KANT A LAMBERT
Kœnisberg, le 31 décembre 1765.
Aucune lettre ne pouvait m’être plus agréable et plus désirable que celle dont vous m’avez honoré, puisque, sans rien dire qui ne soit l’expression sincère de mon opinion, je vous tiens pour le premier génie de l’Allemagne, capable de perfectionner grandement et pour longtemps les connaissances dont je m’occupe pardessus tout.
Ce n’est pas une médiocre satisfaction pour moi d’apprendre de vous le parfait accord de nos méthodes, accord que j’avais déjà remarqué plus d’une fois dans vos écrits, et qui a contribué à m’y attacher comme à une épreuve logique qui montre que ces pensées supportent l’essai de la pierre de touche de l’universelle raison humaine. L’invitation que vous voulez bien me faire de nous communiquer mutuellement nos esquisses m’est très-précieuse, et je ne manquerai pas d’en profiter, quoique je me connaisse assez pour savoir que je ne puis guère estimer le peu de science que je crois avoir acquise après de longs efforts, puisque,
d’un autre côté, monsieur, le talent qu’on vous recon-
naît d’ unir à volonté les vues les plus hautes à une pé-
nétralion extraordinaire dans les détails, ine fait espérer de l’union de vos forces à mes faibles moyens une instruction importante pour moi, et peut-être aussi pour tout le monde.
J’ai pendant plusieurs années tourné mes réflexions philosophiques de tous les côtés imaginables, et je suis enfin parvenu, après toutes sortes de mésaventures où je cherchais toujours les sources de l’erreur ou de la vérité dans la manière de procéder, à. m’assurer de la méthode qu il convient de suivre quand on veut échapper à celte illusion du savoir, qui fait qu’on croit à chaque instant tenir la solution, mais qui oblige toujours à recommencer le voyage, et d’où résulte aussi le désaccord fâcheux des prétendus philosophes, parce qu’il n’y a pas de règle commune pour apprécier uniformément leurs travaux. Depuis lors, je regarde toujours, d’après la naturede chaque recherche à laquelle je m’applique, ce qu’il faut que je sache pour arriver à la solution d’une question particulière, et quel degré de connaissance est déterminé par ce qui est donné ; en sorte que le jugement devient sans doute souvent plus limité, mais aussi plus déterminé et plus sûr qu’il n’arrivë d’habitude. Tous ces efforts ont principalement pour objet la méthode propre à la métaphysique, et par là même à toute la philosophie. A propos de quoi je puis vous faire sa voir que M...... auquel j’ai appris
que je pourrais avoir un volume tout prêt, sous ce
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titre, pour la prochaine foire de Pâques, s’est trop hâté de le faire annoncer sous ce titre, un peu inexact, dans le catalogue de la foire de Leipzig. J’ai cependant abandonné mon premier dessein, en ce que je veux encore un peu laisser reposer cet ouvrage, comme terme capital de tous ces aperçus, par la raison que j’aperçois en* avançant, que si je ne manquais pas d’exemples de la fausseté des jugements pour expliquer mes propositions touchant la fausse méthode, je n’en avais pas assez pour faire voir in concreto la
méthode vraie. En conséquence, pour ne pas encourir
de nouveau le reproche de faiseur de projets philosophiques, je dois publier d’abord de moindres travaux, dont la matière esttoute prête, etdont les premiers comprendront les Fondements métaphysiques de la philosophie de la nature > et les Fondements de la philosophie pratique , afin que l’ouvrage capital ne soit pas trop étendu par des exemples qui seraient tout à la fois trop nombreux et néanmoins insuffisants.
Je m’aperçois que je dois mettre un terme à ma lettre. Une autre fois, monsieur, je vous soumettrai quelque partie de mon dessein, en vous priant de m’en dire votre avis.
Vous vous plaignez avec raison, monsieur, de l’éternel badinage des beaux esprits, et du babil assommant des écrivains qui donnent aujourd’hui le ton, et qui n’ontd’autre goût que celui deparlerdu goût. Mais
j’imagine que c’est l’euthanasie de la fausse philosophie, puisqu’elle expire dans de niaises bagatelles, et qu’il serait beaucoup plus regrettable de la voir descendre au tombeau dans de profondes et fausses rêveries avec la pompe d’une sévère méthode. Pour que la vraie philosophie renaisse, il faut que l’ancienne disparaisse ; et comme la putréfaction est.la dissolution la plus entière qui précède toujours lorsqu’une nouvelle production doit commencer, la crise de l’érudition sembleen tenir lieu à notre époque, où il ne manque pas non plus de bons esprits animés du*plus vif espoir que la grande révolution des sciences, si longtemps désirée, n’est pas très-éloignée.
M. le professeur Reccard , qui m’a été si agréable par sa visite et par votre lettre, est ici très- recherché et généralement très-estimé , c’est-à-dire comme il mérite de l’être, quoique, assurément, un très-petit nombre de gens soient capables de l’apprécier à toute
sa valeur.
Troisième Lettre.
LAMBERT A KANT
Berlin, le 3 février 1766.
Il est incontestable que si une science doit toujours être méthodique et tirée au clair, c’est la métaphy-
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sique. L’universel, qui doit toujours y dominer, conduit en quelque façon au savoir universel, et à certains égards au delà des limites possibles de la connaissance humaine. Cette considération semble persuader qu’il vaut mieux y travailler partiellement, et ne chercher à savoir en chaque chose que ce que nous pouvons trouver, en évitant des lacunes, des sauts et des cercles vicieux. Je trouve qu’un défaut capital et mal connu des philosophes, c’est d’avoir voulu violenter les choses, et au lieu d’avoir laissé sans explication ce qui ne pouvaitêtre expliqué, de s’être repus d’hypothèses, et d’avoir ainsi retardé la découverte du vrai.
La méthode que vous m’indiquez, monsieur, dans votre lettre, est sans contredit la seule qu’on puisse employer sûrement et avec un succès croissant. Cette méthode est à peu près celle que j’ai exposée dans le dernier chapitre de la Dianoiologie . 1° J’indique brièvement tout ce qui me vient à l’esprit sur une chose, et même comme il se présente et dans l’ordre où il se présente, que ce soit clair en soi ou seulement présumable, ou douteux, ou même en partiecontradictoire.2°Jecontinue de la sorte jusqu’à ce que je puisse remarquer en général s’il en sortira quelque chose. 3° J’examine ensuite si les propositions qui pourraient en partie se contredire ne seraient pas conciliables par une détermination et une limitation plus strictes, ou, s’il n’y a
pas moyen, qu’est-ce qui doit en rester. 4° Je vois si
ce mélange de propositions appartient à un tout unique ou à plusieurs. 5° Je les compare pour savoir quelles sont celles qui dépendent les unes des autres, et quelles sont celles qui doivent être placées les premières; je commence ainsi à les numéroter. 6° Je regarde ensuite si les premières sont évidentes par elles-mêmes, ou ce qu’il manque encore à leur explication et à leur détermination précise, et par là, 7° ce qu’il faut pour y ènchaîner tout le reste. 8° Je réfléchis alors sur le tout pour, d’une part, m’assurer s’il n’y aurait pas de lacunes ou des parties manquantes, d’autre part et particulièrement pour trouver les desseins auxquels tout le système peut servir, et pour, 10°, décider s’il faut, à cet effet, quelque chose de plus. 11° L’exposition de ces vues ou desseins forme ordinairement le commencement, parce que le côté par lequel j’envisage la chose s’en trouve éclairé. 12° Je montre ensuite comment j’arrive aux notions qui servent de fondement, et pourquoi je ne les prends ni plus larges ni plus étroites. Je cherche surtout, 13°, à découvrir l’ambiguïté des termes et des locutions, et à laisser les uns et les autres dans le vague, quand la langue s’en sert ainsi ; je veux dire que je ne les emploie pas comme sujets , mais tout au plus comme prédicats, parce que la signification du prédicat se détermine d’après la signification du sujet. Mais si je suis obligé de les employer comme sujets , ou j'en fais plusieurs proposi-
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tions, ou je tâche d’éviter l’équivoque par une périphrase, etc.
Voilà le général de la méthode qui, dans les cas particuliers, subit encore un grand nombre de changements et de déterminations particulières, presque toujours plus claires dans les exemples qu’on ne peut les rendre en termes logiques. Ce qui doit par-dessus tout appeler l’attention, c’est de ne pas oublier une seule des circonstances capables de tout changer ce qui viendrait ensuite. Il faut encore voir, et en quelque sorte pouvoir sentir si une notion ne voudrait pas dire encore une combinaison de caractères simples, cachés, notion qui mettrait en ordre et abrégerait toute la chose. Les ambiguïtés cachées des termes peuvent faire aussi qu’on tombe toujours sur des dissonnances, et qu’on ignore longtemps la raison pour laquelle le prétendu général ne peut pas convenir aux cas particuliers. On rencontre de ces obstacles quand on considère comme un genre ce qui n’est qu’une espèce, et que Ton confond les espèces. La détermination et la possibilité des conditions qui sont admises au début de toute question, exigent encore une attention spéciale.
Mais j’ai eu l’occasion de faire des remarques plus générales. La première est relative à la question de savoir si et jusqu à quel point la connaissance cle la jorme conduit à la connaissance de la matière
de notre savoir? La question est importante, et par plusieurs raisons. Car : 1° notre connaissance de la forme, telle qu’elle s’offre en logique, est aussi incontestable, aussi rigoureuse que la géométrie. 2° Ce qui regarde la forme est la seule chose, en métaphysique, qui soit demeurée inattaquable, tandis que les contestations et les hypothèses ont commencé aussitôt qu’on a voulu poser la matière pour fondement. 3° En fait, on n’est pas encore convenu de ce qui doit proprement servir de base à la matière de la métaphysique. WolIT admet assez gratuitement des définitions de noms, et y ramène ou s’en sert pour déguiser toutes les difficultés. /i° Quoique la forme ne détermine absolument aucune matière, elle en détermine cependant Tordre, et dans la mesure où la forme peut être constituée scientifiquement, ce qui sert ou ne sert pas pour commencer. 5° On peut aussi décider par là de ce qui doit être réuni ou divisé, etc.
En réfléchissant à ces circonstances et aux rapports de forme et de matière, je suis arrivé aux propositions suivantes, que j’énoncerai purement et simplement :
1° La forme donne les principes y la matière donne les axiomes et les postulats.
2° La forme veut que Ton commence par les notions simples, parce qu’elles sont indépendantes et simples, qu’elles ne peuvent renfermer aucune contradiction,
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ou qu’elles en sontexemptes par elles- mêmes, comme elles sont concevables par elles-mêmes.
3° Des axiomes et des postulats ne se rencontrent à proprement parler que dans des notions simples. La possibilité de la composition doit résulter seulement des principes et des postulats .
4° Ou aucune notion composée n’est concevable, ou la possibilité de la composition doit déjà se concevoir dans les notions simples.
5° Les notions simples sont des notions individuelles. Car les genres et les espèces contiennent les fondements des divisions et des subdivisions , et sont . par le fait d’autant plus composés qu’ils sont plus abstraits et plus généraux. La notion d'étre est de toutes la plus composée.
6° Suivant l’analyse de Leibniz , qui procède par abstraction et d’après les ressemblances, on va à des notions d’autant plus composées qu’on abstrait davantage, et le plus souvent à des notions de rapport , nouménales, qui appartiennent plus à la forme qu’à la matière.
7° Réciproquement, comme la forme ne regarde que les notions purement relatives, elle ne donne que des notions simples de relation.
.8° Les propres notions objectives simples doivent donc être trouvées par leur intuition directe : ce qui signifie qu’on doit saisir d’ensemble, d’une manière
toute anatomique, les notions, les faire passer chacune en revue, pour s’assurer si, en omettant tous les rapports, il y aurait plusieurs autres notions dans celle-là, ou si elle est absolument simple ( einfoermig ).
9° Des notions simples, telles que celles d’espace
et de temps, sont entièrement différentes les unes des
autres ; ce qui veut dire qu’elles sont faciles à connaître, faciles à nommer, et impossibles à confondre si l’on fait abstraction des degrés, pour ne voir que la qualité y et, autant que je puis croire, aucune d’elles n’est restée sans nom dans le langage.
D’après ces propositions, je n’hésite pas à dire que Locke a été sur la vraie voie qui conduit au simple dans notre connaissance. Il faut excepter seulement ce qui se mêle à l’usage d’une langue. C’est ainsi, par exemple, que dans la notion d 'étendue se trouve incontestablement quelque chose d’individuel , de simple, qui ne se rencontre dans aucune autre notion. La notion de durée , comme les notions & existence , de mouvement, d’ unité, de solidité , etc., ont quelque chose de simple, qui leur est propre, et qui se laisse très-bien concevoir indépendamment d’un grand nombre de notions de rapport qui s’y présentent. Elles donnent aussi d’elles-mêmes des axiomes et des postulats qui servent de fondement à la connaissance scientifique, et qui sont absolument de même nature que ceux d'Euclide ,
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L’autre observation que j’ai eu l’occasion défaire, * est relative à la connaissance philosophique comparée à la connaissance mathématique . Je voyais en effet que partout où les mathématiciens parviennent à ouvrir un champ nouveau que les philosophes, jusque-là , croyaient avoir labouré les premiers , ils doivent non-seulement tout renverser, mais encore tout ramener à quelque chose de si simple, et pour amsi dire de si naïf, que le philosophique devient parfaitement inutile et presque méprisable La seule condition que des homogènes peuvent seuls être additionnés, exclut chez le mathématicien toutes les propositions philosophiques dont le prédicat ne s’étend pas également à tout le sujet, et il n’y a encore que trop de propositions semblables en philosophie. On dit une montre d’or quand la boîte seule est à peine d’or. Euclide ne tire ses éléments ni de la définition de l’espace, ni de la définition de la géométrie ; il commence au contraire par les ligues, les angles, etc., c’est-à-dire par le simple dans les dimensions de l’espace. En mécanique on parle peu du mouvement en partant de la définition, mais on s’attache immédiatement à ce qui s'y présente , à savoir : un corps , une direction, une vitesse, un temps, une force et un espace ; on compare entre elles toutes ces choses, pour trouver des principes. Je suis, en général, conduit à la proposition, qu’aussi longtemps qu’un phi-
losophe ne poussera pas aussi loin l’analyse, dans les . objets susceptibles d’être mesurés, que le mathématicien peut y trouver en même temps d’unités de perches et de dimensions, c’est un signe certain que le philosophe laisse encore quelque chose de confus, ou que, dans ses propositions, le prédicat ne s’étend pas uniformément à tout le sujet.
J’attends avec impatience que les deux Principes fondamentaux de la philosophie physique et de la » philosophie pratique aient paru, et je suis persuadé qu’une vraie méthode s’apprécie bien mieux et plus sûrement par l’exposition d’exemples réels, d’autant plus qu’on peut la montrer dans les exemples avec tous les détails; quand, au contraire, elle est exposée en logique seulement, elle est facilement trop abstraite. Des exemples rendent ici le même service que les figures en géométrie, car les figures sont bien aifesi des exemples ou des cas particuliers.
Quatrième Lettre.