Mélanges et lettres
J'espère, monsieur, que cette lettre vous trouvera à Lille point trop ennuyé de la quarantaine dont vous êtes menacé. C'est une bonne fortune pour Lille qui n'est pas une ville bien littéraire que de pouvoir se vanter de vous garder trois ou quatre jours^ ne fût-ce même que pour raison de quarantaine. Ce sera là, je crois, son plus grand événement dans ses fastes littéraires. Tout le monde ici a été charmé de vous savoir arrivé bien portant à Calais. Vous avez maintenant fait vos preuves contre le choléra. C'est bien à lui de respecter la gloire littéraire. Il ne paraît pas tout à fait aussi doux avec les illustrations politi-
ques. Vous aurez déjà su qu'il s'était attaqué à M. Casimir Perier. C'eût été un cruel événement si M. Perier eût succombé. Heureusement M. Broussais paraît avoir arraché cette proie au choléra. M. Perier est encore souffrant à l'heure où je vous écris^ mais plutôt d'une affection à laquelle il est sujet et que cette secousse a réveillée. On n'a point d'inquiétudes graves sur lui, grâces à Dieu. Nous avons eu des scènes cruelles ces jours derniers dans les rues de Paris; cette effroyable accusation d'empoisonnement renouvelée de toutes les grandes contagions connues, a excité le peuple à d'horribles désordres. Douze ou quinze malheureux ont été massacrés comme empoisonneurs. Ce vieux limon de barbarie qui repose dans les temps tranquilles produit des monstres aux jours de crise. A présent tout est calme. La maladie fait son chemin avec vivacité. Vous entendrez citer comme attaquées du choléra des personnes qui n'ont eu réellement que des indispositions plus ou moins graves. Choléra devient le terme générique de toute maladie. Voilà, monsieur, une lettre à tremper dans le chlore et le vinaigre, il n'est question que de peste. Heureusement tout le monde dans cette maison est bien portant. Madame de Staël est retournée à Genève. Elle est partie ce matin.
La maison est bien triste. On vous y regrette beaucoup, monsieur. Vous la ranimiez de votre esprit et de votre affection pour la famille du duc de Broglie. Je suis bien sûr qu'il ne se passera pas longtemps sans que vous revoyiez vos amis sur les bords du Rhin ; vous avez laissé à tous un vif désir de vous retrouver bientôt.
J'userai certainement, monsieur, delà permission que vous voulez bien me donner de vous écrire à Bonn ; j'ai trop regret aux petites excursions que vous me laissiez faire rue de Bourbon pour ne pas chercher à renouer, même de loin, ces entretiens où vous me faisiez retrouver ce que je croyais impossible à réunir, la grâce du grand siècle et l'étendue d'esprit de nos jours. Mille et mille respects.
AU MEME
Broglie, 30 septembre 1832.
Toute la famille de M. de Broglie a traversé heureusement ces tristes jours d'épidémie. Le choléra a été cependant assez violent dans le bourg voisin du château; sur une population de
sept cents âmes, cinquante personnes ont été attaquées et vingt-deux ont succombé. M. de Broglie avait fait venir un médecin qui avait traité les cholériques dans les hôpitaux et qui a fait pour les malades tout ce qu'il était humainement possible de faire. Depuis plus de trois semaines aucun nouvel accident n'est arrivé nous espérons que tout est fmi, ici comme à Paris. Il eût été certainement à désirer que ce triste spectacle fût épargné à madame de Broglie. Après le cruel malheur* qui Ta frappée c'était trop que cette agitation et ces terribles inquiétudes de chaque jour; M. et madame de Broglie ont pensé qu'ils ne pouvaient pas laisser le lieu qu'ils habitent livré sans secours intelligents à la violence de la maladie. Ils ont été arrêtés par cette idée de devoir. Le voyage sur les bords du Rhin aurait évité tout cela. Ces bords du Rhin sont toujours pour la famille un sujet d'entretien et Bonn est le point où vont aboutir tous les projets de voyage. J'espère que l'année ne se passera pas sans que vous ayez vu chez vous, monsieur, cette famille qui vous est tendrement attachée. Vous seriez profondément touché, j'en suis certain, du souvenir que votre dernier voyage a laissé ici ;