PÈRE DU PEUPLE
Louis XII, après dix-sept ans de règne, au moment où son hymen avec Slarie d'Angleterre lui donnait un allié puissant , et déconcertait les mesuras de ses ennemis , Louis XII fut atteint de la maladie dont il mourut. Il n'avait que cinquante-trois ans ; mais ses campagnes, et surtout le chagrin , l'avaient plus vieilli que son âge. Né avec un coeur tendre , que le malheur n^avait pas endurci , veuf d'Anne de Bretagne qu'il avait adorée , il s'enflamma trop aisément pour une épouse jeune et belle. Cet amour lui coûta la vie, et à la France sa félicité.
Les prières , les larmes de tout un peuple , ne purent sauver Louis. Il sentit approcher sa dernière heure , et voulut encore qu'elle fut utile. Il fit appeler le jeune François , son gendre et son successeur; et ne retenant avec lui que le brave La Trimouille , le garde des sceaux Poncher, c:; Bavard le chevalier îans
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reproche;, Louis XII dit ces paroles à l'héritier de son trône :
Mon fils, vous allez régner à ma place : je n'ai qu'un désir et qu'un espoir , c'est que vous régniez mieux que moi. La flatterie , qui poursuit les rois jusque dans le tombeau, pourrait vous déguiser mes fautes ; je veux moimême vous les révéler : et si l'aveu que j'en vais faire , si les pièges où je suis tombé , les imprudences que j'ai commises , les maux que je me suis attirés , peuvent vous en éviter de semblables, je ne me plaindrai point d'avoii souffert pour vous instruire , et d'avoir acheté de mon infortune le bonheur dont vous ferez jouir les Français.... Les Français! je sens qu'à ce nom je retrouve un peu de force , et que le plaisir de parler d'un peuple que j'ai tant aimé , va soutenir ma voix défaillante.
A ces mots, le jeune Valois , Poncher. La Trimouille , Bajard , laissent éclater leurs sanglots. Séchez vos pleurs , leur dit le monarque ; les momens sont chers , ne les perdons pas. Je vais mourir, mais mon peuple reste ; c'est de lui et non pas de moi qu'il faut s'occuper.
J'étais moins jeune que vous ne l'êtes, mon fils, quand Chai'les YIII me laissa le trône ; j'avais déjà trente-six ans. Cet âge devait être
celui de la prudence : mais j'avais mal employé ma jeunesse , et qui ne réfléchit pas de Lonne heure vieillit presque toujours sans fruit. Privé de mon père dès le berceau , mis sous la tutelle d'une mère que j'aimais tendrement, mais que je craignais peu, je ne répondis pas aux soins qu'elle prit de mon éducation. Jen'eusdegoût, jene montrai d'ardeur que pour les exercices du corps : je méprisai les lettres , qui m'ont depuis consolé. Je crus que le premier mérite d'un prince du sang français était d'être un bon chevalier; et j'oubliai que le premier devoir d'un homme né pour commander à d'autres hommes , c'est ci'être plus instruit que ceux qu'il doit conduire.
Voilà , mon fils , voilà la source des erreurs de ma jeunesse , et peut-être des fautes de ma vie. Mon éloignement pour l'étude rendit mes passions plus fougueuses ; je m'y livrai avec transport. Je n'avais point d'amis ; j'étais prince : mes flatteurs achevèrent de m'égarer. Je me déclarai hautement contre madame de Beaujeu , la fille et la sœur de mes maîtres , à qui Louis XI avait donné la régence , et qui la méritait par ses qualités. En vain le prudent Louis XI m'avait fait jurer solennellement de ne pas troubler ses dernières dispositions pour
la minorité de son fils ; je fus parjure à Louis XI ; je tentai de soulever Paris ; j'excitai Maximilien à rompre la paix; je pris moimême les armes contre mon roi ; et tandis que je ne pouvais gouverner mon imprudente jeunesse , j'allumai la guerre civile , en prétendant gouverner la France.
J'en fus puni. Pris à la bataille de Saint- Aubin par ce mêire La Trimouille que vous voyez ici présent, et qui depuis m'a si bien servi, j'expiai par une longue et dure captivité le crime de m'être armé contre mon souverain. Je n'obtins ma liberté que pour faire un plus grand sacrifice. J'adorais Anne de Bretagne, j'en étais aimé : il fallut consentir, il fallut contribuer moi-même à son bjmen avec Charles VIII. Ainsi (et puissent tous les princes de la terre avoir sans cesse mon exemple devant les jeux!) pour avoir été rebelle, pour avoir oublié mon devoir, je fus vaincu, captif, et forcé de livrer ma maîtresse à mon rival.
La mort de Charles VIII me laissa le trône;
et cette époque est celle de votre gloire,
interrompit La Trimouille avec transport. Après n'avoir été qu'un prince ordinaire , vous fûtes le meilleur des rois. Le ciel , qui vous donna les mêmes vertus qu'à Titus, prit
plaisir à multiplier vos traits de ressemblance avec ce modèle des souverains. La jeunesse de Titus , nourrie et corrompue à la cour de Néron , ne promettait pas les doux fruits que porta sa maturité; la vôtre, élevée à la cour de Louis XI , ne vous annonçait pas tel que nous vous avons vu. Titus, vaillant, sensible, économe ; Titus , les délices du genre humain , ne put cependant éviter les fléaux qui désolèrent l'Italie. Vous , aussi brave que Titus , aussi tendre, aussi avare d'impôts, vous, le père du peuple français , vous n'avez pu détourner les malheurs arrivés sous votre règne. Titus ne perdit qu'un seul jour; mais je doute qu'il en ait vu briller un plus beau que celui où l'on vous présenta la liste des-officiers dont il fallait renouveler les provisions. La plupart avaient été vos ennemis, quelques-uns vos persécuteurs : vous marquâtes leur nom d'une eroix, et ils tremblèrent tous. Ils crurent voir le sceau de votre vengeance : moi-même, qui avais combattu contre vous, moi qui vous avais pris les antnes à la main, et qui avais causé tous vos malheurs, j'attendais en silence mon arrêt : Ne craignez rien, nous dites -vous en souriant, cette croix, symbole du pardon que Dieu accorda aux hommes , vous annonce le pardon cjue vous accorde mon cœur. Et cjuani à
i^ous , La TrimouUle y qui servîtes si bien votre maître contre moi, vous me servirez de même contre ceux cjui voudraient troubler lËtat : soyons amis ; un roi de France ne venge point les querelles d'un duc d Orléans.
Ah ! sire , ces paroles retentissent encore au fond de mon cœur; toute la France les répéta; elles le seront d'âge en âge ; et nos derniers neveux ne les entendront jamais sans attendrissement. Ils se rappelleront encore que le fougueux prince d'Orange , après avoir été votre ami , cessa tout à coup de vous aimer ; et q^u'assiégé dans Novarre avec vous, il osa vous oôenser au point de nous faire craindre un duel entre vous deux. Vous n'étiez que prince alors; à peine fûtes -vous roi, que, contre votre principe , vous vengeâtes l'injure du duc d'Orléans : vous la vengeâtes en l'endant au prince d'Orange sa souveraineté , dont Louis XI avait dépouillé son père. Ce fut en vain que votre parlement de Dauphiné voulut faire valoir vos anciens titres sur Orange : c'est le seul jugement peut-être que vous ayez rendu avec partialité ; sans examiner vos droits , vous vous condamnâtes.
Non content de pardonner à ceux dont vous aviez à vous plaindre , vous pardonnâtes à ceux mêmes qui auraient pu se plaindre de
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vous : effort plus pénible et plus beau dans un roil Madame de Beaujeu et sa famille ont été comblées de vos bienfaits (i) : votre vieille haine pour elle devint pour vous une raison de ne lui rien refuser. Ainsi vous sûtes tourner au profit de votre vertu les erreurs de votre jeunesse ; et tout ce qui aurait pu tacber l'histoire de votre vie devint pour vous une occasion de gloire.
Ah! s'écria Louis , ces traits ordinaires de justice ne réparent point à mes jeux l'action fpii ternit les premiers instans de mon règne. Je fus clément pour mes ennemis , et cruel pour ma première épouse. Je pleure encore sur le sort de cette fille de Louis XI , de cette malheureuse Jeanne, à tjui le ciel donna tant
(i) Monsieur et Madame de Beaujeu n'avaient qu'une fille unique, Suzanne de Bourbon; et le duché de Boiurbon , les comtés de Clermont et de la Marche, devaient revenu.' à la couronne, en cas qu'ils n'eussent point d'enfans mâles ; c'était vme des conditions de lexu" contrat de mariage. Louis de'rogea à celte clause, et conserva à Suzanne cet immense héritage , en la mariant à Charles de Bourbon aïontpensier, son cousin germain. C'est pour avoir voulu révoquer ce don que François premier s'attira tant de malheurs.
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de vertus pour la consoler des attraits que lui refusa la nature. A peine uni avec elle , je l'accablai de mes froideurs. Sa douleur, sa patience, son amour même, n'en furent roint affaiblis. Loin de se plaindre, elle cachait ses affronts , elle excusait toutes mes fautes ; et , n'emplojant que pc^ur moi seul le crédit qu'elle avait sur le roi son frère , elle parvint à lui faire oublier ma révolte , et à ouvrir ma prison. Mon ingratitude ne la rebuta jamais. Au moindre succès je m'éloignais d'elle; au moindre revers elle revenait à moi. Plus heureuse de me servir que si je l'avais servie , elle me combla toujours de bienfaits et eut toujours avec moi l'air de la reconnaissance. Hélas ! pour prix de tant d'amour , je demandai notre divorce. En rassemblant tous les griefs que j'avais contre mon épouse, je ne pus lui faire d'autre reproche que de manquer de beauté. J'osai, j'osai m'en prévaloir, et soutenir devant mes juges que , forcé par Louis XI de devenir l'époux de sa fille , je ne l'avais été que de nom. Qu'il le jure, répondit la modeste Jeanne , je m'en remets à son "serment (i). Amis, je fis cet affreux serment; je
(i)Les commissaires poussèrent l'indécence jusqu'à demander la visite et le témoignage des sages femmes
trahis la vérité. Les nœuds de notre hymen furent brisés, et Jeanne ne se plaignit pas.
pour certifier si le mariage avait e'té consommé. Jeanne rejeta cette proposition avec l'indignation et la hauteur qxii lui convenaient. Elle pria les commissaires d'interroger le roi lui-même , et de prononcer la sentence sur ses réponses. Louis XII ne se soumit qu'avec beaucoup de répugnance à cet interrogatoire ; mais enfin il s'y soumit, et jura n'avoir jamais connu la reine , quoiqu'il fût certain et prouvé qu'ils n'avaient eu le plus souvent qu'une même table et un même lit : le mariage fut déclaré nul. Toutes les réponses de Jeanne à ses juges, avant qu'elle s'en remît au serment du roi, sont nobles et touchantes : les voici mot à mot : <( Messeigneurs , je suis femme,, ne « me connois en procès , et sur toutes autres affaires « me déplaît l'affaire du présent : je vous prie me K supporter, si je dis ou réponds chose qui ne soit « convenable. Je sais que je ne suis di belle ni si bien (c faite que la plupart des femmes ; mais je n'eusse (c pourtant jamais pensé que de cette manière eût pu (c venir aucun procès entre monseigneur le roi et (C moi; je ne le souti.ns qu'à grand regret, pour- la ce décharge de ma conscience, et sans cela, ne le ferois (C pour tous les biens et honneurs du monde : et Je « supplie monseigneur le roi , dont je de'sii'e faire le (C plaisir, ma conscience gardée, de n'être mécontent K d? moi. )) (Procès manuscrit du divorce, )
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Retii'ée loin de la cour, elle alla finir dans les larmes et dans la piété des jours que j'avais remplis d'amertume. J'épousai mon ancienne amante, et Jeanne mourut en me pardonnant. Mais ni mon peuple ni mon cœur ne me pardonnèrent comme elle : dans toute la France il s'éleva de justes murmures , et mon bonheur fut troublé- par le remords dévorant.
Sire , lui dit alors le garde des sceaux . votre sensibilité vous exagère vos torts. Jeanne fut vertueuse sans doute , et nous devons tous des larmes à ses malheurs : mais Jeanne ellemême n'avait pas l'espoir de vous donner un héritier ; et il était important , pour le repos du royaume , que Louis XII devint père. Un intérêt plus grand encore semblait prescrire ce divorce. La veuve de Charles VIII, Anne de Bretagne , rentrait , à la mort de son époux, en possession de ce beau duché. Un second hjmen avec tout autre prince que vous donnait la Bretagne à vos ennemis, et rendait à jamais impossible sa réunion à la couronne. Tous les bons citoyens se souvenaient que la France avait été sur le point de périr , parce qu'Éléonore de Guienne , après avoir été notre reine , alla donner ses provinces à un souverain d'Angleterre , et lui fournit ainsi le prétexte et les moyens d'ébranler le trône de
M<:ianges. i-
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nos rois. Sire, cet exemple devait faire trembler. Le bien de l'État , raison sans réplique , exigeait que Louis XII s'unît à la veuve de Charles VIII. Le parjure qui brisa vos premiers nœuds fut un crime sans doute : mais ce crime ne fat que pour vous seul, il devint un bienfait pour vos sujets , à qui vous épargnâtes des guerres civiles ; et lorsque votre cœur vous le reproche , la patrie vous en absout.
Le peuple murmura, dites -vous : dites aussi comment vous punîtes ces murmures. Vous diminuâtes les impôts (i); vous i-efusâtes les subsides que les États, assemblés à Tours, avaient eux-mêmes réglés pour le sacre de nos rois ; et , non content de ces bienfaits, vous prîtes l'engagement, que vous avez tenu depuis , de réduire vos revenus à la somme volontairement offerte par ces mêmes États à Charles VIII. Vous fîtes plus , et la France vous est redevable du plus beau , du plus utile des règlemens. Avant vous , les gens de guerre , aussi redoutables aux citoyens qu'aux ennemis , pillaient, désolaient les campagnes, se payaient par leurs propres mains , et comptaient au l'ang de leurs pri-
(i) Édit de i499- .
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viiéges la rapine et le brigandage : vous , le plus vaillant de nos rois , vous , dont l'enfance et la jeunesse fui-ent nourries dans les camps , à peine fûtes- vous sur le trône , que vous ne songeâtes qu'à protéger les laboureurs contre les soldats. Vous ne vous bornâtes point à de simples ordres , qui n'ont d'effet qu'un moment , et sont bientôt oubliés et des sujets et du maître; vous rendîtes stable à jamais le bien que vous faisiez à la France. Vos premiers édits assignèrent des fonds permanens destinés à pajer vos troupes. Certaines désormais de recevoir leur salaire à l'instant où il était dû , elles n'eurent plus de prétexte pour rançonner vos sujets. Votre cœur trouvait encore ces règlemens insufïisans ; et je me plais à rappeler devant votre successeur toutes les précautions que vous suggéra votre tendresse pour vos peuples. Vous enjoignîtes à vos gens d'armes de prendre toujours leurs quartiei'S dans des villes murées ; vous leur défendîtes d'approcher des villages, de s'écarter jamais dans les campagnes, et vous rendîtes leurs chefs responsables des désordres qui seraient commis. Par ces moyens si simples , si faciles , le laboureur, jadis dépouillé par ceux qu'il pajait pour le défendre , recueillit en paix ses moissons. Il bénit le nom d'un roi qui
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veillait sur sa chaumièi-e. Il vous donna de bon cœur le ti"ibut qu'autrefois il fallait lui ari-acher ; et les larmes amères que faisaient couler les impôts furent changées en des larmes de reconnaissance et de joie. Vos guerriers eux-mêmes j gagnèrent. Forcés de remplir tous les devoirs de défenseurs de la patrie , ils oublièrent à la fin cette indigne rapine qui déshonorait leur bravoure : grâce à vous , ils atteignirent à toute la hauteur de leur noble emploi; et la" valeur, qui jusque-là avait été leur seule vertu , devint la compagne d'une vertu plus belle, l'humanité.
Ici Louis XII voulut interrompre le garde des sceaux et l'empêcher de poursuivre ; mais Poncher continuant d'une voix ferme : Sire, lui dit-il, je ne vous ai jamais flatté pendant votre vie , i souffrez aujourd'hui mes louanges pour apprendre à ce jeune prince à mériter d'être loué. Souffrez que je lui prouve , par votre exemple , que la source de toutes les vertus dans un roi n'est autre chose que l'amour de son peuple. C'est cet amour qui fit naître en vous une qualité peu brillante , mais peut-être la plus nécessaire au bonheur public; je veux parler de cette sage économie qui , au milieu des guerres les plus désastreuses , vous sauva toujours du malheur d'aug'-
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menter les impôts. Vainement vos ennemis , et quelques- Lins de vos courtisans , cherchèrent à jeter du ridicule sur une vertu qui faisait la félicité de vos peiiples; vainement ils poussèrent l'insolence jusqu'à jouer sur le théâtre ce qu'ils appelaient votre avarice : vous , plus occupé de rendre heureiix ceux qui vous raillaient que de punir leur raillerie , vous répondîtes avec douceur: Laissons-les se divertir; ils peuvent nous apprendre des vérités utiles. D'ailleurs j'aime beaucoup mieux faire rire mes courtisans de mon avarice que de faire pleurer mon peuple de ma prodigalité.
Cette même économie qui fermait toujours vos trésors aux demandes de la cupidité, les ouvrait avec joie pour tous les établissemens utiles. Vous ne ménageâtes rien pour procurer à vos sujets une justice plus facile et plus prompte , et vous attaquâtes le mal dans sia source, en réduisant le nomhre de ces sangsues publiques dont la vue seule vous causait un mouvement de colère. Le grand conseil obtint par vous une forme meilleure et plus stable. En confirmant aux tribunaux le droit d'élire" leurs membres , vous prîtes toutes les mesures que la sagesse humaine peut inventer , pour que le choix des électeurs tombât toujours sur le plus digne. Non -seulement
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vous exigeâtes des vertus dans ceux qui devaient punir les vices , mais vous ordonnâtes que tous vos baillis , tous vos sénéchaux fussen t gradués ; et pour vous assurer davantage de leurs qualités et de leurs lumières , vous voulûtes que vos magistats répondissent les uns des autres. Souvenez -vous de cette ordonnance, qui n'a pu être conçue que par un roi dévoré de l'amour de l'ordre; de cet édit qui enjoint à vos présidens de s'assembler tous les quinze jours , ou au plus tard tous les mois, pour informer sur la conduite de ceux des conseillers qui ne rempliraient pas leurs fonctions avec le zèle, avec l honneur., avec la gravité (ju elles exigent. Vous vous faisiez rendre compte de ces assemblées ; et jugeant vousmême ceux commis par vous pour juger les autres , vous connaissiez dans quelles mains vous aviez remis votre balance et votie glaive, et sur qui vous vous reposiez de la plus noble fonction des rois. Ainsi , corrigeant les abus qui dégradaient la magistrature, vous" lui rendîtes en un moment sa véritable dignité ; et vous fîtes le premier comprendre à votre fière noblesse que tout l'honneur n'est pas dans l'art de tuer les hommes, et qu'elle pouvait, sans déroger, défendre la veuve et l'orphelin.
Avant TOUS , c'eux grandes provinces , ia Normandie et la Provence , n'avaient de juges que pendant quelques semaines ; et ces tribunaux momentanés manquaient souvent de lumières , et presque toujoui-s de temps. Vous leur donnâtes des parlemens fixes : et avant de les ériger , vous prîtes soin dei consulter les Etats des deux provinces ; car, même pour rendre plus heureux vos peuples , vous avez, toujours respecté leurs privilèges. Crainte salutaire , qui retarde quelquefois le bien , mais qui rend le mal impossible. Enfin vous avez couronné tant d'utiles établissemens par cet édit mémorable où vous ordonnez de suivre toujours la loi, malgré les ordres contraires a la loi que l'importunité pourrait arracher au monarcjue (i). Maxime admirable, et si digne du bon roi qui , en l'éprimant les gens de guerre , en éclairant les magistrats, en établissant les tribunaux, assura pour jamais à des millions d'hommes les deux premiers biens de la vie , la justice et le repos.
Plût à DieUj s'écria le roi, que j'eusse chéri davantage ce repos , sans lequel il n'est point de bonheur ! Plût à Dieu que , renonçant à des provinces qui m'appartenaient sans doute,
(i) Edit de ï499-
mais qui étaient trop loin de moi , je me fusse contenté du vaste rojaum.e que le ciel m'avait donné ! La Fx-ance devait me suffire. Tant qu'elle renfermait un seul malheureux , il était plus pressant de le soulager que d'aller conquérir d'autres pays. L'exemple de Charles VÏI aurait dû m'instruire. Ses succès en Italie , sa marche triomphale jusqu'à Napies , sa victoire de Fornoue , ne lui produisirent d'autre fruit que la perte de son armée, l'épuiseraient de ses finances , et le renom d'un brave imprudent. J'avais condamné son erl'eur ; et moi , plus âgé que lui , moi qui sentais que la vraie gloire consiste à rendre ses peuples heureux, j'abandonnai cette gloire si belle pour aller chercher les combats. Je préférai la conquête incertaine du Milanez et du royaume de Napies à la conquête sûre et facile des coeurs de tous mes sujets. Je ne voulus pas pour cette entreprise établir de nouveaux impôts; mais j'introduisis la vénalité dans les ch?rges de finance , et je rendis possible , par cet abus , une vénalité plus importante. Ah! mon dis, sie m'imite pas. Respecte du moins la magist ature : ne souffre pas qu'on l'avilisse eu ia rnettant à prix d'argent ; et souviens-toi que , pour interpréter
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les lois , un sens droit et un cœur sensible sont plus n/écessaires que des richesses.
Cette vénalité des charges répugnait à mon cœur et à ma raison; mais j'eus la faiblesse de céder au besoin des l'essources , au désir violent de conquérir mon héritage , à l'ascendant qu'avait sur moi ce digne ami, ce sage ministre qui m'aimait avant que je fusse roi , et qui aima mon peuple pour me plaire. D'Amboise, toi que j'ai tant pleuré, toi dont la France chérira toujours lamémoire , tu m^as fait commettre des fautes ; tu signas le traité de BJois qui assurait à l'empereur la plus belle moitié du royaume ; tu te laissas tromper souvent, et tn fus un moment enivré de l'espoir de porter la tiare : mais c'était ton amour pour moi qui seul causait tes erreui'S. Tu désiras d'être pape parce que le pape pouvait m'être utile; et si tu oublias quelquefois la prudence, jamais tu n'oublias ni l'honneur, ni l'amiti-é. Va, contentetoi de ce partage ; laisse à d'autres ministres , dont la mémoire est détestée , le triste avantage d'avoir trompé tant de princes, et d'avoir subjugué le leur : tu ne trompas personne ; tu chéris ton roi, et rendis mes sujets heureux. Qu'importe que l'on t'admire moins , si l'on t'a héxvL davantage ?
D'Amboise fut ébJoui comme moi delà conq^uête du Milanez : nous ne rougîmes pas tous deux, car nos cœurs régnaient ensemble, nous ne rougîmes pas d allier mon nom à celui de César Borgia, de cet exécrable fils du plus exécrable des hommes. Regarde , Valois, regarde jusqu'où peut aller l'aveuglement des conquêtes ! moi , plus chevalier que roi , moi qui aurais préféré de mouiir plutôt que de manquer a l'honneur, je reçus dans ma cour , je comblai de bienfaits le fils d'Alexandre YI ; mes Fi'ançais,mes braves Français marchèrent sous ses drapeaux; et Louis XI î fut l'allié de ce pape qui souilla la chaire de saint Pierre par des crimes inconnus jusqu'à lui , dont les moindres forfaits furent des assassinats , dont l'empoisonnement fit les délices ; qui laissa loin derrière lui les monstres de l'ancienne Rome , et qui prouva sans doute mieux que les saints mêmes la divinité de notre religion , puisque les hommes sont restés Chrétiens sous un tel chef de l'Église.
Le juste ciel me punit de cette coupable alliance : vainement je m'emparai du Milanez ; vainement le traître Ludovic, réduit à fuir devant moi , me fut livré par ces mêmes
Suisses qui depuis ils étaient fidèles
alors. Je sentis que ma conquête allait m'é-
chapper; et j'achevai ma ruine en voulant la prévenir , en partageant le ro jaume de Naples avec ce roi d'Aragon , ce Ferdinand , nommo le catholique par ses flatteurs , et le perfide par ses alliés; ce roi dont la politique comptait pour rien les sermens, dont l'unique règle fut son intérêt , et qui se vanta basseraent de m'avoir trompé dix fois, quand ma crédule amitié ne lui reprochait que deux parjures (i). Tel fut l'ami que j'allai choisir pour lui donner la moitié de ce beau royaume de Naples , toujours conquis et toujours perdu par les Français. Les trahisons, les perfidies de Ferdinand, soutenues par les talens de Gonzalve, le grand capitaine , m'eurent bientôt enlevé la moitié que je m'étais réservée; et tandis que César Borgia employait mes troupes à déposséder les voisins de Rome , à réduire par mes armes ceux qui étaient à l'abri de ses poisons , le pontife son père vendait mes intérêts à l'Espagne , soulevait contre moi les
(i) Quand l'ambassadeur de Ferdinand lui rapporta que Louis XII se plaignait d'avoir été trompé deux fois par lui, Ferdinand répondit : « Il en a bien « menti, l'ivrogne, je l'ai trompé plus de dix. )) C'est sans doute pour punir Ferdinand de ses perfidies i]ue l'histoire a conservé ce mot grossier.
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Suisses, et excitait à m'attaquer et Venise et l'empereur. Ainsi, également trompé par mes ennemis et par mes alliés , seul , en butte aux perfidies de Ferdinand , du pape , de son fils , et de tous les princes d'Italie, que j'avais ou secourus ou soumis , je vis détruire mes armées, et perdis toutes mes conquêtes. Juste châtiment de mon alliance avec des monstres ; car je n'ai jamais douté , mon fils , que le ciel n'ait voulu m'en punir : le ciel était iriùté sans doute, puisque nous fûmes toujours défaits, et que Bajard combattait pour nous.
Oui, sire, s'écria le boa chevalier, nous fiimes battus à Seminara , à .Cérignoîe , au Garillan : d'Aubignj, Nemours, ia Palisse, Louis d'Ars et moi, nous n'avons pu résister a Gonzaive ; et l'art funeste des mines , invente par Pierre Navarre, nous enleva les châteaux de Naples : mais nous fûmes toujours vainqueurs quand vous nous avez commandés.
Rappelez -vous, sire, votre descente en Italie (i) quand vous vîntes venger nos affronts ; les Génois forcés dans leurs montagnes escarpées , les rebelles dissipés en un moment , Gênes prise , et notre vaillant roi faisant son entrée triomphale à la tête de son armée. Je
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vous vois encore , sire , affecter dans vos regards une sévérité qui n'était pas dans votre cœur. Ce peuple tant de fois coupaJale , ce peuple qui s'était porté contre les Français à des horreurs qui font frémir la nature (i), attendait son arrêt en tremblant ; il n'osait espérer de grâce , il savait qu'il n'en méritait point : mais c'était Louis qui venait de vaincre, Louis allait pardonner. Gènes fut sauvée ; et ce peuple rebelle et féroce éprouva dans le même jour le courage et la clémence de mon roi.
Des ennemis plus redoutables , les Vénitiens , fxirent bientôt défaits à leur tour. Agnadel^ nom célèbre à jamais par les exploits dc
(i) Les Génois révolte's allèrent investir Une petite forteresse appelée le Castellaccio , où Renaud de Noailles commandait avec vingt soldats seulement. Il obtint la liberté d'en sortir avec les honnem-s de la guerre; mais les Génois, violant la capitulation, fendirent le ventre aux uns, leur arrachèrent le cœur et les entrailles, se lavèrent les mains dans leur sang, taillèrent en morceaux les autres , et firent mourir les femmes « qui là étaient, de tant cruelle et étrange mort, que l'horreur du fait défend d'en diie la manière. » Ce sont les termes de la chronique ; et voilk le peuple à qui Louis Xîï pardonna.
Mélange». 3
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mon maître 1 Agnadel, c'est dans tes plaixies que Louis fut à la fois et général et cavalier ! C'est là que ses conseils éclairèrent La Tvimouille , et que sa valeur effaça tout ce que nous étions de braves dans son armée. En vain , sire , vos ennemis , plus nombreux que nous , maitres des hauteurs , et retranchés derrière un ravin , avaient pour eux l'avantage du poste , et se voyaient commandés par Petiliane et l'Alviane , les deux plus grands généraux d'Italie. Nous, nous avions notre roi, et ce roi était un héros. Malgré le feu redouble' de l'artillerie , qui emportait des rangs entiers de vos Suisses , vous courûtes à ce ravin , vous le franchîtes à la tête de vos Gascons ; et vous élançant, l'épée à la main, à travers le carnage et le feu , vous précipitant partout où le péril était le plus grand , attaquant tout ce qui résistait , et employant à la fois pour vaincre et votre tête et votre bras , vous fîtes fuir les ennemis et fîtes pâlir vos sujets. Oui , sire , rappelez-vous que , tremblans pour vos jours , et pouvant à peine vous suivre au milieu des lances vénitiennes , nous vous suppliâmes de moins exposer votre personne sacrée : Ce n'est rien, nous dîtes-vous ; ceux cjui cnt peur, n ont cjit'à se mettre à couvert derrière moi. O mon maître! ô mon héros I j'aimais la gloire
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saus doute; mais combien je l'aimai davnntage (juand je vous en vis couvert ! O valeur. que tu es belle, surtout dans un roi 1 Car, qu'un soldat comme Bajard , qui n'a de bien que son épée , cherche le trépas ou l'estime , il remiolit son devoir et son sort. Mais que vous , roi de la France , amant d'une épouse qui TOUS adore , père d'une fdle chérie , maitre de passer vos jours dans les tendres soins, dans les douces jouissances d'un époux, d'un père, d'un monarque heureux; que vous , à la fleur de l'âge, vous quittiez vos États, votre palais, tout ce qui vous est cher, pour aller coucher sur la terre , pour aller donner a v^os guerriers l'exemple de la tempérance , et pour les devancer tous quand il faut aiFronter la mort , voilà , voilà le comble de l'héroïsme , et c'est avec respect et justice que Bajard vous cède la palme de la valeur.
En disant ces mots, Bayard met un genou à terre , et baise la main du roi. Bon cheva-» lier, lui dit le monarque, grâce au ciel, je fus toujours insensible aux flatteries de mes courtisans ; mais quand Bayard loue mon courage, je ne puis me défendre d'un mouvement d'orgueil. Oui , mon brave ami , mon compagnon d'armes , mon cœur éprouve une douce joie quand tu dis qu'il ressemble au tien. Mais
cesse d'exagérer le mérite de cette valeur héréditaii'e aux princes français; elle leur fut souvent funeste. Le brave Jean perdit la France , l'intrépide saint Louis pensa la perdre 5 tous deux acquirent de la gloire dans les combats , mais leurs exploits leur valurent des fers. Combien en coùta-t-il pour les briser! Puisse mon successeur, aussi vaillant q^ue ces deux héros , se souvenir de tout le sang qu'ils ont fait verser, et des provinces qu'il fallut donner pour leur rançon ! Triste condition des rois , dont les moindres défauts font le malheur de tout un peuple, et dont les vertus mêmes sont quelquefois funestes! J'ai arrosé de mes pleurs les lauriers cueillis à Agnadel : je détruisais moi-même le seul peuple d'Italie qui devait être mon allié. Quelques légères injures des Yénitiens me firent oublier que mon intérêt et le leur nous prescrivaient de rester unis. Le désir de rabaisser l'orgueil de ces fiers républicains m'empêcha de sentir qu'ils étaient la seule digue que je pouvais opposer à Maximilien , de tout temps mon ennemi ; au perfide Ferdinand , l'usurpateur de mes États de Naples ; et à ce fameux pape , Jules II , ce guerrier, père des fidèles , qui fît un casque de la tiare , et passa au fil de l'épée les Chrétiens qu'il devait bénir. Combien la
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colère aveugle les rois I je choisis mes plus cruels ennemis pour me liguer avec eux dans Cambrai, pour accabler de concert le seul peuple qui pouvait me défendre. Mes plus grands, mes plus heureux exploits furent contre ce peuple : je défis les Vénitiens ; et , bientôt trompé par le pape , trahi par Ferdinand , at taqmé par les Suisses , que mes alliés firent soulever, tout le fruit de cette fameuse ligue de Cambrai fut d'avoir à combattre tous ceux pour qui j'avais combattu. Et toi , dont le souvenir m'arrache encore des larmes , toi , l'honneur de ma maison , le héros , l'espoir des Français, jeune grand homme, qui n'eus besoin que de peu d'années pour acquérir autant de gloire que les plus vieux et les plus illustres généraux , 6 Gaston de Foix , que n'ai-je pu pajer de tous mes États d'Italie tes jours moissonnés à Ravennel Que n'ai-je pu du moins combattre à tes côtés, et te défendre, ou mourir I Bologne, Bi-esse,Ravenne. théâtres de tes triomphes , ne se nomm^eront jamais sans attendrir les cœurs français, et sans arracher de tous les autres des éloges et des respects.
Malgré les victoires de Gaston , malgré tes exploits , Bayard , nous perdîmes sans retour et Naples et le Milanez ; je vis enlever la Na-
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varre à un prince de mon sang ; les Suisses vinrent assiéger Dijon ; et sans ta valeur , La Trimouille , sans ta sp.gesse et tes talens , les ennemis pénétraient jusques au cœur de la France : tandis que tu défendais la Bourgogne , l'Espajgnol attaquait mes frontières , et l'Anglais me prenait mes villes et Bajard. Tout était perdu , tout l'était par ma faute , pour avoir rompu avec les Vénitiens, pour m'êtrc joint à mes ennemis , povir avoir ménagé le pape , et cédé aux faibles terreurs d'Anne Sa Bretagne , mon épouse , dont la piété mal éclairée voyait toujours le successeur de saint Pierre dans un pape allié des Turcs , et me forçait à des égards envers un pontife qui détruisait mes armées , et mettait mon royaume en interdit. Je ne sentais que trop l'empire de mon épouse, et je sentais .qu'elle en abusait ; mais je l'aimais , et j'en étais aimé : mon cœur fut toujours la cause de toutes les fautes de mon esprit.
J'étais sur le point de tout réparer; mon hjmen avec la sœur de Henri VIII , mon alliance avec l'Angleterre, allaient me venger a la fois de Ferdinand, de Maximilien et du pape : la mort arrête mes projets. C'estàvous, mon fils 5 à les suivre, ou plutôt à en concevoir de meilleurs. Croyez un roi qui vous
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aime , qui chérit surtout votre peuple , et qui va , dans un instant , répondre à tJieu de tous les malheurs qu'il a causés. C'est au lit de la mort que l'on voit mieux le néant des conquêtes ; croyez donc ce que vous dit un roi mourant.
Je vous laisse le plus beau rojaume de l'Europe ; votre peuple , brave , fidèle , industrieux, est doué, par-dessus tous les peuples , d'un amour pour ses rois qui lui rend tout fecile. Je n'ai jamais oublié , et tous mes successeurs doivent s'en souvenir , qu'après mes premiex's revers en Italie je demandai des secours à mon peuple ; il m'offrit plus d'argent que Je n'en voulais. Ma victoire sur Gênes rendit cet argent inutile ; je priai mon peuple de me le garder (i) : et voilà comment il faut traiter avec lui. Chez toutes les nations du
(i) En i5oj, Louis XII, ayant calculé que ses revenus et ses épargnes ne lui suffiraient pas pour l'expédition d'Italie, demanda à ses principales a i Iles des secours extraordinaires, et ne se pressa pas de les lever. Il fut vainqueiu: des Génois plus tôt qu'il ne l'avait espéré, et il écrivit à ses peuples, en leur annonçant ses succès , ce qu'ils n'avaient qu'à garder u leur argent , qu'il profiterait mieux dans leurs m:iins <f que dans ses coffres. » ( Histoire de Louis XIÎ. }
monde , ce sont les biens oui paient les impots ; en France , ce sont les cœurs. Aimez donc ce peuple sensible , qui souffrira tout sans murmure, s'il est sûr d'être cliéri. J'en suis un exemple , mon fils : je leur ai fait passer six fois les Alpes ; ils se sont vus , sous mon règne , battus en Italie , attaqués en Gascogne , en Languedoc , en Picardie , en Bourgogne, en Franche - Comté/, mes fautes de politique ont fait verser des flots de leur sang et ont épviisé leurs trésors : ils m'ont tout pardonné , parce qu'ils savaient bien que je pleurais le premier de leurs maux. O nation aimable et fidèle, dont le premier besoin est d'aimer tes rois ! Eb ! quelle serait leur erreur d'aller cbercher ailleurs d'autres sujets ! où en trouveraient-ils qui te valussent ?
Mon fils , contentez-vous donc de la France ; votre partage est assez beau ; mettez votre gloire à la rendre heureuse , et non pas à l'agrandir : ou, si une noble émulation vous anime , tournez-la du côté des arts. Eux seuls vous manquent , et voici le siècle où ils semblent s'élever à leur plus haute perfection.
Les navigateurs du Portugal ont déjà de'couvert un passage aux Indes ; ceux de l'Espagne sont à la recherche d'un monde nouveau. l'Italie , de tout temps féconde en grands
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hommes , rassemble dans son sein des chefsd'œuvre de tous les genres. La cour de Léon X , du successeur de Jules mon ennemi , devient l'asile des beaux-arts ; la peinture , la sculpture , la noble et simple architecture des anciens , la poésie et les belles-lettres qui consolent dans l'infortune , qui rendent doux et modéré dans la prospérité , tout fleurit en Italie. Voilà ce qu'il faut aller conquérir , et non pas le Milanez. Oublie de faibles Etats , plus à charge qu'utiles à un monarque éloigné. Abandonne des sujets perfides , qui détestent le joug finançais, et qui ont oublié l'art de vaincre pour perfectionner l'art de trahir. Tes terres valent mieux que les leurs ; tes sujets sont plus braves et plus fidèles. Il ne manque aux Français que des lumières pour être le premier des peuples. C'est le seul avantage que l'Italie ait sur nous. J'ai vu dans nos guerres du Milanez , quand nous étions vainqueurs de nos ennemis , observateurs religieux des traités , protecteurs des faibles et l'effroi des méchans , j'ai vu la cour d'Alexandre VI , où chaque jour était marqué par des empoisonnemens , traiter les Français de barbares : et cet orgueil n'était fondé que sur les beauxarts qu'elle avait de plus que, nous. Va donc les enlever à l'Italie ; transporte-les clans notre
France : ton peuple , spirituel autant que sen- - sible, surpassera bientôt ses maîtres. Paris deviendra , je l'espère , l'asile de tous les arts , le temple de tous les talens , le centre de la politesse, et l'école du monde entier. O heureux temps, dont je jouis en espérance, où, laissant à la faible Italie les États que j'ai tant souhaités , nous aurons conquis ce qui f-iit sa gloire , et où le siècle d'un roi de mon sang effacera le siècle des Médicis !
Voilà mes vœux, mon cher fils : c'est a toi de les remplir , ou du moins de tout préparer pour leur entier accomplissement Mais que l'amour même des arts , si préférable à l'amour des conquêtes , ne te fasse pas oublier ton peuple. Demeure dans l'ignorance plutôt que d'acheter la lumière en accablant la France d'impôts. Le bonheur du peuple, voilà le premier devoir , la plus pressante occupation d'un roi. Penses-y toujours , mon fils , et penses-j d'autant plus, que tes courtisans ne t'en parleront jamais.
Louis , en disant ces paroles , tend la main au jeune François. Celui-ci se jette dans ses bras , et fondant en larmes , en pressant le roi mourant contre son cœur , et demandant à Dieu, avec des sanglots, de prolonger les jours de celui qu'il veut prendre po
pour mo-
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dèle. La Trimouille, Poncher , Bajard , tombent à genoux autour du lit , élèvent leui^s bi'as vers le ciel , et joignent leurs prières et leurs larmes à celles du jeune Valois , quand tout à coup on entend retentir le palais de cris plaintifs , de gémissemens , de mille voix confondues avec des sanglots. Louis , étonné , prête une oreille attentive ; et ce triste bruit va toujours croissant, jusqu'à ce qu'enfin les portes de son appartement s'ouvrent avec fracas , et un flot de peuple se précipite et tombe à genoux devant Louis.
Pardonnez , s'écrient-ils , ô le meilleur des rois , pardonnez si nous avons forcé vos gardes , si nous avons brisé vos portes. Nous n'espérons plus que le ciel vous rende à nos voeux , à nos larmes , et nous voulons vous voir encore , nous voulons contempler notre père , et ne pas perdre un seul des instans que nous allons tant regretter. Ah ! laissez-nous , laisseznous jouir du reste de notre bonheur, laisseznous regarder et entendre encore le bon roi qui nous aima si bien.
En disant ces mots tous se pressent autour du lit, tous se prosternent et poussent de longs gémissemens. Quelques uns relèvent leur tête et essuient les larmes qui remplissent leurs yeux pour mieux considéi^er Louis,
pour mieux saisir sur son visage la moindre lueur d'espérance. Mais la pâleur de Louis ne leur laisse plus d'espoir ; leurs larmes coulent avec plus d'abondance , et leur tête retombe sur leur poitrine, D'autres baisent les meubles qui lui ont servi , les vêtemens cju'il a portés , les voiles qui couvrent sou lit. Tous rappellent ses bienfaits : Il m'a rendu mes biens , disait l'un ; Il a garanti mes cbamps du pillage , disait l'autre ; Il m'a sauvé la vie à Agnadel , s'écriait en sanglotant un vieux soldat. Je suis Génois , interrompait un archer couvert de blessures; j'étais parmi les révoltés, il me donna ma grâce , et nourrit mes enfans. Et moi , disait un vieillard , je fus plus coupable qu.e vous (i) , je suis Standonck , nom trop
(i) Ce Standonck, qui fat recteur de Tuniversite', mourut en 1 5o4 ; ainsi il ne pouvait être à la mort de Louis XII , arrivée en i5i4 '• luai'!^ on s'est cru permis de faire cet anachronisme pour pouvoir placer dans l'éloge- de Louis XII un des plus beaux traits de cle'mence de ce bon roi. L'anecdote du peuple forçant les portes de son palais, et environnant son lit en pleurant, n'est pas dans l'histoire; mais on n'a qu'à relire quelle fut la désolation de la France lorsque Louis XII fut malade ea i5o5, on verra qu'on n'a rien exagéré, qu^on a transporté seulemenî
célèbre par mes fureurs contre Louis. Je tis révolter l'université , j'outrageai Louis dans mes discours , je fis des libelles contre lui ; le parlement me bannit à perpétuité , et Louis fit abolir l'arrêt. Il me punit de mes injures en écrivant lui-même mon éloge ; il se vengea de mes insultes en me rétablissant dans mes honneurs. Alors tous criaient à la fois : Dieu tout-puissant, prenez nos jours, et conservez à nos enfans notre bon roi I
Ce spectacle , ces larmes , ces cris , achèvent d'épuiser les forces du mourant Louis. Il se soulève avec peine ; il veut parler , il ne peut que pleurer. Il i-egarde ce peuple en souriant à travers ses larmes; son âme., prête à s'échapper, s'arrête pour jouir encore de l'amour de ses sujets. Mais il sent que le moment approche; et, faisant un dernier effort, il saisit la main de François I*"", et lui dit d'une voix éteinte : Regardez, mon fils, regardez, et jugiez s'il est doux d'être roi d'un tel peuple. Hélas I je ne demande à Dieu , je ne demande à
cette époque à celle de la mort du roi , en y ajoutant une situation dramatique : on a pensé qu'aucune invention n'était mensonge quand il fallait exprimer l'amour du plus sensible des peuples pour le plus aimé des rois.
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vous qu'une grâce , c'est que vous leur fasslea oublier Louis XII , en les rendant plus heureux qu'ils ne l'ont été sous mon règne. Le mo jen en sera facile , mon fils ; ainiez-lea comme vous vojez qu'ils savent aimer. Tout l'art de régner sur des Français consiste dans un seul mot : aimez-les. En disant ces paroles il expire , et tout le peuple jette un cri lamentable. A ce cri succède un silence morne et profond. Chacun se relève , regarde long-temps le visage pâle du bon roi ; et sortant du palais , les yeux baissés et noyés de larmes , ils vont crier dans les rues et dans les places publiques : Le bon roi Louis XlJ , le père du peuple , est mort!