‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 15 sur 41 · LX · texte numérisé non relu

LX

AU MEME

Paris, 24 novembre 1846.

Vous êtes revenu auprès de cette petite couvée, mon cher ami. II paraît que tout y va à merveille et c'est un grand plaisir de voir les choses aller si bien. Pour vous, vous me tracassez assez avec cette jambe qui ne veut pas vous suivre dans vos courses après les Vierges. M. de Bourgoing dit que vous en avez héroïquement souffert, mais il faut mieux être un héros en puissance qu'en action, parce qu'il est préférable de mar- ' cher sur deux jambes fortement tendues que de marcher sur sa patience et sa vertu ; ce sont de belles béquilles, mais ce sont des béquilles. Je désire beaucoup n^avoir été qu'un sot lorsque je vous ai dit que vous seriez arrêté en Italie, non par les brigands, mais par les rhumatismes. Voilà que M. Rossi retourne à Rome. Je vous

crois un trop vif sentiment du devoir pour céder à ses conseils et ne pas revenir au logis au terme fixé. Il y a décidément trop longtemps qu'on ne vous a vu. Vous avez été d'une parfaite bonté ; vous avez écrit comme si vous aviez été dans votre repos au coin de votre feu, en face de votre portrait qui n'a pas Tair, comme vous, d'avoir été en Italie. J'ai reçu votre immortelle cueillie dans les ruines du temple de Vénus. Vous étiez bien libre de choisir parmi tous les temples de toutes les divinités de tous les temps ; vous avez choisi celui-là. On m'avait bien dit que vous donniez des signes de cette préférence dans vos conversations et dans vos regards incessamment tournés vers les femmes étrangères, mais je ne reviens pas de votre oubli d'Amalfi! Je vdiis dirai toute ma vie: « Si vous n'avez pas vu Amalfi, vous n'avez pas vu l'Italie, » à ce que je crois, du moins, moi qui n'ai vu qu'Amalfi ! Hélas! que je vais être petit garçon devant vous, avec le peu d'Italie que j'ai vu et que je sais, tandis que vous, vous avez été de la cave au grenier dans toutes les maisons honnêtes et tous les lieux célèbres de la Péninsule. On me dit qu'à Naples vous avez été dans un lieu fort malhonnête. Est-il possible? Quoi! avec tant de sujets de distractions, le Vé-

suve, Nisida, Ischia, le Pausilippe, et cette douceur de Tair, et cette mer gaie et plaintive à la fois ! Tout cela n'a pas suffi à votre criminelle activité. Vous vous levez dès l'aube du jour pour allez visiter quoi? le musée réservé. Pour moi, je n'ai point vu ce musée Borbonico riservato^ et j'ai vu AmalQ. On peut juger deux hommes sur ces deux faits contraires, bien que le premier, celui qui a visité le musée, prêche habituellement le dogme et la morale.

Malgré cette curiosité dangereuse, les gens qui voyagent avec vous disent que vous êtes non-seulement le plus aimable, mais le meilleur des compagnons de voyage. On dit qu'il vaut mieux être en querelle avec vous que d'accord avec un autre. Je vois avec une joie sensible que vous n'avez pas perdu la totalité de vos vertus dans cette Italie corruptrice.

Je suis sûr que vous avez été très-affligé de cette mort de M. d'Haussonville le père. Elle nous a consternés ici. Rien ne préparait à un tel événement. Il paraissait plus jeune, plus fort, plus vivant, plus durable que tous ceux parmi lesquels il vivait. La douceur et l'entrain de l'esprit éloignent les idées de la mort. Il semble, et il semble à tort, que l'homme est défendu par ses qualités aimables. Le monde n'est pourtant

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