DE LA TRAGÉDIE DE WALLSTEIN, PAR SCHILLER, ET DU THEATRE ALLEMAND
La guerre de trente ans est une des époques les plus remarquables de l'histoire moderne. Cette guerre éclata d'abord dans une ville de la Bohême, mais elle s'étendit avec rapidité sur la plus grande partie de l'Europe. Les opinions religieuses qui lui servaient de principe changèrent de forme ; la secte de Luther remplaça presque généralement celle de Jean Huss; mais la mémoire du supplice atroce infligé à ce dernier continua d'animer les esprits des novateurs', même après qu'ils se furent écartés de sa doctrine.
La guerre de trente ans eut pour mobile, dans les peuples , le besoin d'acquérir la liberté religieuse ; dans les princes , le désir de conserver leur indépendance politique. Après une longue et terrible lutte, ces deux buts furent atteints. lia paix de 1648 assura aux protestans l'exercice de leur culte, et aux petits souverains de TAllc-
magne la jouissance et l'accroissement de leurs droits. L'influence de la guerre de trente ans a subsisté jusqu'à notre siècle.
Le traite' de Westphalie donna à l'empire germanique une constitution très compliquée; mais cette constitution, en divisant ce corps immense en une foule de petites souverainetés particulières, valut à la nation allemande, à quelques exceptions près, un siècle et demi de liberté civile et d'administration douce et modérée. De cela seul que trente millions de sujets se trouvèrent répartis sous un assez grand nombre de princes indépendans les uns des autres, et dont l'autorité, sans bornes en apparence, était limitée de fait par la petitesse de leurs possessions, il résulta pour ces trente millions d'hommes une existence ordinairement paisible, une assez grande sécurité, une liberté d'opinion presque complète , et la possibilité, pour la partie éclairée de cette société , de se livrer à la culture des lettres, au perfectionnement des arts, à la recherche de la vérité.
D'après cette influence de la guerre de trente ans, il n'est pas étonnant qu'elle ait été l'un des objets favoris des travaux des historiens et des poètes de l'Allemagne. Ils se sont plu à retracer à la génération actuelle, sous mille formes diverses, quelle avait été l'énergie de ses ancêtres;
et cette génération, qui recueillait dans le calme le bénéfice de cette énergie qu'elle avait perdue, contemplait avec curiosité , dans l'histoire et sur la scène, les hommes des temps passés, dont la force, la détermination, l'activité, le courage, revêtaient, aux yeux d'une race affaiblie, les annales germaniques de tout le charme du merveilleux.
La guerre de trente ans est encore intéressante sous un autre point de vue.
On a vu sans doute, depuis cette guerre, plusieurs monarques entreprendre des expéditions belliqueuses et s'illustrer par la gloire des armes; mais l'esprit militaire proprement dit est devenu toujours plus étranger à l'esprit des peuples. L'esprit militaire ne peut exister que lorsque l'état de la société est propre à le faire naître, c'est-à-dire lorsqu'il y a un très grand nombre d'hommes que le besoin, l'inquiétude, l'abserice de sécurité, l'espoir et la possibilité du succès, l'habitude de l'agitation ont jetés hors de leur assiette naturelle. Ces hommes alors aiment la guerre pour la guerre , et ils la cherchenl en un lieu quand ils ne la trouvent pas dans un autre. De nos jours , l'état militaire est toujours subordonné à l'autorité politique. Les généraux ne se font obéir par les soldats qu'ils commandent, qu'en vertu de la mission qu'ils ont reçue de cette
autorité ; ils ne sont point chefs d'une troupe à eux, soldée par eux, et prête à les suivre sans qu'ils aient l'aveu d'aucun souverain. Au commencement et jusqu'au milieu du dix-septième siècle, au contraire , on a vu des hommes, sans autre mission que le sentiment de leurs talens et de leur courage , tenir à leur solde des corps de troupes , réunir autour de leurs étendards particuliers des guerriers qu'ils dominaient par le seul ascendant de leur génie personnel, et tantôt se vendre avec leur petite armée aux souverains qui les achetaient, tantôt essayer, le fer en main, de devenir souverains eux-mêmes. Tel fut ce comte de Mansfeld (a), moins célèbre encore par quelques victoires que par l'habileté qu'il déploya sans cesse dans les revers; tels furent, bien qu'issus des maisons souveraines les plus illustres de l'Allemagne, Christian de Brunswick , et même Bernard de Weymar (b); tel fut enfin Wallstein, duc de Friedland (c).
Ce Wallstein, à la vérité , ne porta jamais les armes que pour la maison d'Autriche; mais l'armée qu'il commandait était à lui , réunie en son nom, payée par ses ordres, et avec les contributions qu'il levait sur l'Allemagne , de sa propre autorité (d). Il négociait, comme un potentat, du sein de son camp, avec les monarques ennemis de l'empereur. Il voulut enfin s'assurer,
(^9 ) de droit, l'indépendance dont il jouissait défait; et s'il échoua dans cette entreprise, il ne faut pas attribuer sa chute à l'insuffisance des moyens dont il disposait , mais aux fautes que lui fît commettre un mélange bizarre de superstition et d'incertitude. L'espèce d'existence des généraux du dix-septième siècle donnait à leur caractère une originalité dont nous ne pouvons plus avoir d'idée.
L'originalité est toujours le résultat de l'indépendance. A mesure que l'autorité se concentre, les individus s'effacent. Toutes les pierres taillées pour la construction d'une pyramide et façonnées pour la place qu'elles doivent remplir prennent un extérieur uniforme. L'individualité disparaît dans l'homme , en raison de ce qu'il cesse d'être un but, et de ce qu'il devient un moyen: cependant l'individualité peut seule inspirer de l'intérêt , surtout aux nations étrangères ; car les Français, comme je le dirai tout à l'heure, s'en passent beaucoup plus facilement que les Allemands et les Anglais.
On conçoit donc sans peine que les poètes de l'Allemagne qui ont voulu transporter sur la scène des époques de leur histoire, aient choisi de préférence celles où les individus existaient le plus par eux-mêmes et se livraient avec le moins de réserve à leur caractère na-
turel. C'est ainsi que Goethe , l'auteur de ïferther, a peint, dans GcetzdeBerlichingen, la lutte de la chevalerie expirante contre l'autorité de l'empire, et Schiller a de même voulu retracer, dans TVallstein , les derniers efforts de l'esprit militaire, et cette vie indépendante et presque sauvage des camps , à laquelle les progrès de la civilisation ont fait succéder, dans les camps même, l'uniformité, l'obéissance et la discipline.
Schiller a composé trois pièces sur la conspiration et sur la mort de Wallstein. La première est intitulée le Camp de Wallstein;\a. seconde, les Piccolomini; la troisième, la Mort de TVaïlstein.
L'idée de composer trois pièces qui se suivent et forment un grand ensemble est empruntée des Grecs, qui nommaient ce genre une trilogie. Eschyle nous a laissé deux ouvrages pareils, son Prométkée, et ses trois tragédies sur la famille d'Agamemnon. Le Prométhée d'Eschyle était, comme on sait, divisé en trois parties , dont chacune formait une pièce à part. Dans la première, on voyait Prométhée, bienfaiteur des hommes , leur apportant le feu du ciel et leur faisant connaître les élémens de la vie sociale. Dans la seconde, la seule qui soit venue jusqu'à nous, Prométhée est puni par les dieux, jaloux des services qu'il a rendus à l'espèce humaine.
( *6i ) La troisième montrait Prométhée délivré par Hercule et réconcilié avec Jupiter.
Dans les trois tragédies qui se rapportent à la famille des Atrides, la première a pour sujet la mort d'Agamemnon; la seconde, la punition de Clytemnestre; la dernière, l'absolution d'Oreste par l'Aréopage. On voit que, chez les Grecs, chacune des pièces qui composaient leurs trilogies avait son action particulière, qui se terminait dans la pièce même. Schiller a voulu lier plus étroitement entre elles les trois pièces de son TVallstein. L'action ne commence qu'à la seconde et ne finit qu'à la troisième. Le Camp est une espèce de prologue sans aucune action. On y voit les mœurs des soldats sous les tentes qu'ils habitent : les uns chantent, les autres boivent, d'autres reviennent enrichis des dépouilles du paysan. Us se racontent leurs exploits; ils parlent de leur chef, de la liberté qu'il leur accorde, des récompenses qu'il leur prodigue. Les scènes se suivent sans que rien les enchaîne l'une à l'autre ; mais cette incohérence est naturelle ; c'est un tableau mouvant où il n'y a ni passé ni avenir. Cependant le génie de Wallstein préside à ce désordre apparent : tous les esprits sont pleins de lui ; tous célèbrent ses louanges , s'inquiètent des bruits répandus sur le mécontentement de la cour, se jurent de ne pas abandonner
le général qui les protège. On aperçoit tous les symptômes d'une insurrection prête à éclater, si le signal en est donné par Wallstein. On démêle en même temps les motifs secrets qui, dans chaque individu , modifient son dévouement ; les craintes, les soupçons, les calculs particuliers, qui viennent croiser l'impulsion universelle. On voit ce peuple armé, en proie à toutes les agitations populaires , entraîné par son enthousiasme, ébranlé par ses défiances, s'efforçant de raisonner, et n'y parvenant pas, faute d'habitude; bravant l'autorité, et mettant pourtant son honneur à obéir à son chef; insultant à la religion, et recueillant avec avidité toutes les traditions superstitieuses ; mais toujours fier de sa force, toujours plein de mépris pour toute autre profession que celle des armes, ayant pour vertu le courage , et pour but le plaisir du jour.
Il serait impossible de transporter sur notre théâtre cette singulière production du génie , de l'exactitude, et je dirai même de l'érudition allemande; car il a fallu de l'érudition pour rassembler en un corps tous les traits qui distinguaient les armées du dix-septième siècle , et qui ne conviennent plus à aucune armée moderne. De nos jours, dans les camps comme dans les cités, tout est fixe, régulier, soumis. La discipline a remplacé l'effervescence; s'il y a des
désordres partiels, ce sont des exceptions qu'on tâche de prévenir. Dans la guerre de trente ans, au contraire, ces désordres étaient l'état permanent , et la jouissance d'une liberté grossière et licencieuse , le dédommagement des dangers et des fatigues.
La seconde pièce a pour titre les Piccolomini. Dans cette pièce commence l'action ; mais la pièce finit sans que l'action se termine. Le noeud se forme, les caractères se développent, la dernière scène du cinquième acte arrive, et la toile tombe. Ce n'est que dans la troisième pièce, dans la Mort de JVallstein, que le poète a placé le dénouement. Les deux premières ne sont donc, en réalité , qu'une exposition , et cette exposition contient plus de quatre mille vers.
Les trois pièces de Schiller ne semblent pas pouvoir être représentées séparément ; elles le sont cependant en Allemagne. Les Allemands tolèrent ainsi , tantôt une pièce sans action , le Camp de TVallstein; tantôt une action sans dénouement, les Piccolomini; tantôt un dénouement sans exposition, la Mort de TVallstein.
On a essayé plusieurs fois de transporter ces trois pièces sur la scène française; ces essais n'ont pas réussi. Mon imitation de Wallstein , la plus exacte de toutes , a été l'objet de beaucoup de critiques. Dégagé aujourd'hui de cet amour-
propre qui anime un auteur dans les premiers momens de la publication d'un ouvrage, je reconnais que plusieurs de ces critiques étaient fondées.
En me condamnant à respecter toutes les règles de notre théâtre , j'avais détruit , de plusieurs manières , l'effet dramatique.
Je m'étais proposé , à l'exemple de Schiller , de peindre Wallstein à peu près tel qu'il était, ambitieux à la vérité, mais en même temps superstitieux, inquiet, incertain, jaloux du succès des étrangers dans sa patrie , lors même que leurs succès favorisaient ses propres entreprises , et marchant souvent contre son but, en se laissaut entraîner par son caractère.
Je n'avais pas même voulu supprimer son penchant pour l'astrologie, bien que les lumières de notre siècle puissent faire regarder comme hasardée la tentative de revêtir d'une teinte tragique cette superstition. Nous n'envisageons guère en France la superstition que de son côté ridicule; elle a cependant ses racines dans le cœur de l'homme, et la philosophie elle-même, lorsqu'elle s'obstine à n'en pas tenir compte , est superficielle et présomptueuse. La nature n'a point fait de l'homme un être isolé , destiné seulement à cultiver la terre et à la peupler, et n'ayant, avec tout ce qui n'est pas de son espèce que les rap-
ports arides et fixes que l'utilité l'invite à établir entre eux et lui. Une grande correspondance existe entre tous les êtres moraux et physiques. Il n'y a personne, je le pense, qui, laissant errer ses regards sur un horizon sans bornes, ou se promenant sur les rives de la mer que viennent battre les vagues , ou levant les yeux vers le firmament parsemé d'étoiles, n'ait éprouvé une sorte d'émotion qu'il lui était impossible d'analyser ou de définir. On dirait que des voix descendent du haut descieux , s'élancent de la cime des rochers, retentissent dans les torrens ou dans les forêts agitées, sortent des profondeurs des abîmes. Il semble y avoir je ne sais quoi de prophétique dans le vol pesant du corbeau, dans les cris funèbres des oiseaux de la nuit, dans les rngissemens éloignés des bêtes sauvages. Tout ce qui n'est pas civilisé, tout ce qui n'est pas soumis à la domination artificielle de l'homme répond à son cœur. Il n'y a que les choses qu'il a façonnées pour son usage qui soient muettes, parce qu'elles sont mortes; mais ces choses mêmes, lorsque le temps anéantit leur utilité, reprennent une vie mystique; la destruction les remet, en passant sur elles, en rapport avec la nature. Les édifices modernes se taisent , mais les ruines parlent.
Tout l'univers s'adresse à l'homme dans un langage ineffable qui se fait entendre dans l'in-
teneur de son âme, dans une partie de son être, inconnue à lui-même , et qui tient à la fois des sens et de la pensée. Quoi de plus simple que d'imaginer que cet effort de la nature pour pénétrer en nous n'est pas sans une mystérieuse signification? Pourquoi cet ébranlement intime, qui paraît nous révéler ce que nous cache la vie commune? La raison, sans doute, ne peut l'expliquer; lorsqu'elle l'analyse, il disparaît; mais il est par là même essentiellement du domaine de la poésie. Consacré par elle, il trouve dans tous les cœurs des cordes qui lui répondent. Le sort annoncé par les astres, les pressenti mens, les songes, les présages , ces ombres de l'avenir qui planent autour de nous, souvent non moins funèbres que les ombres du passé, sont de tous les pays, de tous les temps, de toutes les croyances. Quel est celui qui , lorsqu'un grand intérêt l'anime, ne prête pas , en tremblant , l'oreille à ce qu'il croit la voix de la destinée? Chacun , dans le sanctuaire de sa pensée, s'explique cette voix comme il peut. Chacun s'entait avec les autres, parce qu'il n'y a point de paroles pour mettre en commun ce qui jamais n'est qu'individuel.
J'avais donc cru devoir conserver dans le caractère de Wallstein une superstition qu'il partageait avec presque tous les hommes remarquables de son siècle, (e)
Mais, par égard pour nos règles , j'avais placé dans un récit l'exposé de la disposition superstitieuse de mon héros , au lieu de la faire ressortir sur le théâtre même, de circonstances accidentelles.
Ainsi , dans la pièce de Schiller , Wallstein commençant à se déshabiller sur le théâtre, pour aller prendre du repos , voit se casser tout à coup la chaîne à laquelle est suspendu l'ordre de la Toison d'Or. Cette chaîne était le premier présent que Wallstein eût reçu de l'empereur , alors archiduc, dans la guerre du Frioul , lorsque , tous deux à l'entrée de la vie , étaient unis par une affection que rien ne semblait devoir troubler (f). Walstein tient en main les fragmens de cette chaîne brisée ; il se retrace toute l'histoire de sa jeunesse : des souvenirs mêlés de remords l'assiègent ; il éprouva une crainte vague j son bonheur lui avait paru long-temps attaché à la conservation de ce premier don d'une amitié maintenant abjurée. Il en contemple tristement les débris; il les rejette enfin loin de lui avec effort. « Je marche, s'é- » crie-t-il, dans une carrière opposée : la force » de ce talisman n'existe plus. »
Le spectateur, qui sait que le poignard est suspendu sur la tête du héros, reçoit une impression très profonde de ce présage que Walls-
tein méconnaît , et des paroles qui lui échappent sans qu'il les comprenne. Ce genre d'effet tient à ia disposition du cœur de l'homme, qui, dans toutes ses émotions de frayeur, d'attendrissement ou de pitié, est toujours ramené à ce que nous appelons la superstition , par une force mystérieuse dont il ne peut s'affranchir. Beaucoup de gens n'y voient qu'une faiblesse puérile. Je suis tenté, je l'avoue, d'avoir du respect pour tout ce qui prend sa source dans la nature.
J'avais de plus méconnu une différence essentielle entre notre caractère et celui de nos voisins d'outre-Rhin. Nous avons un besoin d'unité qui nous fait repousser tout ce qui , dans le ca ractère de nos personnages tragiques , nuit à l'effet unique que nous voulons produire. Nous supprimons de la vie antérieure de nos héros tout ce qui ne s'enchaîne pas nécessairement au fait principal.
Qu'est-ce que Racine nous apprend sur Phèdre? Son amour pour Hippolyte , mais nullement son caractère personnel , indépendamment de cet amour. Qu'est-ce que le même poète nous fait connaître d'Oreste ? Son amour pour Hermione. Les fureurs de ce prince ne viennent que des cruautés de sa maîtresse. On le voit à chaque instant prêt à s'adoucir, pour peu qu'Hermione lui donne quelque espérance. Ce meurtrier de sa mère pa-
( 269 ) raît même avoir tout- à-fait oublié le forfait qu'il a commis. Il n'est occupé que de sa passion; il parle, après son parricide, de son innocence qui lui pèse; et si, lorsqu'il a tué Pyrrhus, il est poursuivi par les Furies , c'est que Racine a trouvé dans la tradition mythologique l'occasion d'une scène superbe, mais qui ne tient point à son sujet, tel qu'il l'a traité.
Ceci n'est point une critique. Andromaque est l'une des pièces les plus parfaites qui existent chez aucun peuple , et Racine ayant adopté le système français, a dû écarter, autant qu'il le pouvait, de l'esprit du spectateur, le souvenir du meurtre de Clytemnestre. Ce souvenir était inconciliable avec un amour pareil à celui d'Oreste pour Hermione. Un fils couvert du sang de sa mère , et ne songeant qu'à sa maîtresse , aurait produit un effet révoltant. Racine l'a senti , et pour éviter plus sûrement cet écueil, il a supposé qu'Oreste n'était allé en Tauride qu'afîn de se délivrer par la mort de sa passion malheureuse.
Il en résulte que les Français , même dans celles de leurs tragédies qui sont fondées sur la tradition et sur l'histoire, ne peignent qu'un fait ou une passion ; les Allemands , dans les leurs, peignent une vie entière et un caractère entier.
Quand je dis qu'ils peignent une vie entière, je ne veux pas dire qu'ils embrassent dans leurs pièces toute la vie de leurs héros ; mais ils n'en omettent aucun événement important; et la réunion de ce qui se passe sur la scène et de ce que le spectateur apprend par des récits ou par des allusions, forme un tableau complet, d'une scrupuleuse exactitude.
Il en est de même du caractère. Les Allemands n'écartent de celui de leurs personnages rien de ce qui constituait leur individualité; ils nous les présentent avec leurs faiblesses, leurs inconséquences , et cette mobilité ondoyante qui appartient à la nature humaine et qui forme les êtres réels.
L'isolement dans lequel le système français présente le fait qui forme le sujet, et la passion qui est le mobile de chaque tragédie, a d'incontestables avantages.
En dégageant le fait que l'on a choisi de tous les faits antérieurs, on porte plus directement l'intérêt sur un objet unique; le héros est plus dans la main du poète qui s'est affranchi du passé; mais il y a peut être aussi une couleur un peu moins réelle, parce que l'art ne peut jamais suppléer entièrement à la vérité, et que le spectateur, lors même qu'il ignore la liberté que l'auteur a prise, est averti, par je ne sais quel ins-
( 27» ) tinct, que ce n'est pas un personnage historique, mais un héros factice , une créature d'invention qu'on lui présente.
En ne peignant qu'une passion au lieu d'embrasser tout un caractère individuel , on obtient des effets plus constamment tragiques , parce que les caractères individuels, toujours mélangés, nuisent à l'unité de l'impression. Mais la vérité y perd peut-être encore. On se demande ce que seraient les héros qu'on voit , s'ils n'étaient dominés par la passion qui les agite, et l'on trouve qu'il ne resterait dans leur existence que peu de réalité. D'ailleurs il y a bien moins de variété dans les passions propres à la tragédie que dans les caractères individuels , tels que les crée la nature. Les caractères sont innombrables; les passions théâtrales sont en petit nombre. Sans doute l'admirable génie de Racine, qui triomphe de toutes les entraves, met de la diversité dans cette ' uniformité même. La jalousie de Phèdre n'est pas celle d'Hermione , et l'amour d'Hermione n'est pas celui de Roxane ; cependant la diversité me semble plutôt encore dans la passion que dans le caractère de l'individu.
Il y a bien peu de différence entre les caractères d'Aménaïde et d'Alzire. Celui de Polyphonte convient à presque tous les tyrans mis sur notre théâtre, tandis que celui de Richard III,
( 272 ) dans Shakespeare, ne convient qu'à Richard III. Polyphonte n'a que des traits généraux , exprimés avec art, mais qui n'en font point un être distinct, un être individuel. Il a de l'ambition, et, pour son ambition, de la cruauté et de l'hypocrisie. Richard III réunit à des vices qui sont de nécessité dans son rôle, beaucoup de choses qui ne peuvent appartenir qu'à lui seul ; son mécontentement contre la nature, qui, en lui donnant une figure hideuse et difforme, semble l'avoir condamné à ne jamais inspirer d'amour, ses efforts pour vaincre un obstacle qui l'irrite, sa coquetterie avec les femmes , son étonnement de ses succès auprès d'elles , le mépris qu'il conçoit pour des êtres si faciles à séduire, l'ironie avec laquelle il manifeste ce mépris, tout le rend un être particulier. Polyphonte est un genre, Richard III un individu.
Un autre inconvénient de mon imitation de Wallstein , consistait dans les allusions trop fréquentes aux evènemens de détail qui se rapportaient à la guerre de trente ans.
Tout ce qui a trait à cette guerre , dont le théâtre a été en Allemagne , est national pour les Allemands, et, comme tel , est connu de tout le monde. Les noms de Wallstein, de Ti\ly(g), de Bernard de Weymar ( h ) , d'Oxenstiern , de Mansfeld , réveillent dans la mémoire de
( *7«) tous les spectateurs des souvenirs qui n'existent point pour nous. La superstition persécutrice de Ferdinand II (i) a laisse' de profondes traces en Bohême, en Hongrie, et ses ordres barbares à ses généraux sont encore gravés en traits de sang sur les murs de Magdebourg. De là résultait pour Schiller la possibilité d'une foule d'allusions rapides que ses compatriotes comprenaient sans peine. Il y a, en général, parmi nous, une certaine négligence de l'histoire étrangère , qui s'oppose presque entièrement à la composition des tragédies historiques , telles qu'on en voit dans les littératures voisines. Les tragédies mêmes qui ont pour sujet des traits de nos propres annales sont exposées à beaucoup d'obscurité.
L'auteur des Templiers a dû ajouter à son ouvrage des notes explicatives, tandis que Schiller, dans sa Jeanne d'Arc, sujet français qu'il présentait au public allemand , était sûr de rencontrer dans ses auditeurs assez de connaissances pour le dispenser de tout commentaire. Les tragédies qui ont eu le plus de succès en France sont ou purement d'invention , parce qu'alors elles n'exigent que très peu de notions préalables, ou tirées, soit de la mythologie grecque, soit de l'histoire romaine, parce que l'étude de cette mythologie et de cette histoire fait partie de notre première éducation.
( *f ) En imitant quelquefois le style familier que permettent aux tragiques allemande leurs vers ïambiques ou non rimes , j'avais enlevé à ma tragédie la pompe poétique à laquelle nos oreilles sont accoutumées. La langue de la tragédie allemande n'est point astreinte à des règles aussi délicates , aussi dédaigneuses que la nôtre. La pompe inséparable des alexandrins nécessite dans l'expression une certaine noblesse soutenue. Les auteurs allemands peuvent employer, pour le développement des caractères, une quantité de circonstances accessoires, qu'il serait impossible de mettre sur notre théâtre sans déroger à la dignité requise ; et cependant ces petites circonstances répandent dans le tableau présenté de la sorte beaucoup de vie et de vérité. Dans le Goetz dp Berlichingen , de Goethe, ce guerrier, assiégé dans son château par une armée impériale, donne à ses soldats un dernier repas pour les encourager. Vers la fin de ce repas, il demande du vin à sa femme, qui, suivant les usages de ces temps, est à la fois la dame et la ménagère du château ; elle lui répond à demi-voix qu'il n'en reste plus qu'une seule cruche, qu'elle a réservée pour lui. Aucune tournure poétique ne permettrait de transporter ce détail sur notre théâtre : l'emphase des paroles ne ferait que gâter le naturel de la situation , et ce qui est touchant en allemand ne serait
en français que ridicule. Il me semble néanmoins facile de concevoir, malgré nos habitudes contraires, que ce trait emprunté de la vie commune est plus propre que la description la plus pathétique à faire ressortir la situation du héros de la pièce, d'un vieux guerrier couvert de gloire, fier de ses droits héréditaires et de son opulence antique, chef naguère de vassaux nombreux, maintenant renfermé dans un dernier asile, et luttant avec quelques amis intrépides et fidèles contre les horreurs de la disette et la vengeance de l'empereur. Dans le Gustave Vasa de Kotzebue , on voit Christiern, le tyran de la Suède, tremblant dans son palais qui est entouré par une multitude irritée. ïl se défie de ses propres gardes, de ses créatures les plus dévouées, et force un vieux serviteur qui lui reste encore à goûter le premier les mets qu'il lui apporte. Ce trait, exprimé dans le dialogue le plus simple et sans aucune pompe tragique, peint, selon moi, mieux que tous les efforts des poètes n'auraient pu le faire, la pusillanimité, la défiance et l'abjection du tyran demi-vaincu.
Schiller nous montre Jeanne d'Arc dénoncée par son père comme sorcière , au milieu même de la fête destinée au couronnement de Charles VII, qu'elle a replacé sur le trône de la France. Elle est forcée de fuir; elle cherche un
asile loin du peuple qui la menace et de la cour qui l'abandonne. Après une route longue et pénible , elle arrive dans une cabane : la fatigue l'accable, la soif la dévore ; un paysan , touché de compassion, lui présente un peu de lait. Au moment où elle le porte à ses lèvres, un enfantquil'a regardée pendant quelques iustans avec attention , lui arrache la coupe et s'écrie : C'est la sorcière d'Orléans! Ce tableau, qu'il serait impossible de transporter sur la scène française, fait toujours éprouver aux spectateurs un frémissement universel , ils se sentent frappés à la fois , et de la proscription qui poursuit , jusque dans les lieux les plus reculés, la libératrice d'un grand empire, et de la disposition des esprits, qui rend cette proscription plus inévitable et plus cruelle. De la sorte, les deux choses importantes, l'époque et la situation, se retracent à l'imagination d'un seul mot, par une circonstance purement accidentelle.
En restreignant le nombre des personnages (i), j'avais renoncé , sans compensation, à un autre avantage qu'avait eu Schiller. Les personnages subalternes , qui ne tiennent point au sujet , fournissent aux Allemands un genre d'effets que nous ne connaissons point sur notre théâtre. Dans nos tragédies, tout se passe immédiatement entre
(i) Il y a quarante-huit acteurs dans le Wallstein allemand: il n'y en a que douze dans l'imitation française.
( 277 ) les héros et le public. Les confidens sont toujours soigneusement sacrifiés. Ils sont là pour écouter, quelquefois pour répondre , et de temps en temps pour raconter la mort du héros, qui, dans ce cas, ne peut nous en instruire lui-même; mais il n'y a rien de moral dans toute leur existence : toute réflexion, tout jugement, tout dialogue entre eux leur est sévèrement interdit. Il serait contraire à la subordination théâtrale qu'ils excitassent le moindre intérêt. Dans les tragédies allemandes , indépendamment des héros et de leurs confidens, qui, comme on vient de le voir, ne sont que des machines , dont la nécessité nous fait pardonner l'invraisemblance, il y a , sur un second plan, une seconde espèce d'acteurs , spectateurs eux-mêmes, en quelque sorte, de l'action principale qui n'exerce sur eux qu'une influence très indirecte. L'impression que produit sur cette classe de personnages la situation des personnages principaux m'a paru souvent ajouter à celle qu'en reçoivent les spectateurs proprement dits; leur opinion est, pour ainsi dire, devancée et dirigée par un public intermédiaire , plus voisin de ce qui se passe , et non moins impartial qu'eux.
Tel devait être à peu près , si je ne me trompe, l'effet des chœurs dans les tragédies grecques. Ces chœurs portaient un jugement sur les senti-
( ^3) mens et les actions des rois et des héros dont ils contemplaient les crimes et les misères. Il s'établissait, par ce jugement, une correspondance morale entre la scène et le parterre, et ce dernier devait trouver quelque jouissance à voir décrites et définies, dans un langage harmonieux, les émotions qu'il éprouvait.
Je n'ai vu qu'une seule fois une pièce dans laquelle on avait tenté d'introduire les chœurs des anciens; c'était la Fiancée de Messine. Je m'y étais rendu avec beaucoup de préjugés contre cette imitation de l'antique. Néanmoins, ces maximes générales, exprimées par le peuple, et qui prenaient plus de vérité et plus de chaleur , parce qu'elles lui paraissaient suggérées par la conduite de ses chefs et par les malheurs qui rejaillissaient sur lui-même; cette opinion publique, personnifiée en quelque sorte, et qui allait chercher au fond de mon cœur mes propres pensées, pour me les présenter avec plus de précision, d'élégance et de force; cette pénétration du poète, qui devinait ce que je devais sentir, et donnait un corps à ce qui n'était en moi qu'une rêverie vague et indéterminée, me firent éprouver un genre de satisfaction dont je n'avais pas encore eu l'idée.
L'introduction des chœurs dans la tragédie n'a point eu cependant de succès en Allemagne. Il est probable qu'on y a renoncé à cause des
( ^79 ) embarras de l'exécution. Il faudrait des acteurs très exercés pour qu'un certain nombre d'entre eux , parlant et gesticulant tous en même temps, reproduisissent pas une confusion voisine du ridicule (i). Schiller, d'ailleurs, dans sa tentative, avait dénaturé le chœur des anciens; il n'avait pas osé le laisser aussi étranger à l'action qu'il l'est dans les meilleures tragédies de l'antiquité , celles de Sophocle; car je ne parle pas ici des chœurs d'Euripide, de ce poète admirable, sans doute , par son talent dans la sensibilité et dans l'ironie, mais prétentieux, déclamateur, ambitieux d'effets, et qui, par ses défauts, et même par ses beautés, ravit le premier à la tragédie grecque la noble simplicité qui la distinguait. Schiller, pour se rapprocher du goût de son siècle , avait cru devoir diviser le chœur en deux moitiés, dont chacune était composée des partisans des deux héros qui , dans sa pièce , se disputent la main d'une femme. Il avait, par ce ménagement mal entendu, dépouillé le chœur de l'impartialité qui donne à ses paroles du poids et de la solennité.
Le chœur ne doit jamais être que l'organe , le représentant du peuple entier; tout ce qu'il dit
(i) Schiller n'avait pas introduit les chœurs chanlans, mais parlans.
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doit être une espèce de retentissement sombre et imposant du sentiment général. Rien de ce qui est passionné ne peut lui convenir, et dès que l'on imagine de lui faire jouer un rôle et prendre un parti dans la pièce même, on le dénature , et son effet est manqué.
Mais si les Allemands ont rejeté l'introduction des chœurs dans leurs tragédies, celle d'une quantité de personnages subalternes qui arrivent d'une manière naturelle, bien qu'accidentelle, sur la scène, remplace, à beaucoup d'égards, comme nous l'avons observé précédemment , l'usage des chœurs. Pour nous en convaincre, il ne faut qu'examiner ce qu'a fait Schiller dans son Guillaume Tell, et rechercher ce qu'aurait fait un poète grec traitant la même situation. Tell, échappé aux poursuites de Gessler, a gravi la cime d'un rocher qui domine sur une route par laquelle Gessler doit passer. Le paysan suisse attend son ennemi , tenant en main l'arc et les flèches qui , après avoir servi l'amour paternel , doivent maintenant servir la vengeance. Il se retrace, dans un monologue, la tranquillité et l'innocence de sa vie précédente. Il s'étonne lui-même de se voir jeté tout à coup par la tyrannie hors de l'existence obscure et paisible que le sort semblait lui avoir destinée. Il recule devant l'action qu'il se trouve forcé de commet-
tre; sesmains encore pures frémissent d'avoir àse rougir, même du sang d'un coupable. 11 le faut cependant, il le faut pour sauver sa vie, celle de son fils, celle de tous les objets de son affection. Nul doute que, dans une tragédie grecque, le chœur n'eût alors pris la parole pour réduire en maximes les sentimens qui se pressent en foule dans lame du spectateur. Schiller, n'ayant pas cette ressource , y supplée par l'arrivée d'une noce champêtre qui passe, au son des instrumens, près des lieux où Tell est caché. Le contraste de la gaieté de cette troupe joyeuse et de la situation de Guillaume Tell suggère à l'instant au spectateur toutes les réflexions que le chœur aurait exprimées. Guillaume Tell est de la même classe que ces hommes qui marchent ainsi dans l'insouciance; il est pauvre, inconnu, laborieux, innocent comme eux ; comme eux,, il paraissait n'avoir rien à craindre d'un pouvoir élevé si fort au-dessus de lui : et son obscurité, pourtant, ne lui a pas servi d'asile. Le chœur des Grecs eût développé cette vérité dans un langage sententieux et poétique; la tragédie allemande la fait ressortir avec non moins de force par l'apparition d'une troupe de personnages étrangers à l'action , et qui n'ont avec elle aucun rapport ultérieur.
D'autres fois ces personnages secondaires ser-
vent à développer d'une manière piquante et profonde les caractères principaux. Werner, connu , même en France, par le succès mérité de sa tragédie de Luther, et qui réunissait au plus haut degré deux qualités inconciliables en apparence, l'observation spirituelle et souvent plaisante du cœur humain , et une mélancolie enthousiaste et rêveuse; Werner, dans son Attila , présente à nos regards la cour nombreuse de Valentinien , se livrant aux danses, aux concerts, à tous les plaisirs, tandis que le Fléau-de-Dieu est aux portes de Rome. On voit le jeune empereur et ses favoris, n'ayant d'autre soin que de repousser les nouvelles fâcheuses qui pourraient interrompre leurs amusemens, prenant la vérité pour un indice de malveillance , la prévoyance pour un acte de sédition ; ne considérant comme des sujets fidèles que ceux qui nient les faits dont la connaissance les importunerait , et pensant faire reculer ces faits en n'écoutant pas ceux qui les rapportent. Cette insouciance mise sous les yeux du spectateur le frappe beaucoup plus qu'un simple récit n'aurait pu le faire.
Et pour tirer de Wallstein même deux autres exemples, Tersky, son beau-frère et son confident, fait signer à des généraux en foule, après un festin , l'engagement de rester fidèles à Wallstein , contre la volonté de la cour.
Cetle scène, dans laquelle Tersky , pour les amener à son but, leur rappelle tous les bienfaits qu'ils ont reçus de leur chef, bienfaits dont lenumération seule forme un tableau piquant de l'état de cette armée , de son indiscipline, de son exigence et de l'esprit d'égalité qui se combinait alors avec l'esprit militaire ; cette scène , dis-je, est d'une originalité remarquable et d'une grande vérité locale,* mais elle ne pouvait être rendue qu'avec des expressions que notre style tragique repousse.
Plus loin, Buttler assemble de simples soldats pour les engager à assassiner Wallstein; et si , dans Shakespeare , les scènes des assassins de Banco sont frappantes par leur laconisme et leur énergie , celles des assassins de Wallstein ont un autre genre de mérite. La manière dont Schiller développe les motifs qu'on leur présente et gradue l'effet que produisent sur eux ces motifs; la lutte qui a lieu dans ces âmes farouches, entre l'attachement et l'avidité; l'adresse avec laquelle celui qui veut les séduire proportionne ses argumens à leur intelligence grossière, et leur fait du crime un devoir, et de la reconnaissance un crime; leur empressement à saisir tout ce qui peut les excuser à leurs propres yeux , lorsqu'ils se sont déterminés à verser le sang de leur général; le besoin qu'on aperçoit, même dans ces
cœurs corrompus, de se faire illusion et de tromper leur propre conscience en couvrant d'une apparence de justice l'attentat qu'ils vont exécuter ; enfin le raisonnement qui les décide , et qui décide , dans tant de situations différentes, tant d'hommes qui se croient honnêtes, à commettre des actions que leur sentiment intérieur condamne, parce qu'à leur défaut d'autres s'en rendraient les instrumens : (out cela est d'un grand effet tant moral que dramatique. Mais le langage de ces assassins est vulgaire, comme leur état et leurs sentimens. Leur prêter des expressions relevées, c'eût été manquer à la vérité des caractères , et , dans ce cas , la noblesse du dialogue serait devenue une inconvenance. J'avais essayé de mettre en récit ce que Schiller a mis en aclion. Je m'étais appliqué surtout à faire ressortir l'idée principale, la considération décisive qui impose silence à toutes les objections et l'emporte sur tous les scrupules. Buttler , après avoir raconté ses efforts pour convaincre ses complices, finissait par ces vers :
Lorsque je leur ai dit que s'offrant à leur place , D'autres briguaient déjà mon choix comme une grâce, Que le prix était près, que d'autres, cette nuit, De leur fidélité recueilleraient le fruit, Chacun a regardé son plus proche complice ; Leurs yeux brillaient d'espoir, d'envie et d'avarice ;
D'une sombre rougeur leurs fronts se sont couverts; TIs répétaient tout bas : d'autres se sont offerts.
Mais j'ai senti bientôt que je tomberais dans une invraisemblance qu'aucun détail ne rendrait excusable. Buttler cherchant à faire partager à Lsolan son projet d'assassinat , ne pouvait sans absurdité s'étendre avec complaisance sur la bassesse et l'avidité de ceux qu'il avait choisis pour remplir ses vues.
L'obligation de mettre en récit ce que , sur d'autres théâtres, on pourrait mettre en action , est un écueil dangereux pour les tragiques français. Ces récits ne sont presque jamais placés naturellement ; celui qui raconte n'est point appelé par sa situation ou son intérêt à raconter de la sorte. Le poète d'ailleurs se trouve entraîné invinciblement à rechercher des détails d'autant moins dramatiques, qu'ils sont plus pompeux. On a relevé mille fois l'inconvenance du superbe récit de Théramène dans Phèdre. Racine ne pouvant, comme Euripide , présenter aux spectateurs Hippolyte déchiré, couvert de sang, brisé par sa chute, et dans les convulsions de la douleur et de l'agonie, a été forcé de faire raconter sa mort: et cette nécessité l'a conduit à blesser dans le récit de cet événement terrible , et la vraisemblance et la nature, par une profusion
( 286 ) de détails poétiques, sur lesquels un ami ne peut s'étendre et qu'un père ne peut écouter.
Mon respect pour nos habitudes et nos mœurs m'avait fait commettre une erreur plus grave encore. Le caractère de Thécla, fille de Wallstein, excite en Allemagne un enthousiasme universel; et il est difficile de lire l'ouvrage de Schiller, dans sa langue originale, sans partager cet enthousiasme ; mais, j'avais craint qu'en France ce caractère n'obtînt pas l'approbation du public. L'admiration dont il est l'objet chez les Allemands tient à leur manière de considérer l'amour, et cette manière est très différente de la nôtre. Nous n'envisageons l'amour que comme une passion de la même nature que toutes les passions humaines , c'est-à-dire ayant pour effet d'égarer notre raison, ayant pour but de nous procurer des jouissances. Les Allemands voient dans l'amour quelque chose de religieux , de sacré, une émanation de la divinité même, un accomplissement de la destinée de l'homme sur cette terre, un lien mystérieux et tout- puissant entre deux âmes qui ne peuvent exister que l'une pour l'autre. Sous le premier point de vue, l'amour est commun à l'homme et aux animaux; sous le second, il est commun à l'homme et à Dieu.
Il en résulte que beaucoup de choses qui nous paraissent des inconvenances, parce que nous ny
apercevons que les suites d'une passion , semblent aux Allemands légitimes et même respectables, parce qu'ils croient y reconnaître l'action d'un sentiment céleste.
Il y a de la vérité dans ces deux manières de voir,- mais, suivant qu'on adopte l'une ou l'autre, l'amour doit occuper, dans la poésie comme dans la morale, une place différente.
Lorsque l'amour n'est qu'une passion, comme sur la scène française, il ne peut intéresser que par sa violence et son délire. Les transports des sens, les fureurs de la jalousie, la lutte des désirs contre les remords , voilà l'amour tragique en France. Mais lorsque l'amour, au contraire, est, comme dans la poésie allemande , un rayon de la lumière divine qui vient échauffer et purifier le cœur, il a tout-à-la-fois quelque chose de plus calme et de plus fort; dès qu'il paraît, on sent qu'il domine tout ce qui l'entoure. Il peut avoir à combattre les circonstances, mais non les devoirs; car il est lui-même le premier des devoirs, et il garantit l'accomplissement de tous les autres. Il ne peut conduire à des actions coupables, il ne peut descendre au crime , ni même à la ruse ; car il démentirait sa nature , et cesserait d'être lui. Il ne peut céder aux obstacles, il ne peut s'éteindre; car son essence est
( 288 ) immortelle; il ne peut que retourner dans le sein de son créateur.
C'est ainsi que l'amour de Thécla est représenté dans la pièce de Schiller. Thécla n'est point une jeune fille ordinaire, partagée entre l'inclination qu'elle ressent pour un jeune homme et sa soumission envers son père, déguisant ou contenant le sentiment qui la domine , jusqu'à ce quelle ait obtenu le consentement de celui qui a le droit de disposer de sa main; effrayée des obstacles qui menacent son bonheur ; enfin , éprouvant elle-même et donnant au spectateur une impression d'incertitude sur le résultat de son amour et sur le parti qu'elle prendra si elle est trompée dans ses espérances. Thécla es* un être que son amour a élevé au-dessus de la nature commune, un être dont il est devenu toute l'existence, dont il a fixé toute la destinée. Elle est calme, parce que sa résolution ne peut être ébranlée; elle est confiante, parce qu'elle ne peut être trompée sur le cœur de son amant; elle a quelque chose de solennel, parce que Ton sent qu'il y a en elle quelque chose d'irrévocable; elle est franche, parce que son amour n'est pas une partie de sa vie, mais sa vie entière. Thécla, dans la pièce de Schiller, est sur un plan tout différent de celui où est place le reste des personnages. C'est un être, pour
( 289) ainsi dire aérien , qui plane sur cette foule d'ambitieux, de traîtres, de guerriers farouches, que des intérêts ardens et positifs poussent les uns contre les autres.
On sent que cette créature lumineuse et presque surnaturelle est descendue de la sphère éthérée, et doit bientôt remonter vers sa patrie. Sa voix si douce , à travers le bruit des armes , sa forme délicate au milieu de ces hommes tout couverts de fer , la pureté de son âme , opposée à leurs calculs avides , son calme céleste qui contraste avec leurs agitations, remplissent le spectateur d'une émotion constante et mélancolique, telle que ne la fait ressentir nulle tragédie ordinaire.
Aucun des personnages de femmes que nous voyons sur la scène française n'en peut donner l'idée. Nos héroïnes passionnées, Alzire,Aménaïde', Adélaïde du Guesclin , ont quelque chose de mâle ; on sent qu'elles sont de force à combattre contre les évènemens, contre les hommes, contre le malheur ; on n'aperçoit aucune disproportion entre leur destinée et la vigueur dont elles sont douées. Nos héroïnes tendres, Monime, Bérénice, Estker, Atalide, sont pleines de douceur et de grâces; mais ce sont des femmes faibles et timides; les évènemens peuvent les dompter. Le sacrifice de leurs sentimens n'est point présenté comme
impossible. Bérénice se résigne à vivre sans Titus, Monime à épouser Mithridate, Atalide avoir Bajazet s'unir à Roxane; Esther n'aime point Assuérus. Les héroïnes de Voltaire luttent contre les obstacles , celles de Racine leur cèdent, parce que les unes et les autres sont de la même nature que tout ce qui les entoure. Thécla ne peut lutter ni céder; elle aime et elle attend. Son sort est fixé; elle ne peut en avoir un autre, mais elle ne peut pas non plus le conquérir en le disputant contre les hommes : elle n'a point d'armes contre eux; sa force est toute intérieure. Par là même , son sentiment l'affranchit de toutes les convenances que prescrit la morale que nous sommes habitués à voir sur la scène.
Thécla n'observe aucun des déguisemens imposés à nos héroïnes ; elle ne couvre d'aucun voile son amour profond, exclusif et pur; elle en parle sans réserve à son amant. « Où serait, lui » dit-elle, la vérité sur la terre, si tu ne l'apprenais » par ma bouche? » Elle n'annonce point qu'elle fasse dépendre ses espérances de l'aveu de son père ; on prévoit même que s'il le refuse , elle ne se croira pas coupable de lui résister. Son amour l'occupe et l'absorbe tout entière ; elle n'existe que pour le sentiment qui remplit toute son âme. Elle est si' loin de considérer comme une faute sa fuite delà maison paternelle, lor-squ'elte ap-
( 29* ) prend que celui quelle aime a été tué, qu'elle croit, au contraire, accomplir un devoir. J'avais pensé que des spectateurs français n'auraient pu tolérer dans une jeune fille cette exaltation, cette indépendance, d'autant plus étrangère à nos idées, qu'il ne s'y mêle aucun égarement, aucun délire. Je crois encore que notre public serait choqué de cet oubli de toutes les relations, de cette manière d'envisager les devoirs habituels comme secondaires; enfin, d'une absence si complète de la soumission qu'il admire dans Iphigénie. Un tel enthousiasme ne peut servir de base à un système général , et nous n'aimons en France que ce qui peut être d'une application universelle. Le principe de l'utilité domine dans notre littérature comme dans notre vie. La morale du théâtre en France est beaucoup plus rigoureuse que celle du théâtre en Allemagne. Cela tient à ce que les Allemands prennent le sentiment pour base de la morale, tandis que pour nous cette base est la raison. Un sentiment sincère , complet, sans bornes, leur paraît, non-seulement excuser ce qu'il inspire, mais l'ennoblir, et , si j'ose employer cette expression , le sanctifier. Cette manière de voir se fait remarquer dans leurs institutions et dans leurs moeurs, comme dans leurs productions littéraires. Nous avons des principes infiniment plus sévères, et nous ne
nous en écarlous jamais eu théorie. Le sentiment qui méconnaît un devoir ne nous paraît qu'une faute de plus. Nous pardonnerions plus facilement à l'intérêt, parce que l'intérêt met toujours dans ses transgressions plus d'habileté et plus de décence. Le sentiment brave l'opinion, et elle s'en irrite; l'intérêt cherche à la tromper en la ménageant, et, lors même qu'elle découvre la tromperie , elle sait gré à l'intérêt de cetle espèce d'hommage. J'avais donc rapproché Thécla des proportions françaises, en m'efforçant de lui conserver quelque chose du coloris allemand. J'avais tâché de transporter dans son caractère sa douceur, sa sensibilité, son amour, sa mélancolie; mais tout le reste m'avait paru trop directement opposé à nos habitudes, trop empreint de ce que les littérateurs français, qui possèdent la langue allemande , appellent le mysticisme allemand. Par cette altération, sans ôter à Thécla la teinte étrangère , trop vague et trop rêveuse pour plaire à nos classiques français, je ne lui avais pas donné la couleur régulière requise pour nos héroïnes turques, grecques ou romaines, mais toujours convenablement nationalisées. Le résultat m'a prouvé que j'avais eu tort.
Plus prévoyant, ou plus hardi, j'aurais évité la plupart des fautes que je viens d'indiquer dans mon propre ouvrage. J'aurais dû pressentir qu'une
( ^çp ) révolution politique entraînerait une révolution littéraire , et qu'une nation qui n'avait renoncé momentanément à la liberté que pour se précipiter dans tous les hasards des conquêtes ne se contenterait plus des émotions faibles et incomplètes qui pouvaient suffire à des spectateurs énervés par les jouissances d'une vie paisible et d'une civilisation raffinée.
Ce qui m'a trompé, c'est l'espèce d'immobilité dont le régime impérial avait frappé toutes les âmes., et qu'il avait gravée, pour ainsi dire, sur tous les visages. La littérature partageait cette immobilité. Bonaparte aimait la discipline partout, dans l'administration, dans l'armée, dans les écrivains, et la soumission de ces derniers n'était ni la moins prompte ni la moins empressée. Ce qui était dans le chef une faiblesse, funeste à la France et à lui-même, je veux dire le désir d'imiter Louis XIV, comme si ce n'eût pas été descendre au lieu de monter, était, dans les lettrés qui aspiraient à ses faveurs une complaisance intéressée à la fois et vaniteuse ; car en obéissant au nouveau Louis XIV, ils se croyaient les égaux des grands hommes qui avaient encensé l'ancien. De la sorte, les règles du théâtre, comme l'étiquette de la cour, paraissaient partie obligée du cortège impérial.
De plus, il y a toujours eu, dès le commen-
( ^94 ) cernent de nos troubles , chez les hommes les plus révolutionnaires en politique, une tendance à proclamer leur attachement et leur respect pour les doctrines routinières de la littérature du dix-septième siècle et les règles recommandées par le précepteur en titre du Parnasse français. On eût dit qu'en se montrant , dans leurs ouvrages , scrupuleux et dociles , ils voulaient expier la vivacité, et l'énergie de leurs autres opinions , et prouver que leurs doctrines populaires n'entachaient pas la pureté de leur goût. Ils croyaient par là se réhabiliter aux yeux de ce qu'on nommait encore la bonne compagnie , cotterie prétentieuse et compassée , qui préfère l'oubli des devoirs à celui des formes. La révolution avait dispersé l'ancienne ; mais Napoléon s'efforçait d'en créer une nouvelle, d'autant plus susceptible pour les convenances sociales et théâtrales , qu'elle éprouvait une ardeur de néophyte, et le sentiment qu'elle courait risque de broncher souventsur le sol inconnu où son maître la plaçait.
En conséquence , tous les écrivains de l'empire étaient classiques.
Chénier lui-même, le plus beau talent de son époque , comme auteur dramatique , Chénier qui, jeune et entraîné par son républicanisme, même avant la chute de la monarchie, avait
( *afi )
foulé aux pieds, dans Charles IX , les barrières qui l'auraient gène, était devenu, à la fin de sa courte carrière, le partisan le plus zélé de toutes les entraves léguées par Aristote et consacrées par Boileau.
Ces barrières sont, renversées maintenant. La poésie a conquis sa liberté. Les dimensions de notre théâtre se sont agrandies, et les règles qui étaient autrefois des lois rigoureuses , d'après lesquelles la critique jugeait les auteurs, ne sont plus que des traditions dont les auteurs sont juges.
La victoire est donc remportée ; elle l'est trop peut-être momentanément dans l'intérêt de l'art.
C'est en France qu'a été inventée la maxime qu'il valait mieux frapper fort que juste.
Il en résulte que nos écrivains frappent souvent si fort qu'ils ne frappent plus juste du tout.
Ils ont pour but exclusif de faire effet, et lorsque, avec raison, ils s'affranchissent de certaines règles, ils ont fréquemment le tort de s'écarter de la vérité, de la nature et du goût.
Comme il est beaucoup plus facile de faire effet par les rencontres fortuites , la multiplicité des acteurs, le changement des lieux, et même les spectres, les prodiges et les échafauds, que par les situations, les sentimens et les caractères, il serait à craindre que nos jeunes auteurs s'élan-
( 296) çant dans cette route avec trop de fougue , nous ne vissions plus sur notre théâtre que des échafauds, des combats, des fêtes, des apparitions et une succession de décorations éblouissantes.
Il y a dans le caractère des Allemands une fidélité, une candeur, un scrupule qui retiennent toujours l'imagination dans de certaines bornes. Leurs écrivains ont une conscience littéraire qui leur donne presque autant le besoin de l'exactitude historique et de la vraisemblance morale que celui des applaudissemens du public. Ils ont dans le coeur une sensibilité naturelle et profonde qui se plaît à la peinture des sentimens vrais; ils y trouvent une telle jouissance, qu'ils s'occupent beaucoup plus de ce qu'ils éprouvent que de l'effet qu'ils produisent.
En conséquence, tous leurs moyens extérieurs, quelque multipliés qu'ils paraissent, ne sont que des accessoires. Mais en France, où l'on ne perd jamais de vue le public, où l'on ne parle, n'écrit et n'agit que pour les autres , les accessoires pourraient bien devenir le principal.
Ce n'est assurément pas que je réclame un respect puérile pour des règles surannées. Celle des unités de temps et de lieu est. particulièrement absurde ; elle fait de toutes nos tragédies des pièces d'intrigue ; elle force les conspirateurs à concerter la mort du tyran dans son palais même ;
( 297 ) elle s'oppose à ce que Coriolan passe du Forum romain dans le camp des Volsqnes, où il doit pourtant se meltre à la tête des ennemis de son ingrate patrie.
Les unités de temps et de lieu circonscrivent nos tragédies dans un espace qui en rend la composition difficile, la marche précipitée, l'action fatigante et invraisemblable.
Elles contraignent le poète à négliger souvent, dans les évènemens et les caractères, la vérité de la gradation, la délicatesse des nuances. Ce défaut domine dans toutes les tragédies de Voltaire; on y aperçoit sans cesse des lacunes, des transitions trop brusques; on sent que ce n'est pas ainsi qu'agit la nature; elle ne marche point d'un pas si rapide; elle ne saute pas de la sorte les intermédiaires.
Il est donc incontestable que nos écrivains doivent s'affranchir de ce joug dans leur nouveau système tragique. 11 faut seulement qu'ils se tiennent en garde contre les changemens de lieu trop fréquens ou trop brusques. Quelque adroitement qu'ils soient effectués, ils forcent le spectateur à se rendre compte de la transposition de la scène, et détournent ainsi une partie de son attention de l'intérêt principal. Après chaque décoration nouvelle, il est obligé de se remettre dans l'illusion dont on Ta fait sortir. La même
( *î)8 ) chose arrive lorsqu'un espace de temps trop considérable s'écoule d'un acte à l'autre. Dans ces deux cas, le poète reparaît, pour ainsi dire, en avant des personnages, et il y a une espèce de prologue ou de préface sous- entendue qui nuit à la continuité de l'impression.
Au reste, ces inconvéniens inévitables, en littérature comme en politique, ne seront pas de longue durée : partout où la liberté existe , la raison ne tarde pas à reprendre l'empire. Les esprits stationnaires ont beau crier que les innovations corrompent le goût du public : le goût du public ne se corrompt pas; il approuve ce qui est dans la vérité et dans la nature; il repousse ce qui fausse la vérité , ce qui s'écarte de la nature en l'exagérant. Les masses ont un instinct admirable. Cet instinct a déjà tracé à nos exigences politiques les bornes nécessaires pour concilier l'ordre et la liberté; cet instinct travaille et réussit à placer la religion dans la sphère qui lui appartient, entre l'incrédulité et le fanatisme; ce même instinct exercera son influence sur la littérature, et réprimera les écrivains sans les garotter.
NOTES SUR LA GUERRE DE TRENTE ANS(i).
(a) Ernest de Mansfeld est l'un des plus remarquables condottieri du dix-septième siècle. Il était fils naturel du comte de Mansfeld , officier autrichien, qui avait commandé avec distinction les armées espagnoles dans les Pays-Bas. L'empereur Rodolphe légitima Ernest de Mansfeld, qui fit lui-même ses premières campagnes sous les drapeaux de l'Autriche, et contre les protestans. Mais ayant changé de religion , il se mit au service du protestantisme. Il fit la guerre en Bohème, dans le Palatinat , la Franconie, l'Alsace, la Lorraine, en Hollande, en Westphalie, en Basse- Saxe, dans la Moravie, dans le Brandebourg et dans la Hongrie. Il se montra le plus zélé défenseur de Frédéric V, électeur Palatin , qui fut quelque temps roi de Bohême. Il fut mis trois fois au ban de l'empire. Presque toujours battu , il reparaissait plus fort après ses défaites. Toujours occupé de pillage , il vécut pauvre, n'employant ce qu'il enlevait aux peuples que pour recruter des soldats. Dès la première
(i) Pour la raison que j'ai énoncée , page 2^3 , j'ai cru 8evoir joindre quelques éclaircisscinens historiques à l'essai précédent.
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année de la guerre de trente ans, il marcha au secours des insurgés bohémiens, et s'empara, le 21 novembre 1618, de Pilsen, l'une des plus grandes villes de ce pays ; mais le 10 juin 1619, il fut complètement battu par Bucquoi et Wallstein, et reperdit toute la Bohême. Il se jeta dans le Palatinat, échappa au duc de Bavière, en le trompant par de fausses négociations , délivra Franckental^ assiégé par les Espagnols, et alla piller l'évêché de Spire, le Brisgauet l'Alsace; repassant ensuite le Rhin, il défît complètement le fameux Tilly.
Mais Frédéric , l'électeur Palatin , pour lequel il combattait, ayant licencié ses troupes, Mansfeld passa , avec sa petite armée , au service de la Hollande , et dévasta la Westphalie au nom de cette république. Les Hollandais ne le conservèrent pas long-temps à leur solde, et il se mit en marche pour le Mecklenbourg , où il appuya l'expédition du roi de Danemarck. Enfin, vaincu par Wallstein , près de Dessau, il se réfugia en Transylvanie, et voulut engager Bethlem Gabor à le soutenir. Celui-ci , effrayé des victoires de Wallstein, se hâta de renvoyer Mansfeld de ses états, où il aurait attiré la guerre. Mansfeld dirigea ses pas vers Venise, après avoir congédié son armée qu'il ne pouvait plus entretenir, et suivi seulement de quelques officiers qui ne voulurent
( 3oi ) pas le quitter. Il tomba malade à Spalatro. Lorsqu'il sentit la mort approcher, il se fit revêtir de son uniforme , ceignit son épëe , et s'appuyant sur deux de ses compagnons, il expira debout, âgé de quarante-six ans, le 20 novembre 1G26, (/;) Bernard de Wevmar, le plus audacieux des ge'néraux allemands qui servaient sous Gustave- Adolphe , ne dut qu'à lui-même ses succès et sa gloire ; car , bien qu'issu d'une maison souveraine, il ne possédait point d'états, et eut souvent à combattre le chef de sa famille, dont le caractère indécis n'osa se déclarer contre l'empereur que lorsqu'il s'y vit forcé. Bernard de Weymar, après la bataille de Lutzen, fut nommé général en chef, par les acclamations de toute l'armée suédoise, à la place de Gustave. Sa première opération fut de prendre Ratisbonne. Son opiniâtreté fut cause de la défaite de Nordlingen; mais c'est la seule faute qu'on puisse lui reprocher. Il remporta sur les Autrichiens la victoire de Rhinsfeld, où quatre des plus illustres généraux de l'empereur furent faits prisonniers. A la suite de ce triomphe, il s'empara de toute l'Alsace; et il avait osé concevoir le projet de s'y maintenir et de s'en déclarer le souverain, en résistant à la fois aux armées françaises et aux forces impériales. La mort mit un terme à ses desseins ambitieux. Il mourut à Neubourg sur
le Rhin, au mois de juillet i65g, àFâgede trentesix ans.
(c) Albert-Wenceslas-Eusèbe de Waldstein, Wallenstein ou Wallstein, naquit le 14 septembre i583, à Prague, d'une famille noble, qui professait la croyance luthérienne. Son père s'appelait Guillaume de Wallstein, seigneur d'Hermanniiz, et sa mère Marguerite de Schmirfitzky. On l'envoya, dans sa première jeunesse, à une école de Silésie, où les protestans des contrées voisines faisaient élever leurs enfaus. 11 y montra bientôt le caractère impétueux et altier qui depuis le rendit si remarquable, et sa conduite irrégulière le fit renvoyer de cette école. Il conserva toute sa vie le souvenir de cette circonstance de ses premières années; et, trente ans après, étant en Silésie, comme généralissime de l'empereur Ferdinand, il fit chercher par des soldats son vieux maître d'école, qui parut en tremblant devant lui. Wallstein, après s'être amusé quelque temps de sa frayeur, le renvoya comblé de présens. Wallstein fut placé comme page à la cour du margrave de Burgovie, prince de la maison d'Autriche , qui le fît voyager dans presque toute l'Europe. Il se distingua dans ses voyages par la facilité avec laquelle il apprenait les langues et adoptait les mœurs des pays qu'il parcourait; on le surnomma l'Alcibiade de son temps. II fit en-
suite une campagne en Hongrie, et, à son retour, il épousa une veuve âgée, mais dont il considérait la fortune comme nécessaire à ses projets d'ambition. Sa femme mourut bientôt et lui légua toutes ses richesses. Wallstein épousa en secondes noces une fille du comte de Harrach, favori de l'empereur Ferdinand II, et obtint successivement le grade de colonel , celui de général, le titre de duc de Friedland , de prince d'empire, et enfin , malgré les réclamations de l'Allemagne entière, la souveraineté du Mecklenbourg, dont il fut dépouillé à l'époque où le commandement des armées impériales lui fut enlevé. Il les avait commandées deux fois : la première, au moment où Christian IV, roi de Danemarck , se mit à la tête des protestans ; la seconde , à l'époque où Gustave-Adolphe remplaça Christian. Dans l'une et dans l'autre de ces circonstances, l'Autriche se trouvait dans les embarras les plus pressans. Lors de l'apparition de Christian IV, Tilly, à la vérité, avait remporté plusieurs victoires pour la ligue catholique; il avait battu le margrave de Bade, Mansfeld et Christian de Brunswick; mais les mesures hostiles des états de Basse-Saxe, la marche de Christian en Allemagne, les subsides envoyés à l'union protestante par Jacques Ier d'Angleterre, rendaient de nouveau la situation de Ferdinand très cri-
( 3o4) tique. 11 fallait une seconde armée qu'on pût envoyer contre les Danois; on n'apercevait nul moyen de la lever. Les ministres déclaraient qu'il n'y avait pas dans le trésor de quoi soudoyer seulement vingt mille hommes. Wallstein se présenta, et offrit d'en lever cinquante mille, a Cinquante mille hommes, disait-il, se » nourrissent eux-mêmes aux dépens des pays » conquis, tandis que vingt mille ne sont pas assez » forts pour employer ce moyen de subsister. » Les offres de Wallstein ayant été acceptées , il mit sur pied, non-seulement cinquante mille hommes, mais cent mille. Avec cette armée, il s'empara du cercle de la Basse-Saxe , de la Lusace, de laFranconie, battit partout Mansfeld , Bethlem-Gabor, prince de Transylvanie, les Danois , et força enfin Christian à quitter l'Allemagne et à se retirer honteusement dans ses états.
Au moment où Wallstein venait de rendre à l'Autriche ses états héréditaires, de dompter la moitié de l'Allemagne et de chasser les Danois, tous les princes allemands qu'il avait irrités se réunirent au duc de Bavière, son ennemi personnel; aux jésuites, qui soupçonnaient la bonne foi de sa conversion; aux Espagnols, jaloux de ses succès, et aux agens secrets de la France, pour demander sa destitution. La diète
de Ratisbonne mit à ce prix l'élection d'un roi des Romains, élection que Ferdinand II sollicitait pour son fils. L'empereur , qui ne se laissait entraîner que malgré lui à cet acte d'ingratitude , voulut l'adoucir par des formes amicales. Il dépêcha vers Wallstein deux de ses amis intimes, qui devaient, en l'engageant à se soumettre et à résigner son pouvoir, l'assurer de la bienveillance impériale. Wallstein les reçut magnifiquement, et ne leur laissant pas le temps d'entamer leur négociation : « Les astres, leur » dit-il , m'ont annoncé déjà ce qui m'était » réservé. L'étoile de l'électeur de Bavière l'em- » porte sur celle de l'empereur. Je n'accuse donc » point Ferdinand, et je ne suis fâché que pour m lui de ce qu'il n'a pas la force de me déw fendre. » Il renvoya ensuite les deux députés avec de riches présens , et se retira dans ses terres de Bohême. Il y vécut avec une magnificence extraordinaire, donnant des pensions à une foule d'officiers qui s'étaient distingués sous ses ordres, et en offrant même à des hommes célèbres par d'autres genres de mérite. Il voulut, par exemple , s'attacher Hugo Grotius , pour l'engager à écrire son histoire. La retraite de Wallstein dans ses terres ne fut pas de longue durée. Gustave- Adolphe avait chassé les impériaux de la Poméranie et du Brandebourg; il
avait pénétré jusqu'au centre de l'Allemagne, et battu complètement Tilly près de Leipsick; les électeurs de Brandebourg et de Saxe s'étaient déclarés contre Ferdinand, avec d'autres princes. L'électeur de Trêves était en négociation avec la France ; celui de Bavière même , le plus fidèle allié de l'empereur jusqu'alors , prêtait l'oreille à des propositions équivoques. La Bohême avait été envahie; Prague était tombé au pouvoir des ennemis.
Ferdinand, pressé de toutes parts par le roi de Suède, se résolut de recourir une seconde fois à Wallstein. Celui-ci témoigna d'abord la plus grande répugnance à reprendre la direction des armées de l'empereur; il allégua même un serment par lequel il avait fait vœu de ne plus servir, et dont Ferdinand lui offrit de le faire relever par le pape. La cour lui envoya , pour vaincre sa résistance, son neveu le comte Maximilien de Wallstein , et son ami le prince d'Eggenberg. Il ne céda aux instances des envoyés de l'empereur Ferdinand , et ne se remit à la tête des troupes impériales qu'en prescrivant les conditions suivantes : qu'il aurait seul le droit de faire la paix ou de continuer la guerre; qu'il serait et demeurerait toujours généralissime de l'empire; qu'après avoir terminé la guerre, il aurait pour récompense, en toute
( 3o7 ) souveraineté , l'un des états héréditaires de la maison d'Autriche; qu'il prononcerait seul, et sans appel et en dernier ressort, toutes les confiscations; qu'il aurait seul le droit de faire grâce; que le duché de Mecklenbourg lui serait assuré par un des articles de la paix; enfin, que toutes les nominations, tous les avancemens, toutes les récompenses , dans son armée , seraient entièrement et irrévocablement à sa disposition. Ces conditions furent acceptées, et Wallstein exigea leur accomplissement, celui surtout de la dernière, avec une hauteur qui dut humilier et offenser Ferdinand. Quand il recevait des ordres contraires : « Encore quelque nouvelle produc- » tion de l'oisiveté des ministres de sa Majesté, » répondait-il : dites-lui qu'elle s'occupe à Vienne » de la chasse et de la musique ; mes soldats » n'ont pas besoin des avis de ses courtisans. » Un gentilhomme lui ayant apporté une patente par laquelle l'empereur le nommait colonel du premier régiment qui viendrait à vaquer, Wallstein assembla tous les colonels de son armée, leur présenta cet étranger comme leur héritier présomptif, et après l'avoir exposé aux railleries de la soldatesque , il le renvoya honteusement. A peine eut-il consenti à lever une armée, que son nom fit accourir sous ses drapeaux une multitude de vétérans de tous les pays, sans accep-
tion de croyance; car les armées qui combattaient, dans la guerre de trente ans, soit pour, soit contre la maison d'Autriche, étant composées en grande partie de soldats levés par des partisans qui les soudoyaient avec le pillage, et se vendaient avec eux au plus offrant, il arrivait que les catholiques servaient sous les drapeaux du protestantisme et que les protestans se trouvaient dans les armées impériales. Buttler, Gordon et Lesley, les trois assassins de Wallstein, étaient protestans. Le dernier général qui commanda les troupes autrichiennes dans la guerre de trente ans était unHessois calviniste, nommé Meilander. Un fait assez singulier prouve la lutte de l'esprit militaire et de la croyance religieuse à cette époque. L'un des lieutenans de Wallstein, le général Holk , avait dévasté la Saxe de la manière la plus cruelle, et persécuté les protestans avec un acharnement inexprimable. Etant tombé malade, et sentant sa fin prochaine, il se déclara protestant lui-même, et demanda un ministre de cette religion pour l'assister dans ses derniers momens. On en chercha vainement un de tous côtés. Holk les avait fait poursuivre avec une telle rigueur que tous avaient pris la fuite. Le général mourant envoya ses soldats à leur recherche, promettant six cents écus à quiconque lui en ramènerait un. Leurs efforts furent long-
( 5o9 ) temps inutiles. Enfin, Ion en découvrit un qui s'était caché dans le creux d'un arbre, au fond d'un bois. On le conduisit vers le général, mais celui-ci venait d'expirer.
Wallsteiu lui-même était né protestant : mais tombé dans sa jeunesse d'un troisième étage, il attribua son salut à l'intervention de la vierge Marie, et se fit catholique. Toutefois il ne devint point persécuteur. Il fit bâtir à Gitschin un couvent pour les chartreux, un collège pour les jésuites, et àGlogau une église pour les luthériens. Il se proposait d'établir en Bohême la liberté de conscience, et de rendre aux protestans exilés, qu'il aurait fait revenir, celles de leurs terres confisquées dont l'empereur lui avait donné la propriété.
Indépendamment du pillage qu'il prodiguait à ses soldats , il captivait leur dévouement par son attention à rappeler devant toute l'armée leurs actions brillantes, dont il n'oubliait aucune. Il se promenait souvent au milieu d'eux, et mettant la main sur la tête ou sur l'épaule des braves qui s'étaient distingués, « C'est à celui-ci, disait- » il, que nous devons le gain de telle journée; » la hardiesse de celui-là nous a sauvés en telle » occasion. » Aussi la victoire ne tarda-t-elle pas à reparaître. Wallsteiu reprit la Bohême, et arrêta Gustave devant Nuremberg. L'armée impériale,
( 3io ) qui semblait anéantie , se trouva tout à coup de cent soixante mille combattans. Ce fut ainsi que la présence d'un seul homme changea subitement deux fois le sort de l'Europe.
Parvenu par ses succès au faîte de la gloire et du pouvoir, Wallstein conçut enfin le projet de placer sur son front la couronne de Bohême, et il entra en négociation avec Gustave , avec Oxenstiern et avec plusieurs princes protestans.
Il ne négociait jamais que par des agens subalternes, et son penchant pour l'astrologie lui faisant souvent modifier ou ajourner ses projets, il ne donnait à ces agens que des instructions vagues , qu'ils étaient exposés à outre-passer. On en trouve la preuve dans un ouvrage curieux, rédigé, après la mort de Wallstein, par un des hommes qu'il avait le plus souvent employés comme émissaires. Cet ouvrage, resté manuscrit, est intitulé, Relation véritable de ce qui s'est passé , depuis Van i65o, époque à laquelle le duc de Friedland fut destitué du commandement par sa Majesté impériale, jusqu à Van 1 654, qu'il a péri, entre le comte Terskj, le duc de Friedland , le comte de Thourn , le roi de Suède, et le soussigné, Jaroslaw Sesjna Raschin. Ce Sesyna Raschin , l'agent habituel de Wallstein , obtint sa grâce, après l'assassinat de son maître,
( 3.i ) en remettant à la cour de Vienne cette notice de toutes les négociations dont il avait été chargé. Wallstein proposa au roi de Suède de lui confier quinze mille hommes, auxquels se joindraient ses adhérens. 11 se faisait fort, avec cette armée, de surprendre Vienne, et de chasser Ferdinand jusqu'en Italie. Wallstein fît faire cette offre au roi par le comte de Thourn. Gustave la rejeta sous divers prétextes, et son refus laissa dans le cœur de Wallstein un ressentiment qui ne s'effaça jamais. Lorsqu'il reçut la nouvelle de sa mort, « Heureusement pour moi et pour lui, » s'écria-t-il , il n'existe plus. Il ne faut pas dans » l'empire deux têtes pareilles. » Gustave ayant été tué, Wallstein entra de nouveau en ne'sociation avec Oxenstiern pour la Suède ^ et avec Arnim pour la Saxe. Il proposa ses conditions, qui furent acceptées; mais, Iorsqu'Arnim lui demanda par quels moyens il comptait joindre ses forces à celles des alliés, « C'est aux Allemands, » dit-il, à se réunir pour chasser l'ennemi com- » mun, les Suédois. » Oxenstiern écrivit à Wallstein de sa propre main , pour lui offrir son assistance, parce qu'il savait, ajoutait-il, que telle avait été l'intention du feu roi. Wallstein lui fit répondre verbalement que le moment n'était pas venu. Les négociations de Wallstein avec Feuquières eurent le même sort. Elles se
( 5ia ) traitèrent par un intermédiaire, sans pouvoirs écrits, et furent aussi rompues par Wallstein. Au milieu de ces pourparlers, il attaqua un corps de de Saxons et de Suédois près de Steinan, et le fit prisonnier avec toute son artillerie et tous ses bagages. Oxenstiern déclara plus d'une fois qu'il n'avait jamais pu démêler les véritables intentions de Wallstein. Sa conduite finit par inspirer aux alliés une telle défiance, qu'ils le soupçonnèrent de se feindre mécontent de l'empereur, pour les surprendre et pour livrera Ferdinand les troupes qu ils lui auraient confiées. Ses vacillations, cependant, ne sont pas inexplicables. Indépendamment de ce qu'il se laissait diriger par ses astrologues, Wallstein avait un double but. Il voulait enlever à l'empereur le trône de Bohême ; mais il voulait aussi délivrer l'Allemagne de toute domination étrangère. Il répétait sans cesse qu'il fallait se défaire des Suédois. « Ces intrus , disait-il, n'ont rien à voir » dans l'empire. Renvoyons^les en les payant, » si nous le pouvons ; et s'ils s'y refusent , chas- )) sons-les sans les payer. »
Alarmé sur les projets de Wallstein, Ferdinand se détermina à le faire assassiner, ou du moins s'exprima de manière à ce que des serviteurs ambitieux et avides crurent plaire à leur prince en massacrant leur bienfaiteur.
Buttler, Ecossais ou Irlandais , que Wallsteiu avait élevé au rang de colonel , de simple dragon qu'il avait été pendant trente ans ; Lessley, lieutenant-colonel, et Gordon, colonel et commandant d'Egra , tous deux également comblés des faveurs de Wallstein, complotèrent ce crime. Ce dernier invita à souper chez lui, dans la citadelle , Illo, Tersky et Kinsky, les trois confîdens de Wallstein, et, à la fin du repas, il les fit égorger par trente soldats du régiment de Buttler. S'étant réuni ensuite à Buttler lui-même, et à un autre Irlandais nommé Déveroux, capitaine de hallebardiers, ces trois hommes, suivis de six hallebardiers de la compagnie de Déveroux, pénétrèrent dans l'appartement de Wallstein, qui était déjà couché; celui-ci , que le bruit réveilla, s'élança de son lit vers la fenêtre. Déveroux s'approchant de lui, lui cria : «Es-tu le scélérat qui » veux arrachera l'empereur sa couronne? tu vas » mourir ». Wallstein le regarda fixement, ouvrit les bras, et présenta sa poitrine sans prononcer un seul mot. Les assassins le percèrent de leurs hallebardes, et il tomba mort, sans qu'aucun gémissement lui échappât.
Il périt ainsi, le 25 février i634, à l'âge de cinquante ans. 11 fut enterré à Gitschin, dans un couvent de Chartreux qu'il avait fondé. Sa fille unique épousa dans la suite un comte de Kaunitz.
( 3i4) Presque tous ses biens furent confisqués; on ne laissa à sa veuve que la terre de Neuschloss en Sile'sie.
(d) On a vu , comment Wallstein nourrissait ses troupes. On évalue à six cent soixante millions d'écus , près de trois milliards de notre monnaie, les contributions levées en quatre ans par ce général en Allemagne.
{e) Wallstein ne fut pas le seul homme de son siècle qui s'adonna à l'astrologie. L'empereur Rodolphe II négligeait , pour s'y livrer , ainsi qu'à l'alchimie, tous les intérêts de son empire. Frédéric V, électeur palatin , qui perdit ses états héréditaires pour avoir accepté la couronne de Bohême, s'était déterminé à cette entreprise hasardeuse, et au-dessus également de son caractère et de ses forces, par le conseil des astrologues. Tilly croyait aux présages, et la superstition le rendit humain une fois en sa vie. Lorsqu'il s'empara de Leipsick, il se préparait à faire éprouver à cette ville les traitemens rigoureux qu'il prodiguait à toutes celles que leur mauvais sort lui soumettait; mais le hasard fît qu'il fut logé chez un fossoyeur qui, plein de goût pour sa profession, avait décoré sa chambre d'ossemens et de têtes de morts. Tilly changea de couleur à cette vue : les craintes qu'il ressentit valurent à Leipsick des ménagemens aux-
( 3'5) quels ses habitans ne pouvaient s'attendre, et ses dispositions dans la bataille qu'il livra peu de jours après et qu'il perdit, portèrent encore l'empreinte du trouble qui le dominait. Ce fut durant ses voyages, et surtout àPadoue, que Wallstein commença à se livrer à l'astrologie. Il prit des leçons, dans cette science, d'un Italien nommé Argali; et depuis, il eut toujours avec lui un autre Italien , Battista Séni , qui consultait les astres sur tout ce que Wallstein voulait entreprendre. Ce Séni s'était engagé au service de Wallstein pour vingt-cinq écus par mois ; mais Wallstein trouva ce salaire au-dessous de l'importance de cette profession et de sa propre dignité , et porta les appointemens de Séni à deux mille écus. On prétend que cet astrologue était vendu à la cour de Vienne , et qu'il contribua à entretenir Wallstein dans l'indécision qui causa sa perte. Ce fut par ses conseils que Wallstein consentit, lors de sa première destitution, à se démettre sans résistance du commandement. Séni le détourna de même d'un traité qu'il avait déjà conclu avec la Suède et les princes défenseurs du protestantisme. Avant la bataille de Lutzen, où Gustave fut tué , Wallstein consulta son astrologue. Celui-ci répondit que le ciel ne lui promettait pas la victoire, mais menaçait d'un grand malheur le général ennemi.
Séni avait annoncé à Wallstein qu'en s'em parant de la couronne de Bohême, il affrontait un danger presque inévitable. « Soit , s'écria-t-il , je » mourrai avecla gloire d'avoir été roi de Bohême, » comme Jules-César , bien qu'assassiné , a con- » serve celle d'avoir été empereur romain. » Le jour de sa mort, et à l'heure même qui précéda cet événement, Wallstein s'était enfermé avec Séni, et causait sur l'astrologie. Séni lui prédit un grand péril pour cette journée. Wallstein, examinant les astres, prétendit que le péril avait existé, mais était déjà passé. Peu d'instans après, Séni le quitta, les assassins forcèrent sa chambre et le massacrèrent.
(j) L'empereur Ferdinand n'était encore qu'archiduc de Graetz, lorsque Wallstein mérita son amitié , en levant , à ses propres dépens , un corps de trois cents cavaliers , avec lequel il marcha au secours de l'archiduc, engagé dans une guerre contre l'état de Venise. Wallstein se distingua dans la défense de Gradiska, assiégé par les Vénitiens. Il acquit de nouveaux droits à la reconnaissance de Ferdinand, en se déclarant pour lui au commencement des troubles de Bohême. Il le délivra, un jour qu'il était entouré dans son cabinet de mécontens bohémiens qui voulaient lui arracher par des menaces la confirmation de leurs privilèges, mais qui, à l'arrivée de Wals-
( 3'7 ) lein, se crurent environnés de troupes, et tombèrent aux genoux de l'empereur en demandant grâce. Ferdinand, pour récompense, donna à Wallstein beaucoup de terres confisquées sur les rebelles. Ces services d'une part et ces faveurs de de l'autre formèrent entre Wallstein et Ferdinand une liaison très étroite, qui dura jusqu'à la destitution du premier.
(g) Tilly n'est que trop connu par sa cruauté , et par la prise et l'affreux pillage de Magdebourg. On prétend qu'il avait été jésuite dans sa jeunesse, qu'il ne but jamais de vin et ne connut jamais de femme. Il descendait d'une famille noble du pays de Liège. Il avait fait la guerre des Pays-Bas, et ensuite celle de Hongrie sous Rodolphe II. Entré au service de l'électeur de Bavière , il donna à l'armée bavaroise une organisation qui lui valut de grands succès. Il fut généralissime de la ligue catholique, et à la retraite de Wallstein, il le remplaça dans le commandement de l'armée impériale. Il combattit, avec une fortune diverse, mais le plus souvent favorable, contre les généraux protestans, fut tour à tour vainqueur de Mansfeld et vaincu par lui, et enfin, ayant été complètement défait par Gustave sur le Lech , il mourut de ses blessures à Ingolstadt, le 1 6 avril i632.
(h) Axel Oxenstiern , chancelier de Suède ,
( 3.8 ) l'ami et le confident de Gustave-Adolphe, avait été appelé par ce prince en Allemagne, a la fois comme guerrier et comme négociateur. Au commencement de l'expédition suédoise , il commanda en Prusse un corps de réserve fort de dix mille hommes. Mais Gustave le chargea bientôt de traiter en son nom avec les Etats protestans. Il convoqua dans ce but une assemblée de ces Etats ; elle allait s'ouvrir dans la ville d'Ulm , lorsque la mort inattendue du héros de la Suède jeta Oxenstiern dans une situation très difficile. Simple chevalier dans son pays, il ne pouvait guère se flatter que les princes des plus illustres maisons de l'Europe se laissassent diriger par un homme d'un rang si inférieur à celui qu'ils occupaient. L'activité, l'adresse et la fermeté d'Oxenstiern surmontèrent tous les obstacles, et après cinq mois de travaux, de voyages et de négociations, il obtint des électeurs de Saxe et de Brandegourg, et de tous les princes confédérés, qu'ils lui confieraient, presque sans réserve, la direction de la guerre. Il devint alors l'arbitre des destinées de l'Allemagne, dont il partageait les provinces entre les princes qui servaient sous les drapeaux de la Suède. Chacun de ces princes demanda et obtint de lui ce qui lui convenait du territoire allemand, à titre de fief de la couronne suédoise. Oxenstiern , malgré l'intérêt qu'il avait
(3i9 ) à ne pas s'aliéner le cœur de ses alliés, ne put toujours déguiser son mépris pour l'avidité avec laquelle des souverains allemands sollicitaient d'un étranger quelques débris de leur propre patrie. « Qu'on enregistre dans nos annales, disait- » il un jour, pour en conserver l'éternelle mé- » moire, qu'un prince de l'empire germanique » demanda une portion du sol germanique à un » gentilhomme suédois, et qu'un gentilhomme » suédois accorda cette demande à un prince de » l'empire germanique. »
(?) Ferdinand II professait pour les prêtres la vénération la plus profonde. « S'il m'arrivait , » disait -il souvent , de rencontrer en même » temps un ange et un religieux , le religieux » aurait mon premier hommage , et l'ange le » second. » Il devait à son éducation celte manière de penser, qui , du reste , était celle de la plupart des princes de sa maison. Rodolphe II était de même sous la domination des jésuites. Ferdinand ayant perdu , dès sa douzième année, son père, l'archiduc de Styrie , avait été mis , par sa mère , sous la tutèle de son oncle , le duc de Bavière , qui l'avait fait élever par les jésuites , à l'université d'Ingolstadt. Lorsqu'il prit en main le gouvernement des états paternels, il voulut aller en personne à Rome , demander à Clément VIII sa bénédiction , et , en
visitant Lorette , il s'engagea , par un vœu solennel envers la Vierge , à faire triompher le catholicisme au pe'ril de son trône et de sa vie. Deux je'suites , dont les noms ont acquis dans l'histoire des malheurs d'Allemagne une triste célébrité, Lammerman et Weingârtner, le gouvernaient despotiquement. Sa faiblesse pour eux était si notoire , qu'elle lui fut publiquement reprochée à la diète de Ratisbonne , même par les princes catholiques. Lorsque les insurgés de Bohême , sous la conduite du comte de Thourn, étaient sur le point de prendre Vienne , on trouva Ferdinand avec son confesseur, aux pieds d'un crucifix ; et au milieu des succès du roi de Suède , tandis que la Bohême était envahie et l'Autriche menacée, cet empereur ordonnait des processions pour obtenir du ciel qu'il détournât ces malheurs. Mais si la superstition le rendait ainsi pusillanime dans les revers, elle le rendait, dans les succès^ féroce et parjure.
Rodolphe II, menacé par les états de Bohême qui levaient des troupes contre lui, avait signé la lettre de majesté, par laquelle il accordait aux utraquistes (protestans de Bohême) les mêmes droits qu'à l'église catholique. Il leur avait cédé l'université de Prague : il leur avait permis de se nommer un consistoire particulier , entièrement indépendant du siège archiépiscopal de la
ville. Toutes les églises qu'ils possédaient leur avaient été assurées. Les gentilhommes et les bourgeois avaient obtenu la faculté d'en bâtir de nouvelles. Les états avaient été autorisés à entretenir dix protecteurs ou défenseurs de la liberté, investis du droil de lever des troupes. Mathias , successeur de Rodolphe , avait confirmé la lettre de majesté. Mais après la prise de Prague par Tilly, Wallstein et Buequoi, la lettre de majesté fut remise en original aux généraux autrichiens par les états de Bohême , et Ferdinand , assis sur son trône, la coupa en morceaux avec des ciseaux, et en brûla les fragmens.
Après l'assassinat de Wallstein, ce prince, qui récompensa libéralement ses meurtriers , fit dire trois mille messes pour le repos de son âme.
XITI.