‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 13 sur 41 · A MADAME D HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

A MADAME D HAUSSONVILLE

Paris, samedi 20 jain 1846.

Vous aurez le Traité de l'éducation de Rollin , comme vous l'avez demandé, et aussi les Méditations de saint Augustin. — Non, je me trompe, le Traité d'éducation de madame de Rémusat et la Mare au diable ou aux diables de madame Sand, puisque vous le voulez. M. Rousseau est en campagne par 30 degrés de chaleur pour vous Tacheter, et ils seront emballés et expédiés en toute hâte pour Gurcy, car je compatis à ceux qui sont pressés de lire un livre. Je suis toujours celui qui s'est levé un jour d'hiver, à onze heures du soir, pour aller acheter au Palais-Royal les if^moires de madame Roland. Il me semble qu'elle était alors plus jeune et plus jolie et encore plus héroïque que je ne la trouve à cette heure. On vieillit partout, même dans les livres où Ton devrait conserver une éternelle jeunesse. La Julie de Rousseau a vieilli avec les jeunes femmes du dix-huitième siècle, qui passaient une nuit blanche à la lire au temps de son apparition dans le monde. Werther a vieilli avec tous ceux

à qui il avait donné la fantaisie de se brûler lu cenrelle. Les héroïnes de madame Sand iront bientôt à THospice des vieillards.il n'y a qu*Andromaque, Hélène, Didon et Françoise de Rimini qui ne changent point de figure. Gesi probablement que dans les champs du plus pur idéal on n'a qu'un profil et qu'un profil se conserve mieux à travers les siècles.

Il est arrivé hier des lettres d'Albert, de Gênes. Il allait vite et n^arrivait guère , mais on peut ne pas se hâter et arriver à temps avec des vieux cardinaux qui ne sont pas étourdis et qui ne marchent qu'à pas comptés. Il ne sied point à l'Église, qui est éternelle, de frétiller et de se dépêcher pour quoi que ce soit. La nature a des mouvements plus prompts, et voilà que, pendant qu'on désignait un cardinal Micara pour la papauté, le pauvre homme meurt d'apoplexie. La princesse, qui n'a pas la patience de l'Église, part toujours vers le 25 et trouve que c'est déjà partir bien tard. Tout le monde, d'ailleurs, veut quitter Paris, tant il y fait chaud. Nous vivons dans le feu comme des salamandres. Le soir, il vient encore M. de Sahune, M. Raulin et M. de Viel-Castel, mais M. Raulin part aujourd'hui pour la campagne. Je vois le moment où je serai seul sur cette terre brûlante. Le soir, on va se

promener aux Champs-Elysées. On voit passer rapidement une voilure où dort M. Thiers ; une autre voiture où dort M. d'Haubersaërt. Quand un Allemand arrive pour la première fois à Paris avec ridée que les Français sont une race fort . éveillée, il doit être très-surpris de voir dormii dans les salons, à la promenade, et partout. Qui est ce monsieur qui dort? M. Thiers; — et cet autre? M. de Broglie ; — et cette jolie dame? madame d^Haussonville; puis le vicomte d*Haussonville, le prince de Broglie, etc., tout dort. Chut!

On dort fort bien, quand on a trop d'esprit.

Si ces Français si actifs ne dormaient les vingtquatre heures de la journée, ils ne feraient vie qui dure.

Bonsoir, madame.

A M. RAULIN

Paris, 5 août I84ei.

Je ne vous écrirai qu'un petit mot, mon cher ami. Croyez-vous qu'on n'ait rien à faire quand

il faut nommer quatre cent cinquante-neuf députés dont la plupart sont conservateurs ? Nous avons fait des merveilles, convenez-en. Pendant que vous étiez sur votre bâtiment à rêver à l'immensité de l'Océan, à poursuivre du regard toutes ces vagues à perle de vue qui semblent commérer entre elles sur Tinfîni, pendant que vous étiez tout ému de ce grand spectacle et du mal de mer, j'étais bien loin de me livrer à cette contemplation vaine. Je lisais les brochures de M*** dont l'une finit par ces mots : M. le vicomte a été atterré^ et l'autre commence par ceux-ci : M. le vicomte est resté muet devant les i7iterpellations. Là vérité est que monsieur le vicomte a très-bien parlé!.. Sahuneest réélu. A le voir partir avec l'air si pâle, j'en avais auguré que c'était un homme perdu et j'en étais très-fâché. Il n'en faut point croire ses pressentiments. Ce sont des imbéciles qui s'en tiennent aux apparences. J'avais le pressentiment que vous passeriez quinze jours à l'hospice d'Avignon avec des douleurs atroces dans tous les muscles des bras et de la poitrine et voilà que vous courez de Saint-Pierre au Colisée et de la fontaine Égérie à l'Académie de France. Vous visitez les églises et vous lorgnez toutes les jeunes Romaines qui passent sous votre regard d'artiste, car vous êtes comme le général Van-

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