‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 79 sur 81 · K M. CH. GAVARD · texte numérisé non relu

K M. CH. GAVARD

Paris, 10 juillet 1872.

Cher monsieur Gavard, je sors des limbes et je vous avertis qu*on y est fort mal. Je n*ai donné depuis un mois aucun signe de vie à mes amis, malgré toute leur bonté et leurs aimables lettres. Cesl la première fois dans ma vie quA je ' suis réduit à cette prostration physique et morale et intellectuelle. Mademoiselle votre soeur m'excuse, j^ose Tespérer, sur mon silence qui a Tair de Tingratitude ; mais, même aujourd'hui, Je ne pourrais que Tennuyer de lamentations pareilles à celles de Jérémie, moins Téloquence. Vous avez dû voir, dans votre ambulance des affaires étrangères, de pauvres diables réduits à mon état et dont Tesprit ne pouvait remuer ni pied ni patte. M. Chauffard, dont Tobligeance est inépuisable comme sa science, ne me trouve pourtant pas très-malade. J*ai probablement un démon qui est caché dans les nœuds des réseaux nerveux et qui ne se montre qu'au malade luimême, comme la Nonne sanglante de Lewis qui ne se laissait voir au pied de son lit qu'au misé-

rablo qu elle poursuivait. J'ai quelque fantaisie de me faire exorciser, bien que cette cérémonie ne soit plus guère en usage dans Téglise. Aujourd'hui, c'est l'homéopathie qui a remplacé l'exorcisme, mais, par malheur, je n'y crois pas.

Soyez bon et donnez- moi de vos nouvelles comme si j'étais encore de ce monde et qu'il y eût quelque agrément à s'entretenir avec moi. Vous ne m'avez rien dit de votre nouvelle situation. Je voudrais savoir si vous avez un commerce agréable avec votre nouvel ambassadeur. Il me semble qu'il faut être l'ami de son ambassadeur, sans quoi le poste de premier secrétaire doit être extrêmement mélancolique. Tous ces temps-ci je n'ai vu la marche des affaires publiques qu'à travers un brouillard. Il ne m'en semble pas moins que nous suivons la pente des eaux qui va sur les récifs, dont on ne sort pas. Je vois d'ici les radeaux de la Méduse, et c'est nous qui serops certainement mangés, ayant peu l'har bitude du meurtre.

Adieu, mon cher ami. J'espère, quand je serai présentable, d'ici à quelques jours, dire toute • ma reconnaissance et toutes mes excuses à mademoiselle Gavard. Comment est-elle par ces intempéries, et aussi madame votre mère?

A M. LB BARON DK VIEL-CASTBL.

Paris, 17 juillet 1872.

Je ne vaux pas beaucoup mieux que quand vous êtes parti, mon cher ami. Le mal de gorge s'est établi fortement dans le larynx et j'ai perdu le dernier plaisir qui reste aux malheureux, celui de dire librement des sottises sans tousser et sans se sentir le cou serré par la Providence.

Pour l'interdiction des banquets, je pense que le calcul a été fort simple et tout à fait aussi du goût de M. Gambetta. Il ne faut pas épouvanter les oiseaux au moment de tirer le filet sur eux. Il est besoin d'une main prudente dans ces moments décisifs. Si la tourbe socialiste s'était mise en goguette, elle eût inévitablement scancalisé les faibles. Les chefs connaissent leurs soldats et les savent capables de tout dans Tintempérance d'un festin. Ils ont craint que la France n'entendît avec quelque frisson des paroles malséantes...

Adieu mon cher ami. Faites quelque grande lecture, croyez-moi, qui vous dépayse de hos misères. Suivez le conseil de Sainte-Beuve qui

voulait qu'un jour à la campagne on lût tout madame de Sévigné, par exemple. On y voit tout commencer de ces beaux temps et tout finir, les belles dames, les grands hommes, les beaux esprits et aussi madame de Sévigné elle-même. Quandflnira F OcA/ocra//e? jamais, probablement. Le mal dure et le temps passe. C'est la loi de nature.

A MADBMOISRLLK GAVARD.

Paris, 28 juillet 1872.

Chère mademoiselle, nous nous étions flattés de la nomination de M. *" et nous avons été bien loin de compte. Ses amis sont très-irrités et en particulier M. Saint-Marc Girardin. L'extrême droite n'a pas été dans tout cela aussi brillante que sur les champs de bataille.

Quelle tragique histoire que cette mort du jeune duc de Guisel Tant de coups répétés sur une même famille ! tous ces pauvres jeunes gens semblent mourir de travail et dans l'effort qu'ils font pour se rendre dignes de leur pays, tandis que leur pays ne pense guère à eux, et ner pense même à rien qu'à vivre au jour le

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jour entre Rabagas et les jeux de bourse. Celle apathie est un bien mauvais symptôme. Quand un pays n'est plus capable ni de guerre ni de politique et qu*il ne sait pas même défendre les saines lois de son commerce « on peut bien craindre que ses jours dans Fhistoire ne soient comptés. Il est vrai que les empires meurent lentement, mais il n*en est pas moins triste de se voir mourir.

Profitez-vous, chère mademoiselle, de votre séjour en Angleterre pour lire les livres qui, sans qu'on sache pourquoi, ne passent pas l'eau? On doit faire d'agréables découvertes en ce genre dans chaque pays.

Il en est de ces livres comme de ces gens distingués de province, qu'on découvre par hasard, dont on n*avait jamais entendu parler et qui valent tout ce qu'on connaît. A la campagne, dans les vieux châteaux et parmi les familles lettrées, on doit faire de ces heureuses trouvailles, quand on y séjourne un peu de suite.

Ici, on ne fera pas de découvertes dans le catalogue des livres nouveaux. Sauf les tristes récits de guerre, il n'y a pas une herbe dans le jardin. La Revue des Deux Mondes elle-même semble épuisée, malgré l'activité désespérée de M. Buloz. Le Temps a néanmoins donné, il y a peut-être

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un mois, trois ou quatre articles de M. Scherer sur Gœthe qui ne sont peut-être pas très-équitables, mais qui restent bien distingués.

La politique de M. Scherer aussi a son originalité. Il donne le spectacle inconnu de blâmer les fautes de son propre parti avec une hardiesse qui suppose le même courage que celui du champ de bataille. Aussi son parti, pour récompenser sa vertu, dit avec sans façon, qull est sans doute vendu à Tennemi.

A LA MÂMB.

Paris, 7 août l87t.

Chère mademoiselle, voulez-vous être assez bonne pour dire à M. C. Gavard que j'ai écrit sur le block-note : M. Gavard est la bonté même et que grâce à la beauté du papier et à la finesse du crayon, mon écriture avait là le meilleur air du monde.

Vous avez bien raison d'obliger M, votre frère à apprendre la langue usuelle de F Angleterre dans les romans. Il me semble que j'entendrais assez bien un sermon anglais sur Finfaillibité du Pape,

mais je ne saurais rien à qui m'expliquerait dans celte langue la manière de faire des bulles de savon. Je vois avec peine que M. Gavard n aime point le détail des choses. Il me semble que le général n'a pas grand prix sans le particulier. Augustin Thierry n'a donné tant de charme à son Histoire de la conquête a Angleterre que parce qu il est entré dans la chambre de tout le monde et qu'il décrit minutieusement la vie extérieure et intérieure de ces gens du xi* siècle. Donnez cela à écrire à Robertson qui est de l'école sobre et qui ne tient compte que des faits importants^ et vous ne pourrez peut-être pas finir son volume si court et si substantiel qu'il soit. La nature n'est pas si dégoûtée que l'école ascétique de M. Gavard. Elle entre dans tous les détails, sans s'ennuyer; probablement parce qu'elle sait que tout se tient. Je suis assez du sentiment de Rousseau qui disait de Fénelon : f aurais voulu être son valet de chambre. Je ne savais pas les vertus de M. Disraeli ni la nature héroïque de madame Beaconsfield. M. Gavard veut-il qu'on néglige dans l'histoire le doigt coupé dans laportière de la voiture? Je n'aurais jamais cru qu'un homme si aimable eût d'aussi maigres doctrines littéraires. L'histoire ne doit pas être un squelette, dites-le lui, je vous prie, et un roman encore moins.

A MADAME DONNE

-: Paris, 12 août 1872.

Chère madame, j'ai eu la tête si malade tous ces jours de juin et de juillet, que je ne savais pas comme à l'ordinaire ce que je disais ni ce que je faisais. J'aurais donc dû vous dire que ce livre de M. Mézières sur Goethe est excellent, et, à mon avis, mieux composé et plus riche de faits et d'idées que le Pétrarque. Ce n'est plus, sans doute^ l'éternelle beauté entrevue dans le miroir des eaux de Vaucluse. Goethe rêve peutêtre comme Pétrarque, mais il ne rêve pas longtemps à la même Laure. On dirait parfois que l'idéal de Don Quichotte a été mêlé avec le bon sens de Sancho dans ce grand homme de lettres. C'est Sancho que l'aimable petite Frédérique des environs de Strasbourg a vu dans son dernier entretien avec Goethe. M. Mézières a vu tout cela, et dit tout cela, mais avec plus d'égards pour la mémoire d'un grand homme qui est presque encore vivant pour l'Allemagne. Ce livre est la jeunesse de Goethe, et c'est une jeunesse pleine de maturité, assurément. Il aime à connaître les passions.

; if mais il est sobre et n'en veut pas faire excès. Vous verrez, dans le livre de M. Mézières, beaucoup de détails curieux. On dirait qu'il a passé sa vie dans l'intimité de Goethe, et il n'a nul char- * latanisme, mais au contraire beaucoup de scrupule, et toutes les vertus d*un historien sévèl^ à lui-même.

Hélas! chère madame, je suis bien incertain sur ce que je deviendrai pendant ces derniers mois d'été. Mon médecin me pousse par les épaules hors de Paris, et je ne me sens pas de force à faire cent pas. La nature n'est pasf bienveillante pour moi et le sort ne m'a ménagé aticun désagrément ni aucun chagrin depuis quelque temps. Ott dit que c'est ainsi qu'il arrive à ceux qui vieillissent, et c'est de ces contre-tempslà que M. de Chateaubriand avait tort de dire, dans ses dernières années : Ce sont de ces choses qui n'arrivent qu'à moi I

Adieu, chère madame;j'étaispressédè m'excuser et de vous remercier de votre botité, mais je suis bien souffrant aujourd'hui.

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