DANS SES RAPPORTS AVEC LA LIBERTÉ
Ceux qui découvrent ou qui établissent des vérités, n'importe en quel genre, ont une des-" tinée singulière. On les accuse d'abord d'être des visionnaires , des insensés, ou des séditieux; on leur reproche de dire ce qui n'avait jamais été dit, et de menacer par là tout ce qui existe; on crie à l'innovation, au renversement, au mépris du passé. Lorsque, malgré cette tactique, les vérités qu'ils ont proclamées triomphent, on change de langage : ils ne sont plus des novateurs , ils sont des plagiaires ; ce qu'ils disent a été dit cent fois avant eux ; tout le monde l'avait pensé', et ils ont usurpé l'honneur de la découverte.
Si on lit avec attention ceux de nos écrivains qui se sont voués à combattre les idées de liberté, ma remarque paraîtra fondée. Pendant trente ans, ils ont appelé les philosophes du dix-huitième siècle des factieux , et fait valoir l'attachement des grands hommes du dix-septième au pouvoir absolu , comme une preuve de l'excellence de ce pouvoir; aujourd'hui, qu'ils seu
tent leur cause ruinée , ils s'appliquent à ravir à nos philosophes la gloire d'être les premiers qui se soient éleve's contre le despotisme, et ils réclament la priorité pour l'époque de Louis XIV. Tous les principes de liberté, disent-ils, se trouvent dans Massillon, dans Bourdaloue, et même dans Bossuet.
Qu'ils aient tort ou raison , cette révolution dans leur langage n'en prouve pas moins une chose importante, c'est que la victoire est demeurée aux principes de la liberté, et que toute gloire, ancienne ou moderne , a besoin maintenant, pour se conserver, d'être associée à ces principes.
Au reste , comme j'aime à reconnaître la vérité } avant toutes choses, et comme je suis en même temps charmé qu'en faisant le dénombrement des défenseurs d'une noble cause, on rencontre parmi eux les grands talens de toutes les époques, j'adopte volontiers le nouveau système des écrivains dont je parle, et je crois faire une chose utile en leur fournissant des raisonnemens et . des faits qui viennent à l'appui de ce nouveau système , mais auxquels , vraisemblablement , ils n'ont pas songé , parce qu'ils n'ont pas envisagé la question d'assez haut. L'horizon de l'esprit de parti manque toujours d'étendue.
Pour qu'un écrivain ait des idées de liberté, il n'est pas indispensable qu'il s'attache à cer-
( 227 ) taines formes d'organisation sociale, que chacun peut considérer comme plus ou moins favorables à la liberté. Il y a telle phrase qui prouve manifestement que tel écrivain ne peut être un ami du despotisme, quelles que soient ses idées sur les institutions positives. S'il n'a pas sur ces objets des idées justes, c'est qu'il ne sait pas comment arriver à la liberté; mais il la désire, il en est l'ami : de même, de ce qu'un homme est attaché à telle forme de gouvernement, libre en apparence, il ne s'ensuit pas qu'il soit un ami de la liberté. Il peut en être l'ennemi ; nous en avons eu, durant la révolution, plusieurs exemples.
Je prends en preuve de ce que j'affirme ici l'histoire de la littérature romaine.
On a souvent attribué au pouvoir absolu dont Auguste s'empara la splendeur littéraire du siècle. qui porte son nom, et, après avoir établi ce fait comme démontré, on a voulu lui assigner une cause. On a prétendu que rien n'était plus favorable aux progrès et au perfectionnement de la littérature proprement dite , que l'autorité sans bornes d'un seul. Cette forme de gouvernement, a-t-on dit, répand un grand éclat sur le possesseur de la puissance , encourage le luxe , maintient la paix intérieure , étouffe l'ambition, réveille la vanité, met obstacle à
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toute investigation politique, réduit ainsi les hommes avides d'illustration à la chercher dans les arts ou dans les lettres, et multiplie le nombre des aspirans à ce genre de gloire , en enlevant tout autre intérêt à ceux que la pauvreté ne force pas à des travaux mécaniques, que leurs affections privées ne dominent pas entièrement, que l'ardeur du gain ne pousse point à des spéculations commerciales, ou que leur rang n'appelle point à quelque portion secondaire du pouvoir. De cet état de choses, a-t-on continué, résulte, pour tout ce qui n'est pas le peuple, une élégance de formes, une délicatesse de goût, qui ne s'acquièrent et ne se développent que dans le calme. Il en résulte de plus, pour la classe lettrée, en particulier, que les succès littéraires, qui dans les pays où la liberté règne , et dans lesquels les passions s'agitent, ne sont que des moyens d'arriver à un but plus important, deviennent eux-mêmes le but principal, ou même le but unique des hommes instruits; ces hommes cultivent d'autant mieux le domaine qui leur reste, qu'ils y sont renfermés plus exclusivement. Je pense, au contraire , qu'il est aisé de prouver que les chefs-d'œuvre de la littérature romaine, bien que plusieurs aient paru sous un despote, ont dû leur existence et leur mérite aux débris de la liberté, parce que les progrès
( 2'4) ) de la littérature, quelque séparée qu'où aime à la concevoir de toute idée politique, tiennent toujours, non pas sans doute à une liberté explicite et garantie) mais à un mouvement dans les esprits qui n'est jamais complètement étranger aux souvenirs, à la possession , à l'espérance, au sentiment, en un mot, de la liberté.
Ce sentiment et le regret de ne pas oser le manifester, se retrouvent dans tons les grands écrivains du siècle d'Auguste. Ils l'ont combiné malheureusement avec la flatterie la plus vile. Un des crimes de la tyrannie, c'est de forcer le talent à se dégrader. Mais ce sentiment existait en secret et comprimé, et il faisait la beauté principale des ouvrages mêmes que la flatterie déshonorait,
Une observation première se présente à moi ; c'est qu'à l'exception d'Horace , d'Ovide et de Virgile, tous les hommes éminemment distingués dans la littérature romaine sont antérieurs à l'affermissement du pouvoir d'Auguste, et que plusieurs furent les ennemis de ce tyran.
Lucrèce et Catulle moururent avant l'usurpation de César. Ce dernier détestait l'usurpateur. Nous avons encore quelques-unes des épigrammes qu'il composa contre lui; et Suétone, que nous devons regarder plutôt comme un organe de l'opinion que comme un homme jugeant par-
lui-même , dit que ces épigrammes firent à César des blessures mortelles.
Salluste trahit la cause nationale ; mais il s'était dégradé par de honteux plaisirs ; et la corruption qui , chez beaucoup d'hommes , est le résultat de l'esclavage, en fut, chez Salluste, le principe. En donnant des conseils à la tyrannie, il lui prostitua, mais il ne lui dut pas son talent.
Cicéron avait composé le plus grand nombre de ses chefs-d'œuvre, non-seulement avant le despotisme d'Octave, mais avant que César eût été assassiné.
César lui-même , qu'il faut détester pour ses crimes envers sa patrie , était l'un de ses orateurs les plus éloquens, et ses Commentaires nous le font connaître comme un écrivain plein d'élégance , de force et d'adresse.
Par conséquent, sur huit ou dix écrivains qui composent la richesse littéraire de ce beau siècle, cinq des principaux appartiennent aux temps de la liberté.
J'observerai que je n'ai parlé ni d'Ennius, ni de Lucile, ni de Varron dont il ne nous reste que des fragmens , ni même de Térence , mort plus d'un siècle et demi avant César, et dont le langage, le plus pur, le plus élégant peut-être que nous trouvions dans aucun écrivain de l'antiquité, annonce une littérature très perfectionnée.
Quand ou réfléchit que Téreuce n'est séparé de Plaute, dont la force comique n'excuse pas la grossièreté, que par un intervalle de vingt-huit ans, les progrès de cette littérature ne peuvent être contestés, et la protection éclatante de Lélius et de Scipion envers l'esclave africain prouve que , pour les Romains les plus illustres, ces progrès n'étaient pas un objet d'indifférence.
La littérature romaine n'a donc pas eu besoin, pour s'élever à un haut degré de mérite , de ce qu'on a nommé l'abri du pouvoir absolu. L'impulsion était donnée à tous les esprits, le goût s'épurait chaque jour. Si nous trouvons des expressions grossières dans Salluste et dans Lucrèce, nous n'en trouvons aucune dans Cicéron, dans César, ni même dans Catulle, à moins qu'il ne se jette à plaisir dans l'obscénité, ce qui est une débauche d'esprit volontaire, Or, il faut distinguer ce qui tient à la littérature d'un siècle , de ce qui n'est que l'égarement passager, l'amusement condamnable, mais momentané, d'un écrivain. Horace^ sous Auguste, est plus indécent encore que Catulle ; et j« ne pense pas qu'on puisse conclure de la licence de Voltaire dans la Guerre de Genève au peu de délicatesse de la littérature française à l'époque où il écrivait. Les lettres étaient arrivées à Rome à ce point où le goût va toujours en s 'épurant. Cette flexibilité
dans l'esprit , cette finesse dans les mœurs , cette rapidité dans les allusions , cette propriété dans les termes, qui font la perfection de l'art, et qu'on attribue à l'absence des intérêts politiques et à la protection des despotes, le temps , sans le secours funeste de cette protection dégradante , aurait achevé de les donner aux littérateurs romains, car déjà nous les admirons dans Cicéron. Voyons maintenant si les maîtres de Rome firent mieux que le temps n'aurait pu faire.
J'ai déjà dit que, parmi les grands écrivains de Rome, trois seulement appartiennent réellement au siècle d'Auguste : je veux parler de Virgile , d'Horace et d'Ovide. Les deux premiers , d'abord ennemis d'Octave, devinrent ses protégés; le troisième fut sa victime. Je ne m'arrêterai point à caractériser celui-ci , d'abord parce qu'il est très inférieur aux deux autres, et ensuite parce que je ne veux qu'indiquer quelques idées; mais je prouverai, je le crois, qu'Horace et que Virgile , loin de devoir la perfection de leur talent au despotisme, tournèrent toujours vers la liberté des regards de regret ou de désir, et que ces désirs et ces regrets, dont l'expression leur échappait malgré eux , constituent ce qu'il y a de plus beau, de plus profond et de plus élevé dans leurs ouvrages.
Horace, comme on sait, avait combattu sous
( 235 ) Brutus. il avait été tribun militaire sous ce dernier défenseur de la liberté romaine; et puisque, fils d'un affranchi, il avait obtenu cette dignité, disproportionnée avec sa naissance,
Quem rodunt omnes libertino pâtre natum , Nunc quia sum tibi, Mœcenas , convictor, ut olim Quod mihi pareret legio Romana tribune,
il est vraisemblable qu'il s'était distingué sous les étendards de la république , avant la bataille de Philippe. Il jeta son bouclier, nous dit-il, et prit la fuite à cette bataille :
Relictd non bene parmuld;
et de ce bon mot d'un vaincu devenu poète, on s'est empressé de conclure qu'il s'applaudissait de sa lâcheté, et qu'il avait vu succomber sans regret la cause qu'il avait servie. Mais savons-nous jusqu'à quel point il se croyait forcé d'exagérer la honte de sa défaite et l'excès de sa terreur? Le despotisme condamne les hommes à déguiser leurs vertus, comme les gouvernemens vraiment libres les obligent à cacher leurs vices. Horace nous dit ailleurs que, par zèle pour la cause de la patrie, il avait quitté les douces retraites d'Athènes,
Dura sed eniovére loco me tempora grato , Cwilisque rudem belli tulit œstus in arma, Cœsaris Aitgusli non respôhsura lacertis . Unde simul primum me dimiseie Philippi,
Decisis humilem pennis , inopemque paterni Et laris et fundi,
dissipé sa fortune et risqué sa vie. Pauvre, proscrit , fugitif , il revint à Rome , et cédant avec l'univers, il se courha devant Octave, et mendia la protection de Mécène. Mais, au milieu même de cette résignation , nulle part Horace, il faut lui en savoir gré, n'insulte au parti qu'il avait défendu , nulle part il ne le désavoue. Il flatte Auguste, mais ce n'est jamais comme ayant détruit la liberté, c'est comme avant dompté les ennemis du nom romain. Il célèbre sa victoire contre Antoine son compétiteur de tyrannie, il se tait sur celles qu'il a remportées sur Bru tus. Il fait mieux : tout ce qu'il est possible de dire d'honorable pour les derniers soutiens de la liberté, sous un usurpateur hypocrite et soupçonneux, il le place dans ses odes. Deux fois il chante la gloire et la mort de Caton, et ces deux passages sont au nombre des plus sublimes de ses poésies.
Si, de la vie publique d'Horace, nous passons à sa vie privée , nous y reconnaîtrons un homme menacé dans sa sûreté, et qui cherche à la regagner en se rendant agréable à la puissance; trompé dans les espérances civiques de sa jeunesse, il se réfugie dans les plaisirs, comme le seul étourdissement d'une vie que la liberté n'a-
( 235 ) iiime pas. Si nous le lisons avec attention, nous serons frappés, toutes les fois que son sujet le ramène aux souvenirs qu'il repousse, de je ne sais quels élans involontaires qui le portent à prononcer anathème contre la tyrannie même devant laquelle il baisse le front. Tantôt il représente l'homme juste, inébranlable devant le maître qui le menace ; ailleurs, dans une ode à la Fortune, en faveur d'Auguste, il est entraîné tout à coup, malgré lui, à peindre les tyrans vêtus de pourpre , craignant que la destinée ne renverse leur colonne d'un pied injurieux, et que le peuple assemblé ne crie de toutes parts aux armes et ne brise leur empire.
Purpurei metuunt tyranni ,
Injurioso ne pede proruas
Stantern columnam , neu populus frequens ,
Ad arma cessantes , ad arma
Concitet , imper iumque frangat.
Je ne veux assurément pas présenter Horace comme un enthousiaste de la liberté; je veux seulement dire que les souvenirs de la liberté ne furent ni étrangers à son âme ni inutiles à son talent; que peut-être son génie ne se fût jamais élevé si haut, si, dans sa jeunesse, il n'eût connu que les idées de la soumission et les pratiques de l'obéissance ; que c'est au compagnon
de Brutus que le courtisan de Mécène dut une partie de la pompe de ses expressions et de la sublimité de ses pensées, et que l'on se fait d'Horace une fausse idée, quand on l'imagine élevé, façonné, formé sous le despotisme.
Virgile ne partage pas avec Horace l'honneur d'avoir été l'adversaire armé de la tyrannie , mais il eut du moins, comme lui, celui d'être frappé par elle : il fut chassé des champs paternels par des satellites d'Octave. On rencontre dans ses poésies , comme dans celles d'Horace , des flatteries pour le tyran; mais on y trouve de même des éloges pour les martyrs de la liberté. C'est Caton qu'il choisit parmi tous les héros qui avaient existé jusqu'à son temps pour donner des lois aux justes dans l'Elysée. Plaignons-le et ne le blâmons pas trop sévèrement de n'avoir point osé nommer Cicéron. Quel est celui d'entre nous qui , dans des temps d'orage, n'a pas tu quelquefois ce qu'il devait dire? Et Virgile, en louant les orateurs grecs , était sûr que tout ce qui restait de Romains, dans Rome penserait tout bas au grand citoyen qu'il s'interdisait de nommer.
Ainsi donc , au milieu des prospérités de la servitude, nous voyons Horace chercher des consolations dans la philosophie épicurienne, dans l'insouciance et dans les plaisirs des sens,*
( 237 ) nous voyons Virgile se livrer à une mélancolie habituelle. Tous deux fuient la cour et n'aspirent qua la retraite. Certes, si les encouragemens de l'autorité , si la protection des dépositaires du pouvoir absolu sont les biens les plus estimés par ceux qui cultivent les arts et les lettres, il est bizarre que les deux plus grands poètes du siècle d'Auguste, comblés de ses- bontés, aient toujours éprouvé le besoin de se dérober à sa présence. Je ne sais si je me trompe, mais en examinant leur conduite, je serais tenté de croire que tous ces bienfaits de la puissance, si vantés par les esprits subalternes, sont, pour le véritable génie, plutôt une nécessité qu'il subit qu'une prospérité qu'il ambitionne. Si vous retranchez des beaux temps de la littérature romaine, Lucrèce, Salluste , César , Cicéron , Catulle , et si vous êtes obligé de convenir qu'Horace et Virgile n'avaient pas été formés par Auguste, mais s'étaient soumis à son joug après avoir essayé de fuir et de résister , que vous restera -t- il en preuve de l'efficacité du despotisme pour encourager le talent?
Et si vous descendez plus bas, si vous suivez cette littérature romaine, depuis le siècle d'Auguste, qu'apercevez -vous? une décadence qui se fait remarquer de deux manières , par l'avilissement où l'esclavage plongea la tourbe des
âmes vulgaires, et par l'irritation où ce même esclavage jeta le petit nombre d'âmes encore profondes et élevées. Dans tous les auteurs estimables qui écrivirent sous les empereurs, on trouve quelque chose de raide, d'emphatique, d'exagéré , fruit de la contrainte qu'ils éprouvaient et de la douleur d'une indignation toujours contenue. Les hommes qui ont vécu sous la tyrannie, sans se dégrader entièrement, savent que l'existence physique elle-même y devient pénible. L'air qu'on y respire y paraît lourd; la poitrine se soulève avec effort; je ne sais quelle montagne pèse sur le cœur. Lisez Lucain, Sénèque, Perse, Juvénal : si, dans cette décadence littéraire, vous cherchez la source des beautés qui restent à ces écrivains , vous la trouverez encore dans le stoïcisme où s'était réfugié l'amour de la liberté. Velléius Paterculus, ce misérable flatteur de Séjan, qui expia probablement sa bassesse au moment où son protecteur expia ses crimes, s'anime en louant Cicéron, et la haine des tyrans fournit des traits sublimes même à Suétone. Sous Trajan , la patrie reparaît et l'espoir de la liberté s'éveille ; aussi vous voyez briller Quintilien et Tacite. Avec l'apparence de la liberté , la littérature se relève. Cependant Tacite se ressent du despotisme qui l'a précédé : c'est un auteur admirable, mais il est, littérai-
rement parlant, bien loin de la pureté de goût qui distingue les écrivains du siècle d'Auguste. La liberté s'éclipse de nouveau, et la littérature expire avec Pline le jeune.