tombeau d'un père par celle que ce tombeau renferme maintenant.

Après cette notice sur M. Necker, deux ouvrages qui, si je ne rne trompe, font le mieux connaître, soit le caractère, soit les opinions de madame de Staël , ce sont d'une part Corinne, et de l'autre les Considérations sur la Révolution française. Disons donc quelques mots de ces deux productions si remarquables, dont la première a créé, pour ainsi dire, une ère nouvelle dans la littérature française, et dont l'autre a élevé aux principes de la liberté, proclamés en 1789, avant qu'elle ne se fût souillée par des crimes qu'avaient provoqués des résistances mal calculées , le monument le plus durable qu'on leur ait encore érigé.

Pour juger un ouvrage comme il doit être jugé, certaines concessions, que j'appellerai dramatiques, sont indispensables. Il faut permettre à l'auteur de créer les caractères de ses héros comme il veut , pourvu que ces caractères ne soient pas invraisemblables. Ces caractères une fois fixés, il faut admettre les évènemens, pourvu qu'ils résultent naturellement de ces caractères. Il faut enfin considérer l'intérêt produit par la combinaison des uns et des autres. Il ne s'agit point de rechercher si les caractères ne pourraient pas être différens. Sont-ils naturels? sontils touchans ? conçoit-on que telle circonstance ait dû être l'effet de la disposition de tel personnage principal? que cette disposition existant, telle action ait dû être amenée par telle circonstance? est-on vivement ému? l'intérêt va-t-il croissant jusqu'à la fin de l'ouvrage? Plus ces questions peuvent être résolues par l'affirmative, plus l'ouvrage approche de la perfection.

Corinne est une femme extraordinaire, enthousiaste des arts, de la musique, de la peinture, surtout de la poésie; d'une imagination exaltée, d'une sensibilité excessive , mobile à la fois et passionnée; portant en elle-même tous les moyens de bonheur, mais accessible en même temps à tous les genres de peine; ne se dérobant à la souffrance qu'à l'aide des distractions; ayant be-

( i?4 ) soin d'être applaudie , parce qu'elle a la conscience de ses forces , mais ayant plus encore besoin d'être aimée ; menacée ainsi toujours d'une destinée fatale, n'échappant à cette destinée qu'en s'étourdissant, pour ainsi dire, par l'exercice de ses facultés, et frappée sans ressource, dès qu'un sentiment exclusif, une pensée unique s'est emparée de son âme.

Pourquoi, dira-t-on, choisir pour héroïne une telle femme? Veut-on nous l'offrir pour modèle ? et quelles leçons son histoire peut-elle nous présenter ?

Pourquoi choisir pour héroïne une telle femme? Parce que ce caractère s'identifiait mieux qu'un autre, et je dirai même s'identifiait seul avec la contrée que l'écrivain voulait peindre ; et c'est là l'idée heureuse dans l'ouvrage de madame de Staël. Elle n'a point, ainsi que les auteurs qui, avant elle, ont prétendu réunir deux genres divers , promené froidement un étranger au milieu d'objets nouveaux , qu'il décrivait avec une surprise monotone ou une attention minutieuse; elle a pénétré son héroïne de tous les sentimens, de toutes les passions, de toutes les idées que réveillent le beau ciel, le climat superbe, la nature amie et bienfaisante qu'elle avait à décrire. L'Italie est empreinte dans Corinne; Corinne est une production de l'Italie; elle est

la fille de ce ciel, de ce climat, de cette nature; et de là, dans cet ouvrage, ce charme particulier qu'aucun voyage ne nous présente. Toutes les impressions, toutes les descriptions sont animées et comme vivantes, parce qu'elles semblent avoir traversé lame de Corinne et y avoir puisé de la passion.

Le caractère de Corinne était donc nécessaire au tableau de l'Italie , tel que madame de Staël se proposait de le présenter; mais , indépendamment de cette considération décisive f ce caractère est-il improbable? Y a-t-il dans cette réunion de qualités et de défauts, de force et de faiblesse, d'activité dans l'esprit et de sensibilité dans l'âme, des choses qui ne puissent exister ensemble? Je ne le crois pas. Corinne est un être idéal, sans doute; mais c'est un être idéal comme les belles statues grecques, et je ne sache pas que, parce que ces statues sont au-dessus des proportions ordinaires, et qu'en elles sont combinées des beautés qui ne se trouvent que séparément dans la réalité , on les ait jamais accusées d'invraisemblance.

Mais quelle est la morale de Corinne? Ici , je pense qu'il faut s'entendre. Si, par la morale d'un ouvrage, on comprend une morale directe, exprimée en toutes lettres, comme celle qui se trouve à la fin des fables de La Fon-

( '76) taine, j'aftirme que, dans un ouvrage d'imagination, une pareille morale est un grand défaut. Cette morale devient un but auquel l'auteur sacrifie, même à son insu, la probabilité des évènemens et la vérité des caractères. Il plie les uns, il fausse les autres pour les faire concourir à ce but. Ses personnages ne sont plus des individus auxquels il obéit, pour ainsi dire, après les avoir créés, parce qu'ils ont reçu de son talent une véritable existence, et qu'il n'en est pas plus le maître qu'il ne serait le maître d'individus doués d'une vie réelle; ce sont des instrumens qu'il refond, qu'il polit, qu'il lime, qu'il corrige sans cesse , et qui perdent par là du naturel , et par conséquent de l'intérêt.

La morale d'un ouvrage d'imagination se compose de l'impression que son ensemble laisse dans lame : si, lorsqu'on pose le livre, on est plus rempli de sentimens doux, nobles, généreux qu'avant de l'avoir commencé, l'ouvrage est moral, et d'une haute moralité.

La morale d'un ouvrage d'imagination ressemble à l'effet de la musique ou de la sculpture. Un homme de génie me disait un jour qu'il se sentait meilleur aprèsavoir contemplé long temps l'Apollon du Belvédère. 11 y a, je l'ai déjà dit ailleurs, mais on ne saurait trop le redire, il y a, dans la contemplation du beau en tout genre , quelque

( *77 ) chose qui nous détache de nous-même, en nous faisant sentir que la perfection vaut mieux que nous, et qui, par cette conviction, nous inspirant un désintéressement momentané, réveille en nous la puissance du sacrifice , puissance mère de toute vertu. Il y a dans l'émotion, quelle qu'en soit la cause, quelque chose qui fait circuler notre sang plus vite, qui nous procure une sorte de bien-être , qui double le sentiment de nos forces, et qui par là nous rend susceptibles d'une élévation , d'un courage, d'une sympathie au-dessus de notre disposition habituelle.

Corinne n'est point représentée comme une personne parfaite , mais comme une créature généreuse, sensible, vraie, incapable de tout calcul, entraînée par tout ce qui est beau, enthousiaste de tout ce qui est grand, dont toutes les pensées sont nobles, dont toutes les impressions sont pures, lors même qu'elles sont inconsidérées. Son langage est toujours d'accord avec ce caractère, et son langage fait du bien à l'âme. Corinne est donc un ouvrage moral. Je ne sais pourquoi cette morale qui , résultant des émotions naturelles , influe sur la teneur générale de la vie , paraît déplaire à beaucoup de gens. Serait-ce précisément parce qu'elle s'étend à tout, et que, se confondant avec

( '7* ) notre disposition tout entière, elle modifie nécessairement, notre conduite, au lieu que les axiomes directs restent, pour ainsi dire, dans leur niche, comme ces pagodes de l'Inde que leurs adorateurs saluent de loin , sans en approcher jamais? Serait-ce qu'on n'aimerait pas pour soi la morale qui naît de l'attendrissement et de l'enthousiasme , parce que cette morale force en quelque sorte l'action , au lieu que les maximes précises n'obligent les hommes qu'à les répéter? Et ferait-on ainsi de la morale une masse compacte et indivisible, pour qu'elle se mêlât le moins possible aux intérêts journaliers , et laissât plus de liberté dans tous les détails?

Un ouvrage d'imagination ne doit pas avoir un but moral, mais un résultat moral. Il doit ressembler, à cet égard, à la vie humaine qui n'a pas un but, mais qui toujours a un résultat dans lequel la morale trouve nécessairement sa place. Or, si je voulais m'étendre encore sur ce point, relativement à Corinne, je montrerais sans peine que son résultat moral n'est méconnaissable que pour ceux qui se plaisent à le méconnaître. Aucun ouvrage ne présente avee plus d'évidence cette importante leçon , que plus on a de facultés brillantes, plus il faut savoir les dompter; que lorsqu'on offre aux vents impétueux de si vastes voiles , il ne faut pas te-

( *79 ) nir un gouvernail faible d'une main tremblante ; que plus les dons de la nature sont nombreux, éclatans et diversifies, plus il faut marcher au milieu des hommes avec défiance et avec réserve; qu'entre le génie révolté et la société sourde et sé\ère, la lutte n'est pas égale, et que pour les âmes profondes , les caractères fiers et sensibles, les imaginations ardentes, les esprits étendus, trois choses sont nécessaires, sous peine de voir le malheur tomber sur eux , savoir vivre seul, savoir souffrir, savoir mépriser.

Mais Corinne est enthousiaste , et V enthousiasme a bien des dangers. Vraiment, je ne me doutais pas que ces dangers nous entourassent : je regarde autour de moi, et, je l'avoue, je ne m'aperçois pas qu'en fait d'enthousiasme, le feu soit à la maison. Où sont-ils donc ces gens entraînés par l'enthousiasme, et qu'il est si pressant d'en préserver ? Voyons - nous beaucoup' d'hommes, ou même beaucoup de femmes, sacrifier leurs intérêts à leurs sentimens, négliger par exaltation le soin de leur fortune , de leur considération ou de leur repos ? S'immole-t-on beaucoup par amour, par amitié, par pitié, par justice, par fierté? Est-il urgent de mettre un terme à ces sacrifices ? A voir tant d'écrivains courir au secours de l'égoisme, ne dirait-on pas qu'il est menacé ? Rassurons-nous ; il n'a rien à

( iSo ) craindre. Nous sommes à l'abri de l'enthousiasme. Les jeunes gens mêmes y sont inaccessibles, admirables par leur amour pour l'étude, leur soif de connaissances , leur impartialité, leur raison, cette raison semble les sortir de l'enfance, pour les porter de plein saut dans l'âge mûr.

Le caractère de Corinne une fois établi , il fallait, pour donner à l'ouvrage le plus vif degré d'intérêt , lui opposer un caractère assez semblable au sien, pour sentir tout son charme et se mêler à ses impressions, et néanmoins assez différent par ses penchans, ses habitudes, ses opinions, ses principes même, pour que ces différences amenassent des difficultés que ni les circonstances ni la situation ne pouvaient produire. Ce caractère ne pouvait être celui d'un Français, d'un Allemand ou d'un Italien. En France, l'opinion est tranchante dans les formes, mais elle permet beaucoup de dédommagement à ceux qui s'écartent de ses règles, pourvu qu'ils ne disputent pas son autorité. Corinne était isolée, indépendante. Un Français amoureux de Corinne, et parvenant à lui inspirer un sentiment profond et durable, n'eût vraisemblablement travaillé qu'à la séduire. En Allemagne, les seules distinctions fortement marquées sont celles des rangs. L'opinion , d'ailleurs , est assez indulgente , et tout ce qui sort de la

( i8. ) règle commune est plutôt accueilli avec bienveillance que traité avec défaveur. Un Allemand eût donc épousé Corinne , ou , s'il eût été retenu par des considérations tirées de l'obscurité qui enveloppait sa naissance, son hésitation ne reposant que sur des motifs de convenance extérieure, eût été d'un effet commun et dénué d'intérêt. Un Italien se fût consacré à elle, comme les mœurs de ce pays l'autorisent.

Pour faire naître des combats qui eussent leur source au fond du cœur, il fallait que l'amant de Corinne fût un Anglais, c'est-à-dire l'habitant d'un pays où la carrière des hommes fût tracée d'avance, où leurs devoirs fussent positifs , où l'opinion fût empreinte d'une sévérité mêlée de préjugés et fortifiée par l'habitude, enfin, où tout ce qui est extraordinaire fût importun , parce que tout ce qui est extraordinaire y devient nuisible. Lord Nelvil est un mélange de timidité et de fierté, de sensibilité et d'indécision , de goût pour les arts et d'amour pour la vie régulière, d'attachement aux opinions communes et de penchant à l'enthousiasme. C'est un Anglais déjà empreint des préjugés et des mœurs de sa nation, mais dont le cœur est encore agité par la mobilité naturelle à la jeunesse. 11 y aune époque dans la vie où le caractère se consolide et prend une forme indestructible. A cette épo-

que, suivant les pays, les hommes deviennent ou égoïstes et avides, ou seulement sérieux et sévères; mais toujours est-il qu'alors l'âme se ferme aux impressions nouvelles; elle cède à l'action des habitudes et à l'autorité des exemples; elle se moule, pour ainsi dire, d'après le moule universel. Avant celte époque, la nature lutte contre des règles qu'elle ne connaît pas clairement; et c'est durant cette lutte que l'homme est en proie aux égaremens de l'imagination comme aux orages du cœur. C'est ainsi qu'Oswald se présente, lorsque, pour la première fois, il rencontre Corinne. Sans doute, dès cette première rencontre , le destin de tous deux est décidé. Ils ne peuvent pas être heureux ensemble, ils ne pourront plus être heureux séparés. Oswald parcourt l'Italie avec Corinne ; il en contemple toutes les merveilles. Le langage éloquent, la voix harmonieuse, l'enthousiasme poétique de son amie prêtent à tous les objets une splendeur surnaturelle. En sa présence, les ruines se relèvent, les souvenirs renaissent, la nature se pare d'un éclat nouveau : l'Italie antique paraît environnée de toutes ses pompes; l'Italie moderne brille de toute sa beauté. Mais, au milieu de ce délire qui bouleverse son cœur et ses sens, Oswald se rappelle sa patrie, ses devoirs, la carrière qui lui était tracée. Ravi sans être convaincu, cbar-i

( i»3 ) mé sans être soumis , souvent heureux , jamaiscontent de lui-même , il suit à pas incertains le char triomphal de l'être étonnant qui le subjugue et l'enchante. Il est enivré de l'amour qu'il inspire, il est ébloui de la gloire qu'il contemple, il est orgueilleux des succès dont il est témoin ; mais il jette, malgré lui, quelquefois un regard de regret vers le pays qui lui promettait des jouissances et plus dignes et plus calmes. Il trouve dans l'air qu'il respire je ne sais quoi de léger qui ne remplit pas sa mâle poitrine. Cette poésie, ces beaux-arts, ces tableaux, cette musique, lui semblent les parures de la vie; mais la vie ellemême, la vie active, utile et noblement occupée, il se demande où elle est, et la cherche vainement autour de lui.

Indépendamment du caractère d'Oswald , il y en a , dans Corinne, plusieurs autres qui décèlent une profonde connaissance de la nature et du cœur humain. Je n'en indiquerai que trois, Lucile, le comte d'Erfeuil et de M. de Maltigues.

Le portrait de Lucile se compose d'une foule de traits épars qu'il serait impossible d'extraire et de réunir sans leur faire perdre leur délicatesse et quelque chose de leur vérité. Jamais on n'a revêtu de couleurs plus fraîches, plus douces et plus pures à la fois , le charme de la jeunesse, de la pudeur tremblante, du mys-

( i84) tére qui l'entoure et la protège, et de cette réserve craintive qui , par je ne sais quel pressentiment des maux de la vie , paraît demander grâce d'avance à une destinée qu'elle ignore encore.

Le tableau des relations contraintes de lord Nelvil et de Lucile qu'il a épousée , sont décrites avec une finesse d'observation admirable. Il n'est personne peut-être qui n'ait , plus d'une fois dans la vie, été dans une situation pareille, dans une situation où le motnécessaire, toujours sur le point d'être prononcé, ne l'était jamais, où l'émotion qui aurait été décisive, était toujours interrompue, où il y avait entre deux âmes qui avaient besoin de s'entendre une barrière invincible, un mur de glace qui les empêchait de se rapprocher.

Le portrait du comte d'Erfeuil est un chef-d'œuvre en son genre; on voit qu'il est observé d'après nature et décrit sans malveillance. Le comte d'Erfeuil est un homme dont toutes les opinions sont sages, toutes les actions louables ; dont la conduite est généreuse sans être imprudente, raisonnable sans être trop circonspecte; qui ne se compromet ni en servant ses amis ni en les abandonnant; qui secourt le malheur sans être ému, le souffre sans être accablé; qui porte dans sa tête un petit code de maximes littéraires, politiques et mo-

( '85) raies, ramenées toujours à propos dans la conversation, et qui, muni de la sorte, traverse le monde commodément, agréablement, élégamment..

On a reproché à madame de Staël quelque exagération dans la teinte innocente et légère du ridicule qu'elle donne quelquefois au comte d'Erfeuil. On a prétendu qu'il n'était pas possible qu'un Français, à Rome, appelât une Italienne belle étrangère. On avait donc oublié ce trait si connu d'un Français dînant avec beaucoup d'autres Français chez un prince d'Allemagne, et lui disant tout à coup : C'est singulier^ Monseigneur, il n'y a que votre Altesse d'étranger ici. Celui qui écrit ces lignes a vu de ses yeux , dans un spectacle allemand , un comédien français s'avançant pour haranguer le parterre , et commençant son discours par ces paroles: Respectables étrangers —

M. de Maltigues est un autre caractère dont on n'a pas assez remarqué la profondeur, parce que madame de Staël ne l'a montré qu'en passant. C'est un homme très corrompu , ne voyant dans la vie de but que le succès, professant cette opinion avec une sorte d'impudeur qui naît de la vanité, mais la pratiquant avec adresse. M. de Maltigues est le résultat d'un siècle où l'on a dit que la morale n'était qu'un calcul bien entendu, et qu'il fallait surtout jouir de la vie ; où l'on a

( '86) créé contre tous les genres d'enthousiasmes le mot puissant de niaiserie. La bravoure est sa seule vertu, parce qu'elle est utile aux médians contre les bons, tout comme aux bons contre les médians. Il est fâcheux que madame de Staël n'ait pas mis le caractère de M. de Maltigues en action; elle aurait pu le développer d'une façon très piquante. On l'aurait vu peut-être réussir dans le monde par la hardiesse même de son immoralité; car il y a une. grande masse d'hommes qui regardant l'immoralité professée comme une confidence qu'on leur fait, sont flattés de cette confidence, et ne sentent point qu'en se moquant ainsi avec eux des choses les plus sérieuses, c'est d'eux qu'on se moque en réalité.

Une considération m'a frappé en examinant les deux caractères du comte d'Erfeuil et de M. de Maltigues; c'est qu'il y a entre eux un rapport direct, bien qu'ils suivent une ligne tout opposée. Leur premier principe n'est-il pas qu'il faut prendre le monde comme il est et les choses comme elles vont , ne s'appesantir sur rien , ne pas vouloir réformer son siècle, n'attacher à rien une importance exagérée ? Le comte d'Erfeuil adopte la théorie, M. de Maltigues en tire les résultats; mais les hommes comme M. de Maltigues ne pourraient pas réussir, si les hommes comme le comte d'Erfeuil n'existaient pas.

Le comte d'Erfeuil est la frivolité bonne et honnête- M. de Martigues, l'égoïsme spéculant sur la frivolité, et profitant de l'impunité qu'elle lui assure : tant il est vrai qu'il n'y a de moral que ce qui est profond ; qu'en repoussant les impressions sérieuses, on ôte à la vertu toute garantie, et toute base; que, sans enthousiasme, c'est-à-dire sans émotions désintéressées, il n'y a que du calcul , et que le calcul conduit à tout.

Ce caractère n'est au reste que le développement d'une pensée que madame de Staël avait indiqué dans son ouvrage sur la littérature.

Depuis long-temps, avait-elle dit, on appelle caractère décidé celui qui marche à son intérêt, au mépris de tous ses devoirs; un homme spirituel, celui qui trahit successivement avec art tous les liens qu'il a formés. On veut donner à la vertu l'air de la dupsrie, et faire passer le vice pour la grande pensée d'une âme forte. Il faut s'attacher à faire sentir avec talent que l'immoralité du cœur est aussi la preuve des bornes de l'esprit; il faut parvenir à mettre en souffrance l'amour-propre des hommes corrompus, et donner au ridicule une direction nouvelle. Ces hommes, qui veulent faire recevoir leurs vices et leurs bassesses comme des grâces de plus, dont la prétention à l'esprit est telle qu'ils se vanteraient presque à vous-mêmes de vous avoir

( »88) trahi, s'ils n'espéraient pas que vous le saurez un jour; ces hommes, qui veulent cacher leur incapacité par leur scélératesse , se flattant que Ton ne découvrira jamais qu'un esprit si fort contre la morale universelle est si faible dans ses conceptions politiques; ces caractères si indépendans de l'opinion des hommes honnêtes, et si tremblans devant celle des hommes puissans, ces charlatans de vices, ces frondeurs des principes élevés, ces moqueurs des âmes sensibles, c'est eux qu'il faut vouer au ridicule ; il faut les dépouiller comme des êtres misérables, et les abandonner à la risée des enfans (i).

Cette conception neuve, forte de vérité , puissante d'amertume, et empreinte d'une indignation à laquelle on voit se mêler le souvenir d'expériences douloureuses, madame de Staël l'a réalisée dans le caractère de M. de Maltigues, et, sous ce rapport aussi , Corinne est une production du résultat le plus utile et le plus moral.

Je passe maintenant dans une autre sphère, et le lecteur sera frappé, je le pense, de cette variété de talent, de cette universalité de vues, qui transforme en écrivain politique du premier ordre l'observateur ingénieux des faiblesses de notre nature , et le peintre fidèle des souffrances du coeur.

(i) De la Littérature , etc.

Des l'instant où la mort eût frappé le père de madame de Staël, elle conçut le projet d'écrire l'histoire de la vie politique de cet homme illustre. Les persécutions dont elle fut l'objet, l'éducation de ses enfans, ses voyages dans toute l'Europe, une foule de distractions , enfin , les unes douloureuses, les autres brillantes, retardèrent l'exécution du dessein qu'elle avait formé , et son sujet s'agrandit à son insu devant elle. Le propre des esprits supérieurs, c'est de ne pouvoir considérer les détails, sans qu'une foule d'idées ne se présente à eux sur l'ensemble auquel ces détails appartiennent.

Bien que madame de Staël fût très jeune lorsque la révolution éclata, elle se trouvait mieux placée que personne pour en démêler toutes les causes, les causes générales , parce qu'elle rencontraitsans cesse , dans la maison de M. Necker, les hommes qui alors dirigeaient, ou, pour mieux dire, exprimaient l'opinion; les causes particulières, parce que sa société intime se composait de ces grands seigneurs, dont plusieurs par amour du bien , quelques- uns par vanilé, d'autres par l'inquiétude d'une activité non employée, favorisaient les réformes et les changemens qui se préparaient. Douée d'un esprit d'observation admirable , qui l'emportait malgré elle sur ses affections privées , madame de Staël ne

( '9° ) pouvait s'empêcher de remarquer ce qu'il y avait de naturel ou de factice, de généreux ou de calculé , dans le dévouement de ces classes supérieures, qui s'acquittèrent pendant quelque temps avec élégance et avec un succès payé chèrement ensuite, du rôle brillant d'organes de l'opinion populaire. Le temps, qui nécessairement refroidit les affections lorsqu'elles ne sont pas fondées sur une complète sympathie, avait achevé de donner aux jugemens de madame de Staël le mérite de l'impartialité , à l'époque où elle entreprit de se rendre compte de ce qui s'était passé sous ses yeux. Sans doute , si elle eût voulu peindre plus souvent et plus en détail les individus , son ouvrage, en descendant à un rang moins élevé , comme composition littéraire , aurait gagné peut-être en intérêt anecdotique. On ne peut s'empêcher de regretter qu'elle n'ait pas appliqué à la peinture des caractères politiques , le talent qu'elle a déployé dans le roman de Delphine. Personne n'aurait raconté avec plus de grâce et avec des expressions plus piquantes tant d'apostasies déguisées en principes , tant de calculs transformés en conversions; et ces préjugés, repris aujourd'hui comme moyens par des hommes qui hier les combattaient comme obstacles, et ces vestales du vice , qui en conservent la tradition comme le feu sacré, et qui, trahissant tour à

( '9' ) tour le despotisme et la liberté, sont restées fidèles à la corruption, comme un bon citoyen l'est à sa patrie. Mais madame de Staël a préféré le genre de l'histoire à celui des mémoires particuliers.

Ceux qui haïssent M. Necker pour le bien qu'il a fait, ou pour celui qu'il a voulu faire , trouveront de l'exagération dans l'admiration constante que sa fille témoigne pour lui. Il était difficile de voir souvent M. Necker sans concevoir beaucoup de vénération pour ses vertus privées, et une grande idée de la sagacité de ses vues, et de la finesse de ses aperçus. Il était impossible de vivre avec lui sans être frappé de la pureté de son caractère et de la bienveillance habituelle qui se manifestait dans ses paroles el dans ses actions. Comme homme d'état, M. Necker a eu le sort de tous ceux qui ont voulu et qui ont été contraints de vouloir conduire une révolution destinée, par la force des choses , à échapper à tous les calculs et à se frayer sa route elle-même. Si l'on réfléchit à la disposition des esprits à cette époque, si l'on considère les intérêts opposés des divers partis , qui n'avaient de commun entre eux qu'une égale inexpérience , et dont les opinions , rédigées en quelques phrases tranchantes, étaient violentes comme des préjugés et inflexibles comme des principes , on

sentira qu'aucune e'nergie , aucune prudence humaine , ne pouvait maîtriser de tels éle'mens. C'est ce que madame de Staël démontre , et elle justifie très bien son père contre ceux qui l'accusent d'avoir mis ces éle'mens en fermentation. Elle décrit, d'une manière juste et rapide, l'état de l'opinion en 1789. La monarchie, sinon absolue, du moins arbitraire, avait, sousLouisXlV, fatigué la nation par des guerres toujours inutiles, enfin malheureuses, et l'avait aliénée sous la régence, par le spectacle de la corruption, et sous Louis XV, par celui de l'insouciance et de la faiblesse. Les grands corps de la magistral ure réclamaient des droits sans base, et faisaient valoir des prétentions sans limites. Les membres du clergé, tout en professant, comme un devoir de forme, les maximes héréditaires d'une intolérance usée , se donnaient le mérite d'afficher une incrédulité alors à la mode. La noblesse avait contre elle la perte de sa puissance , la conservation de ses privilèges, et les lumières mêmes des nobles les plus éclairés. Le tiers-état réunissait toutes les forcés réelles, le nombre, la richesse, l'industrie, et se voyait pourtant contester l'égalité de fait , qui était dans l'ordre existant, et l'égalité de droit, qui est imprescriptible. Enfin, les classes inférieures étaient plongées dans un état misérable, et elles étaient

( *93 ) averties, par la portion parlante de la classe qui dominait l'opinion , que cette misère était injuste. Qui ne voit qu'indépendamment de tout projet de réforme, un bouleversement devait avoir lieu?

Je dis ceci pour les lecteurs équitables, et non pour ces interprètes soudoyés de vieilles haines , qui s'élancent contre les tombeaux , parce qu'ils les savent sans défense, comme ils s'élancent contre les vivans quand ils les croient garottés. Les ramener est impossible , parce qu'ils ne jugent rien avec leur intelligence, mais tout avec leur intérêt. Les convaincre est un espoir chimérique ; ils n'ont pas l'organe de la conviction , qui est la conscience ; il faut leur laisser répéter leurs mensonges toujours démasqués , toujours reproduits , comme on laisse aboyer la nuit les dogues affamés.

Cet essai n'étant l'analyse des ouvrages de madame de Staël , ni sous le point de vue politique, ni sous le point de vue littéraire , je ne me propose de parcourir ici que quelques-unes de ses idées dominantes

« La révolution de France, dit-elle, est une des » grandes époques de l'ordre social. Ceux qui m la considèrent comme un événement acciden- » tel n'ont porté leurs regards ni dans le passé » ni dans l'avenir. Ils ont pris les auteurs pour

( >94 ) » la pièce ^ et, afin de satisfaire leurs passions,' » ils ont attribué aux hommes du moment ce »> que les siècles avaient préparé. »

Cette observation est pleine de justesse. Beaucoup de gens ne voient la cause des évènemens du jour que dans les hasards de la veille. A les entendre , si Ion eût empêché tel mouvement partiel , rien de ce qui a eu lieu ne serait arrivé; en comblant le déficit des finances, on eût rendu inutile la convocation des Etats-Généraux ; en faisant feu sur le peuple qui entourait la Bastille, on eût prévenu l'insurrection ; si l'on eût repoussé le doublement du tiers, l'Assemblée Constituante n'eût pas été factieuse ; et si l'on eût dispersé l'Assemblée Constituante, la révolution n'eût pas éclaté. Spectateurs aveugles, qui ne voient pas que le déficit dans les finances n'était pas une cause, mais un effet, et que la même forme de gouvernement qui avait produit ce déficit en eût bientôt ramené un autre, parce que la dilapidation est la compagne constante de l'arbitraire ; que ce ne fut pas une fantaisie subite dans les habitans de Paris que la destruction de la Bastille, et que la Bastille, préservée aujourd'hui, aurait été menacée de nouveau demain, parce que lorsque la haine des vexations a soulevé un peuple , ce n'est pas en protégeant les vexations par l'artillerie, mais en y mettant

( '95) un terme, qu'on rétablit une paix durable ; que le doublement du tiers ne fit que donner des organes de plus à une opinion qui, privée d'organes, s'en fut créé de plus redoutables; qu'en dispersant l'Assemblée Constituante, on n'eût pas anéanti le besoin de liberté qui agitait les têtes et remplissait les cœurs; que la puissance du tiers-état aurait survécu, et que cette puissance voulait être satisfaite ou se satisfaire elle-même; enfin, que les véritables auteurs de la révolution ne furent pas ceux qui , étant ses instrumens , parurent ses chefs ! Les véritables auteurs de la révolution furent le cardinal de Richelieu et sa tyrannie , et ses commissions sanguinaires, et sa cruauté; Mazarin et ses ruses, qui rendirent méprisable l'autorité, que son prédécesseur avait rendue odieuse; Louis XIV et son faste ruineux, et ses guerres inutiles, et ses persécutions et ses dragonnades. Les véritables auteurs de la révolution furent le pouvoir absolu , les ministres lespotes, les nobles insolens , les favoris avides. Ceci n'est point une apologie des révolutions, l'ai montré, dans plus d'un ouvrage, que je n'aiuais point les révolutions en elles-mêmes. D'orlinaire elles manquent leur but en le dépassant; * :lles interrompent le progrès des idées qu'elles emblent favoriser. En renversant, au nom de a liberté , l'autorité qui existe , elles donnent à

( ><K> ) l'autorité qui la remplace des prétextes spécieux contre la liberté. Mais plus on craint les révolutions, plus il faut s'éclairer sur ce qui les amène.

En partant du principe incontestable que les causes du bouleversement de l'ancienne monarchie remontent bien plus haut que 1789, madame de Staël a dû chercher à découvrir ces causes; et, conduite ainsi à examiner l'organisation sociale des peuples modernes, elle a été frappée d'abord de la différence fondamentale qui distingue ces peuples de ceux de l'antiquité. Elle exprime cette différence en peu de mots , mais ces mots sont pleins d'énergie : « Le droit » public de la plupart des états européens re- » pose encore aujourd'hui sur le code de la » conquête. »

Sans doute; et c'est pour cette raison que Ion a rencontré , de nos jours , tant d'obstacles à l'établissement de la liberté. C'est pour cette raison qu'ainsi qu'on l'a observé souvent , la liberté paraît à beaucoup d'esprits qui la cherchent et qui la désirent moins précieuse encore que l'égalité.

Lors même que les progrès de la civilisation eurent adouci les effets de la conquête , ses souvenirs restèrent; la noblesse eut même souvent la maladresse de les rappeler. Dans ses protestations, dans ses appels à ses droits anciens , à son origine

féodale, elle semblait dire au peuple: Comment ne serait-ce pas à nous à vous gouverner, puisque ce sont nos aïeux qui ont dépouillé vos pères? De la sorte , l'irritation a survécu aux causes qui l'avaient produite; elle est devenue, pour ainsi dire, une tradition. Cette tradition a été la source de beaucoup de fautes. En poursuivant non-seulement les privilèges héréditaires, mais les possesseurs de ces privilèges, les amis de la liberté ont eux-mêmes, à leur insu, été dominés par des préjugés héréditaires. Voyez les révolutions des républiques italiennes du moyen âge, elles ont eu pour but de repousser des conquérans plutôt que de donner des droits égaux à des citoyens (i).

Je suis loin d'approuver les rigueurs dirigées contre la noblesse après son abolition; mais j'ai cru devoir , par occasion , expliquer la cause de ces rigueurs. C'était, en quelque sorte, une loi di* talion exercée par le dix-huitième siècle contre le cinquième; loi que la distance et le changement des mœurs , des institutions et des habitudes rendaient inapplicable et inique.

Le code de la conquête , continue madame de Staël, produisit le régime féodal.

(1) Rien n'est plus remarquable que la conformité des lois faites en Italie , à Florence surtout , contre les nobles , avec les lois de la Convention.

La condition des serfs était moins dure que celle des esclaves. Il y avait diverses manières d'en sortir; et, depuis ce temps, différentes classes ont commencé par degrés à s'affranchir de la destinée des vaincus. C'est sur l'agrandissement graduel de ce cercle que la réflexion doit se porter.

Ici madame de Staël donne à l'aristocratie la préférence sur le gouvernement absolu d'un seul. Cette opinion a excité beaucoup de réclamations. Elles tiennent en partie, si je ne me trompe, à une confusion d'époques. Dans un temps de commerce et de lumières, l'aristocratie est certainement plus funeste que le pouvoir absolu d'un seul ; mais c'est que , dans un temps de commerce et de lumières , le pouvoir absolu d'un seul ne saurait exister réellement. Pour le concevoir dans toute sa plénitude et se pénétrer de tout ce qu'il a d'odieux, il faut remonter à des siècles barbares et se transporter dans des pays ; qui ne soient pas commerçans. Voyez- le dans l'antiquité, en Perse, ou à Rome sous les empereurs ; voyez-le de nos jours à Alger ou à Maroc. Pourrons-nous encore long-temps ajouter à Lis-^ bonne ! Certes, l'aristocratie vaut mieux. Tout en haïssant le sénat romain, je le préfère à Caligula ; et sans aimer l'oligarchie vénitienne, j'aime encore moins le dey d'Alger et ses Maures..

( i99 ) Mais dès que les lumières ont fait des progrès, et surtout dès que le commerce existe, le despotisme d'un seul devient impossible. Ce commerce , en donnant à la propriété une qualité nouvelle, la circulation , affranchit les individus, et, en créant le crédit, il rend l'autorité dépendante.

Or, dès que le despotisme pur est impossible , le véritable fléau , c'est l'aristocratie ; et cela explique comment certains, peuples modernes, les Danois, par exemple, ont consenti, pour s'en délivrer, à de si incroyables sacrifices.

La question de savoir lequel vaut mieux du pouvoir absolu d'un seul ou de l'aristocratie est d'ailleurs parfaitement oiseuse aujourd'hui. Je défie le pouvoir absolu d'un seul de subsister dix années dans tout pays éclairé. Bonaparte luimême n'a pu ni le conquérir complètement ni le faire durer; et je défie l'aristocratie de subsister un demi-siècle»

La constitution de l'Angleterre est l'objet constant de l'admiration de madame de Staël. Je ne méconnais assurément point ce que nous devons à cette constitution ; son nom seul a rendu à la liberté d'immenses services : la France , en croyant limiter, est arrivée à des institutions infiniment meilleures et à une liberté beaucoup plus réelle , sinon de fait , au moins de droit ,

car nous n'avons plus ces lois exceptionnelles , qui e'quivalaient à la suspension de Yhabeas corpus. Nous avons des élections sincères , au lieu des bourgs pourris anglais. Nous sommes préservés de cette concentration des propriétés , source de misère et germe infaillible de révolutions. Madame de Staël a peut-être méconnu nos avantages. N'importe, il est bon de rendre hommage à la liberté partout où elle se trouve , et à cet hommage se mêle pour nous une réflexion satisfaisante.

Les Anglais ont dû les qualités qui leur ont long-temps valu la considération de l'Europe , principalement à leur constitution, bien qu'elle fût beaucoup trop empreinte d'inégalité et de privilèges. Or , sans vouloir faire le moindre tort à un peuple qui a offert au monde de grands exemples durant à peu près cent quarante ans , ma conviction est que , si une constitution libre a eu pour lui de si bons effets , elle en aura pour nous de meilleurs encore. Notre climat n'est-il pas plus beau , nos ressources plus réelles , nos moeurs plus polies, nos affections plus douces et moins personnelles, notre esprit plus flexible et plus rapide, notre caractère plus hospitalier? Si néanmoins la liberté a donné aux Anglais , pendant plus d'un siècle, une place éminente parmi les nations, la

( soi ) liberté nous rendra le rang qui nous est assigné par la nature.

Une erreur que madame de Staël a énergiquement réfutée , c'est celle des écrivains qui regrettent le repos et le bonheur de l'ancienne monarchie.

« En lisant les déclamations de nos jours, dît— » elle, on croirait que ses quatorze siècles ont été » des temps tranquilles , et que la nation était » alors sur des roses. On oublie les templiers , » brûlés sous Philippe-le-Bel; le triomphe des » Anglais sous les Valois ; la guerre de la jacque- » rie; les assassinats du duc d'Orléans et du duc » de Bourgogne; les cruautés perfides de LouisXl; )) les protestans français condamnés à d'affreux » supplices sous François Fr, tandis qu'il s'alliait » lui-même aux protestans d'Allemagne ; les » horreurs de la ligue, surpassées toutes encore » par le massacre de la Saint-Barthélemi ; les » conspirations contre Henri IV, etson assassinat, » œuvre effroyable des ligueurs; les échafauds » arbitraires élevés parle cardinal de Richelieu, » les dragonnades, la révocation de l'édit de » Nantes , l'expulsion des protestans et la guerre » des Cévennes sous Louis XIV. »

J'ai pensé qu'il était bon de citer ce petit abrégé de l'histoire de notre monarchie avant qu'elle fût constitutionnelle. Il répond assez péremptoi-

rement, ce me semble, à ceux qui prétendent que nous n'avons cessé d'être heureux que parce que nous avons voulu être libres. Il prouve aussi que les principes démagogiques ne sont pas rigoureusement nécessaires pour motiverdescrimes assez bien conditionnés. Ce n'était point par philosophie que Philippe-le-Bel faisait brûler les templiers. L'on n'invoquait point les droits de l'homme quand on plongeait à plusieurs reprises les protestans dans les flammes sous les yeux de la cour de François Ie' ; et l'assassin de Henri IV s'appuyait de la souveraineté du pape et non de celle du peuple.

Le jugement de madame de Staël , sur Louis XIV, a révolté tous ceux qui voient la majesté dans la pompe, le bon ordre dans l'étiquette , le triomphe des lettres dans un peu d'argent jeté aux poètes, et la gloire dans la pédanterie portée jusqu'au milieu des batailles, où le peuple prodiguait son sang , tandis que le roi leur donnait son nom , retenu qu'il était par sa grandeur loin de la mêlée (i).

« Le roi qui a pensé que les propriétés de ses » sujets lui appartenaient , et qui s'est permis » tous les genres d'actes arbitraires , c'est madame

(i) Gémit de sa grandeur qui l'attache au rivage.

Boileau.

» de Staël qui parle , le roi ( ose-t-on le dire et » peut-on l'oublier) qui vint, le fouet à la main, » interdire comme une offense le dernier reste » de l'ombré d'un droit, les remontrances du » parlement, ne respectait que lui-même, et n'a » jamais pu concevoir ce que c'était qu'une » nation. »

On s'est indigné surtout de deux assertions : la première, « que le code lancé contre les re- » ligionnaires pouvait tout-à-fait se comparer » aux lois de la Convention contre les émi- » grés. ;) La seconde, « que la gloire des grands » écrivains du dix -septième siècle appartenait » à la France, et ne devait pas être concentrée » sur un seul homme , qui, au contraire, a » persécuté quelques-uns de ces écrivains, et » en a dédaigné beaucoup d'autres. »

Quant au premier point , j'ai lu, il est vrai, dans un écrit récent , que les lois contre les religioimaires e'taient rigoureuses , et que les lois contre les émigrés étaient atroces ; mais je n'ai point découvert pourquoi ce qui était atroce en 1793, n'était que rigoureux un siècle plus tôt, et je persiste à croire que les crimes sont des crimes et les cruautés des cruautés, quelle que soit l'autorité qui s'en rende coupable.

Pour ce qui regarde la part qu'il faut attribuer à l'autorité royale dans les travaux et les suc-

ces de notre littérature, il me semble qu'on sert mieux la gloire nationale, en montrant que le talent se développa par sa propre force, dès que la fin des guerres civiles eut rendu à l'esprit français quelque sécurité et quelque repos, qu'en cherchant à présenter nos grands écrivains comme des enfans de la protection et des créatures de la faveur. Arnaud , Pascal , Port-Royal tout entier, Fénéîon , Racine , sont les preuves des bornes étroites , de l'intolérance altière, de l'inconstance capricieuse de cette faveur si vantée; et, tout en plaignant ces génies supérieurs, les uns persécutés, les autres affligés par un despote , nous pouvons, en quelque sorte, aujourd'hui qu'ils reposent dans la tombe, nous féliciter des injustices qu'ils ont subies. Ils nous ont épargné la douleur de croire que l'espèce humaine dépend de l'arbitraire d'un homme , et que tant de germes féconds seraient demeurés stériles, tant de facultés éminentes inactives , tant de voix éloquentes muettes , si le sourire de cet homme ne les eût encouragés. J'insiste sur ce sujet , parce que l'admiration pour Louis XïVn'estpas une opinion particulière, une erreur de théorie qu'on peut laisser pour ce qu'elle est, sans avoir à redouter ses conséquences pratiques. La monarchie de Louis XIV est le type d'une monarchie absolue ; tous ceux qui regrettent ou désirent une monarchie sem-

blable entonnent, en l'honneur de Louis XIV, un hymne si parfaitement le même , malgré la diversité des circonstances, qu'on le dirait stéréotypé pour être transmis d'un régime à l'autre. Lorsqu'un homme, qui n'a pas voulu être Washington , a commencé à s'égarer dans les routes du despotisme , tous les panégyristes de Louis XIV se sont groupés autour de lui ; et notez que ces panégyristes d'alors n'étaient autres que ceux d'à présent. Sans doute il y avait une portion de leur doctrine qu'ils passaient prudemment sous silence; mais à cette exception près, ils tenaient le langage qu'ils tiennent encore. Ils apportaient en tribut , à l'autorité nouvelle, les souvenirs , les pompes, les étiquettes , toutes les traditions de servilité en un mot, héritage de l'autorité déchue; heureux d'esquiver ainsi la liberté, et pardonnant au pouvoir son origine en considération de son étendue. Le gouvernement impérial n'a été qu'une application trop fidèle du mot fameux, l'État , c'est moi; ainsi, l'exemple de Louis XIV nous a fait du mal, même sous Bonaparte. Il est donc utile d'empêcher qu'il ne nous en fasse encore aujourd'hui.

Madame de Staël termine ses observations sur Louis XIV par une remarque pleine de force et de vérité. «.Il ne faut jamais, dit-elle, juger

» des despotes par les succès momentanés que » l'extension même du pouvoir leur fait obtenir. » C'est l'étal dans lequel ils laissent le pays à leur )) mort ou à leur chute, c'est ce qui reste de » leur règne, qui révèle ce qu'ils ont été. »

C'est là, en effet le véritable point de vue sous lequel il faut considérer ce règne de Louis XIV, dont la durée avait tellement fatigué la France, qu'au décès du monarque , le premier mouvement du peuple fut de troubler ses funé railles , et la première mesure du parlement de désobéir à sa volonté. Quand les enthousiastes de l'aristocratie s'évertuent à les célébrer, ils sont plus généreux qu'ils ne croient; car ils célèbrent l'auteur de leur perte. Les préférences de Louis XIV achevèrent l'ouvrage des rigueurs de Richelieu. La noblesse, désarmée sous Louis XIII , devint odieuse sous son successeur. Le dix-huitième siècle ne fit qu'obéir à l'impulsion qu'une trop longue compression avait rendue plus forte. La révolution de 1 789 se fît spécialement contre les privilèges. La royauté, qui n'était poi nt menacée, voulut en vain s'identifier à une cause qui n'était pas la sienne. Entraînée momentanément dans la chute commune, ses efforts ne servirent qu'à fournir un exemple triste et mémorable du danger des al-

( 2oy ) liances imprudentes. Ce danger est passé ; la royauté relevée , constituée , limitée , repose maintenant sur la nation; et ceux-là seraient de funestes royalistes , qui s'obstineraient à la replacer sur d'autres bases, et à lui donner d'autres appuis.

Bien que je n'aie voulu parler que de deux ouvrages de madame de Staël, pour la présenter à la fois comme un de nos premiers poètes et comme un de nos publicistes les plus éclairés, je ne puis m'empêcher de dire quelques mots de ses Dix années d'exil, qui ont provoqué de si vives, et j'ajouterai de si absurdes attaques. Deux accusations ont été dirigées contre elle. On lui a reproché d'être injuste pour Napoléon, et d'avoir oublié ce que, même exilée, elle devait à la France.

Certes, je ne méconnais ni le génie extraordinaire, ni la force de volonté, ni surtout les talens militaires de l'homme qui a, durant quatorze années, gouverné les Français et dompté l'Europe ; mais j'ai toujours regardée je regarderai toujours la persécution longue et obstinée qu'il a fait peser sur madame de Staël comme un de ses actes de tyrannie les moins excusables de son règne, où néanmoins les actes de ce genre sont assez nombreux. Des hommes qui font retentir le ciel et la terre lorsqu'on commet contre eux la moindre in-

justice, ont trouvé révoltant qu'une femme dont Napoléon abîmait la vie jugeât Napoléon un peu sévèrement. Ils pensent que tout l'univers doit prendre fait et cause parce qu'on leur refuse une pension qu'ils disent leur être due; mais ils s'indignent que la victime de l'exil le plus dur, le plus arbitraire, je dirai le plus ignoble , car rien n'est plus ignoble que la force brutale s'acharnant sur le génie désarmé, ne se soit pas résignée au despotisme qui l'arrachait aux lieux de sa naissance et la séparait de tous les objets de son affection : et si l'on réfléchit que le seul crime de cette femme qu'il rendait si malheureuse était une conversation animée et brillante, et que celui qui la poursuivait disposait d'une autorité sans bornes , faisait mouvoir d'un mot huit cent mille soldats, avait trente millions de sujets et quarante millions de vassaux, on ne peut se défendre d'une indignation mêlée de pitié pour un pouvoir si timide d'une part et si violent de l'autre. Madame de Staël, dit-on, inquiétait Napoléon sur son trône par l'entraînante impétuosité de ses émotions généreuses. Mais nous inquiétons tous l'autorité d'aujourd'hui par nos réclamations légitimes et nos plaintes fondées; est-ce à dire que nous lui accorderons la faculté de nous exiler? Il faut reconnaître à tous, les droits qu'on revendique

( 2o9 ) pour soi; il ne faut pas se croire le seul objet digne d'intérêt, et lorsqu'on aspire à l'honneur de lutter contre le pouvoir du jour, il ne faut pas justifier les excès du pouvoir de la veille.

J'admire Bonaparte quand il couvre de gloire les drapeaux de la nation qu'il gouverne. Je l'admire, quand, prévoyant l'instant où la mort brisera son bras de fer, il dépose dans le Code civil des germes d'institutions libérales ; je l'admire quand il défend le sol de la France; mais, je le déclare, sa persécution d'un des plus beaux talens de ce siècle, son acharnement contre l'un des caractères les plus élevés de notre époque, sont dans son histoire une tache ineffaçable. L'exil d'Ovide a flétri la mémoire d'Auguste, et si Napoléon, à beaucoup d'égards, est bien supérieur au triumvir qui prépara la perte de Rome , sous le prétexte bannal d'étouffer l'anarchie, le versificateur licentieux qu'il envoya périr sous un ciel lointain, n'était en rien comparable à l'écrivain qui a consacré sa vie entière à la défense de toutes les pensées nobles , et qui , au milieu de tant d'exemples de dégradation et d'apostasie, est resté fidèle aux principes de liberté et de dignité sans lesquels l'espèce humaine ne serait qu'une horde de barbares ou un troupeau d'esclaves.

Quant à l'amour de madame de Staël pour cette France dont une tyrannie si impitoyable

( aïo ) la tenait séparée , il faut n'avoir pas lu même les Dix années d'exil pour méconnaître l'empire qu'avait sur son âme cet amour indestructible. Les victoires des alliés renversaient la barrière contre laquelle elle s'était si long-temps brisée, et toutefois elle déplorait amèrement ces victoires. Elle assistait de ses vœux son persécucuteur, parce qu'il protégeait le sol envahi; elle oubliait ses longues souffrances, ses justes griefs; elle repoussait les espérances que lui rendait la chute d'un ennemi implacable, pour ne voir que l'intérêt, la gloire, l'indépendance de la patrie.

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