‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 33 sur 38 · XLVII · texte numérisé non relu

XLVII

AU MÊME

Paris, 14 janvier 1859.

Nous commencioiis à trouver mon cher ami» qu'il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu de ton écriture. Ton journal à fait Tintérêt de deux ou trois jours pour nous. Je connais maintenant, aussi bien que qui que ce soit, cette vallée étroite, dominée par un lac et où coule une rivière qu'il faut passer soixante-^trois fois pour arriver à ce lac. Nous nous disputons pour savoir s'il faut la passer soixante-trois fois avec de l'eau jusqu'à la oeinture ou si quelque philanthrope y a jeté çà et là des troncs d'arbres pour servir de ponts. En tous cas, si tu es encore mouillé, la présente est pour t'inviter à te sécher, s'il est possible. Cette vie que tu mènes à O'Taïti va te donner le goût eties habitudes des cours. Est-ce que vivre habituellement avec tant de rois, de reines, de princes et de princesses ne va pas te donner un grand dédain pour notre bourgeoisie parisienne ? n n'empêche que, quand tu reviendras, déd.aigneux ou non, nous aurons grand plaisir à voir ta mine noircie par le soleil des tropiques.

Quand je pense que Tannée dernière, à ce tempsci, tu étais dans mon cabinet à me casser tout mon menu mobilier , je serais prêt à sacrijSer le meilleur de mes couteaux à papier pour te revoir. Le jour de Tan , ici , a été marqué par un véritable événement politique. On parlait vaguement, depuis quelques mois, des chances éloignées d'une guerre de la France et du Piémont contre l'Autriche, mais c'était un sujet d'entretien qui n'agissait point d'une façon trop marquée sur le crédit. Le !•' janvier, l'empereur, en recevant M. de Hûbner, ambassadeur d*Âutriche, lui a exprimé son regret que les relations de la France et de l'Autriche ne fussent pas telles qu'il Taurait désiré. A ces paroles, la Bourse a fléchi, plusieurs jours de suite, d'un mouvement assez rapide. Un article du Moniteur a cherché à diminuer les inquiétudes, en réduisant la portée des paroles de l'empereur, et en déclarant très-exagérées les conséquences qu'on en tirait. Le Times a commencé, contre les projets qu'il suppose au gouvernement français, une polémique extrêmement violente ; le Journal des Débats vient de faire un article grave pour représenter les chances d'une guerre commencée en Italie par la France au profit du Piémont. Le gouvernement vient, dit-on, de prescrire le

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silence à la plupart des journaux sur ce sujet et s'applique, en ce moment, à tranquilliser les esprits alarmés, sans trop y réussir.

Comment font donc chacune des lettres que nous t'écrivons pour se perdre en route ? Qu'il est difficile de s'entendre de si loin !

A M. A. DB BBOOLIB.

Paris, 19 Jaavier 1859.

Nous semblions, ces jours derniers, à la veille d'Arcole et de Rivoli, mais comme il y a toujours un certain espace de temps entre la veille et le lendemain, nous ne sommes pas, en ce moment, aux jours d'Arcole et de Rivoli. Nous sommes à la paix. Tout le langage officiel est dans ce sens, quoique sans rien de précis ni de catégorique, mais enfin, toutes les petites anecdotes qu'on colporte vont à cette fin de tranquilliser les fonds publics qui sont nerveux comme de petites maîtresses. Ce tour nouveau qu'on semble vouloir donner à l'opinion du public vient-il de prudence à la vue des chances d'une grande guerre? Est-ce un calcul du moment pour arrêter cette sorte

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d*effroi qui troublerait toutes les transactions f Ce dernier est probable, etle premier est possible. Il serait naturel de se recueillir un peu à Tentréed'une aussi grande aventure et en entendant les éclats des journaux anglais et le ton altier des journaux allemands de tous les États, en songeant]aux difficultés que Romeprésenterait tout d'abord, en pensant au déchaînement inévitable de toute la démagogie en Italie et en voyant rabattement mêlé de quelque fureur où est tombée la Bourse et ses innombrables enfants dès les premières ondulations de ce tremblement de terre... Toutes ces choses contradictoires étant dites, la fantaisie du moment est de sa rassurer, et de croire à la paix...

Comme je disais tout cela hier, le vent tournait à la Bourse. On recommençait à croire à la guerre. Il est probable que cette fièvre tierce du*^ rera quelque temps.

Âvez-vous fait venir le volume de Job de M. Renan? J'en ai comparé des chapitres avec ceux de la Vulgate, particulièrement le 38* sur le spectacle de la nature. Je ne sais certainement pas l'hébreu^ et je n'ai pour règle, dans cette comparaison, que de tenir pour vrai le* sens le plus vif et le plus fort. Je tiens jusqu'à présent la Vulgate supérieure païf les endroits oà la Vulgate

et M. Renan, ou M. Renan et la Yolgate, diffèrent.

M. Feydeau publie un nouveau roman dans la Revue contemporaine. M. Pasquier, malgré ses 92 ans, a senti la rougeur lui monter au visage en en lisant les premières pages. La Revue coU'» temporaire n'était-elle pas faite pour être lue par les jeunûs demoiselles ?

A MADAMB LA PRINGBSSB DB BBOQLIB.

Paris, 1 février 1859.

Tout le monde me dit, chère madame, que vous êtes bien mieux de tout point, et je le vois bien par votre lettre. On n'a point cette vivacité quand on souffre de la névralgie, et qu'on a les nerfs exaspérés par le vent du nord.

Nous ne saurons rien de la guerre ou de la paix avant le discours de Tempereur au Corps législatif et avant les séances du Parlement d'Angleterre... Nous n'avons que des sentiments doux. On ne s'entretient à la Bourse que des agrément» de la paix. .« En attendant que le sort, e'est-à-dire la sagesse du gouvernement, ait décidé de tout cela,.

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nous aurons demain rentrée de la Princesse de Savoie dans Paris. Il y a une vingtaine d^années que j*ai vu entrer dans ce même Paris, par une autre porte, une autre Princesse, et, depuis Jors, il s*est , écroulé une monarchie, et il s'est élevé une République qui est tombée, et il s*est élevé un Empire. Il est bien difficile de savoir quelle MnoMse nous verrons entrer dans Paris dans vingts Uns* Je ne crois pas que M. le Ministre de la guerre ait dit Tautre jour à un officier qui lui parledt d'un professeur dans une école militaire : « Tenez, mon cher, je donnerais à présent tous mes professeurs pour un cheval. » Il est très-difBcile à nous, pauvres gens qui n'approchons pas des grands^ de savoir si toutes les petites historiettes qu'on nous raconte ont un mot de vérité.

A M. PAUL DB BROOLIB.

Paris, 13 mars 1850.

J'ai reçu tes deux lettres du 31 décembre et du 30 janvier. Cette dernière est arrivée avec la plu4 aimable rapidité, car elle était ici le 5 mars. Tu n'es pas comme les trois quarts du genre humain

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