MARCEL POËTE
style châtié et d’une sobre élégance. Cette préoccupation de la forme double la valeur de ses publications ; il ne lui suffit pas de recueillir des documents, il a comme un besoin de composition et d’ordonnance. Mais l’œuvre ordonnée n’en reste pas moins excellemment documentée. Un ami intime pour lui, et qui fut par surcroît son collaborateur au secrétariat général de la Société lustorique, saura mieux que moi présenter, dans les lignes qui vont suivre, les études dont il a honoré, de 1907 à 1914, le Bulletin de cette Société.
Je ne saurais, toutefois, négliger de rappeler les manifestations diverses de sa vie intellectuelle et de son activité féconde.
Secrétaire de la Conférence Molé-Tocqueville pendant le premier semestre de la session 1905-1906, il se fait remarquer par des interventions à la tribune de cette Conférence qui témoignent d’une réelle vigueur d'esprit et d’une force peu commune de raisonnement. Séparation de l'Église et de l’État, questions d'enseignement, de féminisme, de politique étrangère, de réformes sociales, etc., sollicitent indistinctement son attention.
Cependant, dans ce choc d'idées, il reste épris de littérature. Dès 1902, il avait fait paraître un charmant petit volume de vers : À voix basse. En 1911, sous le pseudonyme d'Émile Elsen, il publie l'Éternelle Aventure, recueil de nouvelles par lequel s’affirment une fois de plus ses heureux dons d'homme de lettres.
Depuis 1907, il est secrétaire général de la Société historique et archéologique des VIII et XVII arrondissements. À ce titre, il prend une part importante à l’organisation du Congrès des Sociétés d’histoire de Paris, tenu en 1913 et en 1914. Comment oublierai-je, d'autre part, le zèle dont il fit semblablement preuve lors de la création de la Société des Amis dela Bibliothèque de la Vilie de Paris?
Les liens étroits qui l’attachaient à l’histoire de Paris se trouvaient encore resserrés par tout ce qu'il devait, à cet égard, à son père, dont la précieuse bibliothèque parisienne est bien connue des collectionneurs. De son père, il tenait le goût du livre instructif, de la pièce curieuse, de la publication artistique. A l’école paternelle, il avait pu directement puiser les connaissances bibliographiques nécessaires.
Tout semblait s'unir pour lui ménager de beaux horizons. Se destinant à la carrière notariale, 1l avait passé avec succès l’examen de premier clerc et de notaire à Paris, et 1l allait être appelé à suc-
céder à son ancien patron, quand il tomba au champ d'honneur.
Dans l’un de ses discours à la Conférence Molé, le 22 décembre 1905, prévoyant les événements actuels, il disait : « Par l’union de tous les partis et la préoccupation constante de perfectionner nos armements, préparons-nous aux grandes éventualités que l'avenir nous réserve et au grand rôle qui peut nous échoir. » À ces éventualités, il s'était préparé en faisant son devoir de tous les jours; aussi ne fut-il pas au-dessous du grand rôle qui lui échut comme à tous nos combattants.
Dès le début de la mobilisation, il part, plein d’ardeur patriotique, comme réserviste, au 19° bataillon de chasseurs à pied, à Épernay. Il mena une campagne très dure en Champagne et sur la Marne. A la fin d'octobre, son bataillon fut envoyé en Belgique, etil prit part aux grandes batailles sous Ypres et sur l’Vser. « Son énergie, son enthousiasme et son moral élevé » (ainsi s'exprime sur lui la belle citation accompagnée de croix de guerre et dont on trouvera le texte plus loin) ne cessent de se manifester. Dans la tranchée, il récite de beaux vers à ses camarades. Il sent vivement le pouvoir de la poésie. N’a-t-il pas écrit lui-même, une douzaine d’années auparavant, en parlant des poètes :
Vous m'avez dessillé les yeux, et je contemple Un monde qu’autrefois je ne soupçonnais pas.
Et, par vous, j'ai compris combien vaine est la vie, Pour celui qui n’a pas l'idéal radieux
Dont doit toujours s’éprendre une âme inassouvie D'amour, et par lequel nous ressemblons à Dieu.
Le 11 novembre, à Wytschaëte, il fut grièvement blessé « en “entraînant un groupe de camarades dans une contre-attaque désespérée ». Fait prisonnier, il fut évacué sur une ambulance de Lille, où, le 14, il succomba aux suites de ses blessures. [l repose dans un cimetière de Lille, en attendant que son corps puisse être ramené à Marly-le-Roy, dans une sépulture de famille.
Ne le plaignons pas : il a donné sa vie pour « l'idéal radieux » qui éclairait son âme. Il vous souvient de ce beau passage de la préface de Dix ans d'Études historiques, où Augustin Thierry, que le travail opiniâtre a rendu aveugle et malade, déclare pourtant : « [l y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles,
mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même : c'est le dévouement à la science. » Invoquant le noble exemple d'Émile Le Senne, nous pouvons ajouter qu'il y a quelque chose qui vaut encore mieux que le dévouement à la science : c’est le dévouement à la patrie, jus-
qu'à la mort.