‹ Mélanges de littérature et de politiquesChapitre 5 sur 26 · ET DU TKIBUNAT. DANS LA CONSTITUTION DE L'AN VIII · texte numérisé non relu

ET DU TKIBUNAT. DANS LA CONSTITUTION DE L'AN VIII

jusqu'à son épuration.

Les principaux attentats qui souillèrent la révolution anglaise , notamment la mort de Charles Ier, n'appartiennent point au Parlement. Plusieurs de ces attentats furent, au contraire, dirigés contre lui ; tous furent commis par l'armée.

Dum pila valent fortes torquere lacsrti Dégénèrent patiêre togam , regnumqiie senatus ?

Lucan. , Phars.

De même, le Tribunat jusqu'à son élimination, en 1802, est demeuré étranger aux principales servilités qui se sont déployées sous Napoléon, et qui étonneront nos neveux, comme les servilités de l'empire romain nous étonnent.

Cependant, ni le Parlement sous Cromwel, ni le Tribunat sous Bonaparte , n'échappent à l'espèce de dédain qui attend les assemblées délibératives , lorsqu'elles ne résistent pas assez énergiquement à la tyrannie.

Je veux essayer de rendre compte des circonstances qui ont gêné le Parlement de la Grande- Bretagne et le Tribunat de France , courbés l'un et l'autre sous deux grands génies que grandissait encore une admiration où l'enthousiasme venait à l'appui de la lassitude, et je montrerai que ces deux corporations opprimées ne méritent point l'arrêt sévère que l'histoire paraît disposée à prononcer.

L'usurpateur qui arrive après une révolution faite pour la liberté ou en son nom, a beaucoup plus de moyens de se soutenir que toute autre espèce de despote.

Lorsqu'un gouvernement établi opprime, la nation se divise en deux partis , les opprimés et les oppresseurs; et comme il est de l'essence de l'arbitraire de peser sur tous successivement, bientôt la partie opprimée devient la majorité ou la totalité de la nation , moins quelques hommes.

Lorsqu'un usurpateur renverse un gouvernement établi et se met immédiatement à la place du gouvernement renversé, la nation ne se trouve encore divisée qu'en deux partis, celui de l'ancien et celui du nouveau gouvernement. Mais lorsqu'après une révolution faite dans l'esprit de la liberté, un usurpateur s'empare de la puissance, il scinde en trois parts la nation : l'une regrette

(48) l'ancien gouvernement et s'efforce de le rétablir; l'autre regrette la liberté ; la troisième défend l'usurpateur dont elle partage la puissance. Mais comme le parti qui regrette la liberté est celui qui a fait la révolution, et que c'est aussi d'une fraction de celui-ci que s'est formé le parti de l'usurpateur, ce parti se trouve le plus exposé, le plus affaibli, le plus hors d'état d'agir. L'usurpateur se servant de la source de son autorité, des réminiscences et des intérêts de la révolution, subdivise encore ce parti, parce qu'il y a dans les hommes une grande propension à croire aux bonnes intentions de la puissance , et que, quand la conviction n'existe pas, la lâcheté en prend la forme pour paraître moins vile. De la sorte le parti de la liberté se trouve réduit à un très petit nombre d'hommes, qui voient, dans toute tentative en sa faveur , outre un danger personnel , une occasion de triomphe pour les partisans de l'ancien despotisme.

L'usurpateur, de son côté, ne manque pas de représenter, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces hommes , comme des agens , des fauteurs de l'ancien gouvernement , et sème entre eux la défiance.

Les amis de l'ancien gouvernement, qui aimeraient mieux le despotisme qu'ils regardent comme légitime, que le despotisme usurpé, ai-

( 49) ment mieux encore ce dernier que la liberté, d'abord comme vengeance contre leurs plus anciens ennemis , et secondement comme se rap prochant de ce qu'ils regrettent. Ils secondent donc ce gouvernement , en tant que mettant obstacle aux institutions libres renversées par leur idole ; s'il attaquent l'usurpateur , ce n'est que secrètement, lorsqu'ils se croient bien sûrs de leur fait , et toujours d'une manière qui empêche les amis de la liberté de faire cause commune avec eux. Enfin, comme une révolution froisse toujours beaucoup d'intérêts , et qu'inévitablement , après une révolution , le peuple prend en haine les désordres et les déchiremens qu'elle a causés, le parti ami de la liberté se trouve de tous les partis le plus défavorablement placé dans l'opinion publique. Le nouveau gouvernement procure au peuple un repos réel , les partisans de l'ancien lui offrent un repos à venir qui ne serait 3 à ce qu'ils disent, troublé par personne , et se font pardonner ainsi de menacer la tranquillité qui existe, parce qu'ils en promettent une plus durable; mais les amis de la liberté, que peuvent-ils offrir à cette désastreuse époque? Un bien auquel on ne croit plus, et dont la perspective d'ailleurs ne présente que quelque chose de vague et d'indéfini ; et ce bien doit être acheté par des agitations nou-

vclles, et après les agitations , rien n'est prévu , rien n'est terminé, tout est à faire.

Si l'on veut peser ces considérations, si l'on pense que le Parlement sous Cromwell , malgré la source illégitime de ses pouvoirs, osa plus d'une fois montrer de la résistance , et sut mériter enfin l'honneur d'être cassé, on sera porté peut-être à juger moins sévèrement cette corporation malheureuse.

De toutes les assemblées qui ont existé depuis la révolution française jusqu'à la Chambre nommée en 1827, celle qui a le mieux rempli ses devoirs, si l'on calcule les circonstances, a été le Tribunat. Cela semble étrange à dire : je vais le prouver.

Je dois observer d'abord que je ne parle de la conduite duTribunatquejusqu'à l'époque où vingt de ses membres furent expulsés. A cette époque, le Tribunat cessa d'être un pouvoir politique.

Le Tribunat n'a pas fait de grandes choses ; il n'en pouvait , il n'en devait pas faire. La France sortait d'un état de trouble qui avait frappé la nation de lassitude et de terreur; les souvenirs des oppressions révolutionnaires et directoriales étaient empreints dans toutes lésâmes; plusieurs journées, en violant le système représentatif, l'avaient dépouillé de tout prestige , et même de toute considération ; la guerre exté-

(5i ) rieurc était encore menaçante, # et, dans l'intérieur, un pouvoir central, placé d'autant plus favorablement qu'il différait de tout ce qui avait existé, réunissait autour de lui toutes les forces réelles et toutes les espérances.

C'est dans des circonstances pareilles que se rassembla leTribunat, corporation d'autant plus faible, qurelle ne tenait plus de la nation la mission de la défendre; et la puissance qui avait imposé à cette nation des représentons qu'elle n'avait pas élus, se prévalait avec adresse contre ces représentais de leur nomination équivoque, ou, pourmieux dire, illégale. Par une étrange bizarerrie , la même opinion publique qui se déclarait ouvertement contre toute résistance au pouvoir exécutif, et qui pesait d'un poids énorme contre tous les hommes disposés à quelque réclamation , les méprisait en même temps de leur patience. Au plus léger de leurs mouvemens , elle eût prêté son assentiment à leur dispersion; mais leur inaction lui paraissait aussi ridicule et coupable. C'est néanmoins dans ces circonstances qu'un certain nombre de membres du Tribunat, ayant accepté leurs fonctions dans l'espoir de transmettre à la France quelque tradition de liberté, développèrent du calme, du talent, de la décision et du courage. Des apostats de tous les partis écrivaient contre eux , et l'on

avait pris soin de leurôter la faculté de répondre. Des bruits de conspirations circulaient , et pour être absurdes , ils n'en étaient que plus dangereux. Des dénonciations, toujours démontrées fausses, se reproduisaient toujours. Sans essayer une lutte inutile, sans se livrer à l'impatience , sans pâlir devant les fureurs, sans s'effrayer des calomnies, ces hommes suivirent une route uniforme , n'ayant pour appui que leur conscience, pour but que leur devoir. Persuadés qu'au milieu de l'Europe encore armée, il fallait ménager le gouvernement, ils ne crurent pas devoir l'attaquer, malgré ses fautes. Ils ne se déguisaient point toutefois qu'en combattant ses projets, en relevant , même sans aigreur , l'irrégularité de plusieurs de ses actes, en professant invariablement une doctrine de liberté, que les adulateurs appelaient des abstraction séditieuses , ils ne s'attiraient pas moins de haine que s'ils se fussent déclaré» ses ennemis. Ils diminuaient leur mérite, ils ne diminuaient point leurs dangers.

L'Assemblée Constituante fut placée dans une situation plus heureuse ; elle eut les honneurs de la bravoure sans courir le moindre péril. Elle avait à combattre le fantôme imposant d'un pouvoirlong-temps absolu, mais ce fantôme n'existait que pour la gloire des assaillans; le pouvoir absolu était de fait renversé. L'Assemblée Constituante

(53 ) était entourée de troupes menaçantes ; mais ces troupes étaient séduites , ou dévouées aux nouvelles opinions. De grands talensse développèrent dans cette assemblée; mais ces talens étaient soutenus par des acclamations unanimes : les défenseurs d'un peuple tout-puissant apercevaient d'un bout de la France à l'autre et des alliés et des vengeurs. L'Assemblée Constituante n'aurait eu besoin de courage que pour résister à l'impulsion populaire , et c'est ce qu'elle ne fit pas. Elle ne sut jamais modérer cette impulsion , même devenue désordonnée et féroce , dévastant les châteaux , envahissant les propriétés et menaçant les propriétaires. L'énergie de l'Assemblée Constituante fut l'énergie facile de l'obéissance au mouvement général.

L'Assemblée Législative vota toujours contre le sens de la majorité de ses membres , applaudit à la chute du trône en le regrettant , et garda le silence au milieu des massacres.

La Convention livra ses chefs à une minorité sanguinaire, consacra le despotisme du Comité du Salut public, et ne se réveilla que parce qu'elle vit que la servilité n'était plus une garantie.

Le Tribunat , dans des circonstances plus défavorables, fut plus courageux , plus désintéressé , plus indépendant. Il se vit en butte , non point à un roi chancelant sur son trône , cerné

(54) de toutes parts par des volontés et des institutions plus que républicaines , mais à un pouvoir jeune, altier, sans limites, irritable, impétueux; à une armée fière de son chef, brillante de gloire , dédaignant les lumières et les discussions qui lui semblaient puériles auprès du tumulte des camps ; à une nation enfin dont une partie nombreuse , regrettant la monarchie , voyait dans le despotisme un retour vers l'objet de ses désirs, et dont la presque totalité , souvent déçue, toujours victime, ne savait plus où rattacher des espérances sans cesse trompées, et ne demandait que le repos.

Menacée par la force, désavouée par la faiblesse, repoussée par le découragement, la minorité du Tribunat demeura toujours fidèle à ses vérités alors universellement méconnues , à des devoirs qu'on ne lui savait nul gré de remplir, et à sa conscience, asile solitaire où s'effor çaient de la poursuivre les soupçons d'une foule aveugle et les calomnies de l'autorité.

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