‹ MélangesChapitre 21 sur 92 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

sur LA BÉATITUDE DES CHRESTIENS OU LE FLÉO DE LA FOY

Ce livret avait été brûlé en 1574 par la main du bourreau en méine lenips ((ue son auteur, aussi n'esl-il luenlionné dans aucun catalogue jusqu'au xviii'' siècle. L'exemplaire découvert par Bernard de La Monnoye, à Dijon, provenait probablement du petit-neveu de Geofîroy Vallée, Jacques Vallée des Barreaux, ['Illustre Débauclié, qui l'avait offert à Legouz ou à Lantin, ses amis, conseillers au Parlement de Dijon. Est-ce l'érudit bourguignon (|ui l'a protégé par une reliure en maroquin rouge avec filets sur les plats et tranches dorées? On ne sait. La Monnoye fit cadeau de La Béatitude des Chrestiens à l'abbé, puis cardinal dEstrées, décédé en 1718 archevêque de Cambrai. Elle passa ensuite au maréchal d'Estrées. La bibliothèque de ce dernier fut dispersée, en 1740, après sa mort. M. de Boze, garde des médailles du Roi, avait chargé Boudet, l'un des deux libraires qui devaient faire la vente, de pousser pour lui le livret de Geoffroy Vallée jusqu'à 1200 livres, mais les héritiers lui en firent présent. Eu 1753, la bibliothèque de M. de Boze ayant été achetée en commun par le président de Cotte, M. Boulin de la Golombière et M. Watelet, La Béatitude des Chrestiens tomba dans le lot de M. de La Colombière. On la retrouve dans le cabinet de M. Gaignal, opulent financier, et, à la vente de sa bibliothèque (1769), le duc de La Vallière l'acheta au prix, très élevé pour réi)oque, de 850 francs. Quatorze ans plus tard, à la vente La N'allière, elle fut adjugée 310 francs au marquis de Méjanes, gentihomme provençal, qui légua sa bibliothèque à la ville d'Aix où cette plaquette se trouve aujourd'hui.

Une réimpression, tirée à petit nombre, de La Béatitude des Clirestiens fut faite en 1774 (ou 1781) in-12. Une seconde, en 1867, tirée à 120 exemplaires, est due à M. Gustave Brunet qui l'a enrichie d'une notice.

Voici comment ce savant bibliographe apprécie l'ouvrage de Geoffroy Vallée :

« Nous commençons 'la publication de quelques livres hétérodoxes) par l'œuvre dun insensé, auquel on lit expier bien durement l'incohérence (!) de ses idées trop peu orthodoxes. Venu au monde trois siècles plus tard il n'eut pas excité la moindre attention. »

Et plus loin :

« Il i Geoffroy Vallée) composa ic un opuscule auquel il donna un titre bizarre, tout en se désignant sous des anagrammes barbares, et il s'empressa de faire imprimer ce galimatias qu'il regardait sans doute comme un chef-d'œuvre de logique et de netteté...

» Ses membres (du Parlement) lurent le Fléo de la f'oy et n')- comprirent pas grand'chose (l'auteur ne sétait certainement pas compris luimême!... j)

Résumons l'appréciation de M. Gustave Brunet :

« Incohérence de ses idées trop peu orlhodoxes, galimatias, l'auteur ne s'étant pas compris lui-même. »

Et M. Gustave Brunet a reproduit, nous le répétons, La Béatitude des Chrestiens dont nons avons mis le texte en langage moderne, mais en le serrant de très près, de si près qu'il reproduit presque textuellement l'original, sauf la ponctuation.

Cette constatation doit valoir toute indulgence aux écrivains qui ont parlé inexactement de Vallée et de son livre.

Le premier en date, La Croix du Maine, dans sa Bibliothèque française^ l'appelle Geufroy de La Vallée :

« Il fit imprimer à Paris'un Livre, intitulé'^'rre gère, le fléau de la Foy bigarrée, lequel est plein de blasphèmes et impiétés contre Jésus-Christ. » (dont le nom n'est même pas prononcé) (1).

Viennent ensuite et nous ne citons que quelques noms : Le jésuite Maldonat qui a avancé, dans son Commentaire des quatre Evangiles (en latin i, 1596, 26® chap. de S.Mathieu,

(1) Cette inexactitude est relevée dans l'édition de la Bibliothèque française de La Croix du Maine, de Rigoley de Juvigny, enricUie des notes deLaMonnoye.

que La Béatitude des Clirestiens avait pour titre De arte niJiil credendi, traduction libre des mots Fléo de la foy, ce qui a induit en erreur Struvius, le Père Mersenne (1), Bayle et d'autres.

Struvius ou plutôt Struve (lîitroductio ad notitiam rei litteriœ, 115^) lui attribue deux ouvrages différents : Le Fléo de la foy et 1^4^^ nihil credendi

Bayle Dictionnaire critique) copie la Croix du Maine et Maldonat, juais il traduit en français De arte nihil credendi : L'Art de ne rien croire.

Wogt (Catalogus kistorico-crificus libroruni rarioi um, 1793) dépasse en fantaisie ceux (jui Tout précédé. Il relève la liste des ouvrages où il est question de La Béatitude des Chrestiens dont il cite le conimenccnient et la fin, mais ces deux extraits ne se trouvent pas dans le texte de Geoffroy Vallée. Où les a-t-il pris? Ils ne sont certes pas de son invention, mais qui l'a mystifié ?

Voici la citation du commencement (2) :

« Les jugemens et l'amour sont libres, ne s'enchaînent point, ne s'emprisonnent point, et ne se captivent point, je ne puis que ce que je puis. Quelle règle, quelle conduite garderai-je dans cette suspension générale que j'embrasse, contredirai-je, leste baissée, tout ce que les liomraes ont établi? Détruirai-je cet ordre civil dont je connais les ressorts? Ne consulterai-je que mon intérêt et mon amour-propre ? Donnerai-je tout à mes sens ? N'aurai-je de loi que mes désirs ? et quoique je soupçonne que

(1) Dans le curieux chapitre si rigoureusement supprimé et qui a été remplacé par un autre tout différent de ses Quaestiones celeberrimx in Genesini, 1623, le Père Mersenne parle ainsi de La Rcalitude des Chrestiens (d'après le P. Maldonat) : « De celui-ci (Vanini) on peut rapprocher cet autre que la Cour suprême de Paris fit naguère mourir pour une impiété presque semblable. Celui-ci ne paraissait nullement propager l'athéisme, mais plutôt inculquer le judaïsme et réfuter l'évangile de Saint-Mathieu, voire le christianisme lui-même (iecjuel brille seul entre toutes les religions comme le soleil au milieu des nuées et disperse les ténèbres), conime si l'Evangile était en contradiction avec la Genèse et avec toute la Loi ; ce qui est tout à fait faux... »

Gomme on ne prête qu'aux riches, le P. Mersenne laisse entendre plus loin que Vallée pourrait être également l'auteur du fameux traité De Tribus impostoribus, dont M. Gustave Brunet a donné en 18('>7 une traduction française : « Est-il besoin de rapf)eler le livre De Tribus impostoribus » ou « Cur receptum sit Evangelium » écrit par Vallée ou par quelque autre vaurien ».

Nous avons reproduit en le traduisant en français, comme on l'a vu plus haut, le chapitre « supprimé » des Quaestiones celcbcrrimse in Genesim, dans lu préface de notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies libres et satiriques publiés depuis 1600 jusqu'à ta mort de Théophile (1626}.

(2) Vogt fait précéder le texte qu il reproduit de la note suivante : « Notre livre {La Béatitude des Chrestiens) est diffi-rent d Arpian (On a écrit à tort qu'Arpian était

un des personnages du III* dialogue du Cymbaium Mundi de Des Périers).

la vertu et le vice sont des productions du préjugé qui concourt à la Société, serai-je sans amour pour l'une, et sans horreur pour l'autre ? N'aurai-je de bornes que mon utilité, ni d'autres motifs de mes actions que mon profit ? ni d'autres règles de ma conduite que mon avantage ? m'abandonnerai-je aux crimes, aux perfidies et à mon penchant ? »

Et celle de la fin :

« Je suivrai en tout les lumières et le penchant que donne la nature, elle n'est pas d'elle-même si corrompue que les hommes la rendent, je regarderai la raison comme un instinct déréglé, une horloge démontée, qui sonne des coups et non des heures, dont on veut que le dérèglement soit un titre d'excellence. Le même guide qui m'avait écarté du vrai chemin me servira à m'y remettre, et je chercherai dans les animaux, qui ont conservé la nature dans sa pureté, à corriger la corruption où nous l'avons mise, à me redresser dans mes erreurs et à vivre et mourir comme eux, ce qui est notre sort commun, raisonnant avec les hommes sur leurs présages, et discourant avec moi-même sur la nature, cherchant le bien, fuyant le mal, obéissant à mon amour-propre, qu'on ne peut éteindre. Dans une tranquille suspension, une paisible indifférence, un respect douteux et indéterminé qui n'a point de nom, avec une intention pure et un désir suspendu de la vérité cachée, je mourrai sans grimaces, en disant comme Aristotèle : Etre des êtres, qui que tu sois, ayes pitié de nioy. Je déclare, en finissant cet ouvrage, que je prétends n'avoir rien avancé de certain, que tout ce qui parait le plus assuré, le mieux raisonné, ne sort point de l'incertitude, et que je ne doute pas qu'on ne me puisse faire voir que je me suis trompé, et qu'on ne puisse me dire autre chose qui me fera dédire de ce que j'ai dit. Moi-même, en y réfléchissant, je pourrai dire tout le contraire, et trouver d'autres raisonnemens qui sont infinis, et qui me persuaderaient peut-être autrement si ma suspension ne me rendait tout suspect. Enfin on peut trouver mieux, sans trouver rien de plus solide, et de plus certain, et celui même ne doit prouver autre chose que l'instabilité de la raison, et nous confirmer dans la suspension et l'ignorance. Enfin plus de raison, plus de discours, plus de certitude, plus d'erreur, reviens Nature ! Ne discourons plus, sentons, vivons, et ignorons tout avec tranquillité. »

Enfin Peignot [Dictionnaire des livres condamnés au feu, 1806, 2 vol.) copie Vogt.

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