III
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qu'il n*y a plus maintenant de routes pratiquées que celle de Seyssel. Les postes et les diligences ont, m'a-t-on dit, cessé de suivre les chemins de Ma Faucille et de Sainl-Cergues. Tous ces lieux que je trouvais fort beaux vont rentrer dans le silence. Les progrès font autant de ruines que la barbarie. Comme j'ai l'imagination tournée a une sorte de panthéisme vague (et c'est le tour assez général des imaginations en tout temps], je ne peux pas m'em pêcher de croire que ces torrents, ces hauts sapins du Jura, toutes ces familles de fleurs qui croissent dans les rochers, s'attristeront, au retour de l'été, de ne plus voir passer les voyageurs. Il est plus certain encore que les aubergistes auront le cœur serré quand ils n'entendront plus le grelot de leurs chevaux ; mais, comme le dit Cicéron avec une grande force de consolation pour les aubergistes, ils doivent penser que Babylone, Sardes, Argos, Carthage ont vu les mômes retours de la fortune et que les hôtelleries qui avaient pour enseigne : Au grand Nabtœhodonosoi\ ou bien VAgamemnon^ ou bien Uôtel d'Annibal^ ont vu, peu à peu, les Grecs, les Asiatiques et les Africains faire prendre d'autres chemins à leurs chaises de poste que ceux qui menaient à Babylone, à Sardes, à Memphis.
On ne dit pas grand*chose à Broglie, du moins on n'écrit presque rien, et à moi rien du tout. J*ai pourtant écrit à tout le monde élégant. J'ai appris indirectement que cette jolie petite organiste que nous ayons rencontrée quelquefois dans les allées du parc et qui avait Fair si souffrante, est morte récemment à Évreux. La nature a l'air d'avoir pour règle de tuer d'abord pour sa consommation les plus jolis oiseaux de ses basses cours. C'est une fermière assez rude et sans beaucoup d'imagination que cette nature* Elle fait) il est vrai, des choses admirables, mais elle ne paraît pas en connaître le prix.
Je me suis mis à relire, à propos des afiTaires des Indes ^ la Correspondance de Victor Jaoquemont. L'esprit est ouvert, prompt, sensé; il n'est pas de la plus grande volée^ ni d'une grande finesse, ni de beaucoup d'invention, maiis il a ce trait original de tenir des facultés vives et saines sous le gouvernement d'une âme * intrépide et d'une volonté énergique. C'est un mélange singulier que ces lettres, — des plaisanteries d'atelier et même de commis voyageur, — « des connaissances étendues, — la passion de savoir, — une activité dévorante et parfaitement réglée, — l'intrépidité d'un zouave pour aller chercher la température des derniers sommets
de l'Himalaya, — la fatuité d'un petit Parisien à la mode et la gravité d'un officier de l'armée du Rhin, — étourdi, prudent, fantasque, persévérant, réfléchi, tranchant. Il est curieux de voir ce qu'il pensait il y a vingt-cinq ans des destitinées de l'Angleterre dans les Indes et. de voir de quoi elle est menacée à cette heure.... Que diront les nations et que penseront-elles et qu'oseront-elles si elles viennent à voir tomber les pierreries du Grand Mogol du front de la reine Victoria? Je désire que les Anglais remportent, parce que j'aime les nations civilisées» mais à la condition qu'ils ne se laisseront pas dire par leurs brutaux de journaux qu'il faut absolument égorger tous ceux qui ont pris les armes dans l'insurrection. A quoi servirait d'avoir eu pour compatriotes Shakespeare, Cowper, Addison, Gray, Goldsmith, tous gens qui ont enseigné la pitié au monde, pour se conduire comme le duc d'Albe ou les nègres de Saint-Domingue? Les esprits communs sont d'une férocité inouïe quand ils ont des plumes^ du papier et de l'encre sous la main.
Adieu, mon cher ami. Dites-moi que vous arrivez. On vous attend avec impatience.