EXEMPLE
de l'unique méthode certaine en métaphysique , appliquée à la connaissance de la nature des corps.
Je me reporte, pour plus de brièveté, à une preuve déjà esquissée dans la première étude, à la fin du deuxième paragraphe, pour établir ici la proposition : que tout corps doit se composer de substances sim^ pies. Sans rien décider sur la nature d’un corps, je sais cependant de science certaine qu’il se compose de parties qui existeraient encore si elles n’étaient pas : unies entre elles ; et si la notion d’une substance est une notion abstraite, celle des choses corporelles qui composent le monde l’est sans doute également. Mais il n’est pas môme nécessaire de les appeler des substances; il suffît qu’on puisse en conclure avecda - plus entière certitude qu’un corps se compose de parties simples ; l’analyse en est évidente, mais il serait
trop long de la donner Ici. Or, je puis prouver par
des raisons géométriques infaillibles, que l’espace ne se compose pas de parties simples; ces raisonnements sont assez connus. De là une multitude déterminée de parties de chaque çorps qui toutes sont simples, et une multitude égale de parties de l’espace occupé par le corps, qui toutes sont composées.
D’où il suit que chaque partie simple (chaque élément) dans le corps occupe un espace. Si je me demande maintenant ce que c’est qu’occuper un espace, je vois, sans que j’aie à m’inquiéter de l’essence ou de la nature de l’espace, que si un espace peut être pénétré par tout objet sans qu'il y ait là quelque chose qui fasse résistance, on peut dire en tout cas, si l’on veut, qu’il y a quelque chose dans cet espace, mais jamais que cet espace en est occupé. D’où je vois qu’un espace est occupé quand quelque chose est là qui s’oppose à un corps en mouvement, avec effort pour y pénétrer. Or celte résistance est l’impénétrabilité. Les corps occupent donc l’espace par l’impénétrabilité. Mais l’impénétrabilité est une force, puisqu’elle exprime une résistance, c’est-à-dire une action opposée à, une force extérieure. D’un autre côté, la force qui appartient à un corps doit appartenir à ses parties simples Les éléments de chaque corps remplissent donc une place qu’ils occupent dans l’espace par la force d’impénétrabilité. Mais si je me demande en outre si les éléments premiers ne sont pas étendus par cela -même que chacun d’eux, dans un corps, remplit un espace? je puis cette fois donner une définition qui est immédiatement cer- 1 taine, à savoir que cela est étendu qui, pris en soi (i absolute ), remplit un espace, comme chaque corps en particulier remplirait un espace, encore bien qu’il
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n’y eût rien hors de lui. Mais si je viens à considérer un élément absolument simple, alors, s’il est posé seul (sans union avec d’autres), il est impossible d’y trouver une multiplicité dont les individualités soient en dehors les unes des autres, et de dire qu’il occupe •, absolument un espace. Il ne peut donc pas être étendu. Et comme une force appliquée contre plusieurs choses extérieures est la cause de l’impénétrabilité et que l’élément occupe un espace, je vois bien qu’il résulte de là une multiplicité dans son action extérieure, mais je vois aussi qu’iL n’en résulte aucune par rapport aux parties intérieures , et qu’ainsi l’élément n’est pas étendu parce qu’il occupe une place dans le corps (in nexu cum aliis ). ,
J’ajouterai quelques mots encore pour montrer avec la dernière évidence combien sont superficielles les preuves des métaphysiciens , lorsque , suivant leur , habitude, ils partent résolûment de leur définition une fois mise en principe, et font des raisonnements qui tombent, du moment que la définition vient elle-même à manquer. On sait que la plupart des newtoniens vont encore plus loin que Newton , et qu’ils affirment que les corps s’attirent aussi immédiatement à dis- v ^ tance (ou, comme ils disent, à travers l’espace vide).
Je suppose établie la vérité de cette proposition, qui a certainement beaucoup en sa faveur; mais j affirme que la métaphysique ne l’a pas le moins du monde
réfutée. Premièrement, des corps sont distants les uns des autres quand ils ne se touchent pas. C’est la
signification très-précise du mot. Si je demande maintenant ce qu’on entend par le toucher, je m’aperçois,
* sans me soucier de la définition, que je juge cependant toujours par la résistance qu’offre l’impénétrabilité d’un corps, que je le touche; car je trouve que cette notion provient , dans le principe, du sentiment du toucher, comme je conjecture par le jugement de la vue seule, qu’une matière touchera l’autre; mais ce n’est que dans la résistance, signalée par l'impénétrabilité que j’en suis certain. Ainsi, quand je dis : un corps agit immédiatement sur un corps à distance ,
c’est comme si je disais qu’il agit immédiatement sur lui , mais par le moyen de l’impénétrabilité. Pour prouver l’impossibilité de ce point, il faudrait établir : ou que l’impénétrabilité est la force unique d’un corps, ou du moins qu’un corps ne peüfr- agir immédiate- . ment avec aucun autre corps, sans le faire en même temps par le moyen de l’impénétrabilité. Mais comme cette preuve n’a jamais été faite, et que tout porte à penser qu’elle le sera difficilement, la métaphysique n’a du moins aucune raison de s’opposer à rattraction immédiate à distance. Voyons cependant comment raisonnent les métaphysiciens. D’abord une définition : le contact est l’opposition immédiate et réciproque de deux corps. D’où il suit que si deux corps
agissent immédiatement l’un sur l’autre, ils se touchent l’un l'autre. Des choses qui se touchent ne sont pas éloignées les unes des autres ; par conséquent deux corps n’agissent pas immédiatement l’un sur l’autre à distance, etc. La définition est subreptice : toute présence immédiate n’est pas un contact; elle n’est cela que par le moyen de l’impénétrabilité. Tout le reste est édifié dans le vide.
Je poursuis mon traité. Il résulte de l’exemple cité qu’on peut dire avec certitude beaucoup de choses d’un objet, tant en métaphysique que dans les autres sciences, sans l’avoir défini. En effet, on n’a défini ci-dessus ni le corps ni l’espace , et l’on a cependant affirmé de l’un et de l’autre des propositions certaines. L’objet principal de cette étude c’est d’établir qu’il faut absolument procéder par voie d’analyse en métaphysique, puisqu’il s’agit en réalité d’éclaircir des connaissances confuses.Yoyez, au contraire, comment procèdent les philosophes; voyez ce qui se passe dans toutes les écoles; quel contre-sens! Les notions les plus abstraites, par lesquelles naturellement finit le travail de la pensée, ils en font leur début, dès qu’une fois ils se sont mis en tête la marche du mathématicien, qu’ils veulent absolument imiter. De là une différence particulière entre la métaphysique et toute autre science. En géométrie, et dans les autres sciences de la théorie des grandeurs, on commence par le plus
facile pour s’élever lentement à des exercices plus difficiles. En métaphysique, on commence par le plus difficile : par la possibilité et l’existence, par la nécessiléet la contingence, etc., c’est-à-dire par de pures notions , qui demandent une grande abstraction, une grande attention, alors surtout que leurs signes éprouvent dans l’application un grand nombre d’altérations, dont la différence ne doit pas échapper. Le procédé doit être absolument synthétique. On définit donc également dès le début, et l’on déduit avec assurance. Ceux qui philosophent dans ce goût se félicitent entre eux d’avoir appris du géomètre le secret de penser avec profondeur, et ne s’aperçoivent point que le géomètre acquiert ses connaissances par la composition des notions, tandis que les philosophes ne pourraient acquérir les leurs que par Y analyse ce qui change
tout à fait la méthode de peuser.
- Aussitôt, au contraire, que les philosophes auront pris la voie naturelle de la raison pour rechercher avant tout ce qu’ils savent avec certitude de la notion abstraite d'un objet (par exemple du temps ou de l’es- , pace), sans prétendre aux définitions ; s’ils ne raisonnent que sur ces données certaines; si, dans toute application changeante d’une notion, ils s’attachent à voir si la notion elle-même, malgré l’identité du signe qui la représente, n’a pas subi de changement, alors peut-être n’apporteront-iis pas un si grand nombre de
vues au marché, mais celles qu’ils présenteront seront d’une valeur moins contestable. J’en donnerai encore lin exemple. La plupart des philosophes donnent comme type de notions obscures celles que nous pouvons avoir dans un sommeil profond. Des représentations obscures sont celles dont on n’a pas con- science. Or, certaines expériences font voir que nous avons aussi des représentations dans un profond sommeil, et comme nous n’en avons pas conscience, elles ont été obscures. Ici la conscience s’entend de deux manières : Ou l’on n’a pas conscience d’avoir une représentation, ou l’on a conscience de l’avoir eue. Dans le premier cas il y a obscurité de la représentation telle quelle est dans l’âme; dans le second cas, il y a tout simplement absence de souvenir. Or l’exemple cité donne facilement à connaître qu’il peut y avoir des représentations dont on ne se souvient pas au réveil, mais il ne s’ensuit pas du tout qu’elles n’aient pas dû être accompagnées d’une claire conscience dans le sommeil : comme dans l’exemple donné par M. Sauvage d’une personne cataleptique, ou dans les actes ordinaires du somnambule. Cependant, par le fait que l’on conclut trop facilement , sans avoir auparavant donné chaque fois, par l’attention aux différents cas, la signification qui revient à une notion , il s’est probablement passé alors un grand mystère de la nature sans qu’il ait été remarqué, à savoir que peut-être
dans le sommeil profond la plus grande habileté de l’àme peut s’exercer à la pensée rationnelle ; car on n’a d’autre raison en faveur du contraire, sinon qu’on ne se rappelle rien dans l’état de veille, raison qui ne prouve rien.
Le temps de procéder synthétiquement en métaphysique n’est pas éloigné ; quand l’analyse nous aura procuré des notions claires et circonstanciées, alors seulement la synthèse pourra subordonner aux connaissances les plus simples les connaissances composées, comme en mathématique.