‹ Melanges de litterature sanscriteChapitre 20 sur 28 · SIXIÈME LECTURE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LECTURE

Le sacrifice de Casyapa était achevé , et les Dévas étaient retournés dans leurs demeures.

Vadjranâbha se rend alors auprès du saint Mouni pour le consulter sur son projet. « Mon fils, lui dit Casyapa, si vous m’en croyez, restez à Vadjrapoure , et contentez-vous de votre royaume. Indra, l’ennemi que vous allez attaquer, a pour lui la puissance de la religion. La piété et la science divine font sa force; roi du monde , il veille au bonheur de tous les êtres , appuyé des vœux et des suffrages de tout ce qui est vertueux. En vain vous vous flatteriez de le vaincre, Vadjranâbha, vous finirez par succomber. Le pied du voyageur passe sur le serpent et ne l’écrase pas. Vous pouvez frapper Indra, sans jamais l’abattre. » Vadjranâbha entend ces paroles; mais il repousse ces conseils salutaires ; ainsi le malade, déjà enveloppé des chaînes de la mort , refuse les remèdes qu’on lui présente

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et la vie qu’on veut lui rendre. L’insensé persiste dans son funeste projet de soumettre les trois mondes. Il rassemble ses parens, ses amis, et annonce que c’est le ciel même qu’il prétend conquérir.

Mais Crichna et le roi des dieux ont déjà pris leurs mesures. Le conseil des Yâdavas a décidé la mort de Vadjranàbha et de ses partisans. Même pour soustraire aux chances de la guerre les nouveaux rejetons que Prabhàvatî et ses cousines allaient bientôt donner à la famille de Crichna , il est décidé qu’ils ne passeront pas par les longues épreuves de l’enfance , qu’aussitôt après leur naissance ils auront déjà la force, les vertus et la science de l’âge mûr. Et en effet Prabhàvatî mit au monde un fils qui était tout le portrait de son père : Tchandravatî et Gounavati , non moins heureuses , eurent aussi chacune un fils. Tchandraprabha 1 et Gounavân ' furent leurs noms ; et les trois enfans, suivant l’oracle de Crichna et d’Indra, arrivèrent de suite , de la faiblesse de l’enfance , à toute la vigueur de la jeunesse 1 . Ils se promenaient dans les jardins du gynécée , sous la

1 Tchandraprabha veut dire brillant comme la lune , Gounavân, doué de qualités.

7 Les Grecs disaient aussi la même chose de leur dieu Apollon.

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garde des génies ailés, confidens de toutes ces merveilles. Cependant Vadjranâbha les a vus : « Qu’on arrête , s’est-il écrié , les misérables qui ont osé profaner mon palais. » L’ordre fatal est donné, les issues sont gardées de tout côté.

« Qu’on les arrête ! qu’ils meurent ! » tel est le cri que répètent les satellites du roi des Asouras, et qui vient percer le cœur des princesses. Elles pleurent , elles gémissent : « Ne craignez rien , leur dit Pradyoumna , tant qu’il nous restera un souffle de vie , que peuvent les Dêtyas contre nous? Reprenez courage. » Puis s’adressant à son épouse faible , éperdue : « Vois, lui disait-il, et ton père et ton oncle , tous les deux armés de leur massue : tes frères, tes parens terribles et menaçans. Oui sans doute par l’amour que j’ai pour toi , je dois les respecter. Mais j’en prends à témoin tes deux cousines , le moment est critique : si j’attends, nous sommes morts ; si je combats, je suis sûr de la victoire. Les Dânavas furieux vont nous attaquer ; et nous , nous guerriers, quand notre ennemi est à la portée de notre tchakra , nous pourrions délibérer? »

Prabbâvatl gémit , sa tête s’incline devant son époux, ses genoux fléchissent : « Oui, s’écriet-elle , arme-toi ; défends tes jours contre l’ennemi qui t’environne. Vis pour tes enfans et tes

UK V A.DÏKAN ABHA.

épouses 1 , vis pour la vénérable mère et pour Anirouddha, l’héritier de tes hautes destinées. Songe à tout ce qui t’est cher, et conserve-toi pour nous. Dourvâsas m’a dit autrefois : Epouse et mère fortunée, tu ne connaîtras point le malheur du veuvage , tu jouiras de la vue et de la • gloire de ton fils. Si tel est le sort qui m’attend , ô Pradjoumna, je m’abandonne à mes destins. » Elle dit, prend une épée, lève les yeux vers le soleil , remet le fer aux mains du fils de Roukminî : « Sois victorieux » , s’écrie-t-elle, et en même temps elle soupire. Pradyoumna, transporté de joie , a saisi le glaive , et son front s’est incliné avec respect vers sa bien-aimée. Tchandravatî et sa sœur arment également Gada et le vaillant Sàmbha.

Alors Pradyoumna dit au chef des génies :

u Je vous laisse en ces lieux avec Sàmbha pour résister aux Dànavas. C’est dans les plaines de l’air que je vais les combattre. » Aussitôt par son art magique il forme un énorme dragon , aussi terrible que le serpent Ananta '. Il a mille

1 La polygamie u’est pas défendue par les lois indiennes.. Nous avons déjà vu que Pradyoumna avait épousé Roukmavatî , mère d’Anirouddha.

* Le serpent Ananta , c’est-à-dire immortel , est celui qui sert de couche au dieu Vichnou

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tètes, et traîne un char sur lequel Pradyoumna se place hardiment. Le guerrier salue sa chère Prabhàvati , et s’élance dans les rangs des Asouras; ainsi le feu se répand au milieu d’une forêt. De ses armes ou acérées comme le dard du serpent , ou courbées comme le croissant de la lune, il perce, il fend les Dêtyas. De tous côtés les Asouras furieux dirigent leurs traits sur le fils de Crichna : il est le but de toutes leurs flèches. Pour lui , il frappe sans relâche ; les bras tout couverts de riches bracelets, et les tètes ornées de pendans d’oreilles tombent sous les coups de son cimeterre. La terre est jonchée des cadavres des Asouras abattus par Pradyoumna. Le roi des dieux, accompagné de ses troupes célestes, contemple avec joie le combat des enfans d’Yadou contre les fils de Ditl. Ceux qui viennent attaquer et Gada et Sâmbha, tombent tous dans le gouffre de la mort, comme les poissons dans les abîmes de l’Océan . Indra et Crichna voyaient que la fureur du combat allait toujours croissant. Par leur ordre , Garouda amène à Gada un char merveilleux, conduit par le fils de Mâtali '. L’éléphant divin, Èrâvana 1 , est remis à la disposition de Sâmbha ,

' C’est le nom de celui <(ui conduit le char d’Indra. ’ Êrâvana ou Êràvata est l’éléphant d’Indra.

DE VADJRAN ABHA.

qui s’élance sur son dos et poursuit ses exploits. Le fils d’Indra , Djayanta 1 , vient seconder le fils de Roukmini. En vain Vadjranâbha a compté sur la faveur de Brahma : le charme est rompu , l’insensé va succomber sous les coups des Yâdavas , qui , de tous les côtés , par les chemins et du ciel et de la terre, pénètrent dans ses états. Pradyoumna, accompagné de Djayanta, approche de son palais; ils renversent devant eux, ils écrasent d’une grêle de traits les Asouras qui leur résistent. « C’en est fait, dit Pradyoumna à Gada son oncle , ce char que vous avez reçu , le fils de Mâtali qui le dirige, l’éléphant Erâvana envoyé à Sâmba , tout nous annonce un succès prochain. Un sacrifice doit être offert aujourd’hui au redoutable Siva ’. Malgré les liens qui nous attachent à Vadjranâbha, c’est nous qui devons l’immoler ; ainsi l’ordonne mon père , qui veut demain retourner à Dwârakâ ; ainsi doit être punie la téméraire ambition de celui qui croyait conquérir le ciel. Nous devons obéir , puisque notre ennemi est condamné. Attaquons sans retard, c’est mon avis : il va résister avec violence, il va nous opposer tous

' Djayanta signifie 'victorieux.

» On se rappelle que Siva est considéré comme le dieu des-

tructeur.

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les moyens de défense que l’art pourra lui fournir. Il a maintenant ses épouses à protéger : laisser une de ses femmes au pouvoir de son ennemi est, pour le guerrier, un malheur pire que la mort. Mais nous vaincrons , notre courage nous répond de la victoire. » Ainsi parle Pradyoumna, et il donne ses instructions à Gada et au généreux Sàmba. Lui-même, par un nouveau prodige, il se transforme en un nombre infini de Pradyoumnas , qui poursuivent les Dêtyas dans les ténèbres dont ils s’enveloppent. Le roi des dieux triomphe à la vue de cette métamorphose. On voyait Pradyoumna combattant séparément chaque Dânava, et on ne pouvait distinguer quel était le véritable Pradyoumna animant chacun de ces corps différens. Au mibeu de ce combat la nuit était survenue et n’avait point arrêté le cours des exploits du vaillant fils de Roukminî. La fortune des Asouras cédait partout devant lui. Pendant qu’il combattait, Djayanta, plongé dans les eaux du Gange terrestre, faisait les ablutions et les prières du Sandhjâ '. Djayanta revenait au combat, et alors Pradyoumna, dans les ondes

* Le sandhyà consiste en prières et en ablutions, que les Indiens des trois premières castes doivent faire au lever et au copcher dn soleil.

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du Gange céleste * , allait s’acquitter à son tour des devoirs pieux que la loi commande au coucher et au lever du soleil.

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