SECONDE MÉDITATION
Seule méthode d’arriver au plut haut degré pottîhle de certitude en métaphysique.
Si la métaphysique n’est autre chose qu’une philosophie qui a pour objet les premiers fondements de notre connaissance, ce qui a été dit dans l’étude précédente touchant la connaissance mathématique comparée avec la philosophie, doit s’entendre également de la métaphysique. Nous avons vu des différences essentielles et considérables entre les deux ordres de connaissances qui font l’objet des deux sciences ; ce qui peut faire dire avec l’évêque Warburton^ que rien n’est plus pernicieux pour la philosophie que les mathématiques, c’est-à-dire que \ imitation des mathématiques dans la méthode de penser’, où elle ne peut être employée; car, pour ce'qui est de \' application de cette méthode dans les parties de la philosophie où se rencontre la connaissance de la quantité, c’est toute autre chose, et l’utilité en est immense.
En mathématiques, je commence par la définition de mon objet, par exemple, d’un triangle, d’un cercle, etc. En métaphysique, je ne puis jamais commencer ainsi; et on fait autant de fautes qu’on débute de fois par la définition d’une chose à connaître ; la définition est bien plutôt , presque toujours la dernière
chose à faire. En mathémalique , je n’ai pas de notion de mon objet tant que la définition ne me l’a pas donnée ; en métaphysique , j’ai une notion qui m’est déjà donnée, quoique confusément; je dois chercher à l’éclaircir, à l’étendre , à la déterminer. Comment donc pourrais-je partir de cette notion? Augustin disait : Je sais bien ce qu’est le temps, mais quand on me demande ce que c’est, je ne le sais plus. Un grand nombre de développements, d’idées obscures, de comparaisons , de classifications et dé déterminations sur ce sujet sont donc inévitables; et je crois pouvoir dire que, bien qu’on ait débité sur le temps beaucoup de choses ingénieuses et vraies, on n’en a jamais donné la définition réelle ; pour ce qui est de la définition verbale ou de mot, elle ne sert à rien ou sert peu, puisqu’on entend assez sans elle ce' que signifie ce mot pour ne pas s’y méprendre. Si toutes les définitions qu’on en trouve dans les livres étaient justes, avec quelle certitude ne raisonnerait-on pas, que de conséquences ne pourrait-on pas tirer? Mais l’expérience apprend qu’il n’en est rien.
En philosophie, et singulièrement en métaphysique, on peut très-souvent avoir une connaissance claire et certaine d’un objet , et tirer de cette connaissance des conclusions sûres, avant de posséder une définition de cet objet, et même sans se mettre . en peine d’en donner une. Je puis être immédiate-
ment certain de différents prédicats de chaque chose en particulier, quoique je n’en sache pas assez pour donner la notion explicitement déterminée de la chose, c’est-à-dire la définition. Quoique Je ne me sois jamais expliqué ce que c’est qu’un désir, je pourrais cependant dire avec certitude que tout désir suppose une représentation de l’objet désiré; que cette représentation est une prévision de l’avenir ; que le sentiment du plaisir y est attaché ; etc. Chacun perçoit régulièrement tout cela dans la conscience immédiate des désirs. En partant de ces sortes d’observations comparatives, on pourrait peut-être enfin parvenir à la définition du désir. Mais si l’on |)eut toujours, sans passer par cette définition, déduire ce qu’on cherche de quelques caractères de la chose immédiatement certains , il est alors inutile de tenter une entreprise si délicate. Il en est tout autrement, comme on sait, en mathématiques.
Dans cette science, la signification des signes est certaine, parce qu’il est facile de savoir celle qu’on a voulu leur donner. Dans la philosophie, en général, et dans la métaphysique en particulier, les mots tirent leur signification du discours ordinaire, excepté le cas où elle a été déterminée avec plus de précision par une modification logique. Mais comme, dans desnotions très-semblahles, qui cependant renferment une assez grande^ différence secrète, des mois iden-
tiques sont souvent employés, on doit alors, dans chaque application de la notion, quoique la dénomination de cette notion ne semble pas très-convenable d’après l’usage ordinaire du discours, procéder avec une attention scrupuleuse, bien cependant que la notion qui se trouve ici rattachée au môme signe soit réellement identique. Nous disons qu’un homme rfwtingue l’or d’avec le cuivre quand il reconnaît que dans l’un de ces métaux la densité n’est pas la même que dans l’autre. On dit encore qu’un animal distingue les espèces d’aliments lorsqu’il consomme l’une et laisse l’autre. Le mot distinguer est ici employé dans les deux cas, quoique dans le premier il signifie : connaître la différence^ ce qui ne peut jamais avoir lieu sans /«ger, et qu’il n'indique, dans le second, qu’un acte différent avec des représentations diverses, mais sans qu’il soit nécessaire qu’un jugement précède. Nous voyons donc que l’animal est conduit à la différence des actions par la différence des sensations ; ce qui est très-possible sans qu’il ait le moins du monde besoin de juger de la ressemblance ou de la différence.
De tout ceci découlent les règles de cette méthode suivant laquelle seule peut être obtenue tout naturellement la plus haute certitude métaphysique possible; ces règles sont bien différentes de celles qu’on a suivies jusqu’ici, et promettent un résultat d’autant
plus heureux, si on les applique, qu’on n’a Jamais pu se promettre rien de semblable en suivant une autre marche. La première et principale règle est celle-ci : que l’on ne commence point par des définitions, à moins qu’il ne faille essayer une simple définition de mots, par exemple : Est nécessaire ce dont le contraire est impossible. Mais alors encore il n’y a qu’un petit nombre de cas où l’on puisse, tout au début, asseoir avec autant de certitude la notion clairement déterminée. Mieux vaut chercher d’abord avec soin dans l’objet ce dont on est immédiatement certain à l’égard de la notion, avant même d’en avoir la définition. On tirera de là des conséquences, et l’on cherchera surtout à n’acquérir de l’objet que des jugements tout à fait certains, sans se fonder encore sur une définition en espérance ; définition qu’il ne faut jamais hasarder, et qu’il ne faut accorder qu’autant qu’elle résulte clairement des jugements les plus frappants d’évidence. La seconde règle est de noter particulièrement les jugements immédiats sur l’objet, en ce qu’il présente tout d’abord de certain. Après s’être assuré que l’un n’est pas contenu dans l’autre, on les pose, ainsi qu’on le fait des axiomes de la géométrie, comme les fondements de toutes les déductions ultérieures. D’où il suit que, dans les traités de métaphysique, on note toujours d’une façon toute spéciale ce dont on est certain, si
peu que ce soit, tout en reconnaissant qu’on peut aussi éprouver des connaissances incertaines, pour s’assurer si elles ne pourraient pas mettre sur la trace de connaissances certaines, mais avec l’attention toutefois de ne pas les confondre avec les premières. Je ne déduis pas les autres règles qui sont communes à cette méthode et à toute autre méthode rationnelle, me bornant à l’élucider par des exemples.
La vraie méthode de la métaphysique est au fond la même que celle introduite en physique par Newton , et qui a enrichi cette science de conséquences si utiles. On doit, y est-il dit, procéder à la recherche des lois suivant lesquelles s’accomplissent certains phénomènes de la nature par des expériences certaines, avec le secours de la géométrie en tout cas. Si l’on n’en voit pas le premier fondement dans les corps, il est certain du moins qu’ils agissent d’après cette loi, et l’on explique les événements naturels compliqués en faisant voir clairement de quelle manière ils sont contenus sous ces lois bien établies. Même chose en métaphysique : cherchez par une expérience interne certaine , c’est-à-dire par une conscience d’une évidence immédiate, les notions élémentaires qui sont certainement dans la notion d’une qualité générale, et si vous ne connaissez pas aussitôt toute l’essence de la chose, vous pouvez néanmoins vous en servir
sûrement pour en déduire un grand nombre de propriétés dans la chose.