III. Datame
Il y a déjà quelques années que j'ai proposé d'attribuer à Datame {Bull, archiol de ÏAthén. franc., 1856, p. 13)
les nombreoses monnaies sorties de Tatelier de Tarse, et portant une légende où on avait lu le nom de Demës. Cette attribution nouvelle a été admise par M. le duc de Luynes ( Bull, archéol. i&., p. 18) et par M. le docteur A. Lévy. {Zeitschrift der Morgenl Gesellsch., XIV, p. 23) ; mais d'autres savants ne l'ayant pas acceptée, et ayant proposé à leur tour de nouvelles lectures de la même légende, je me crois obligé de revenir sur ce sujet, pour combattre leurs conclusions et fortifier la mienne par de nouveaux arguments. Dans tous les cas, il ne sera pas inutile , dans un travail d'ensemble comme celui-ci, de reprendre cette difficile question de numismatique.
M. Fr. Lenormant a proposé de lire loiir , Tiridamo ; {Catalogue Behr.^ p. 159) , et M. Blau iD^in , Tirinamo; (Num. Achœm. , p. 12) ; la lecture que j'avais suggérée est loain , Tadnamo. Bien que ces trois leçons produisent des mots assez différents, il faut avouer qu'elles sont toutes les trois presque également soutenables au point de vue épigraphique, tant est grande la difficulté de distinguer certaines lettres de l'alpbabet araméen. Sous ce rapport je n'ai rien à objecter à la lecture de M. Blau, la seconde lettre pouvant être tout aussi bien un i qu'un i ; mais celle de M. Fr. Lenormant ne me parait pas tout à fait aussi irréprochable. Il est vrai que sur certains exemplaires des monnaies de Datame , la deuxième et la troisième lettre de la légende sont figurées d'une manière identique, soit à cause de l'incurie de l'artiste, soit à cause de l'exiguïté de la place dont il disposait : mais sur les plus belles pièces qui portent son nom, celles au type de l'archer assis, ces deux lettres sont nettement distinguées , et si la seconde peut être um ou un t , la troisième, qui a la forme */ doit être un : plutôt que toute autre lettre ; car le jambage
transversal part du haut de la haste, et ceci n'a jamais heu sur les monnûes ciliciennes pour le *i ou le i.
Mais il y a une objection insurmontable à mes yeux, tant à la lecture de M. Fr. Lenormant qu'à celle de M. Blau ; ces deux savants comparent les noms Tiridame et Tiriname » que l'on ne rencontre pas dans les textes, aux noms bien connus de Tiribaze et de Tiridate. Or, le mot Tiribaze ou Téribaze s'écrit en araméen *itnnn , et les autres noms propres formés de la même manière doivent évidemment commencer par les lettres nn ; par ce motif, les lectures proposées par ces deux savants ne me semblent pas admissibles.
Depuis que j'ai attribué à Datame les médailles qui nous occupent, j'en sd trouvé une confirmation inattendue ; c'est une pièce au type de Sinope, que je donnerai plus loin, portant son nom en caractères grecs ; Datame a été certainement satrape de Papblagonie ; et si, comme Phamabaze à Cyzique, il a frappé des monnaies dans sa propre satrapie, il a pu comme lui, également, en frapper en Cilicie, dans d'autres circonstances.
Ici se présente la question qui nous a déjà occupé à propos de Phamabaze ; en quelle qualité Datame faisait-il fabriquer des monnaies à l'atelier de Tarse? Était-ce comme satrape ou comme investi de pouvoirs temporaires et extraordinaires ? J'ai cru autrefois que c'était comme satrape héréditaire de Cilicie que Datame battait monnaie à Tarse ; mais un examen plus approfondi de la question , et une connaissance plus exacte de l'histoire de cette époque, ont fait naître dans mon esprit quelques doutes à cet égard.
Cornélius Népos, à qui l'on doit presque tous les détails que l'on possède sur la vie de Datame, affirme que s' étant distingué dans une guerre contre les Cadusiens, où son père Camissarès trouva la mort , il reçut la satrapie de ce der-
nier , c'est-à-dire la portion de la Gilide voîaiiie de la G^)padoce et habitée par les Leuca-Sfri* Gomme toute la Gilide orientale est limitrophe de la Gajqtadoce » j'avais cru qu'il s'agissait ici de la Gilicie campesfris^ c'est-àrdire de celle dont Tarse était la ci^itale. Mais alors que signifie cette restriction, «habitée par les Leuco-4Syri? » En voici, il me semble, l'explication.
La portion de la Gappadoce, située sur le versant sep* tentrional du Taurus, et séparée de la Gilicie proprement dite par cette chaîne de montagnes , s'appelait aussi Gilicie (Strab., XII, 1; Herodot., I, 72) ; die forma plus tard une des dix préfectures du royaume de Gappadoce; elle était arrosée par le haut Halys et c'est là qu'était située Mazaca , la capitale, bâtie au pied du mont Âi^ée, et die dut sans doute de bonne heure à cette circonstance une importance particulière. Je crois que c'est cette Gilicie que gouvernaient Gamissarës et Datame , et ced explique plusieurs circonstances obscures dans la vie de ce personnage» pourquoi il est appelé satrape de Gappadoce par Diodore (Diod., XV, 91) et pourquoi plusieurs actions de sa vie agitée ont pour théâtre cette province ; c'est pour cela, sans doute, qu'il fut chargé par Ârtazerce, au milieu des préparatifs d'une campagne contre l'Egypte, d'aller châtier la révolte du Gataonien Aspis , qui était son voisin et peutêtre son rival héréditaire.
n y a un autre point relatif à Datame, qui mârite un examen particulier. Quelle était sa nationalité? Selon Gornélius Népos, son père Gamissarès était Garien, et obtint sa satrapie en récompense de sa valeur ; mais le nom de Datame parait être purement persan , tandis que celui de Gamissarès a une physionomie plut6t sémitique que persane. Il est certain que les rois de Perse accordaient quel-
quefois à des étrangers des principautés en récompense de services émiaents ; cependant il semble plus probaUe que Gamissarès appartenait à une de ces petites dynasties de satrapes héréditaires , si nombreuses en Asie Mineure ; il avait épousé la sœur du roi Tbys de Papblagonie, et le nom de son fils Datame était celui d'un des ancêtres de la famille royale de Cappadoce, contemporain ou un peu antérieur à Gamissarès. Ges deux circonstances indiquent des relations anctennes avec les familles princières du pays, plutôt que la position d'un aventurier carien nouvellement élevé au pouvoir.
Quoi qu'il en soit de ces. conjectures, tous les numismatistes ont remarqué la ressemblance qui existe entre les monnaies de Phamabaze et celles de Datame, toutes aj^aremment frappées à Tarse. Gelles de Datame sont de trois types différents.
!• loa-m. Tête virile casquée.
ïi\ Tête de femme de face.
Ces pièces sont entièrement pareilles à. celles de Phamabaze , et n'en diffèrent absolument que par la légende.
2* iQ^-rn. Archer assis.
^l TnnS^n. Baal-Tars assis , le tout dans un cercle crénelé.
Ges pièces sont d'un très-beau travail.
3» -^Sd noain. Deux figures debout.
ij. Gomme le précédent.
Ges pièces paraissent un peu plus anciennes que les autres; quelques-unes présentent des traces de carré creux. Le mot *|S3 est écrit en petits caractères dans le coin inférieur du champ à gauche ; et on ne le voit que sur les exemplaires dont le flan est assez large pour reproduire le type en entier.
Ainsi la disposition des légendes est identique avec celle des monnaies de Pbarnabaze, et l'un des types est absolument le même. Une telle coïncidence ne peut être fortuite, et il faut en conclure que les pièces de Datame ont été frappées dans des circonstances semblables à celles qui ont motivé l'émission des monnaies de Pharnabaze. Or Datame succéda directement à Pharnabaze dans le commandement de l'expédition contre l'Egypte, expédition qui fut constamment à l'ordre du jour pendant les vingt dernières années du règne d'Artaxerce Mnémon , et qui occasionnât chaque fois des préparatifs immenses. C'est en leur qualité décommandants en chef, et comme disposant souveradnementdes ressources de certaines provinces , que Téribaze pour la guerre de Cypre, Pharnabaze et Datame pour celle d'Egypte, battaient monnaie l'un à Nagidus, les deux autres à Tarse. Dans ces cas si graves, le roi de Perse confiait à ses lieutenants des pouvoirs extraordinaires , et exprimés par le titre de Kapovoç qui fut conféré à Cyrus le jeune.
Ces monnaies forment donc une classe à part, qu'il faut soigneusement distinguer de celles qui portent le nom de différents souverains indigènes, vassaux et tributaires de la couronne de Perse ; et on remarquera, à l'époque dont nous parlons, qu'à Tarse les monnaies locales proprement dites , tant municipales que royales , portent toujours le mot nîD qu'on ne rencontre jamais sur ce)Ies des trois satrapes persans que nous venons de nommer.
lY. Abdsohar.
Quoique les monnaies d' Abdsohar aient déjà été, dans la Revue cette année, l'objet d'un travail approfondi , dû à la plume de M. Fr. Lenormant, nous sommes forcé de les
discuter de nouveau, tant nous sommes loin de pouvoir embrasser les opinions de notre savant collaborateur. Je dirai tout d'abord que j'adopte pour la difficile légende de ces monnaies {Voyez Luynes, Num. Satr., pi. III et IV), la lecture proposée par M. Blau {Num. Achêemmid.^ p. 6) 'f>n iNinîTiv hv n nie, et j'espère pouvoir prouver que c'est la seule qui réponde aux exigences de la critique paléographique.
Ce n'est que petit à petit que la lumière s'est faite dans l'esprit de M. Blau ; il avait proposé successivement deux lectures fort différentes {Zeitschrift der Morgenl Gesellsch., 1852 , p. 481 , et 1855, p. 81 ), et ce n'est que dans son dernier travail qu'il est arrivé à celle qui nous parait devoir être la leçon définitive ; mais il se borne à constater son opinion , et il ne l'a pas appuyée de toutes les preuves dont elle a besoin pour se faire accepter. C'est cette lacune que nous nous proposons de remplir.
Commençons par le mot H H I H1, premier mot de la légende, et qui se trouve sur presque toutes les monnaies autonomes de Tarse du iv* siècle. M. Blau et M. 4. Lévy {Phœnizische Studien^ 1857, p. Al) ont reconnu l'identité de cette légende araméenne, avec celle qui se trouve en caractères phéniciens sur une grande darique du Cabinet de France, publiée par Gesénius ( Monum. Phœn.y pi. XXXVI, G.) et par M. Cb. Lenormant dans cette Revue (1855, pi. m, n» 2, et qui estfigurée ainsi : "VW^H Or, tout le monde la lit htd, et effectivement, sauf la troisième lettre qui ost toujours douteuse, elle ne peut être lue autrement* Il s'agit de prouver que cette légende est la même que celle des monnaies de Tarse, ou', en d'autres termes, que le caractère 4 représente la lettre tod, dans l'alphabet araméen, comme le caractère l dans l'alphabet phénicien.
La seule monnaie araméenne sur laquelle on trouve un iod incontesté est celle de Téribaze , et , jusqu'à piésent, la forme de cette lettre précisément était restée incertaine à cause de Vétat défectueux des trois exemplsûres connus ; je viens msdntenant d'en publier un quatrième (pi. XVIII, n"" 2) où la légende est d'une netteté parfaite, et où Viod a la forme ?!• Nous verrons plus loin que ce caractère a la même valeur sur des monnaies de Sinope et de la Gappa* doce. Je ne connais point d'autres monnaies où on le rencontre ; mais il se trouve fréquemment sur d'autres mo* numents araméens, le papyrus de Turin, l'inscription de Garpentras, et enfin sur celle du Sérapéum de Memphis, rapportée il y a peu d'années en France par M. Mariette. Les premiers commentateurs de ce document curieux, ayant pris pour un eaph le caractère en question, ne pouvaient tirer aucun sens raisonnable de l'inscription.; M. E. Renan, le premier, en reconnut la véritable valeur et grftce4 cette découverte il put lire avec certitude les mots Qsiris et Apis {Jùumal Àriai. , 5* série, t. VU, p. àih). Sur tous ces monuments , l'iod a exactement la forme qu'il a sur les monnaies de Tarse.
Il est singulier que, même après la découverte de IL Uau, on ait persisté à prendre cette lettre pour un ct^h dans la légende d'Abdsohar ; car la dernière lettre de la légende, un eaph incontestable, présente une forme toute différente «f, et il est sans exemple que les lettres varient à ce point dans une seule et même légende. Je ne nie pas, du reste, que le eaph ait quelquefois une forme qui se rapproche beaucoup de celle de l'iod; mais on peut toujours l'en distinguer avec certitude en tenant compte des remarques suivantes. Parmi les légendes des monnaies ciliciennes il n'y a que le nom de la province, écrit tantôt -|Sn,
tanlôt -^3 , qui fournisse des exemples certains de la lettre eaph. Sa forme présente, snivant les médailles, les * variétés que voici : WY Y , jamais •! ; l'iod est presque toujours plus petit que ks antres lettres, jamais plus grand ; sa barre transversale coupe par moitié la barre verticale , et souvent elle est inclinée en bas ; le oapk^ au contraire, a une haste qui dépasse presque toujours les autres lettres et qui n'est jamais moindre ; son jambage transversal est presque toujours dirigé en baut, jamais incliné vers le bas«
Dans l'étude de ces questions, on n'a pas distingué assez nettement Talpfaabet usité en Pbénieie, de celui qui était employé à Tarse, et par les populations araméennes de la Gilide et du reste de l'Asie Mineure ; il y a cependant entre les deux de notables différences. L'inscription d'Escbmunasar fournit l'alpbabet complet , tel qu'il était usité à Sidon, et en le omiparant aux légendes des monnaies de Tyr et de Gébal , on se convaincra aisément que c'était là l'iJphabet usité dans toute la Pbénieie. Quoique les monnaies ciliciennes ne donnent pas un alpbabet araméen complet, on en connaît un assez grand nombre de lettres pour pouvoir constater les différences qui existent entre les deux séries; et notamment pour les lettres bêih^ zaïn^ tad, ain, I)outefois, je dois rappeler ici une particularité épigrapbique assez singulière ; c'est que souvent sur les monnaies araméennes on trouve dans le champ des lettres isolées appartenant à l'alpbabet phénicien; telles sont les lettres aTn, re^ch^ et aleph , sur les pièces frappées à Tarse {Nunu Satr.^ pL IV et pi. VIIL). De même sur les monnaies de Sidé, attribuées à Dernès et Syennésis , il se trouve des lettres isolées appartenant à un alphabet complètement différent de celui de la légende principale.
Revenant à Ttod, je ferai remarquer que la forme de cette lettre, tant dans les légendes ciliciennes, que dans celles de la Phénîcie , suit généralement celle du zatn ; Yiod est un zain avec un trait horizontal de plus.
A Gébal, et sur la grande darique, on trouve Z et %.
Sur le lion d'Abydos — 2 et i.
De même à Tarse — / et ^.
De toutes ces considérations il me semble résulter que la forme araméenne de l'tod H ^st celle usitée en Cilicie , et que le premier mot de la légende d'Abdsobar doit être
lu n7D ou IITC
Je passe au second mot qui a été lu avec raison n par MM. Blau et Lévy ; sa lecture dépend de la forme du second caractère, et d'après ce que nous venons d'exposer, il ne peut être qu'un iod. >î est une particule araméenne connue des grammairiens , mais qui parait ici pour la première fois sur les monnaies; elle se trouve également dans l'inscription du lion de bronze récemment découvert à Abydos K Le troisième mot est une autre particule bien connue Svt sur laquelle tout le monde est d'accord; il en est de même du quatrième mot, le nom propre inîTi7 , Abdsohar.
Viennent ensuite deux caractères qui ont été compris fort diversement. Le premier ne se trouve pas sur tous les exemplaires , et comme le dit fort bien M. de Luynes, ressemble plutôt à un K mal tracé, qu'à tout autre caractère ; le papyrus de Turin offre des exemples d'alephs formés de la même manière ; et c'est ainsi que MM. Blau et Fr. Lenormant l'ont lu. Nous nous rangeons du même avis, sans
1 Ce monument intéressant sera publié incessamment par M. le comte Melchior de Yogiié.
cependant regarder la question comme définitivement résolue-, cajr plusieurs des médailles d'Abdsohar portent au revers un aleph isolé de la forme ordinaire, et sur les monnaies araméennes de Sinope et de k Cappadoce, dont nous parlerons plus loin , cette lettre a également sa forme habituelle. La présence sur la monnaie d'Abdsohar de deux alfph$ différents, ne peut s'expliquer qu'au moyen de la remarque que j'ai faite plus haut, au sujet des lettres phéniciennes bolées, que l'on rencontre quelquefois à côté de légendes araméennes. .
J'arrive à la lettre suivante, que MM. de Luynes et Fr. Lenormant prennent pour un ghimeU et M. Blau pour un vav. C'est cette dernière valeur qui nous parait la véritable. En effet, la lettre en question a exactement la même forme que la lettre finale du nom de Téribaze, et se retrouve avec la même valeur sur les monnaies de la Gappadoce, que nous examinerons bientôt; et cet examen nous apprendra en même temps que la forme araméenne du ghimel est la même que celle de l'alphabet phénicien.
On obtient donc en résumé une légende ainsi conçue :
Mais si nous avons pu établir la valeur des lettres par un enchaînement rigoureux de comparaisons et de rapprochements paléographiques, nous serons beaucoup moins affirmatif quant au sens de la légende, et nous nous bornerons à quelques observations générales, sentant combien nous sommes loin de posséder les connaissances philologiques nécessaires pour former une opinion là où tant d*hommes éminents sont en désaccord.
La légende nîD se trouve sur trois classes de monnaies d'un poids complètement différent, celles de Tarse frap-
pées avant Alexandre, celles frappées sous les Séleucides ^ et sur une grande darique ; elle ne peut donc indiquer une valeur, et elle ne peut avoir qu'un sens religieux , ou bien une signification banale comme « monnaie , argent , etc. n M. le docteur A. Lévy {Phcmiz. Studiên,, 1857, p. A0)« M. Fr. Lepormant et M. de Longpérier {R$v. ntim., 1860^ p. 20), sont d'accord pour lui donner, du moins sur la grande darique, une signification empruntée à la religion persane, et traduisent par « le Mazdéen , l'adorateur d'Ormuzd. )) Mais du moment que l'on admet l'identité de légende de la darique et des pièces de Tarse, ij devient difficile de soutenir cette interprétation ; car on ne voit pas ce qui pourrait motiver la présence d'une pareille expression sur toutes ces pièces araméennes et phéniciennes, qui n'ont aucun rapport avec le culte d'Ormuzd, et dont quelques-unes ont été frappées par un prince dont le nom est purement sémitique. Et d'ailleurs, comment se fait-41 que ce mot manque sur les monnaies sorties des mêmes ateliers, et portant le nom des satrapes persans, Téribaze, Phamabaze et Datame, qui étaient certainement des adorateurs d'Ormuzd ?
M. Blau , de son côté, compare hto au zend mizda , qui signifie « solde, » et traduit o monnaie pour la solde frappée par Abdsohar. » Ne connaissant pas la langue zende. je ne puis discuter le sens proposé par M. Blau, qui fonde sur la présence supposée d'un ou deux mots persans sur les monnaies araméennes, tout un pelât système de pbilc^gie. Je ne vois aucun motif pour admettre des mots persans dans les légendes de monnaies frappées pour des populations sémitiques , et pour faire accepter une pareille hypothèse,, il faudrait des arguments bien autrement solides que ceux que M. Blau a mis en avant. L'explication de ce root mys-
térieux reste donc, selon moi, toujours à chercher, bien que le sens doive être o monnaie courante, argent, solde, » ou quelque chose de semblable. D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue qu'on peut lire ntD aussi bien que nta , et peut-être cette leçon donnerait-elle un sens raisonnable ; c'est un problème que je laisse à résoudre aux savants hébraisants de la France et de l'Allemagne.
Je ne m'arrêterai pas aux particules n et hv , qui sont bi^Q connues ; je passe aux deux lettres ik qui suivent le mot inntiy. M. Fr. Lenormant prend Yaïeph pour l'initiale du mot piM, «seigneur;» mais je craindrais de le suivre dans cette voie périlleuse; l'hypothèse des abréviations est une ressource désespérée, qui n'a encore réussi à aucun des savants qui se sont occupés d'épigraphie phénicienne ; c'est un nouvel élément d'incertitude ajouté à ceux qui existent déjà en trop grand nombre, et la saine critique doit le rejeter sans pitié. Valeph manque sur quelques exemplaires des médailles d'Abdsohar ; si donc cette lettre pouvait être admise ou négligée dans la légende, elle n'avait qu'une valeur secondaire et n'était pas nécessaire à la prononciation ; c'est ce que M. Blau a fort bien aperçu et il regarde les lettres im ou n purement et simplement comme la désinence du mot Abdsohar, qu'il écrit Abdsohara. Sans vouloir tirer de cette terminaison en ik ou *i les mêmes conclusions que M. Blau, je crois qu'elle ne soulève aucune difficulté sérieuse; elle n'est pas réservée aux noms propres d'origine persane, comme on l'a prétendu ^ on trouve, il est vrai, iTi^in. I7i:is, inain; mais on trouve aussi le nom sémitique de la déesse syrienne Mnyirv écrit avec un i final sur les médailles, et le nom persan m vin écrit sans terminaison aucune, et M. Fr. Lenormant a cité lui-même la légende d'une pierre gravée, d'origine juive {Rn\ num.,
1860, p. lA), sur laquelle deux noms purement sémitiquef;, se terminent par un tat?, *innM p in"»an:S. Il serait facile de multiplier les exemples. Au surplus, en présence du trèspetit nombre d'anciennes formes araméennes que l'on connaît, il est au moins téméraire d'affirmer que telle ou telle inflexion grammaticale est impossible ; et lorsqu'on trouve sur un monument une désinence nouvelle et singulière, du moment que la valeur des lettres est bien établie, il faut l'admettre comme un élément nouveau de la grammaire araméenne, jusqu'à preuve du contraire.
En résumé, il nous semble que l'explication proposée par M. Blau doit être acceptée, sauf en ce qui regarde le premier mot; et, dans tous les cas, le sens de la légende doit être piu-ement et simplement « Monnaie d'Abdsohara de Gilicie. »
Maintenant, qui est cet Abdsohar, plutôt prince indigène que satrape de Gilicie ? M. Blau a rapproché ce nom du nom propre phénicien BaâéÇwpoç , cité par Josëphe ; mais M. de Luynes y a reconnu avec raison le nom propre Abdissarès, appartenant à un prince connu seulement par les médailles , et qui régna probablement sur la Sophëne, au il* siècle avant l'ère chrétienne (Cf. Mionnet, IV, p. A55. — Bullet. archéol. de fAthén. Franc. ^ 1856, p. 101). Le nom d'Abd-issarès parait être formé de la même manière que celui du père de Datame , Cam-issarès ; et je ne serais pas éloigné de croire que tous ces princes appartenaient à des familles royales indigènes qui régnaient sur différents districts de la Gappadoce et de la Gilicie, et qui se maintinrent après la conquête d'Alexandre de même que les Hithridate du Pont et les Ariarathe de la Gappadoce. J'ajouterai enfin un rapprochement assez singulier ; outre le roi Abdissarès , il y eut aussi un prince nommé Samès , appartenant à la
même dynastie « et connu par les médailles seulement (Cf. Mionnet, IV, p. 45 A). Or sur de nombreuses pièces de Tarse à peu près contemporaines de celles d'Abdsohar* on lit la légende dd \ ce mot, qui a été interprété de différentes manières, ne serait-il pas le nom d'un prince appelé Samès? et de même que sur les monnaies grecques on trouve un Samès et un Abdissarès , n'y aurait-il pas eu à Tarse un Sam et un Abdsohar?