‹ MelangesChapitre 12 sur 51 · DU IIVRB DU PEUPLE · texte numérisé non relu

DU IIVRB DU PEUPLE

Monsieur,

IiOrsqu*eii Dovembre 1836 M. Sainte-Beuve publia dans la Revue des Deux Mondes la critique du livre de M. de La Mennais intitulé Affaires de Rome^ nous fûmes tenté de répondre. Des raisons d'amitié ne iious eussent point empêché de le faire ; car, si la discussion peut et doit être courtoise et sincère , c'est entre gens qui s'aiment ou qui s'estiment. Mais la plume nous tomba des mains quand nous réfléchîmes au peu d'importance que le spirituel écrivain semblait attacher lui-même à son jugement Le point de vue sceptique et le ton railleur de l'article en dérobaient volontairement le fond à toute discussion sérieuse. C'eût été une entrei»4se pédantesque que de vouloir combattre les fines plaisanteries et les charmantes frivolités de ce morceau purement biographique et littéraire.

Si aujourd'hui nous n'acceptons pas sans examen le jugement publié par vous , monsieur, dans la Revue

des Deux Mondes , sur le nouveau livre de M. de La Mennais, c*e$t que nous y voyons ce livre attaqué au nom de doctrines philosophiques et politiques dont l'importance nous paraît devoir être débattue. Ce n'est pas le livre que nous venons défendre, mais ses principes, qui sont en bien des points les nôtres. 11 peut convenir à voirc position littéraire et philosophique de combattre . les écrits de M. de La Mennais ; il ne convient point à la nôtre de nous constituer Tavocat d'un si grand ciienL Mais, dans la condamnation réfléchie de M. de La Mennais par un homme de votre mérite , il y a , pour nous servir de vos propres expressions , un fait social dont il faut avoir raison par un examen attentif.

Vous dites que le Livre du Peuple est à la fois « un (ivre de colère et de mansuétude^ de sédition et d' ascétisme ^ m^atérialiste et mystique^ se détruisant lui-mêms , sans unité, sans effet possible, sans danger; appelant, dans sa première partie , le peuple à la domination , et par conséquent aux armes, et le ramenant , dans la seconde, à la résignation et à l'humilité , par conséquent à l'abnégation. » Vous l'accusez de ne pas comprendre la théorie de l'intelligence et des lois de la raison , de mettre la souveraineté du peuple dans la collection des souverainetés individuelles , et de se trouver ainsi d'accord avec les conséquences extrêmes, non pas de la démocratie, mais de la démagogie ; de ne pas voir dans le droit autre chose que la liberté , de détourner et d'employer la parole chrétienne au profit de la souveraineté et de la félicité du peuple , d'avoir méconnu les réalités de l'histoire, et de n'en contenir aucun compte; de prêter à l'avenir, par suite de cette intelligence du passé, les traits les plus incertains. Vous concluez particulièrement

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à Tobligation , pour M. de La Mennais, de formuler en système, sous peine d'être illogique , le nouvel ordre de choses qu'il veut substituer à Tancien, et généralem^^nt au triomphe fatal et à la prédominance nécessaire c la bourgeoisie dans notre siècle.

C'est cette dernière conclusion , nous le croyons, qui est le corollaire de votre discussion, et qui doit devenir la base de la nôtre.

Prenant d'abord la question à son point de vue philosophique , nous vous demanderons comment , reconnaissant , ainsi que vous le faites , en principe la souveraineté du peuple, identifiée avec la souveraineté de Tesprit humain , et définissant le peuple le genre humain, ou plus particulièrement tous les membres quelconques d'une société , vous placez cette souveraineté du peuple ailleurs que dans la collection des souverai • netés individuelles? De deux choses l'une : ou vous reconnaissez que tous les hommes, et par conséquent tous les membres quelconques d'une société, représentent plus ou moins la puissance de l'esprit humain , et alors vous êtes obligé de leur accorder à tous une part plus ou moins grande dans la direction de la société qu'ils composent, et par conséquent vous ne pouvez mettre la souveraineté du peuple ailleurs que dans la collection des souverainetés individuelles ; ou bien , si vous voulez refuser à certains une part quelconque dans la direction de la société dont ils sont membres , vous êtes obligé de leur dénier aussi une part quelconque dans la représentation de l'esprit humain, et alors vous les reléguez au rang des brutes. De là votre système ffiène droit à l'esclavage ; car l'homme social ne peut exister qu'à la condition d'avoir de doubles rapports , les uns vis-à-vis de lui-même, les autres vis-à-vis de la

société. Il vit à la fèis d'une vie particulière csomm dividu , et d'une Tie générale comme citoyen » sans soit possible de séparer la première de la seconde. J> si certains membres de la société sont indignes d'e: cer l'une, ils sont nécessairement incapables de g verner l'autre, et vous devez dès lors mettre l'iodif en tutelle comme le citoyen. Et cette tutelle absoii cette confiscation du libre arbitre en toutes cb€iS{ qu'est-ce , sinon l'esclavage?

Ce n'est pas là que vous voulez en venir, noi|S le m vons , et vous n'oseriez pas tirer vous-môme de telii conclusions de vos prémisses. Mais elles n'en soi pas moins rigoureuses , et n'en condamnent pas moin , certainement les adversaires de la souveraineté du peu pie , résultat des souverainetés individuelles. Pourtan nous voulons accorder que vous ayez raison en ce point « et que le peuple , en nous servant avec vous d'une au* tre définition que votre pensée ultérieure nous force de supposer complètement différente de la première, a droit de vivre et de se développer, mais non de gouverner la société. Puisque le peuple n'est plus toute la société, il n'en est donc plus qu'une partie. Si cette partie de k société n'a pas le droit d'intervenir dans le gouvernement, elle ne pourra donc vivre et se développer que suivant le bon plaisir de l'autre partie de la société qui occupera le gouvernement. Cette antre partie, c^est, dans votre système , la bourgeoisie. Donc s'il plaisait à cette bourgeoisie nécessaire, indestructible et toute puissante, comme vous l'appelez, d'empêcher le peuple de vivre et de se développer, il faudrait que le peuple cessât de se développer et de vivre. La bourgeoisie souveraine , en tant que représentant la souveraineté de l'esprit humain , peut tout faire sans que le peuple , qui

ne représente que lui-môme , c'est-à^^dire rieir i pui^o se révolter contre cette infaillibilité nouvelle que vous bfttis«eE sur les ruines de rinbillibilité catholique. Ou bien s'il ne veut se laisser abrutir, ni dépouiller, ni égorger, s*il se révolte contre cette bourgeoisie opprcs^ sif e , il cQnmiet un crime de lêsa-majesté contre la souveraineté de Pesprit humain.

Qu*on ne dise pas que nous mêlions les choses au ph*e, et que la bourgeoisie , autant par intérêt que par justice , rendra peq à peu , par Féducation , le peuple digne de participer au gouvernement, et qu*en attendant l'heure oà elle jugera bon , dans sa sagesse , de parta* ger avec lui la gestion des affaires , elle le traitera de son ipieux.

Nous répondrions : i*" que tout principe dont les conséquences, tirées à Textrême, conduisent à l'absurde, est faux ; 2^ que votre palliatif ne fait que reculer la difficulté au lieu do la résoudre , et se trouva toujours ioutile, qu-il agisse dans on avenir prochain ou éloigné; car on la bourgeoisie mettra le peuple à même de s*in^ struire sérieusement , en lui rendant le pain moins difficile en même temps que l'éducation plus accessible , et alors moins de dix années suffiront pour répandre partout les lumières dont vous parlez ; ou bien elle ne fera que lui monti-er la possibilité d'une instruction dont les exigences de son travail journalier Tempôcheront de profiter, et alors vous rendez indéfinie la durée de celle horrible inégalité; 3° que la bourgeoisie» composée d'hommes égoïstes , comme tous le sont, la bourgeoisie qui n'est auire chose qu'une minorité toute puissante , par conséquent qu'une aristocratie , dont le seul avan^ tage sur l'autre est son élasticité , profitera largement du monopole social qu'elle a entre les mains, et ne reupu-

cera jamais, sans y être forcée, aux moyens qu'elle possède de jouir plus que le peuple en travaillant moins.

Ceci nous mène au point de vue historique de la question. Nous voyons tout d*abord dans Fhistoire que jamais une classe inférieure de la société n*a été appelée volontairement par les classes supérieures au partage du pouvoir ; que jamais les vaincus n'ont obtenu , du libre consentement des vainqueurs, les moyens de s'égaler à eux. Je ne sache pas que cette révolution communale du douzième siècle, et celte révolution générale du dix-huitième, que vous dites avoir constitué, l'une la boui^eoisie, l'autre le peuple , aient été accomplies spontanément par la royauté et l'aristocratie , dans le seul intérêt de la justice et dans le seul but de reconnaître à propos la souveraineté de l'esprit humain. Je vois au contraire que ce n'est qu'à leur corps défendant qu'elles ont laissé creuser, par les inférieurs politiques, ces abîmes où sont allés s'engloutir leurs privilèges et leur domination ; et de là je conclus plus fortement que la bourgeoisie , maîtresse à son tour du gouvernement tout entier, n'en cédera au peuple que ce que celui-ci lui en pourra arracher. Le pouvoir politique est comme une ville forte , fermée de toutes parts , où Ton n'entre jamais que d'as* saut

Maintenant, revenant un peu sur nos pas, nous vous ferons remarquer la différence que nous croyons apercevoir entre les résultats des deux révolutions que vous avez rappelées. Nous reconnaissons bien avec vous que la révolution communale du douzième siècle a conslituéla bourgeoisie, non pas complétement,41 est vrai, puisque la bourgeoisie restait encore inférieure à la royauté, à la noblesse et au clergé , mais du moins solidement , sous le rapport civil et sous le rapport politique , pais-

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qu'eUe fit à la fois garantir ses droits individaels et reconnaître ses droits gouYerneinentaux en une certaine mesure. C'est sur la révolution générale du dix-huitième siècle que nous tombons en désaccord. La Convention avait,il est vrai, constitué le peuple hh fois sous le rapport civil et sous le rapport politique, et lui avait fait sa juste part dans la vie générale. Mais de cela qu*est-il resté ? Une charte qui déclare que tous les Français sont égaux devant la loi , et qui ne reconnaît comme ayant droit à une influence et à une participation quelconque dans le gouvernement que deux cent mille citoyens sur les trente-quatre millions qui composent la société française. D'où il suit qu'en résultat la révolution du dix-huitième siècle n'a été, politiquement parlant, que le développement et le complément de celle du douzième , puisqu'elle a mis tout entier entre les mains de la bourgeoisie le gouvernement dont celle-ci avait déjà conquis une partie , et qu'elle n'a constitué le peuple que sous le rapport civil , et non sous le rapport politique.

Ensuite est-il vrai que la puissance ait toujours été le prix de l'intelligence et du travail ? Les longues files de rois imbéciles et paresseux qui se succèdent dans toutes les monarchies absolues, la domination des conquérants sur les peuples conquis, l'énorme prépondérance de toutes les inutiles et ignorantes aristocraties qui se dressent encore de toutes parts au-dessus des populations laborieuses , ne relèguent-elles pas votre assertion au rang des paradoxes?

Nous arrivons à cette heure au côté pratique de la question.

« M. de La Mennais, ent rainé par de noMes passions, veutii, du sein de V extrême misère.

pousser te peuplé à {'extrême g Nindêur? y eni il lui faire exclusivement gouverner la société? Nie-t-il la souveraineté de l'intelligence et la nécessité de son intervention dans la fondation du droit social ? »

D*abord , pour nous entendre sur le fond , il est bon de nous entendre sur les mots.

Vous reconnaissez, je pense, avec noas , qa*anjoQr« d'hui il n'existe plus réellement qne deux classes dans la société française , la bourgeoisie et le peuple.

Or, qu'est-ce que la bourgeoisie et le peuple?

Pour l'un , formulant la définition qui ressort dn livre de M. de La Mennais , nous dirons :' Le peuple est tout ce qui ne possède que par son travail et relativement à son travail, — et, pour l'autre, déduisant la seconde définition de la première : — La boui^eoisle est tout ce qui possède sans travail on au delà de son travail.

Pour faire passer le peuple de l'extrême misère à l'extrême grandeur, il faudrait créer en sa faveur une prédominance complète sur la bourgeoisie, et l'on ne pourrait livrer exclusivement le gouvernement au peuple sans le constiluer par cela même en aristocratie. Or, je demande si l'on peut imaginer une aristocratie démocratique. En admettant même comme possible la réalisation de ce non-sens, il faudrait, pour y arriver, déplacer complètement les bases de la société ; et ie Livre du Peuple recommande expressément de n'at* tenter en rien à la propriété.

M. de La Mennais ne demande donc point pour le peuple la supériorité politique , maïs l'égalité. Il ne veut pas que le peuple opprime la bourgeoisie , mais l'ab" sorbe ; qu'il confisque à son profit le gouvernement , mais qu'il y participe.

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Et comment y participer î En masse et immédiatement? Mais cela est impossible. Si tous mettez le pouvoir aux mains du peuple* tout ce G<Hicours de volontés divei^entes» de pensées incohérentes» de projets insensés, produira le désordre, Tanarchie, etc., etc.

En Térité , c'est prêter au génie un raisonnement indigne de la plus lourde médiocrité , que de lui supposer des combinaisons qui aïOèneraient de pareils résultats^ Ce que veut M* de La Mennais , ce que veulent tous les déax)crate8 tant soit peu intelligents, c'est Tintervention médiate du peuple dans le gouvernement. Où est l'homme assez fou pour dire que la misère et l'ignorance sont des titres à la puissance f et que le pauvre ouvrier, qui ne connaît que le maniement de son outils soit phis propre k gouverner la société que l'homme nourri dans toutes les spéculations de la philosophie et de la politique 7 Qui songe k demander que chacun ait maintenant un droit égal et une part égade à la gestion des affaires? On ne réclame qu'une chose « c'est la possibilité pour chacun de faire entendre ses désirs et ses besoins, de mettre sa boule dans l'urne sociale, d'agiri en un mot« médiatement, mais infailUblement , sur le mouvement général de la grande machine dont il fait partie.

Et, Idn de méconnaître la souveraineté de l'intelli* gence et la nécessité de son intervention , celte doctrine la confesse et la confirme irrécusablement^ Quand l'intelligence aura-t-elle de plus belles chances que le jour où la recherche « l'organisation et le développement des systèmes gouvernementaux seront confiés à des agents choisis par l'universalité des citoyens ? Qui sera appelé, si ce n'est le plus capable ? Sur une telle masse de votants, ce ne 8er(»^pltts, comme aujourd'hui, des rai->

f,0 LETTRE

sons d'intérêt personnel qui pourront déterminer les élections. Le peuple , trop peu intelligent pour gouverner lui-même, le sera bien assez pour reconnaître ceux qui seront les plus aptes à le faire pour lui ; alors la raison seule pourra présider à des déterminations qui devront satisfaire tous les intérêts à la fois; la justice deviendra nécessairement la seule règle d'une politique forcée de complaire à tous , farce qu'elle sera dépendante de tous , et la législation ne sera plus autre chose que la manifestation de Tesprit humain , représenté dans son ensemble par la coopération médiate ou immédiate de toutes ses parties.

L'exposition de cette théorie, en répondant à l'accu* salion que vous portez contre M. de La Mennais, d'avoir méconnu la souveraineté de l'intelligence, fait assez voir en même temps la manière dont il entend le droit Loin de dire que le droit ne soit pas autre chose que la liberté , il a enseigné que le droit n'était rien sans le devoir, et ne pouvait se concevoir qu'indissolublement lié au devoir. La liberté complète pour l'individu serait le droit de tout faire, et l'on ne reconnaît, certes, pas à l'individu le droit de tout faire, quand on lui montre des devoirs à remplir. Or, voici ce que nous voyons avec M. de La Mennais dans le droit et le devoir individuels. Le droit de l'individu est de réclamer de tous l'exécution du devoir envers lui-même , et son devoir est de respecter le droit de tous.

Il ne nous reste plus maintenant à examiner que l'appréciation historique et philosophique du christianisme de M. de La Mennais.

M. de La Mennais n'a pas, ce nous semble , méconnu et dédaigné les réalités de l'histoire , et n'a pas cru au règne absolu du mal dans le présent comme dans le

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passé, quand il a dit (page 154) : «Voyez ce que doit rbumaoité au christianisme : la progressive abolition de Fesclavage et du servage, le développement du sens moral et Tinfluence de ce développement sur les mœurs et les lois, de plus en plus empreintes d*un esprit de douceur et d'équité inconnu auparavant ; les merveilleuses conquêtes de Thomme sur la nature , fruit de la science et des applications de la science; l'accroissement du bien-être public et individuel ; en un mot, Tensemble des biens qui élèvent notre civilisation si fort audessus de la civilisation antique , et de celle des peuples que l'Évangile n'a point encore éclairés. » Nous ne nions pas que M. de La Mennais ne fasse dans l'histoire une part trop belle au christianisme en lui attribuant exclusiveihent tous ces grands résultats ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il ne voit dans notre organisation sociale qu'un mal relatif qui y existe en effet. £t d'ailleurs , il est bien évident que l'homme qui croirait au règne absolu du mal n'annoncerait pas l'amélioration et le perfectionnement de toutes choses dans l'avenir, et ne prêcherait pas à l'humanité la doctrine du progrès indéGni. Quant à l'acception que M. de La Mennais a donnée à la parole chrétienne, peut-être n'est-elle pas aussi détournée qu'elle le paraît au premier abord. Jésus n'a pas dit explicitement , il est vrai , que l'humanité devait arriver au bonheur sur cette terre, mais il l'a dit implicitement lorsqu^ll a enseigné à tous les hommes en général et à chacun en particulier la nécessité du devoir. De ce que chacun accomplit absolument envers autrui , non^seulement le devoir, mais encore la charité , il s'ensuit nécessairement que chacun , dans le milieu qu'il occupe, se trouve environné de justice et d'amour, et voit son droit se développer en toute 11^

berté. En ordonnant de ne pas faire aux autres ce qu*oa ne voudrait pas qui tous fût fait à TOus-méme , le Christ a recommandé , par un enchaînement indestructible de conséquences , de faire aux aulres ce qu*on TOUdinit qui tous fût fait à vous-même. Et n'est-ce pas là , eti deux mots , le résumé de la situation la pins heureuse que rhomme puisse trouver ici-'bas T

Nous savons que la morale actuelle du christianisme condamne presque toutes les choses qui peuvent servir au bonheur matériel de Fhomme. Mais M. de La Meii'* nais, vous le proclaoiez vous-^méme , a déjà anatbéffia-^ tisé les deux grandes formules actuelles du christianisme^ qui sont le catholicisme et le protestantisme , et fl ne prend {dus pour code qUe le texte même de la loi promulguée par le maître , laissant de côté les commentaires et les développements de ceux qui se sont posés comme ses continuateurs immédiats.

C'est même là-dessus que vous vous base2 poar lui demander la formule philosophique de ce que vous appelez son néo-christianisme, et l'application politique qu'il en doit tirer. A cela il n'y a qu'une chose à répondre, c'est que M. de La Mcnnais ne se donne ni pour un prophète ni pour un révélateur; qu'il enseigne ce qu'il croit et ce que beaucoup avec lui croient juste, bon et nécessaire; qu'il attaque du présent tout ce qui lui en semble mauvais, sans être obligé de dire précisément ce qu'il faut mettre à la place; qu'il appelle de tous ses vœux l'avenir, sans savoir exactement ce qu'il sera, parce que, plein de confiance en Dieu et d'espé^ rance dans les destinées de l'humanité , il pense que le mal engendre souvent le bien, jamais le pire « et qoe te bien amène le mieux sans pouvoir ramener le mal ^ et qu'enfin il lui est permis d'ignorer la solution mathé^

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matîque d'un problème que quarante siècle et notre génération tout entière n*ont pas encore su résoudre.

De tout ce que nous avous dit, il nous semble résulter que la bourgeoisie n'est pas un fait nécessaire et invincible » que le peuple est le seul et réel souycraiu ; que M. de La Mennais , en lui parlant h la fois de droit et de devoir, ne lui enseigne ni la sédition ni Tabnégartion, mais bien Ténergie et la modération, et qu'il est f<mdé, sur les malheurs du présent, à demander mille chang^oients à FaTénir, sans être obligé de prédire la forme particulière d'aucun*

Vous terminez en conseillant à ]tt, de La Mennais de faire de nouvelles tentatives pour concilier la science et h foi. M. de La Mennais n'est^il donc, & vos yeux, qu'un homme de ibi et de sentiment 7 Parmi les esprits véritablement élevés , en existe-t-il qui soient tout à la foi ou tout à la science ? La foi et la science ne sont^ elles pas le complément l'une de l'autre , nécessairement et indissolublement liées l'une à l'autre ? Qu'est-ce que la science, si ce n'est la recherche des certitudes? Qu'est-ce que la foi , si ce n'est , selon son intensité , l'aspiration vers une certitude ou le repos sur une cerititude ? La foi n'est-elle pas le but fatal de la science , et la science le chemin fatal de la foi ? La science faitelle autre chose que trouver l'analyse des certitudes dont la foi entrevoit la synthèse ?

Vous l'entendez certaineinent ainsi vous-même, et, comme nous, vous appelez, non pas foi, mmerédu- Uté, l'attachement des intelligences étroites aux erreurs du passé; vous ne taxez certainement pas de faiblesse et d'infirmité l'intelligence éminemment courageuse et progressive de M. de La Mennais. D'où vient donc que cette foi si vaste, si tolérante, si généreuse, et qui

s'éclaire de plus en plus en politique d'un esprit de vérité si éclatant» sennble vous laisser des inquiétudes sur remploi du beau génie qui raccompagne ? Vous paraissez le reléguer très-loin encore du mouvement de la science et le regarder comme fourvoyé dans la question puérile de savoir si le peuple a droit à la souveraineté , ou dans le sentimentalisme d'une religion dont il ne prêche cependant que l'essence sublime, la fraternité et la charité. Vous lui reprochez de ne point formuler son système; vous voulez qu'il jette les fondements d'une école et d'une doctrine, et cependant vous dites, dix lignes plus loin , après avoir demandé s'il y avait une place dans l'avenir pour un néo-christianisme: Les faits de l'avenir peuvent seuls répondre. Il serait puéril de vouloir prophétiser en détail les formes et les accidents par lesquels doit passer V humanité. Encore une fois, M. de La Mennais ne pourrait-il pas vous répondre qu'il n'est pas obligé de vous dire de point en point ce qu'il faut substituer au présent, mais que ses larges théories reposent sur les véritables instincts , sur les étemels besoins, sur les imprescriptibles droits de l'humanité ?

N'étant pas d'accord avec lui sur ces besoins et sur ces droits , vous ne vous apercevez pas que vous le feriez rétrograder et que vous circonscririez étrangement son rôle , s'il se rendait à vos conseils et s'il accomplissait cette parole de vous , monsieur , rappelée par M. Sainte-Beuve dans son article de novembre 1836 : « Il a le goût du schisme , qu'il en ait donc le courage ! » Cette parole est belle , mais elle ne nous paraît point applicable à M. de La Mennais. Il nous est impossible de ne voir dans M. de La Mennais qu'un schismatique, et de croire qu'il n'a pas d'autre destinée

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à remplir que celle de former une secte religieuse. Aujourd'hui ce serait une occupation bien stérile, et, quoi qu'on en dise , Al. de La Mennais en eût-il le goût, ii connaît trop bien , je pense , les choses et les hommes, pour borner ses vues à Térection d'une petite église dans le goût de M. Ghatel. Ce ne sont point des questions de dogme ni de discipline qui ont amené la rupture de M. de La Mennais avec Rome. Ce sont des questions toutes morales, toutes sociales, toutes politiques, par conséquent bien autrement vastes et sérieuses. M. de La Mennais est donc bien autre chose qu'un schismati*que; c'est un grand moraliste politique, un philosophe religieux, car c'est au moment même où vous lui refusez l'intelligence delà philosophie que, par un puissant effort philosophique , il se détache du vieux monde catholique , pour entrer à pleines voiles , avec les générations nouvelles, dans le mouvement révolutionnaire. Ce n'est point non plus un utopiste, comme il vous plait d'appeler Bentham , Saint-Simon et Fourier, puisque vous lui reprochez précisément de n'avoir pas donné la formule du nouvel état social qu'il appelle de ses vœux. C'est vous qui le conviez à l'utopie , et toute accusation à cet égard n'a d'existence que dans le désir qu'on a peut-être de la lui voir justifier.

Nous n'admettons donc pas que M. de La Mennais soit seulement un homme de foi , nous n'admettons pas davantage que ce soit seulement un hom^me de sentiment. Dans le développement de ses doctrines sociales , il apporte autre chose que de la coière et de ia charité. Le sentiment n'y marche jamais sans la pensée, et nous croyons définir le mieux possible cet esprit logique et chaleureux , en disant que sa principale qualité est une raison passionnée. C'était bien Ik la qualité

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nécessaire à son rôle d*ap6tre populaire , à la tâche qu'il a entreprise de ranimer dans les masses le sentiment de ces vérités que certains hommes ont intérêt à voiler, mais qui doivent toujours guider l'humanité dans sa marche vers Tavenir. Ces vérités ne sont pas neuves, nous le savons. Elles n*ont été apportées dans le monde ni par Jésus-Christ ni par ses disciples. Elles ont été écrites dans le cœur du premier homme que Dieu a jeté sur la terre. M. de La Mennais se contente d*en reprendre la prédication, et nous ne voyons pas que ce soit une thèse si malheureuse pour ce que vous appelez son début philosophique. Avant de bâtir la cité, il faut en poser les bases ; et quand ces bases sont contestées, chercher à reconquérir le sol que Tlniquité a envahi ne nous semble pas une tâche si puérile, une utopie si fa* cile à ridiculiser.

Tout ce que nous pouvons accorder, c'est que les grandes qualités d'analyse et de discussion qiii sont dans M. de La Mennais , s*étant exercées long-temps sur des sujets dont l'importance s'efface déjà pour lui comme pour nous à l'horizon du passé, son christianisme, sans avoir l'extension quiétiste que vous lui donnez , n'a pas toute l'extension panthéistique que nous lui donnerions, si nous étions appelés à la libre interprétation de son évangile démocratique. Mais quelque réticence religieuse, ou quelque hardiesse philosophique que nous garde, ainsi qu'un sanctuaire mystérieux et vénérable, l'avenir de M. de La Mennais, nous ne voyons rien d'assez absolu , rien d'assez formulé dans son christianisme, pour que les répugnances consciencieuses et les antipathies légitimes aient lieu de s'en effrayer. Nous ne sommes pas de ceux qui regrettent le passé catholique de r?uteur de V Indifférence , nous ne sommes même pas

de cenx qui acceptent son présent sans restriction ; mais nous respectons le passé parce que le présent en est sorti , et nous admirons le présent et pour lui-môme et pour Tavenir qu'il nous présage. Ce passé est uqe voie droite et pure qui va s'élargissant et s*élevant toujours jusqu'à des hauteurs sublimes. Ce présent est une balte féconde sur un des sommets de la montagne. Tandis qu'il y sème le grain , déjà son œil d'aigle embrasse de nouveaux horizons. Où s'arrétera-t-il ? disent ceux de ses adversaires qui voudraient le voir reculer. Qu'il marche encore, qu'il marche toujours! disent ceux qui le comprennent ; car sa vie , comme celle des génies puissants, comme celle des générations avancées, c'est le mouvement et le progrès. Un jour viendra-t-il où rimmensité de l'horizon sera saisie par lui? Ce que nous savons , c'est que, de quelque cime qu'il le cherche , il en mesurera la profondeur et l'étendue sans illusion et sans vertige i et s'il faut , pour atteindre à la terre promise , descendre dans les abîmes , il ira le premier à la découverte sans se laisser étourdir par la vaine clameur du monde. Il se risquera sur ces pentes escarpées et sur ces sentiers inconnus. C'est qu'il s'agit d'une croisade plus glorieuse pour notre siècle et plus mémorable aux yeux des générations futures que celles qui enflammèrent le zèle des Pierre l'Ermite et des saint Bernard, Ce n*est plus le tombeau , c'est l'héritage du Christ que le prêtre breton veut reconquérir; ce n'est plus l'islamisme qu'il faut combattre , ce sont toutes les impiétés sociales ; ce ne sont plus quelques prisonniers chrétiens qu'il s'agit de racheter, c'est la presque totalité du genre humain qu'il faut arracher à l'esclavage.

Il nous reste à vous demander ce que c'est que la philosophie moderne qui fouri^it à votre article une

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conclusion si rassurante et des promesses si splendides. Il existe donc maintenant une philosophie définie, formulée , complète , irrécusable ? La religion de l'avenir est donc établie ? La sagesse des nations est donc promulguée ? Les gouvernements et les peuples existent donc désormais en vertu d'une haute raison et d'une souveraine intelligence qui établissent entre eux des rapports agréables? Nous ne l'avions pas encore ou! dire, et nous sommes bien heureux de l'apprendre, nous qui, au sein de nos espérances et de nos découragements , tour à tour pleins de joie et de douleur , avions pensé que , malgré les progrès de l'esprit humain , les découvertes de la science , la chute de l'ancienne aristocratie et les triomphes importants de l'industrie, il restait encore bien des abîmes à combler auxquels personne ne daignait prendre garde, bien des turpitudes à faire cesser auxquelles on prêtait l'appui d'une tolérance intéressée ou insouciante , bien des misères à secourir auxquelles il était (disait-on) inutile , frivole ou dangereux de songer. Vous nous assurez que la philosophie moderne a pourvu à tout , qu'elle est satisfaite de ce qui se passe , qu'elle n'est nullement atteinte de cette vaine sensibilité qui nous intéresse aux souffrances d'autrui , qu'elle attend avec une noble patience le résultat du progrès, dont elle ne nous parait guère s'occuper et dont elle ne veut pas qu'on s'occupe à sa place ; qu'elle n'a pius à démontrer aujourd'hui queiques idées preinières désormais hors de toute discussion , telles que V égalité des hommes entre eitx^ Vim,morteiie spiritualité de l'âme , etc. ; et qu'il suffit que ces idées soient démontrées sans qu'il soit nécessaire de leur donner une application sociale ; qu'il n'est besoin de se tourmenter d'aucune chose, pourvu qu'on

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sache bien l'histoire; que la philosophie va, d'ici à fort peu de temps , trouver à toutes les q«estîoas qui nous divisent des solutions impartiales et vraies ; qu'en attendant, le peuple doit se tenir tranquille et satisfait, parce que la philosophie lui donne tous les gages désirables de prudence et d'habileté. En un mot , vous nous dites que la philosophie est très-contente d'elle-même et ne se soucie pas de nous , qui ne sommes pas assez philosophes pour ne nous soucier de rien. Nous désirons donc maintenant savoir quelle est cette philosophie moderne dont nous ne soupçonnions pas l'existence, et aux bienfaits de laquelle nous serions jaloux de participer.

Du reste , monsieur , la bonne foi et l'enthousiasme avec lesquels un homme aussi sérieux que vous émet de telles espérances, nous font bien voir que nous ne sommes pas seuls à mériter l'accusation d'utopie.

Pardonnez-nous , monsieur, cette simple remarque , et recevez l'assurance de notre haute considération.

FIN

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AU moment où lé mitiistëre allait stibii' à la chambré le grand assaut dont il est sorti sain et sauf, à ce qu'on assure , un écrivain anonyme du gouvernement , tout rempli de son sujet , et livré apparemment à de paniques terreurs , s'est élancé à la tribune du Journal des Dèhats pour nous apprendre que , si les passions ameutées se préparaient à ébranler ce pouvoir qui représente aujourd'hui en France i* ordre et ià paiXf c'était , après la faute de Voltaire et la faute de Rousseau (le vieux refrain est sous-entendu) , la faute du livre de M. La Mennais. tar conséquent , s'écrie Tanonyme avec une emphase fort plaisante : « Il » n*est pas inutile d'appeler l'attention du public sur son » livre étrange^ qui vient d*êlre sournoisement jeté, » avec un titre emprunté à une langue morte depuis deux » mille ans, au milieu de la polémique des partis. »

Voilà Certes un admirable début , ou bien l'anonyme ne s'y connaît pas ! Voyez-vous bien , lecteur ingénu , la sournoiserie de l'auteur des Paroles d'un Croyant! Emprunter son titre à Une langue morte depuis

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deux miiie ans! Quelle perfidie! Jeter sournoisement son livre dans les mains d*un éditeur, qui le jette dans celles du public plus sournoisement encore, lequel public le lit avec une sournoise avidité, tout cela au moment où les écrivains du gouvernement tressaillent, palpitent, perdent le sommeil et l'appétit dans Tat tente du triomphe ou de la défaite du ministère! Appelons donc bien vite V attention du pué lie sur celte ruse abominable. Apparemment le public ne s'apercevrait pas tout seul de l'apparition du livre et du coup qu'il va porter à la position des écrivains anonymes du gouvernement. Ce^'^ioement M. La Mennais ne l'a pas fait dans un autre dessein. Il n'a pas eu autre chose en tête depuis qu'il a appelé, lui aussi, V attention du monde entier sur les maux du peuple et l'esprit de l'Évangile, que de faire passer une mauvaise nuit, du 2 au 3 mars, aux partisans de M. Guizot! Ëst-ce qu'il s'intéresse véritablement au peuple? Qu'est-ce qui s'intéresse à cela, je vous le demande? Est-ce qu'il se soucie le moins du monde de la justice et de la vérité? Qui diable se soucie de pareilles balivernes par le temps qui court ? Non , tout ci'la n'est qu'un masque emprunté par M. La Mennais, l'écrivain le plus sournois du monde, comme chacun sait , pour ameuter (es passions contre nous et les nôtres , pour donner l'assaut au seul pouvoir qui représente aujourd'hui en France l'ordre et la paix , pour nous désobliger , puisqu'il faut le dire. « Ce livre a pour auteur ( c'est toujours l'anonyme qui parle) M. La Mennais. » Premier grief: car, remarquez-le bien , messieurs, si le livre n*était pas de M. La Mennais, le livre ne serait pas coupable; et si M. La Mennais ne faisait pas de livres, on pourrait ne pas trop s'inquiéter de lui. Il ne sollicite pas d'emploi, il ne fait pas

valoir le plas léger droit aux fonds appliqués à secourir les geus de lettres indigents ou endettés. Il ne brigue pas rbonneur d'enseigner le rudiment au plus petit prince de Funivers. Il ne marche sur les. brisées de personne. Enfin , il n'est pas gênant de son naturel. Que ne se tient-il tranquille? Quelle mouche le pique d'écrire des livres? Pure sournoiserie de sa part I

Deuxième grief, j'allais presque dire deuxième chef d'accusation ; car cette beUe période a la concision , la netteté , et surtout la sincérité d'un réquisitoire : « Ce livre a pour titre : Àtnschaspcmda et Darvands, » C'est ici , messieurs , que les méchantes intentions de l'auteur se dévoilent. Les bons et les mauvais génies I Qu'est-ce que cela signifie? N'est-ce pas une insulte directe contre nous , qui ne voulons pas de génies , et de bons génies encore moins? Si M. La Mennais, $up-> primant cette antithèse impertinente , avait intitulé son livre tout simplement en bon français , Chenapans et Pédants , cela eût été bien plus clair, et nous aurions compris ce qu'il voulait dire.

Troisième grief : « Ce livre a pour prétexte ta réforme sociale. » Beau prétexte , en vérité ! Est-ce que nous nous payons d'une pareille monnaie, nous autres qui avons le monopole de ce prétexte-là ? Il ferait beau voir qu'on vînt nous le disputer, lorsque nous nous en servons si bien! Allez, monsieur La Mennais (nous sommes forcés de vous appeler ainsi, puisque , perdant toute mesure et toute convenance, vous ne voulez point vous parer de l'anonyme) I nous ne croirons jamais que * votre réforme sociale soit un prétexte bon et sincère pour écrire. Nous avons nos raisons pour cela, et ce n'est pas à nous , anonymes brevetés de la réforme sociale , qu'il faut venir conter de pareilles sornettes !

Quatrième chef d'accusation : « Ce livre a pour èur

jet véritable » Ici l'anonyme s'embarrasse, et

avoue avec une surprenante bonhomie « qu'*€ a é«soin de plus d^un détour pour dire quel est le sujet véritable du livre de M. La Mennais. » Mais nous-même nous suspendrons un instant cette curieuse analyse pour dire sans aucun détour h monsieur l'anonyme quil s'est mépris au début de son acte d'accusation , qu*ii a fait un lapsus catami en écrivant qu'il allait appehr V attention du public sur ce livre révolutionnaire , incendiaire et sournois. En effet, dans queDe contradiction n'étes-vous pas tombé , si vous avez Vouht appe< 1er l'attention du public sur un livre dont tout le crime est d'être publié ! Voulîez-vous donc employer les chastes et pieuses colonnes du Journal des Débats à servir d'annonce au livre en question? On le dirait presque, à voir la complaisance que vous avez mise à les couvrir de citations , dont plusieurs semblent être traduites de quelques fragments inédits de la Divine Comédie du Dante. Quant à nous , qui n'avions pas encore lu les Amscha^pands et Darvands^ s'il eût été possible que nous fussions dans la même ignorance des ou* vrages précédents de l'auteur, votre long article , Votre généreux appel à notre attention , et les heureuses cita* tions que vous avez choisies , nous l'auraient fait Hre avec empressement. Serait-ce que , malgré vous , et en dépit de la consigne, vous auriez cédé à l'entraînement^ & l'instinct du beau , au souvenir doùloureut d'avoir été oti d*avoir pu être homme de goût et de talent ? Oui , vraiment, vos extraits, ces spécimens que vous nous avez transcrits obligeamment , révèlent en vous un certain enthousiasme mal étouffé , et vous vous connaissez en beau style ; car, à cet égard , vous ne vous refusez rien.

Mais eafia il tous éuit défendu d*admirer , et vous avez hlâmé. Il ae vous était pas ordonné sans doqte d'offrir I4 ^ose de M. La Uennais à Tattention , c'està^Kiire à radmiratioa du public : donc la plume vous a tourné dans Içs doigts en écrivant puHic ; c'était pat" guet qi|6 vous vouliez dire. Le mot commence par la môme lettre. Ou bien peut-être que votre écriture n'est P9S très-lisible, et que le prote des Débats s'y sera trompé, ^lettons que c'est une faute d'impression , et n'en parlons plus,

Hélas ! de cette façon , votro exposition devient trèsclaire I votre procédé de citations très-logique. Ce sont les passager incriminés que vous signalez à l'attention des juges. Le Journal des Débais n'est pas novice en ces sortes d'affaires , et votre fonction dans celle-ci n'est pas si plaisante qu'elle le semblait au premier coup d'œ4l. Vous nou^ ôte? l'envie de rire ; car ce n'est pas un bout d'oreille que vous laissez voir : c'est un bout de griffe , çt le bruit sec de yo^ paroles creuses ressemble à un bruit de v^f^'ous et de chaînes,

ïb bien , que voulcï-vous donc faire, écrivain moral et consciencieux , anû anonyme de la paix et de la vér rite , qui appelez, sans vous compromettre, ^ votre aide le procureur du roi et le geôlier en gardant l'anonyme? Vous vous êtes chargé W d'un office dont je ne vou» ferai pas mon comphment Comment appelle-t-on le métier que vous faites ? ce n'est pas celui d'Accusateur pubUc5 çoux-li n'agissent pas dans l'ombre; ils se montrent à nous revêtus de fonctions qu'ils peuvent faire respecter quand ils les comprennent , avec nn front sur lequel chacui^ de nous peut lire {a fourbe ou la probité, avec un nom que nous pouvons traduire à la barre de Topinion publique outragée , ou invoquer pour apaiser

les murmures des sympathies blessées. Mais vous, vous qu'on ne voit pas , qu'on ne connaît pas ; vous qui n'avez pas de nom , vous qui êtes peut-être deux, peut-être trois pour écrire en secret ces pages dont le prétexte est Tordre public et dont le but est d'alarmer le pouvoir, d'aigrir et de réveiller les vieilles rancunes personnelles, comment s'appelle votre métier, répondez? Monsieur l'anonyme n'est pas un titre auprès de cette société dont vous vous faites l'appui et le conservateur : monsieur l'accusateur secret vous convient-il mieux? M'est avis qu'il vous convient en effet. Prenez-le donc, monsieur! Hélas ! je comprends que vous ayez hesoin de pîvs d*un détour pour exercer votre charge, et je crains qu'il n'y ait rien au monde de plus sournois que cette charge-là.

Je reprends l'examen de votre acte secret d'accusation. A propos des nombreux revirements d'opinion de M. La Mennais , vous répétez en style pompeux , et sans vous faire faute de l'allusion obligée à M. de Lamartine , les gémissements de la Revue des Deux-Mondes sur l'inconstance des hommes de lettres. Vous avez grand tort , et je ne sais pas de quoi vous vous plaignez si amèrement. Si vous étiez aussi fins et aussi bons politiques que vous en avez la prétention , vous ne laisseriez pas voir que ces gens-là sont dignes de votre colère et de vos regrets. Vous garderiez un silence diplomatique. Mais vous ne le pouvez pas, et votre dépit , même à propos des moindres transfuges ou des plus faibles opposants, s'échappe malgré vous. Gomment pourriez-vous vous abstenir de crier au feu et de sonner le tocsin quand des hommes comme ceux que je viens de nommer vous somment de faire votre devoir ? Cependant, si vous avez sujet de vous plaindre quant à

la qualité, je ne vois pas que vous soyez fondé à verser des larmes hypocrites sur la quantité de ceux qui vous abandonnent. Vos chefs ont assez bien manœuvré depuis douze ans pour que les désertions n'aient pas été fréquentes dans votre régiment. Nous voyons bien , nous autres, qu'au contraire vous recrutez tous les jours, grâce à des ai*guments irrésistibles que vous possédez. Vraiment , vous avez tort d'accuser la popularité de TOUS ravir l'adhésion de tant d'intelligences. La popularité n'est pas riche , messieurs , et , le fût-eUe , elle n'achèterait pas. De sa nature, elle n'aime que ceux qui se donnent; et le métier n'étant pas lucratif, il est rare qu'on vous quitte pour elle. Ainsi , quand je regarde votre demeure (le poète a dit antre^ mais comme vous n'êtes pas des lions je n'appliquerai pas ce mot à votre presse conservatrice) :

Je vois fort bien comme on y entre , Et ne vois pas comme on en sort.

Allons ! vous êtes des ingrats! Si vous avez vu tourner ifien des têtes , et changer ta couleur de tien des drapeauœ fièrement plantés dans un sahle. mouvant , c'est vers vous que le vent de ta politique a poussé tous ces oiseaux de nos rivages, et vous dites cela pour faire une belle phrase. Hélas ! non, notre pays n'est pas tout plein d'illustres métamorphoses dans le sens où vous l'entendez. Ce serait à nous de les constater en sens contraire, et, quant à moi, je ne les citerai pas :

Je m'en tais , et ne veux lenr causer nul ennui , Ce ne sont pas ià mes affaires.

Quant à la popularité (finissez-en avec tous vos détours qui ne servent de rien ici ; c'est le peuple que vous vouiez dire), le peuple compte les âmes indépen-

dantes, véracosct fortes, que le sentiment de la charité humaine a fait tressaillir, que la révélatioi^de la fraternité a jetées dans ses bras. Il y en a peu , fort peu malheureusement, dans vos classes éclairées; mais ou s'en contente. A). La Mennais en vaut tûen quelquesuns comme ceux qui vous restept Le peuple le sait, et ne traduit pas ses déserteurs devant le jury.

Mais dans quelle contradiction tombez-vous ! j'en demande bien pardon à votre logique secrète. Vous nous peignez d*abordM. La Mennais enivré de sa popularité, recevant les acclamations du peuple , harangué par la jeunesse , porté en triomphe par les prolétaires; et puis, un instant après, vous nous le montrez comme un cerveau bizarre, excentrique, désespéré, qui n'éveille apparemment aucune sympathie, puisque, dans son orgv^ilieuse démence , ii se v&nge de son isolement sur ia société tout entière. Il faut pourtant choisir : ou M. La Mennais vit modestement retiré de tout contact extérieur avec cette popularité qui le cherche ( et c'est là la vérité), et dans ce cas il n'est ni chagrin ni colère ; ou bien il vit dans les triomphes de cette popularité, et il n'a ni envie ni sujet de s'en prendre à vos personnes de son isolement et de son abandon. Encore une fois, vous faites des phrases , vous les faites fort bien ; mais c'est de l'éloquence secrète que personne ne comprend.

Puis , vous vous attaquez à son style , à son énergie , à la grandeur de sa forme , à la brûlante indignation de sa parole. Vous les qualifiez de rage concentrée , de sombre vengeance , de haine démagogique. Vraiment , vous avez trop de douceur et de charité pour souffrir cela , et vous dites dans votre style , à vous , qui est bénin et apostolique au dernier point : « Aussi rusé que vio-

» lent , il attire sa victime dans un cercle de métapho- » res, Feulice dans un réseau de poésie, la saisit dou- 9 cément et Fégoi^e avec fureur. » Tout doux! vous vous échauffez trop , ami de la paix ! Mais il ne suffit pas d*être beau diseur, il faut encore savoir ce qu'on dit. Quelle victime JM. La Mennais a-t-il donc égorgée ainsi f Je n'en avais c^! parler de ma vie. Mangerait-il des enfants à son déjeuner, comme feu Byron et fe^ Napoléon ? Allons , vous vous trompez. Il n'a jamais cpupé la langue ni les qreilles à personne ; et si vous lui demandiez de tailler votre plume , eUe sefait mieux taillée qu'elle ne Ta jamais été. Vous ei) seriez satisfait, et il vous donnerait eppQfe l'enpre et le papier pour écrire coptf e lui au^i çePrètement que vous you^lriez. C'est donc le lecteur, un lecteur quelconque, q^ievous vpql^? désigner par cette yictiii^e prise en sa phf as|e comme en une tqile d'araignée , et puis égorgée §i douçetteiQjBnt | Vraiment , si quelque lecteur se plaint d'avoir été traité sjinsi , il faut que ce $Qit i^i) lecteur yisippuaire , tounnent^ de quelque afTreu]!^ remords et assailli d'un bien soniliire cauchemar. La beaqté du style lui aura semblé un nœuçl coulant , l'indignation de l'écrivain un gril de fer rouge, et la vérité uiie strsipgulation finale. Je ne pensais pas qu'on gagnât de telles angipes i lire uqe bel|e pré(|ication , et je n'aurais pas conseillé à des gens si délicat d'aller entendre Mi^illon, ^qurdaloue, et encore moins; saint Ma^tl^iep nous racontant la sainte CQ]èredu Christ. Mon ayis est , puisque ces gens sont si pernicieux que de tuer, par la parole, les personi^es mal contentes d'elles-iu^mes (vu qu'il y a beaucoup de ces personneslà), d'envoyer IVf. La Mennais en prison, les prédicateurs et les prophètes, les poètes et les saints , depuis le divin maître , qqi se permettait de chasser du temple , saqs

aucun procédé, d'honoôtes spéculateurs et d*bonorables industriels , jusqu'au Dante , qui a fait pasier le diable trop crûment, enfin toftite cette séquelle de diseurs de vérités dures, au feu , pêle-roéleet sans retard. Le ministère ne peut pas triompher sans cela dans les chambres. Vous l'avez dit et prouvé , je me rends.

Il y a cependant une exception que vous daignerez faire. Vous aimez Montesquieu , à ce qu'il paraît , et vous goûtez assez les Lettres persanes. On leur fera grâce, puisqu'elles vous amusent Elles ont paru dans leur temps , d'ailleurs , et nous n'étions pas là. Il est assez probable qu'il n'a pas eu l'intention de nous désobliger. Les mœurs étaient si corrompues dans son temps ! et aujourd'hui elles sont si pures ! il faut bien pardonner quelque chose aux réformateurs qui sont morts, surtout quand ils ont eu la précaution d'envelopper leurs allusions sous un voile épais , et de ne pas appeler un chat un chat.

Il reste un compliment à vous faire sur l'admirable bonne foi avec laquelle vous avez fait parler des démons dans vos citations, sans jamais laisser intervenir les anges, sans daigner faire mention de leur rôle et de leurs conclusions dans le poème de M. La Mennais. Si vous eussiez vécu au temps de Michel-Ange, et que, parmi les affreuses figures qui occupent le bas de son tableau du Jugement dernier, vous eussiez cru saisir quelque allusion à des gens de votre connaissance , vous auriez fait mutiler la partie du chef-d'œuvre où les saints et les anges apparaissent dans leur splendeur; et, appelant Vattention du fuhiic sur cette œuvre infernale, vous eussiez conclu , de cette représentation allégorique du crime et du vice , à l'immoralité et à la férocité du peintre. C'est une nouvelle manière de juger et de cri-

tiquer, qui est tout à fait de mode en ce temps-ci. Dans nn roman de Walter Scott, un vieux seigneur, contemporain de Shakspeare, mais amateur encroûté des classiques de sa jeunesse , s*élève avec indignation contre l'auteur d'Hàmiet et à'Otheiio. « Vous voyez bien , dit-il aux jeunes gens , pour les dégoûter de cette pernicieuse lecture , que votre Shakspeare est un scélérat, on homme capable de toutes les trahisons et imbu des plus abominables principes. Voyez seulement comment il fait parler Yago! Il n'est qu'un fourbe et un menteur qui puisse créer de pareils types, et leur mettre dans la bouche des discours d'une telle force et d'une telle vraisemblance. » Ce bon seigneur aurait voulu que Vhanest Yago parlât comme un saint en agissant comme un diable ; et il faut convenir que Racine, peignant les coupables ardeurs de Phèdre, osant nommer l'infâme Pasiphaé et tracer ce vers immoral :

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée,

se montrait bien ennemi des convenances et bien entaché d'inceste et d'adultère dans ses secrets instincts. On n'y prit pas garde d'abord. Le siècle était si corrompu ! Mais on doit s'en offenser et condamner Racine, aujourd'hui qu'on est pieux et austère jusqu'à ne pas permettre à l'art et à la poésie de peindre le vice et le crime sous des couleurs sombres et avec l'énergie que comporte le sujet. J'avoue cependant, pour ma part, que c'est une méthode de critique à laquelle je ne com* prends rien du tout

Ainsi donc, le Génie de l'impureté, celui de la cruauté , celui de la profanation et celui du mensonge ne devaient pas être mis en scène , selon vous ; parce que le mensonge , l'impiété , la férocité et le libertinage

83 SUR LA DEamËRE PUBLICATION

sont choses respectables , auxquelles Tart ne doit pat s'attaquer. Tant pis pour les esprits fâcheux qui ne s'en accommodent pas. Ces petites imperfections de la société sont inviolables , et les flétrir est la conséquence d'un caractère chagrin et intolérant. Soit I voqs ne voule^i entendre que les concerts des anges $ les hymnes de la miséricorde , de la bénédiction et de l'espérance sont seuls dignes de vos oreilles pudiques « de vos ânias béates. Il paraîtrait cependant que voqs avez l'oreille dure et l'âme fermée à cette musiqne^là. Car les ams-^ ehaspands (les bons Génies) parlent et chantent tout aussi souvent que les darvands et les dews dans le poème incriminé. Il y a là tonte une contre-partie , toute une antithèse , savamment soutenue et délicatement développée , ainsi que l'annonce le titre de l'ouvrage. Vous n'y avea pas fait la moindre attention , et vous en avo^ détourné i* attention du puhUc avec une rare lincé* rité. C'est beau ! c'est bien de votre part I Quelle charité pour nous, quelle impartialité envers l'auteur! Ah! vraiment , vous faites noblement les choses |

£h bien , nous qui ne nous piquons pas de si savants détours [)our dire l'impression que ce livre a faite sur nous , nous citerons im peu de 1^ contres-partie qui a «échappé à votre talent d'examen ou à la fidélité de votre mémoire. C'est le Génie de la pnreté qui parle au Génie de la terre :

(( Rien ne périt , tout se transforme. Vous me de^ mandez , ô Sapandomad , ce que l'avenir cache sous son voile , si c'est un berceau, ou un cercueil? Fille d'Or-^ muzd , ignorez-vous donc que le cercueil et le berceau ne sont qu'une mém^ chose? Les langes du nouveau-né enveloppent la mort future ; le suaire du trépassé enferme dans ses plis la vie renaissante ,

DE M. F. LA M£KNAIS. 83

» Le poaroir des Dâroudjs n*est pas ce qu'ils le croient être. Lorsqu'ils renversent et brisent les sociétés humaines , lorsqu'ils y versent leur venin pour en hâter la dissolotion , ils concourent encoi*e au dessein de la Puis* sance fiiême qu'ils combattent. Ce qu'ils détruisent , ce n'est pas le bien , mais la sèche écorce du bien, qui op-* posait à son expansion un obstacle invincible. Pour que la plante divine refleurisse, il fatit qu'auparavant ce qu'a usé le travail interne se décompose.

» Considérez, d Sapandomad, et les vieilles opinions des hommes , inconciliables entre elles , et le droit sous lequel ils ont jusqu'ici vécu. Ces opinions , est-ce donc le vrai? Ce droit, est-ce donc le juste? Et pourtant c'est là tout ce qu'ils appellent l'oitlre social. Que cet informe édifice croule , y a-t*il lieu de s'en alarmer ?

» Graindrait-on que ces ruines n'entraînassent celle des principes salutaires qui ne laissent pas de subsister au milieu des désordres nés des fausses croyances et des institutions vicieuses ? Illusion. Qu'ils soient obscurcis momentanément, cela peut, cela doit être, à cause du lien factice qui les unissait à l'erreur destinée k dispa • rattre tôt ou tard. Mais, vous l'aVez remarqué vous-^ même , inaltérables au fond de la conscience du peuple, ûs s'y conservent immuablement. Quand tout le reste passe , ils demeurent ; ils sont comme l'or qu'on re* trouve , séparé de ce qui le souillait , sur le lit du tor-* rent qui emporte l'impur limon.

» Quand donc, attentifs au cours des choses, les Ilseds annoncent d'inévitables catastrophes, de grandes et prochaines révolutions , ils annoncent par cela même un renonvdlement certain , une magnifique évolution de l'Humanité en travail pour produire au dehors le fruit qui a germé dans ses entrailles fécondes. Si elle

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n'enfante point sans douleur, c*est que rien ne se fait sans effort ; c'est qu'enfermé dans le corps qui se dissout , l'esprit qui aspire à le quitter, à prendre possession de celui qui bientôt va naître , souffre à la fois et de son état présent et de son état futur, de son d^oût de ce qui est et de son désir de ce qui sera; car le désir même est une souffrance, et l'espérance aussi, tant qu'elle n'a pas atteint son terme.

» Plaignez, Sapandomad, les générations sans patrie que des souffles opposés poussent et repoussent dans le vide , entre le monde du passé et le monde de l'avenir* Elles ressemblent à la poussière roulée par Vato ^ Mais, nuage ténébreux , ou trombe qui dévaste , cette pous^ sière retombe sur le sol , où , pénétrée des feux du ciel,

humectée de ses pluies , elle se couvre de verdure, »

Ailleurs, le Génie de l'équité dit à celui guH^énitic peuple : .

« Un germe tombe sur la terre; il se développe et croît, et produit ses fleurs et ses fruits, après quoi la plante épuisée se dessèche et meurt. Ce germe , c'est une portion de la vérité infinie, qu'Ormuzd dépose dans l'esprit de l'homme ; cette plante est ce qu'il nomme religion : mais la mort n'en est qu'apparente , elle renaît toujours , se transformant chaque fois selon les besoins de l'Humanité, dont elle suit le pr(^rès et dont elle caractérise l'état

» Combien de civilisations différentes n'as-tu pas déjà vues périr I Qu'en est-il advenu ? Le genre humain a-t-il cessé de vivre? Non, après une époque de langueur maladive , de vertige et d'assoupissement , revenu à luimême , plein de vigueur et de sève , il est , poursuivant

* Esprit de Touragan.

I)Ë M. F. La MËNNAIS. 85

sa route éternelle, entré dans les voies d'une civilistitiou plus parfaite. Ces révolutions périodiques , assujetties à des lois identiques au fond avec les lois universelles du moade, offrent, en particulier, ceci de remarquable 9 que, s'accomplissant dans une sphère toujours plus étendue , elles ont une relation visible à Funité vers laquelle tout tend , à laquelle tout aspire.

» Elles suscitent d'abord de vives alarmes et une tris^ tcsse profonde, parce que, de toutes parts, elles présentent des images de mort. Lorsqu'une ère, fille de celles qui l'ont précédée , naît ; chose étrange I les hommes prennent le deuil et croient assister à des funérailles.

» C'est qu'en effet ce qui naît, on ne le voit pas encore; et qu'on voit ce qui s'en va, ce qui s'évanouit pour jamais. »

Si nous voulions , par curiosité , appliquer à chacune des malédictions que vous avez citées une théorie de l'espérance et de la foi, extraite de ce même livre, nous le pourrions aisément ; et il se trouverait qu'à force de vouloir trop prouver contre l'amertume de l'écrivain, vous n'avez rien prouvé du tout. Mais laissons cet aride débat. Le public saura bien faire de son attention l'usage qui lui conviendra ; et comme il n'aura pas les mêmes raisons que vous pour ne lire que d'un œil et n'entendre que d'une oreille , il jugera sans se soucier de vos arl'êts. La popularité y que vous haïssez tant, et pour cause, est souverainement équitable. Si, à des esprits douloureux , fatigués de souffrir en vain , les promesses û'Ormuzd semblent un peu lointaines ; si , à de jeunes cœurs avides d'espoir et d'encouragement, la voix d'Àhriman, « celui qui dit non, » paraît lugubre et terrible , les esprits sérieux et ^ncères leur répondront :

f6 SUR LA DERNIÈRE PUBLICATION

Forces êmoussées, ardeurs inquiètes, écoutez avec respect la voix austère de cet apôtre. Ce n'est ni pour endormir complaisamment vos soufirances ni pour flatter vos rêves dorés que Fesprit de Dieu i*agite , le trouble et le forée è parler. Lui aussi a souffert , lui aussi a subi le martyre de la foi. Il a lutté contre Tenvic , la calomnie, la haine aveugle, Thypocrite intolérance. Il a cru à la sincérité des hommes , à la puissance de la vérité sur les consciences. Il a rencontré des hommes qui ne Tout pas compris , et d*autres hommes qui ne voulaient pas le comprendre , qui taxaient son mâle courage d'ambition , sa candeur de dépit , sa généreuse indignation de basse animosité. Il a parlé , il a flétri les turpitudes du siècle, et on Ta jeté en prison. Il était vieux , débile, maladif : ils se sont réjouis , pensant qu'ils allaient le tuer, et que de la geôle, où ils l'enfermaient, ils ne verraient bientôt sortir qu'une ombre, un esprit déchu, une voix éteinte , une puissance anéantie. Et cependant il parle encore , il parle plus haut que jamais. Ils ont cru avoir affaire à un enfant timide qu'on brise avec les châtiflients, qu'on abrutit avec la peur. Les pédants! ils se regardent maintenant confus , épouvantés , et se demandent quelle étincelle divine anime ce corps si frêle , cette âme si tenace. Et ceux qui , par leurs déclamations ampoulées, par leurs anathèmes de mauvaise foi, ont alarmé la conscience de quelques hommes incertains et abusés, jusqu'à leur arracher la condamnation de la victime ; ces généreux anonymes , qui voudraient sans doute arracher un arrêt de mort contre lui pour en finir plus vite, se disent les uns aux autres: Nous ne l'avons pas bien tué ! cette fois , tâchons de mieux faire.

Eh bien , vous pour qui il a souffert , pour qui il est

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prêt, VOUS le voyez , à souffrir encore, souvonez-vous que sa tête est sacrée. Si sa voix est douloureuse , si sa prédication est rude et menaçante , s'il met parfois des reproches amers et des plaintes effrayautes sur les lèvres des anges que sa fiction invoque , songez qu*un divin transport a ému ses entrailles , et que sa miàsion en ce siècle malheureux n'était pas une mission de complaisance , de convenance et de politesse , comme ses ennemis voudraient )e lui imposer. C'est à lui de gourmander votre paresse, votre incertitude et vos langueurs. C'est là le spectacle qui le frappe , et , s'abusât-iJ quelquefois sur Texcès et la cause de vos misères , il a bien assez chèrement acquis, en souffrant pour vous tous les genres de persécution , le droit d'être sévère et de se faire religieusement écouter. Quand les enfants de l'Italie voyaient passer le Dante , ils disaient en le suivant des yeux avec respect : Voilà celui quirevientdel' enfer I £h bien , dans votre siècle de scepticisme et de moquerie , vous avez parmi vous un homme dont l'ardente imagination s'est abîmée dans ces mystères de la poésie, dont l'âme religieuse et apostolique s'est envolée dans Tempyrée où s'éleva le Dante , dont la plume toujours énergique vient de vous tracer un enfer et un ciel mystiques d'où s'échappent des cris et des remontrances dont nul autre après lui n'aura l'antique vigueur d'expression et le ravissement extatique. Il est le dernier prêtre, le dernier apôtre du Christianisme de nos pères, le dernier réformateur de TÉglise qui viendra faire entendre à vos oreilles étonnées cette voix de la prédication , cette parole accentuée et magnifique des Augustin et des Bossuet , qui ne retentit plus , qui ne pourra plus jamais retentir sous les voûtes affaissées de l'Église; car l'Église a chassé de son sein ce serviteur

trop sincère, trop fort et trop logicien pour être contenu en elle. Il ne vous explique point encore la religion nouvelle , mais il vous l'annonce. Sa mission était de dé* truire tout ce qui était mauvais dans Tancienne : il l'a fait selon ses forces et ses lumières ; — d'en conserver,^ d'en ranimer tout ce qui était vraiment pur, vraiment évaugélique : il l'a fait de toute son âme. Le peuple était voltairien comme les hautes classes. Depuis les Paroles d*un Croyant , une grande partie du peuple est redevenue évangélique. Il a travaillé dans l'Église et hors de l'Église , dans ce même but et avec ce même sentiment d'évangéliser le peuple et de combattre le matérialisme par une philosophie religieuse, par une prédication philosophiquement spiritualiste. Son œuvre est grande. Il y a donné toutes ses forces , tout son amour, toute sa colère , toute sa persévérance , tout son génie. 11 y a tout sacrifié, repos, aisance, sécurité, réputation (puisqae quelques-uns lui ont fait un crime de son courage et de sa foi), amitiés heureuses, amitiés sincères même. Il a tout brisé, amis et ennemis, tout ce qui devait ou lai semblait devoir entraver son élan. Il y a tout perdu, jusqu'à la santé et la liberté, ces conditions inappréciables, et indispensables en apparence, de la fraîcheur des idées et de la puissance de l'esprit. Dieu, par une admirable compensation, lui a conservé pourtant son génie, sa foi et la jeunesse de son courage. Et après tant de sacrifices, de luttes, de souffrances et de désastres, l'admiration et la vénération des âmes sincères ne lui resteraient pas fidèles? Voulût-il les repousser, non, cent fois non, elles ne déserteraient pas sa cause I Non,, messieurs les joui^alistes du gouvernemen.t , la république, aucun type, aucun idéal de la république ne commence à s'enmiyer des jérémiades démocratiques

de son itttistre adepte. On ne s*en lassera pas plus que la poésie ne se lasse de Jérémie lui-même, ce prophète impoli et inconvenant ^ qui parlait comme M. La Mennais de la coniiption des vivants et des vers du sépulcre. Des âmes faibles , ombrageuses et froissées dans leur vanité (il en est peut-être parmi vous) lui feront un vice de cœur de cette facilité miraculeuse avec laquelle il s'est détaché des personnes , quand , les personnes représentant des idées qui n'étaient pas les siennes , il a su les arracher de son sein. Mais il en est d'autres qui , ayant aimé en lui avant tout la sincérité et la foi , ses divins mobiles , se laisseraient froisser et brûler par sa course enflammée (dût-il prendre, en passant, une ronce pour un appui, un fruit pour une épine), plutôt que de l'arrêter par de mesquines susceptibilités et de l'étourdir par de puérils reproches. Déjà ce trop céilbre ahhé , comme vous l'appelez naïvement , appartient à l'histoire. Il a assez fait pour, y prendre place de son vivant; et la postérité le contemple déjà par les yeux de nos enfatns , ces petits enfants qu% suivant sa belle parole , sourient dans leurs berceaux; car Us ont aperçu ie règne de Dieu dans leurs songes prophétiqu^es. Ceux-là lui marqueront, dans l'histoire des religions et des philosophies, une place que l'anonyme ne vous procurera jamais. Ceux-là comprendront qu'il a dû peu n'alarmer du bruit que vous faites autour de son œuvre , car ce bruit n'aura pas laissé d'échos. Ceuxlà ne s'inquiéteront guère de savoir si , dans le secret de sa pensée , il a deviné juste la forme que doit prendre leur, société et leur religion. Ils verront seulement les effets de sa prédication dans lès âmes , et ils en cueilleront les fruits sous la forme de vertus et de forces régénératrices que le souffle glacé de vos discours académi-

ques et la froide étreinte dç vofi murai)iefi péoiteotiaires n*£|urQnt pu détruire dans leur germe.

£n attendant , vous lui ferez uq grand crin^e de sa tristesse; et vous, qui avez des pensée^ noires i vous lui reprocherez aigrenient d'avoir des idées sombres. Quant à nous , quoique son espérance de rénovation sociale nous paraisse trop vague ; quoique noqs copcevions des réformes plus hardies; quoique nous trouvions qu'il a gardé , dans ses viies et dans ses iQstiqcts d'avenir, quelque chose de trop ecclésiastique; quoiquMl ne npus seinble pas avoir asuez compris la missioi^ de )a femme et le sort futur de la famille; quoique, epâq , sur d'autres points encore , noua ne soyons pas i^ disciples, nous serons à jamais ses amis et ses adoiîrateurs jusqu'au dévoueinent , jusqu'au martyre , s'il le fallait , plutôt que d'insulter à la souffrance d'une si i^ql^le destinée, Nous savons qu'il croit ce qu'il professe ; et, dfips ce qu'il professe , nous trouvons bien as^z de grandes vérités et de grands sentiments pour l'absoudre d^ pe qui, à certains égards, ne nous semble pas complet et concluant. Mais vous autres , qui cherchez à l'outrager dans ce que sa vie a de plus touchant et de plus resf^ pectable, vous qui l'appelez momtVur l'aéiifé (avep une pauvre ironie , il faut le dire); vous qui lui reprochez d*être prêtre et de ne pas savoir mentir ; votis qui, cependant, raillez le clergé, et qui vous vantez d^ Yemifaumer comme une vieille momie , avec force génuflexions et sarcasmes ; vous qui traitez le Catholicisme et le Christianisme comme on traite, en Chine, les mandarins condamnés à mort : un coussin sous If patient , un argqqsin prosterné devant lui ^ et m bourreau , le sabre levé, derrière ; vous qui flattez les prélats pour que leurs curés ne fassent pointde propagande

D£ M. P. LA MËNNATS. 91

contre vos élçctions; vous qui , ne croyant à rien , voulez que le peuple croie, de par le Catholicisme, à la sainteté de vos pouvoirs et à la légitimité de vos droits ; vous, enfin, qui reprochez à un prêtre réformateur d'ayoir quitté cette Église où vous n'entrez qu'en riant sous votre masque , et qui feignez d'être scandalisés de son langage rude et affligé : ne voyez-vous donc pas que s'il est trop effrayé du spectacle qu'offre le monde , s'il est irrité de tout le mal qu'il y voit et défiant de tout le bien qu'on n'y voit pas , c'est parce quMl est prêtre , et plus pi;jêtre que tous vos prêtres ? c'est parce qu'il a été nourri dans la cage, qu'il y a pris des habitudes de mortificatioa et de renoncement, qui font de lui, encore, et plus que jamais , au milieu des audaces de sa révolte , un auguste fanatique ? Oui , c'est parce qu'il a vieilli sans famille , sans postérité , sans lien personnel avec la famille humaine , qu'il est triste fouvent et injuste quelquefois. Quelques-uns parmi nous peut-être trouvent qu'il respecte encore trop , selon eux , les formes du passé ; et nous , nous le trouvons aussi. Car ce n'est pas de l'hypocrisie cle parti et de l'intérêt de coterie que nous faisons ici : c'est de la justice dans toute la volonté de notre âipe , dans toute la force de nos instincts ; e\ nous sentons que , malgré l'infériorité de nos lumières et de nos mérites , nqus avons , devaut Dieu et devant les hommes , le droit de dire toute notre pensée sur cet homme illustre. £h bien I nous lui f^iisons un malheur d'être prêtre ; à d'autres la honte de lui en faire un reproche I Nous blâmons profondément les athées qui outragent, en feignant de la respecter ailleurs, la cause de sa dureté apparente. Nous blâmerions aussi ceiix qui , au nom d'une croyance opposée à la sienne , lui reprocheraient de n'avoir pas assez dépouillé le prc-

tre en quittant TÉgiise. Çue voutiez-vatis qu'il fit ? Ce n'est pas le cas de répondre : QuHt mourût ! car il était mort déjà à la \ie de rhamanité ; il 8*était suicidé .en ce sens , en prononçant des vœux. Et il est resté dans cette tombe avec un héroïsme qui ne donne pas prise à la moindre des calomnies de Tennemi. Que dis-je ? il s*est suicidé une seconde fois. Car il était redevenu libre; il pouvait secouer le joug ; et si Tanathème des dévots l'eût accablé encore plus pour cela, des masses entières auraient applaudi ou pardonné à tous ses actes personnels d'indépendance. Ce n'est donc pas la crainte de l'opinion qui l'a retenu , et il n'eût pas été plus abominable à la^postérité pour s'être affranchi de l'inaction , que ne l'est Luther, accepté comme le premier après Jésus par la moitié de l'Europe civilisée. Mais le caractère de cet honmie-ci est grand dans un autre sens. H est moins grand réformateur, il est plus grand saint. Plus prudent pour les autres , il ne pousserait pas le monde dans des voies aussi hardies. Plus courageux envers lui-même , il ne fuirait pas devant ses bourreaux. Il s'offrirait à la torture, dans la crainte de s'être abusé sur les droits généraux en vue de son droit individuel. Vous appellerez cela de l'orgueil , vous qui ne croyez pas aux mâles vertus , et pour cause. Ne l'appelez pas timidité , vous qui avez l'amour du vrai. Croyez-vous donc qu'il n'eût pas pu faire un schisme et bouleverser, peut-être renverser l'Église? Oh ! que l'Église sait bien le contraire I Et que ne l'a-t-il fait ! disent tous ces jeunes lévites qui dévorent les écrits de La Mennais dans le trouble des séminaires et dans le silence des campagnes. Il ne l'a pas fait, je crois pouvoir le proclamer ici sans me tromper, parce qu'il manquait des passions qui font les grands schismatiques. Il avait bien la charité , le cou-

DE M. F. LA »IENNATS. 93

rage , la conviction : il n^avait pas Torgueil de soi , Tambition de la renommée , la soif de la vengeance , des richesses, des plaisirs et des enivrements de la vie. Il était façonné aux vertus chrétiennes ; il ne pouvait pas les perdre. Voilà tout son crime : amis et ennemis , condamnez-le si vous Fosez. Il aimait le sacrifice; c'est dans rhabitude du sacrifice qu'il avait puisé son enthousiasme , sa force , son ardeur de sincérité , son génie. Eût-il perdu lout cela en renonçant au sacrifice ? Je ne sais. Mais il y a une volonté divine qui l'a poussé dans sa voie , et cette volonté a seule le droit de le juger.

Pour moi, artiste (je ne prétends pas être autre chose, et cela me suffit pour croire , aimer et comprendre ce dont mon âme a besoin pour vivre sans défaillir) , je l'aime ainsi. J'aime cette figure qui conserve la poésie des saints du moyen âge , et qui , à la jeunesse rénovatrice de notre époque , unit la sévérité persévérante des antiques vertus. Nous ne sommes pas assez loin du Christianisme pour ne pas aimer encore nos saints et nos martyrs. Nous les cherchons en vain parmi ces prêtres du siècle qui font de leurs églises des salons pour les dames, de leur ministère un marchepied pour l'ambition , de leurs principes religieux un compromis avec les puissances temporelles. Et La Mennais nous paraît si magnanime, si généreux , si naïf dans son œuvre que , n'en déplaise à monsieur l'anonyme du Journal des Débats, nous irions volontiers le tirer par sa soutane (la seule soutane qui nous inspire encore du respect) , pour lui dire : « Père, grondez-nous tant que vous voudrez , nous aimons mieux vos reproches que votre silence ; et puissiez-vous nous gronder encore bien fort et bien long-temps ! Le peuple ne raisonne ni mieux ni plus mal que nous à cet égard. Il vous aime ; donc vous

94 DERNIÈRE PUBLlCATIO^i DE H. F. LA MENNAIS.

ne pouveE pas af Qîr tort avec lui. Moquez-vous , tonnez , menacez : tout cela est beau venant de vous , et vous ne blesserez jamais une âme sincère. Que qui se sent coupable se fâdie I 4

FIN

LE

DimANT les ({tiatre oo cinq siècles au mîMeo desquels esi jeté le grand éféDement de la ne du Christ, rintelligence humaine fut en proie aux douleurs et aux déchirements de Tenfantement. Les hommes supérieurs de la chilisation , sentant la nécessité d*un renouvelément total dans les idées et dans la conduite des nations, forent éclairés de ces lueurs divines dont Jésus fut le centre et le foyer. Les sectes se formèrent autour de sa courte et sublime apparition ^ comme des rayons plus ou romns chauds de son astre. Il y eut des caraîtes^ des saducéens et des esséniens, des manichéens et des gnostiques, des épicuriens, des stoïciens et des cyniques, des philosophes et des prophètes, des devins et des astrologues, des solitaires et des martyrs : les uns partant du spiritualisme de Jésus, comme Origène et Manès ; les autres essayant d*y aller, sor les pas de Platon et de Pythagore; tous escortant 1* Évangile, soit devant, soit derrière , et travaillant par leur dévouement ou leur résistance à con-^ Bolider son triomphe^

Dans cette confusion de croyances , dans ce conflit de rêves , de travaux fiévreux de la pensée, de divinations maladives et de vertiges sublimes , une nouvelle forme fut donnée à certains esprits, une forme agréa^ bie , élastique > qui seule convenait aux esprits éclairés

9C Le poème de MYftZA.

et aux caractères faciles : cette disposition de Tesprit humain qui domine dans tous les temps de dépravation, et chez toutes les nations très-civilisées, nous rappellerons, pour nous servir d'une expression moderne, tdeciisme , quoique cette dénomination n*ait pas eu dans tout temps le même sens ; nous nous en tenons à celui qu'elle implique aujourd'hui, pour qualifier la situation morale des hommes qui n'appartenaient à aucune religion au temps dont il est question ici.

Parmi ces éclectiques , on vit des hommes d'un caractère et d'un esprit tout opposés , des hommes graves et des hommes frivoles, des savants et des femmes ; car cette doctrine, qui consistait dans l'absence de toute règle , accueillit toute sorte de pédantistne et toute sorte de poésie. Les rhéteurs s'y remplissaient l'estomac d'arguments et les poètes s'y gonflaient le cerveau de métaphores. L'Inde et la Ghaldée , Homère et Moïse , tout était bon à ces esprits avides et curieux de nouveautés, indifférents en face des solutions : heureux caractères qui. Dieu merci, fleurirent toujours ici-bas au milieu de nos lourdes polémiques. Grands diseurs de sentences, sincères admirateurs de la vertu et de la foi , le tout par amour du beau et par estime de la sagesse, vrais épicuriens dans la pratique de la vie, prophètes élégants et joyeux, bardes demi -bibliques et demipaïens, intelligences saisissantes , fines, éclairées, plei* nés de crédulités poétiques et de scepticisme modeste ; en un mot , ce que sont aujourd'hui nos véritables artistes.

Le petit poème qu'on va lire fut récitée, en vers hébraïques, sous un portique de Gésarée, par une femme nommée Myrza , laquelle était une des prophétesses de ce temps-là, espèce mixte entre la bohémienne et la si-

LE POÈME DE MYRZA. 9l

bylle , poète en jupons comme il en existe encore, mais d'un caractère hardi et tranché qui s'est perdu dans le monde , aventurière sans patrie , sans famille et sans dieux, grande liseuse de romans et de psaumes, initiée successivement par ses amants et ses confesseurs aux diverses religions qui s'arrachaient lambeau par lambeau l'empire de l'esprit humain. Cette femme était belle , quoique n'appartenant plus à la première jeunesse ; elle jouait habilement le luth et la cithare, et, changeant de rhythme , de croyance et de langage selon les pays qu'elle parcourait, elle traversait les querelles philosophiques et religieuses de son siècle , semant partout quelques fleurs de poésie , et laissant sur ses traces un étrange et vague parfum d'amour, de sainteté et de folie ; bonne personne du reste , que les princes faisaient asseoir par curiosité à leur table , et que le peuple écoutait avec admiration sur la place publique. Yoici son poème tel que , de traduction en traduction , il a pu arriver jusqu'à nous. Nous osons parfaitement le livrer aux savants , aux poètes et aux chrétiens de ce temps-ci , sachant le bon marché que notre siècle panthéiste fait de toutes choses, et la complaisance que son ennui lui inspire pour toutes sortes de rêves.

Eu ce temps-là , long-temps avant le commencement des jours que les hommes ont essayé de compter. Dieu appela devant lui quatre Esprits , qui parcouraient d'un vol capricieux les plaines de l'espace : Allez, leur dit-il, prenez-vous par la main , marchez ensemble , et travaillez de concert

98 L£ POÈME DE MTRZA.

Ils obéirent, et, ne se quittant [4us, préâdèr«it chacun à une des œuvres de Diea ; et tin nouvel astre parut dans Téther : cet astre est la terre que nous habitons aujourd'hui , et ces quatre Esprits sont les tiéments qui la composent*

Mais deux de ces Esprits , se sentant plus puissants , firent la guerre aut dent autres*

L'eau et le feu ravagèrent la terre, et Pair fut tantôt infecté des vapeurs humides des marais, et tant6t em<« brasé des feux d'un soleil dévorant*

Et pendant un nombre de siècles que Thomme ne sait pas, mais qui sont dans Tétemité de Dieu moins qu'une heure dans la vie de rhotnme , notre globe bondit dans l'immensité , comme une cavale sauvage , sans guide et sans frein ; sa course ne fut réglée que par le caprice des Esprits à qui Dieu l'avait abandonné t tantôt, emporté d'un essor fougueux, il s'approcha du soleil jusqu'à s'y brûler ; tantôt il s'endormit languis-* sant et morne t loin des rayons vivifiants que chaque printemps nous ramène. H y eut des jours d'une année et des nuits d'un siècle. Le globe n'ayant pas encore arrêté sa forme , les froides régions qu'habitent le Calé* donien et le Scandinave forent calcinées par des étés brûlants. Les contrées où la chaleur bronze les hommes se couvrirent de glaciers incommensurables. L'Esprit du feu descendit dans le sein de la terre; on eût dit qu^un démon enfonçait ses ongles et ses dents dans les entrailles du globe t des rugissements sourds s'échappaient des rochers ébranlés , et la terre s'agitait comm6 une femme dans les convulsions de l'enfantement Quel* quefois le monstre , en se retournant dans le ventre de sa mère, sapait les fondements d'une montagne, et creusait sous les vallées des voûtes sans appui. La mon^

tagne et la vallée dlsparaifisaient ensemble , et des lacs de bitume s'éteadaient en bouillonnant sur les débris amoncelée ; une fumée acre et fétide empoisonnait Tatniûsphère; les plantes se desséchaient , et Teau, appelée par le feu » raYdge9i| à son touf le flanc décbiré de sa SQSUF,

Snfin le feu 8*ouvrj( un passage à travers le roc et Targtl^ y et se répandit an dehors comme un fleuve débùràL La mer, brisant ses digues de la veille , fit chaque jour de nouvelles invasions, et chaque jour déserta ses nouveau! rivages comme un lit trop étroit. On voyait , dans Tespace d'une nuit , s*élever des montagnes de fange ou de cendre , que le soleil et le vent façonnaient à leur gré; des ravins se creusaient tels que la vie d'un homme voyageant le jour et la nuit n'eût pas suffi pour en trouver le fond; des météores gigantesques erraient sur les eaux comme des soleils détachés de la voûte céleste, et les vagues de Focéan roulaient sur les sommets que les nuages enveloppent aujourd'hui bien loin au - dessus de la demeure des hommes.

Dans cette lutte , la terre et l'eau , jalouses l'une de l'autre, se mirent à créer des plantes et des animaux qui à leur tour se firent la guerre entre eux ; des lianes immenses essayèrent d'arrêter le cours des fleuves , mais les fleuves enfantèrent des polypes monstrueux, qui saisirent les lianes dans leurs bras vivants, et leur étreinte fut telle , que des myriades de races d'animaux s'y arrêtèrent et y périrent ; et de tous ces débris se forma le sol que nous foulons aujourd'hui , et sous lequel a disparu l'ancien monde.

Cependant à toutes ces existences d*un jour succédaient d'autres existences ; les races se perdaient et se

fOO LE POÈMk DE MYRZA.

renouvelaient; la matière inépuisable se reproduisait sous mille formes. Du sein des mers sortaient les ba* leines semblables à des îles , et les léviathans hideux rampant sur le sable avec des crocodiles de vingt brasses. Nul ne sait le nombre et la fonne des espèces tombées en poussière ; l'imagination de Thomme ne saurait les reconstruire ; si elle le pouvait , l'homme mourrait d'épouvante à la seule idée de les voir. L'abeille lut peut-être la sœur de l'éléphant ; peut-être une race d'insectes , aujourd'hui perdue , détruisît celle du mammouth , que l'homme appelle le colosse de la création. Dans ces marécages qui couvraient des continents entiers , il dut naître des serpents qui , en se déroulant , faisaient le tour du globe , et les aigles de ces montagnes, infranchissables pour nos gazelles abâtardies , enlevaient dans leurs serres des rhinocéros de cent coudées. En même temps que les dragons ailés arrivaient des nuages de l'orient , les licornes indomptables descendaient de l'occident , et quand une troisième race de monstres , poussée par le vent du sud , avait dévoré les deux autres , elle périssait gorgée de nourriture , et l'odeur de la corruption appelait l'hyène du nord , des vautours plus grands que l'hyène , et des fourmis plus grandes que les vautours ; et sur ces montagnes de cadavres, parmi ces lacs de sang livide, au milieu de ces bêtes immondes, dévorées ou dévorantes, des arbres sans nom élevaient jusqu'aux nues la profusion de leurs rameaux splendides , et des roses plus belles et plus grandes que les filles des hommes ne le furent jamais , exhalaient des parfums dont s'enivraient les esprits de la terre , couverts de robes diaprées , aujourd'hui réduits à la taille du papillon , et aux trois grains d'or de l'étamine de nos fleurs.

Ces volcans, ces déloges, ces cataclysmes , cet ouvrage informe du temps et de la matière , les saintes Écritures l'appellent Tâge du chaos. Or, tandis que les quatre Esprits se livraient à la guerre, il arriva qu'ils passèrent près du char de Dieu, et, frappés de terreur, ils s'arrêtèrent. Dieu les appela it leur dit : Qu'avezvous fait ? Pourquoi ce monde que je vous ai conûé marche-t-il comme s'il était ivre? Avez-vous bu la coupe de l'orgueil? Prétendez-vous faire les œuvres de l'Éternel ? Un esprit plus puissant que vous va se lever à ma voix ; il vous enchaînera , et vous forcera de vivre en paix.

L'Étemel passa ; et quand les quatre Esprits virent s*effacer dans l'espace le cercle de feu que traçaient les roues de son char, ils reprirent courage, et, se re^ gardant, ils se dirent: Pourquoi ne résisterions-nous pas à l'Éternel? Ne sonmies-nous pas éternels, nous aussi ? Il nous a créés , mais il ne peut nous détruire , car il nous a dit : Vous n'aurez pas de fin. L'Éternel ne peut reprendre ^ parole. Il nous a donné ce monde. Mais c'est nous qui l'avons couvert de plantes et d'ani* maux. Nous aussi, nous sommes créateurs. Unissonsnous, armons nos volcans en guerre. Que l'océan gronde , que la lave bouillonne, que la foudre sillonne les airs, et vienne l'Eternel pour nous donner des lois!

En parlant ainsi , ils cessèrent de se haïr; et, abaissant leur vd sur les montagnes les plus élevées de la terre : Nous allons , dirent-ils , entasser ces monts les uns sur les autres , et nous atteindrons ainsi à la demeure de Dieu. Nous le renverserons, et nous régnerons sur tous les mondes.

Mais comme ils commençaient leur travail insensé , un ange envoyé par le Seigneur versa sur eux la coupe

i 02 LE POÈMB DE MYRZA.

du mépris , et , saisis de torpeur, ils s'endornûrent comme des hommes pris de vin.

Et quand ils se réveillèrent , ils virent sw la mpas&e un être inconnu , plus beau qu'eux • quoique délicat et frêle. Sa tête n'était pas flamboyante , et son corps n'était pas couvert.-d'une armure d'écaillés de serpent; le ver à soie semblait avoir filé l'or de sa chevelure, et sa peau était lisse et blanche comme le ti«su des Us.

Les Esprits étonnés l'entourèrent pour le conteoipler, s'émerveillant de sa beauté , et se demandant l'un à l'autre si c'était là un esprit ou un corps. Cependant cette créature dormait paisiblement sur la mousse , et les fleurs se penchaient sur elle comme pour l'adpirer ; les oiseaux et les insectes voltigeaient autour d'elle , n'osant becqueter ses lèvr^ de pourpre , et formant un rideau d'ailés doucement agitées entre son yisj^eet le soleil du matin , qui semblait jaloux aussi 4e le regarder. Alors l'Esprit des eaux : — Qqel e^t celui-ci ? et qui de nous l'a produit ^ Vinsu de^ antres ? Si c'est de la terre qu'il est sorti , d'où viei^t que les vapeurs de 'mes rives n'en savent rien ? et où est le feu qui 1> fécondé? Est-ce une plante, pour qu'il soit sans plpmes, et sans fourrure, et sans écaille? Et si c'est une plapte, d'où vient que je n'ai point arrosé sop germe, d'où vient que l'air n'a pas aidé sa tige à s'élever et son calice à se colorer ? Si c'est une créature, où est son créateur? Si c'est un esprit, de quel droit vient-il s'éta))lir dans notre empire ? et comment sou£Brons-nou9 qu'il s'y repose ? Enchalnons-le , et que la bouche de^ volcans se referme derrière lui , car il faut qu'il aille au fond de la terre et qu'il n'en sorte plus.

L'Esprit de la terre répopdit: Ceci est un corps, car le sommeil l'engourdit et le gouverne comme les ani-

maux ; ee n^est pas une plante , car il respire et semble destiné au mouvement comme Toiseau ou le quadrupède : cependant il n'a point d'ailes , et ne saurait voler; il n'a pas les défenses du sanglier, ni les ongles du tigre pour combattre , ni môme récaille de la tortue pour s'abriter. C'est un animal faible que le moindre de nos animaux pourrait empêcher de se reproduire et d'exister. Et puisque aucun de nous ne Ta créé, il faut que ce soit TÉternel qui, par dérision , Tait fait éclore, afin de nous surprendre et de nous effrayer ; mais il suf- Gra du froid pour lui donner la mort.

-r- Ne nous en inquiétons point, dirent les autres , il est en notre pouvoir, éveillons-le , et voyons comme il marche et comme il se nourrit. Puisqu'il n'a ni ailes, ni nageoires, ni arme d'aucune espèce, pour s'ouvrir un chemin et se construire une demeure , il ne saurait vivre dans aucun élément.

£t les quatre Esprits de révolte se mirent à railler et à mépriser l'œuvre du Dieu tout-puissant

Alors cet être nouveau s^éveilla , et , à leur grande surprise, il ne se mit ni à fuir, ni à ramper comme les serpents , ni à marcher comme les quadrupèdes ; il se dr^sa sur ses pieds, et sa tête se trouvant tournée vers le ciel , il éleva son regard , et les Esprits de révolte vfarent , dans sa prunelle , étinceler un feu divin. Quel ^t, dirent-ils, celui-d, qui ne rampe, ni ne vole, et qui a un rayon du soleil dans les yeux? Ya-t-il monter vers le ciel comme une fumée? et d'où vient qu'avec ^^ C(»>ps si chétif il est plus beau que le plus beau des anges du ciel? — Alors ils furent saisis de crainte , et rmterrogèrent en tremblant.

Mais cette créature ne les entendit pas ; on eût dit ^e ses yeux ne pouvaient distinguer leur forme , car

elle ne leur donna aucun signe d'attention , et ne ré-> pondit rien à leurs questions.

Ils se réjouirent donc de nouveau , en disant : Cette bête n'a ni le sens de l'ouïe , ni le sens de la vue ; elle ne saurait faire entendre aucun cri , eUe est pins slupide que les autres bêtes. Celles-ci ne nous comprennent pas et ne nous voient pas non plus ; mais l'instinct les avertit de notre présence ; et un tressaillement secret s'empare du plus petit oiseau , lorsque le volcan gronde, ou lorsque l'orage s'approche; l'ours et le chien s'enfuient en hurlant, le dauphin s'éloigne des rivages , et le dragon se réfugie sur les arbres les plus élevés des forêts ; mais cette bête n'a pas de sens, et les polypes seuls suffiront pour la dévorer.

Alors la créature inconnue éleva la voix , une voix plus douce que celle des oiseaux les plus mélodieux, et elle chanta "un cantique d'actions de grâces au Seigneur , dans une langue que les Esprits de révolte ne comprirent pas.

Et leur colère fut grande , car ils se crurent insultés par cette langue mystérieuse , et ces accents d'amour et de ferveur remplirent leur sein de haine et de rage. Ik voulurent saisir leur ennemi ; mais l'ennemi , ne dai* gnant pas les voir, se prosterna devant l'Éternel , puis se releva avec un front rempli d'allégresse, et se mita descendre vers la vallée , sans cesser d'être debout , et posant ses pieds sur le bord des abîmes avec autant d'adresse et de tranquillité que l'antilope ou le renard. Comme les pierres et les épines offensaient sa peau , il cueillit des herbes et des feuilles , et se fit une chaussure avec tant de promptitude et d'industrie , que les Esprits de révolte prirent plaisir à le regarder.

Cependant, à mesure que la créature de Dieu mar-

chaît, la terre semUait devenir plus riante, et la nature se parait de mille grâces nouvelles. Les plantes exhalaient de plus doux parfums, et la créature, comme saisie d*un amour universel, se courbait , retirait les fleurs , se penchait sur les cailloux transparents , souriait aux oiseaux, aux arbres, aux vents du matin. £t le vent caressait mollement sa poitrine ; les oiseaux la suivaient avec des chants de joie ; les papillons venaient se poser sur les fleurs qu'elle leur présentait ; les arbres se courbaient vers elle et lui offraient leurs fruits à l'envi Fun de l'autre. Elle mangeait les fruits , et , loin de dévorer avidement comme les bêtes, semblait savourer avec délices les sucs parfumés de l'orange et de la grenade. Une biche , suivie de son faon, vint à elle , et lui offrit son lait qu'elle recueillit dans une conque de nacre , qu'elle porta joyeusement à ses lèvres en caressant la biche ; puis elle présenta la coquille au faon , qui but après elle , et qui la suivit, ainsi que sa mère.

Les Esprits suivaient en silence , et ne concevaient rien à ce qu'ils voyaient ; enûn ils se réveillèrent de leur stupeur et dirent : C'est assez nous laisser insulter par nne œuvre de ténèbres et d'ignorance ; ce vain fantôme d'ange a un corps et se repaît comme les bêtes ; il doit être,* comme elles, sujet à la mort et à la pourriture. Si la biche et son faon, si l'oiseau et l'insecte, si l'arbre et son fruit, si l'herbe et la brise se soumettent à lui , voici venir le léopard et la panthère qui vont le déchirer.

Mais le léopard passa sans loucher à la créature de Dieu , et la panthère , l'ayant regardée un instant avec méGance, vint offrir son dos souple et doux à la main caressante de son nouveau maître.

— Voici le serpent qui va le couvrir de morsures em-

106 LE POÈME DK IfYBZA.

poisonnées , dirent les Esprits de haine. Le serpent dormait sur le sable. La créature divine ra{^)ela dans cette langue inconnue qn*elle avait parlée à TÉtemel , et le serpent , déroulant ses anneaax , vint mettre sa tête humiliée sous le pied dn maître » qui se détourna sans lui faire ni mal ni injure. L'élé(rfiant s*ai^[)rocbant, les Esprits espérèrent qu'il les débarrasserait de l'étranger ; mais Téléphant , ayant pris des fruits dans sa main, le suivit, obéissant h sa parole, et cueillant à son tour les fruits et les fleurs sur les branches les plus élevées pour les lui offrir avec sa trompe, Le diameau arriva, et , pliant les genoux , offrit son dos à l'étranger, et le porta dans la vallée. Alors les Esprits , transportés de colère, s'assemblèrent sur une cime élevée; ils réunirent leurs efforts pour créer un monstre qui surpassât en laideur, en force et en cruauté les monstres les plus hideux qu'eût produits la terre. Mais conmie le Seigneur, qui jusqu'alors avait habité avec eux , s'était retiré, ils ne purent rien créer d'abord. Enfin, après beaucoup de conjurations adressées aux éléments qu'ils croyaient gouverner, ils firent sortir de terre un drag(Hi redoutable , et le forcèrent avec des menaces de marcher contre la créature de Dieu. Mais celle-ci, le voyant venir, monta sur le cheval, appela rhi{^potame, le taureau , et tous les animaux forts de la terre et de la mer, et les oiseaux forts du ciel , et Ions se rangèrent autour d'elle comme upe armée. Le cheval bondit d'orgueil sous son maître , et le porta comme un roi à la rencontre de l'ennemi. Alors le dragon épouvanté revint vers ceux qui l'avaient envoyé, et leur djt : — Vous voyez ce qui arrive; toutes les créatures se rangent sous sa loi, celui-ci est le roi de la terre, et l'esprit de Dieu est en lui. — Et le dragon étendant ses

ailes , TËsprit de ténèbres qui était en lai s*enTola , et sa dépouille restant par terre , l'étranger la ramassa , la regarda , et s'en fit un rétement pour traYerser les régions froides.

Car elle continua sa tourse rers le nord, et parcourut le monde entier, se construisant partout des chariots arec les arbtes des forêts et les métaux de la terre ; mangeant de tous les fruits ; se faisant aimer et servir par tontes les créatures ; trayersant les fleuves & la nage, on sur des nacelles que son adresse improvisait ; s'habituant à tous les climats ; prenant son sommeO à Fombre des forêts, à Fabri dans les grottes, ou dans des tentes de feuil* lage qu'elle dressait an coucher du soleil; sachant tirer le feu d'un caillou ou d'une branche sèche, et partout louant rÉternel, chantant ses bienfaits, et implorant son appui.

Quand cet être singulier eut fait le tour de la terre et s'y fut installé comme dans son domaine , les Esprits de révolte, enchaînés jusque-là par la curiosité, résolurent de détruire ce qu'ils croyaient être leur ouvrage , et de bouleverser le globe , afin d'anéantir leur ennemi aveo loi. — Ouvre une crevasse sous ses pieds , dirent-ils à la terre , et dévore-le dans la gueule béante de tes abîmes. — Mais la terre refusa d'obéir, et répondit t Celui-ci est l'envoyé de Dieu, le roi de la création. Ils dirent au volcan de l'envelopper d'un lac de feu et de faire pleuvoir sur lui des pierres embrasées ; mais le volcan refusa , et répondit comme la terre* La mer refusa d'inonder, et l'air de laisser passer la foudre. Alors les Esprits virent qu'ils n'avaient plus de pouvoir, el^ feignant de se soumettre à l'envoyé de Dieu , ils s'offri-» rent au Seigneur pour être les ministres de son favori» Mais Dieu , connaissant leur dessein , répondit : La moi»

ne sortira plus de ses bornes, la terre ne quitte» fias la Toie que je lui ai tracée dans l'espace , le soleil ne s'éteindra plus , l'air ne sera plus infecté de miasmes fétides ; yous serez enchaînés à jamais , et tous obéirez enesdaves, non pas à mon envoyé, mais à l'ordre que je yous assigne, et qui est ma parole, la loi étemelle de l'univers. Quant à celui-ci , que vous ne connaissez pas, c'est mon œuvre , et je l'ai faite en souriant pour vous railler et vous montrer que par vous-mêmes vous ne pouvez rien. Je lui ai donné les besoins des animaux , un corps frêle , sans défense et sans vêtement; je Fai mise nue sur la terre. £t vous voyez qu'en un jour elle a eu des chaussures, des vêtements, des esdaves , de quoi pourvoir à tous ses besoins, et r^er sur la force sans posséder la force. Vous n'avez pas compris où était sa puissance , et voyant qu'elle n'avait les avantages naturels d'aucun animal , vous vous êtes demandé comment elle savait gouverner l'instinct de tous les animaux et leur commander. C'est que j'ai mis en elle une étince^e de mon esprit, et qu'elle est à la fois corps et intelligence , matière et lumière. Allez, et que le monde soit son héritage. Elle ne vous commandera pas , car elle pourrait, comme vous, s'enivrer d'oi^eil et succomber à son tour. Allez, et sachez le nom du plus beau de mes anges , c'est l'homme.

ÎI.

La terre devint donc l'apanage de l'homme : il n*avait ni ailes d'or, ni auréole de lumière; il ne pouvait con« templer les splendeurs du tabernacle de Jéhovah ; mais

la part d'mteO%ence qa'il avait reçoe était si grande » qa'il savait toutes les merreilles de l'anivers sans les avoir jamais vues, et qo'ii aimait Dieu et le servait mieux que les séraphins brûlants qui environnent son trône. Son âme voyait ce que les yeux de son corps ne pouvaient apercevoir. U devinait par la réflexion les plus profonds mystères de la nature, et sa pensée était plus rapide que Féclair.

Ce que voyant , les Esprits jaloux se disaient entre eux : Dieu a fait pour celui-ci plus que pour nous tous. Le plus petit insecte, il est vrai , s'élève plus haut que lui dans l'air qu'il respire ; mais le plus puissant des Archanges ne saurait monter aussi hardiment et aussi vite dans l'^ther de l'immensité que l'esprit de l'homme par sa volonté.

Et Dieu, se complaisant dans son ouvrage, créa beaucoup d'autres hommes semblables au premier, et en couvrit la face de la terre, en leur disant : La terre est à vous , cultivez-la , et vivez de ses fruits. Gouvernez les animaux; les espèces ne périront plus, la terre ne sera plus ravagée , les plantes et les animaux se reproduiront toujours , et vous , vous ne mourrez point.

Les hommes vivaient ensemble , et ils étaient heureux ; ils ne connaissaient pas le mal , et ils étaient purs, sans avoir la vanité de savoir qu'ils l'étaient; car ils l'é* talent tous paiement, et ils ne s'imaginaient point que la source de leur grandeur fût en eux-mêmes, ils adoraient le Seigneur, et se servaient de ses dons avec frugalité. Ils respectaient la vie des animaux, et n'employaient leur dépouille à leur usage que lorsque les animaux mouraient selon les lois de la nature. Ils considéraient les bêtes comme des productions choisies de la matière , qui, étant douées de sensibilité et d'une sorte

dé volonté , avaient d«8 droits sacrés k leur protection. Les bêtes ne s'enfuyaient pas à leur approche , et comme le chien obéit encore aujourd'hui à son mattre et com*^ prend ses ordres , le lion , le castor et tous les autres animaux comprenaient le geste , le regard et l'autorité de l'homme; ils l'aidaient k bfttir des maisons, dest^o^ pies, à exécuter des migrations sur les continents, à cultiver la terre , à travailler les métaux et à les fiiçon* ner, non en vile monnaie ou en armes cruelles, mais en instruments de travail et en ornements pour les temples.

Or, tout était commun parmi les hommes, le travail et les fruits de la terre. Ils se regardaient tous comme vivant sous h volonté de Dieu , chargés de veiller à Té^ quilibrede cette nature dont ils étaient rois; ils s'occupaient sans cesse à réparer les ravages des précédents cataclysmes, à dessécher les marais félidés qui corrompaient l'air et engendraient trop de reptiles et d'insei> tes, à ouvrir des canaux pour l'écoulement des lacs et des étangs, à rassembler en troupeaux les animaux trop nombreux sur certains points du globe , et à les con-^ duire vers d'autres régions désertes , à distribua* de même k végétation selon les climats qui lui convenaient ; car, avant l'homme, la matière, livrée à sa vorace faculté de produire , s'épuisait sans cesse , et , rraiaissant de ses propres débris, offrait partout des ruines auprès des créations nouvelles. Cet homme , que les Esprits des terribles éléments avaient pris d'abord pour un souffle débile dans le corps d'une bête avortée, devint donc« sans autre magie et sans autre prestige que sa patience et son industrie , plus puissant que les éléments euxmêmes. La terre fut bientôt un jardin si beau et si fé-^ coud, que les auges du ciel venaient s'y promener» et

LE POÈME DE MYRZA. Ul

ae poutant cooverser directement avec les hommes , parce que Dieu l'avait défendu , ils chantaient doucement dans les brises et dans les flots , et les hommes les voyaient alors en songe avec les yeux de Tâme,

Mais il arriva que , la terre étant pacifiée et embellie et Tordre des saisons réglé , le travail devint moins ac«tif. Les hommes eurent plus de temps à donner à la prière et à la méditation : leur nombre n'augmentait pas et ne diminuait pas ; il avait été calculé par rÉternel , pour opérer les grands travaux, qui se terminaient maintenant , et Tesprit humain commençait à souffrir de sa propre force et à désirer quelque chose au delà de ce qu'il possédait. Les hommes voulaient, pour faire cesser leur inquiétude, que Dieu leur accordât un don ; mais ils ne savaient lequel , car ils ne souffraient que parce qu'ils ne manquaient plus de rien.

Leur soa^meil devint moins paisible ; durant les belles nuits d'été , ils s'asseyaient par groupes sur les hauteurs, et au lieu de contempler avec bonheur, comme autre-* fois, le cours des astres et la beauté de la voûte céleste, ils soupiraient tristement , et dans leurs cantiques éplorés ils demandaient à Dieu de faire cesser leur ennui.

Alors il y en eut qui dirent : — Les bêtes souffrent les maladies du corps , et elles meurent ; les hommes ne sont pas soumis aux maux de la chair, et ne meurent pas. Bénissons Dieu. Mais l'esprit de l'homme souffre une douleur dont il ne sait pas le remède. Demandons à Pieu qu'il nous ôte la réflexion , et nous laisse seulement l'intelligence nécessaire pour commander aux animaux.

Mais cet avis fut combattu par quelques-uns, qui considéraient la richesse de leur intelligence comme ce qu'ils avaient de plus précieux au monde.

j 12 LE POÈME DE MYRZA.

Il y en eut alors d'aotres qui s'avisèreut d'un désir plus noble , et dirent : Nous avons comparé le sommeil paisible des bétes aui aspirations de nos veilles brûlan* tes, et nous avons découvert les causes de nos oinuis ; dépêchons les oiseaux en messagers aux hommes de tous l es pays. Et quand la foule, accourue de toutes parts , se fut réunie autour de ces sages, debout sous le por^ tique des temples , ils parlèrent ainsi :

— Le malheur de l'homme ne vient pas d'une cause accidentelle ; cette cause est son oi|;anisation défectueuse et le triste destin qu'il accomplit dans l'univers. C'est un être borné dans ses jouissances, quoique infini dans ses désirs. Il souffre , et ne^ sait comment se guérir : cela est injuste , car les animaux connaissent la plante qui doit leur rendre l'appétit lorsqu'ils l'ont perdu , et l'âme de l'homme ne peut embrasser le but de ses vagues désirs. Mais ce n'est pas le seul avantage que les bêtes aient sur nous. Elles sont divisées en sexes différents; c'est pourquoi elles se cherchent , se rapprochent et s'unissent dans une extase qui les élève au-dessus d'elles-mêmes, et qui nous est inconnue. Le charme qui les attire est si puissant, qu'il n'est aucune caresse, aucune menace de l'homme , aucun attrait de la gourmandise , aucune injonction de la faim qui les empêche de courir au fond des bois et des vallées à la suite les unes des autres. Le tigre ou le lion enfermé loin de sa compagne se couche en rugissant , et semble renoncer à la vie , car il refuse toute nourriture. Le cheval séparé de la cavale , le taureau de la génisse , au temps de leurs amours, deviennent indociles, et brisent les chariots. Tous devinent l'approche de leur compagne : le loup sent venir la louve du fond des forêts ténébreuses ; le chien hurle et tressaille à l'arrivée de la lice sans la voir

ni l'entendre ; Trasean sadt se frayer ane ronte an tra- ▼ers des plaines immenses de l'air pom* aller rejoindre sa compagne : il n'a vu qn'nn point noir yers rhorizim , et pourtant il ne se trompe pas ; l'ibis ne conrt point après la grne , ni le chardonneret après la mésange. Qui donc leur enseigne ces mareîllenx instincts qui ne sont pas donnés à l'homme 7 C'est l'anioor qu'ils ont pour un sexe différent du leur.

Quant à nous , nous ne connaissons pas ces sublimes extases , ces transports de joie et ces caresses enivrantes : nous aimons à converser ensemble , à partager nos repas ; mais luette amitié n'est pas assez puissante pour que la séparation soit désespérée , ni pour que le batte< ment du cœur nous annonce l'approche de l'ami absent. Nous n'avons que des peines Itères et des joies tièdes. Dieu seul. Dieu notre immortel principe, nous ravit d'une joie inaccoutumée; mais pouvons- nous toujours penser à lui 7 Sa grandeur, que nous adorons , nous défend-elle de comparer notre destinée à celle des autres créatures , et de leur envier les biens que nous n'avons pas7 —

D'antres hommes se levèrent à leur tour, et dirent : — Les bêtes ont encore un avantage que nous n'avons pas. Elles se reproduisent d'elles-mêmes , elles donnent la Tîe à des créatures de leur espèce , qui sont leur chair et leur sang. Il |r a plusieurs siècles , avant que la terre fût tranquille et féconde , la reproduction nous semblait tme tâche pénible, un sceau de misère imprimé à la matière. Nous avions compassion de la jument obligée de porter son fruit dans son flanc durant le cours de plusieurs lunes, de la perdrix forcée de couver patiemment ses œufs et de les féconder par la chaleur de sou sein. Nous pensions que l'homme avait assez de cultiver

la terre et de protéger les animaai ; qae Diea , dans sa sagesse, l*avait dispensé da rude travail de la généra^ tion t et lui avait donné rimmwtalité , la jeunesse et h santé éternelle , pour marquer sa royauté sur la terre. Mais aujourd'hui nos grands travaux sont accomplis. Les animaux , libres et paisibles sous notre domination , s'aiment avec plus de bonheur encore, et nous voyons en eux des joies et des forces que nous n'av(ms pas» Nous admirons le soin avec lequel rhirondelle nourrit sa compagne accroupie sur ses œufii, nous admirons surtout la*mère qui décrit de grands cordes dans les cieux pour attraper une pauvre mouche» dmit elle se prive afin de rapporter à ses enfants » car les oiseaux è cette époque sont maigres et malades ; mais le gaxoqillo* ment de leurs oisiUona sonble les réjouir plus que toutes les graines d*un champ , et plus encore peut^tre que les qiresses de l'amour. Les plus faibles créatures ac^ quièrent ators une folle audace pour la défepse de ce qu'elles ont de plus cher : la brebis défend son agneau contre le toup , et la poule » cachant ses poussins sous son aile, glousse avec colère quand le renard approche; c'est elle qui meurt la première , et l'ennemi est forcé de passer sur son cadavre pour s'emparer de la famille abandonnée.

Tout cela n'est-il pas digne d'admiration 7 et s'il y a des fatigues et des douleurs attachées ) ces devoirs , n'y a^t'-il pas dos ravissements et des émotions qui les ra^ chètent ? Quand ce ne serait que pour chasser l'ennui que nous éprouvons, ne devriops-nous pfis les demander à Dieu î —

Quand ceux-là eurent dit , il y en eut d'autres qui répondirent : <^ Avez-voos songé à ce que vous proposez T Si l'homme se reproduisait sans cesser d'être im-

LE POÈME DE MYRZA. lia

mortel , la terre ne pourrait bientôt lui suffire. Voulezvous accepter la maladie, la vieillesse et la mort en échange des biens et des maux dont vous parle; 7 Lequel de nous peut concevoir l'idée de mourir? N'est-ce pas demander à Dieu qu'il fasse de nous la dernière créature du monde 7 Lequel de nous voudra renoncer i être ange ?

— Nous ne sommes pas des anges, reprirent les pre< miers. Les anges que nous voyons dans nos rêves ont des ailes pour parcourir l'immensité , et quoiqu'ils se révèlent à nous sous une forme i peu près semblable à la nôtre , cette forme n'est pas saisissable ; nous ne pouvons les retenir au matin , lorsqu'ils s'éloignent ; nous embrassons le vide , ils nous échappent comme notre ombre au soleil. Ils n'ont de commun avec nous que l'esprit , lequel n'est que la moitié de nous-mêmes. Nous appartenons à la terre où notre corps est à jamais fixé. Si nous sommes condamnés à la misère d'exister corporellement , pouvons-nous sans injustice être privés des avantages accordés aux autres animaux 7 Pourquoi serions-nous imparfaits et déshérités du bonheur qui leur est échu 7 —

Ces différents avis excitèrent dans l'esprit des hommes une douloureuse inquiétude. Les uns pensaient qu'en effet la partie physique était incomplète cbes( eux; les autres répondaient que l'immortalité, l'absence de maladie et de caducité , étaient des compensations suffisant tes à cette absence de sexe,

£t , en effet , rien n'était plus suave et plus paisible en ce temps-là que le sort de l'homme. N'éprouvant qqe des besoins immédiatement satisfaits par la fécondité de la terre et la liberté commune , la faim , la soif et le sommeil étaient pour lui une source de jouissance

Ilfi LE POÈME DE MYRZA.

douce et jamais de doulear. La privation était inconnue; aucun despotisme social n'imposait les corvées et la fatigue ; il n'y avait ni larmes, ni jalousies , ni injustices, ni violences. Rien n'était un sujet de rivalité ou de contestation. L'abondance régnait avec l'amitié et la bienveillance.

Mais cette secrète inquiétude , qui est la cause de toutes les grandeurs et de toutes les misères de l'esprit, tourmentait presque également ceux qui désiraient un changement dans leur sort et ceux qui le redoutaient

Alors les hommes firent de grandes prières dans les temples , et ils invoquèrent Dieu afin qu'il daignât se manifester.

Mais l'Éternel garda le silence ; car il veut que les hommes et les anges soient librement placés entre l'erreur et la vérité. Autrement l'ange et l'homme seraient Dieu.

Mais comme le cœur de l'homme était humble et doux en ce temps-là, la sagesse éternelle fut touchée; caries hommes ne disaient pas : — Il nous faut cela , fais-le ; mais ils disaient : — Tu sais ce qui nous convient, sois béni; — et ils souffraient sans blasphémer.

La Sagesse , la Miséricorde et la Nécessité , les trois essences infinies du Dieu vivant, tinrent conseil dans le sein de l'Éternel ; et comme il fallait que l'homme connût l'amour ou la mort , la matière ne pouvant s'augmenter indéfiniment , l'Esprit saint dit par la bouche de la sagesse :

« Livrons rhomme aux chances de sa destinée ; que sa vie sur la terre soit éphémère et douloureuse, qu'il connaisse le bien et le mal, et qu'entre les deux il soit libre de choisir. »

Alors le Yerbe de miséricorde ajouta : « Que dans la doulear il ait pour remède l'espérance , et dans le bonheur pour loi la charité. »

Jehovah envoya donc ses anges sur la terre en leur disant : « Qu'il soit fait à chaque homme selon son dé^ sir. »

Et l'ange étant entré la nuit dans la demeure des hommes 9 et au nom de l'Éternel ayant interr(^é leurs pensées, il n'en trouva qu'un seul qui désirât l'amour au point d'accepter la mort sans crainte. C'était un de ceux qui n'avaient jamais rien demandé au Seigneur. Il vivait retiré sur une montagne , occupé le soir à contempler les étoiles , et le jour à nourrir les chevrettes et les chamois. C'était une âme forte et un des plus beaux parmi les anges terrestres.

L'ange du sommeil l'appela, et lui dit comme aux autres hommes : — Fils de Dieu , demandes-tu la fille de Dieu? Et cet homme, au lieu de répondre en frissonnant comme les autres : Que la volonté de Dieu soit faite, s'écria , en se soulevant sur sa couche : — Où est la fille de Dieu ? L'ange lui répondit : — Sors de ta demeure , tu la trouveras au bord de la source , elle vient vers toi , elle vient du sein de Dieu.

Alors l'ange disparut , et l'homme , s'étant levé plein de surprise , se sentit accablé d'une grande tristesse : car il pensa que c'était un vain songe, et que la fille de Dieu n'était pas au bord de la source.

Cependant il se leva et sortit de sa demeure , et il trouva la fille de Dieu qui marchait vers lui , mais qui,

118 LE POtME DE MYRZA.

le voyant v^nir, s*arréta tremblante an bord de la source.

Et comme la source était sombre , et qu*il distinguait à peine une forme vague, il lui dit : — Êtes-Tous la fille de Dieu? — Oui , répondit-elle , et je dierche le fils de Dien.

— Je suis le ûls de Dieu, reprit l'homme, vons êtes ma sœur et mon amour. Que Tenez-Tous m'anncmcer de la part de Dieu 7

— Rien , répondit la femme , car Dieu ne m*a rien enseigné , et je ne sais pourquoi il m*enToîe. Il y a un instant que j'existe; j*ai entendu une Toix qui m*a dit; : « Fille de Dieu , va sur la terre , et tu trouveras le fils de Dieu qui t'attend. » J'ai reconnu que c'était la voix de l'Éterne) , et je suis venue.

L'homme lui dit: — Suis-moi, car. tu es le don de Dieu , et tout ce qui m'appartient t'appartient

Il marcha devant elle, et elle le suivit jusqu'à la porte de sa demeure , qui était faite de bois de cèdre et re-* couverte d'écorce de palmier. Il y avait un Ut de mousse fraîche; l'homme cueillit les fleurs d'un rosier qui tapissait le seuil , et , les effeuillant sur sa couche , il y fit asseoir la femme en lui disant : — L'Éternel soit béni.

£t , allumant une torche de mélèze , il la regarda , et la trouva si belle qu'il pleura , et il ne sut quelle rosée tombait de ses yeux , car jusque-là l'homme n'avait ja* mais pleuré.

£t l'homme connut la femme dans les pleurs et dans la joie.

Quand l'étoile du matin vint à pâlir sur la mer, l'homme s'éveilla ; il ne faisait pas encore jour dans sa demeure. Se souvenant de ce qui lui était arrivé, il n'osait point tâter sa couche, car il craignait d'avoir fait un

rêve, et il attendit le jour, dénrant et redoutant ce qu'il attendait.

Mais la femme , qui s'était éveillée , lui parla, et sa Toix fut plus douce à rfaomme que celle de l'alotielte qui venait chanter sur sa fenêtre au lever.de l'aube^

Mais aussitôt il se mit à verser des pleurs d*amertttme et de désolation.

Ce que voyant , elle pleura aussi , et lui dit : -^ Pourquoi pleures-tu ?

— C'est, dit l'homme, que je t'ai» et que bientôt je ne t'aurai plus , car il faut que je meure ; c'est à ce prix que je t'ai reçue de l'Éternel. Avant de te voir, je ne m'inquiétais pas de mourir ; la faiblesse et la peur sont entrées en md avec l'amour. Car tu vaux mieux que Ir vie, et pourtant je te perdrai avec elle.

La femme cessa de pleurer, et , avec un sourire qui fit passer dans le cœur de l'homme une errance inconnue , elle lui dit : — Si tu dois mourir, je mourrai aussi , et j'aime mieux un seul jour avec toi que l'éternité sans toi.

Cette parole de la femme endormit la douleur de l'honmie. U courut chercher des fruits et du lait pour la nourrir, et des fleurs pour la parer. £t, dans le jour, quand il se remit au travail, il planta de nouveaux arbres fruitiers, en smigeant au surcroît de besoins que la présence d'un nouvel être apportait dans sa retraite, sans songer qu'un arbre serait moins prompt à grandir que lui et la femme à mourir.

Cependant le souci avait pénétré chez lui avec la femme. La pensée de la mort empoisonnait toutes ses j<Hes. Il priait Dieu avec plus de crainte que d'amour; les moindres bruits de la nuit l'effi'ayaient, et, au lieu d'écouter avec une religieuse admiration les murmures

1 20 VE POëM£ de MYRZA.

des grandes mers, ii tressaillait sur son lit , comme si la voix des éléments eût pleuré à son oreille, comme si les oiseaux de la tempête lui eussent apporté des nouvelles funèbres. La femme était plus courageuse ou plus imprévoyante. Ses faibles membres se fatiguaient vite , et, quand son époux trouvait dans le travail une excitation douloureuse , elle s'étendait nonchalante sur les flears de la montagne, et s'endormait dans une sainte langueur en murmurant des paroles de bénédiction pour sofi époux et pour son Dieu.

Elle ne savait rien des choses de la terre où elle ve-* nait d'être jetée ; elle trouvait partout de la joie , et ne s'effrayait de rien. La brièveté de la vie, si terrible pour i'homme, lui semblait un bienfait de la Providence. L'homme la contemplait chaque jour avec une surprise et une admiration nouvelles. Il la regardait comme supérieure à lui , malgré sa faiblesse , et souvent il lui disait : — Tu n'es pas ma sœur, tu n'es pas ma femme, tu es un ange que Dieu m'a envoyé pour me consoler, et qu'il me reprendra peut-être dans quelques jours, car il est impossible que tu meures. Une si belle création ne peut pas être anéantie. Promets-moi que , si tu me vois mourir, tu retourneras aux deux, pour n'apparte* nir à personne après moi.

£t elle promettait en souriant tout ce qu'il voulait^ car elle ne savait pas si elle était immortelle; elle ne s'en inquiétait pas , pourvu que son époux lui répétât sans cesse qu'il l'aimait plus que sa vie.

Or, ils vivaient sur une montagne élevée, loin des lieux habités par les autres hommes ; car l'époux de la femme, tourmenté de crainte, avait transporté sa demeure et ses troupeaux dans le désert , afin de mieux cacher le trésor qui faisait son bonheur et ses angoisses.

— Je ne comprends pas, lui disait-il, le sentiment que TOUS m'avez inspiré pour mes frères. Je les chérissais avant de vous connaître , et, malgré mon goût pour la solitude, j'aurais tout partagé volontiers avec eux. Quand je descendais dans la vallée aux jours de fête , leur vue réjouissait mon âme , et je priais avec plus de ferveur prosterné au milieu d'eux dans le temple. Aujourd'hui leur approche m'est odieuse , et quand je les vois de loin je me cache , de peur qu'ils ne m'abordent et ne cherchent à pénétrer aux lieux où vous êtes. Â la seule idée qu'un de mes frères pourrait vous apercevoir , je frissonne comme si l'heure de ma mort était venue. L'autre jour j'ai vu près d'ici la trace d'un pied humain sur le sable , et j'aurais voulu être un rocher pour at« tendre au bord du sentier l'audacieux qui pouvait revenir, et l'écraser à son passage. Mais, hélas! ajoutait*il , les autres hommes sont immortels, et seul je puis craindre la chute d'un rocher. Si je tombais dans un précipice , vous descendriez dans la vallée pour être nourrie et protégée par un autre homme , et vous m'auriez bientôt oublié ; car il n'est pas un de ces immortels qui ne fît le sacriûce de son immortalité pour vous posséder. C'est pourquoi , malgré mon amour pour vous , je ne puis m'empêchei* de désirer que la mort vous atteigne aussitôt que moi.

Et la femme lui répondait : — Si tu tombais dans un ravin , je m'y jetterais après toi; et si Dieu me refusait la mort , je mutilerais mon corps et je détruirais ma beauté pour ne pas plaire à un autre.

Lorsque la femme mit au monde son premier né , il lui sembla que sa mort était proche, car elle sentait de grandes douleurs ; et comme son époux criait avec angoisses vers le Seigneur , elle lui dit : JHe pleurez point

et réjoaissez-YOUs , car mon corps se brise, et mon Ime est henreuse de ce qni m'arrive ; je sens qne je ne snis pas immortelle, et qne je ne resterai pas sans tous sot la terce.

L*^xNix de la femme fat rencontré dans les monta* goes par qudques-nns de ses frères, et cenxH» virent qu*il était paie et maigri , et qu'une singulière inquiétude était répandue sur sa ûgure. Ils racontèrent ce qu'ils a?aient vu ; et comme jusque-là les &tigaet et l'ennui n'avaient point été assez rodes à l'écrit de l'homme pour que son corps indestnictible pût en re-> cevoir une telle altération , chacun s'étonna de ce qu'il entendait de la bouche de ces témoins, comme s'ils eussent annoncé l'apparition d'une nouvelle race dans le monde, ou une perturbation dans l'ordre de la nature^

Plusieurs, entraînés par la curiosité, s'enfoncèrent dans les montagnes pour chercher leur frère ; mais il avait si bien caché sa demeure derrière les lianes des forêts et les pics des rochers qu'il se passa plusieurs années avant qu'on la découvrît Enfin il fut rencontré, et ceux qui le Tirent s'écrièrent : — Homme, quel mal as-ta fait pour être ainsi vieilli et malade comme les animaux périssables? II répondit : — Je ne ressemble pas à mes frères, mais je n'ai fait aucun mal, et Dien m'a visité et révélé plusieurs secrets que je vous ensdgnerai. Il parlait ainsi pour donner le change à leur curiosité, et pendant la nuit il essaya de transporter sa famflle dans un lieu encore plus inaccessible* Mais le jour le saiprit avant qu'il fût parvenu à sa nouvelle retraite « et il fût rencontré avec sa femme montée sur un âne sauvage , et ses enfants , dont le plus jeune était dans ses bras.

A cette vue, les voyageurs se prosternèrent ; la femme leur parut si belle qu'ils la prirent pour un ange; et.

DM^ la résistance de Tépont , ils l'entrataèreot dans la Tallée , la firent entrer dans le temple, et , lui élevant un autel , ils l'adorèrent. Ce fut la première idolâtrie.

L'époux espérait que le respect les empêcherait de convoiter cette femme ; mais elle , craignant d'offenser le Seigneor, brisa les liens de fleurs dont on l'avait enlacée, et tomba dans les bras de son époux en s'écnant : •— Je ne suis point une divinité , mais une esclave de Dieu, une créature périssable et faible, la femme et la sœur de cet homme. Je lui appartiens , parce que Dieu m'a envoyée vers lui ; si vous essayez de m'en séparer, je me briserai la tête contre cet autel, et vous me verrez mourir, car je suis mortelle, et mon époux Fest aussi.

A ces mots , les voyageurs éprouvèrent une émotion inconnue , et furent saisis d'une sympathie étrange pour ces deux infortunés; comme ils étaient bons et justes , ils respectèrent la fidélité de la femme. Ils la contemplèrent avec admiration , prirent ses enfants dans leurs hras , et, ravis de leur beauté délicate et de leurs naïves paroles, ils se mirent à les aimer.

Alors le peuple immortel , tombant à genoux, s'écria : — O Dieu , ôte-nous l'immortalité , et donne à chacun de nous une femme comme celle-ci ; nous aimerons S6s enfants, et nous travaillerons pour notre famille jusqu'à l'heure où tu nous enverras la mort; nous te bénirons tous les jours si tu exauces notre vœu.

La voûte du temple fut enlevée par une main invisible, tm escalier ardent, dont chaque marche était une nuance de l'arc-en-ciel, parut se dérouler jusqu'à la terre. Du sommet invisible de cet escalier , on vit descendre des formes vagues et lumineuses , qui peu à peu se dessiné^ rent en se rapprochant ; des chœurs de femmes plus belles que toutes les fleurs de la terre et toutes les étoi-

les des cieox remplirent le sanctuaire en chantant; nn ange était venu s*abaltre sur le dernier degré, et à chaque femme qui le franchissait , il appelait nn homme qu*il choisissait selon les desseins de Dieu , et mettait la main de répoux dans la sienne.

Quelques hommes, cependant, voulurent conserver leur immortalité. MaisTamour de la femme était si enivrant et si précieux , qu'ils ne purent résister au désir de le goûter, et qu'ils essayèrent de séduire les femmes de leurs frères. Mais ils moururent de mort violente; Dieu les châtia , afin que le premier crime commis sur la terre n'eût point d'imitateurs.

Pendant long-temps , malgré les souffrances de cette race éphémère , l'âge d'or régna parmi les hommes » et la fidélité fut observée entre les époux.

Mais peu à peu le principe divin et immortel qui avait animé les premiers hommes s'affaiblissant de génération en génération , l'adultère , la haine , la jalousie , la violence , le meurtre et tous les maux de la race présente se répandirent dans l'humanité ; Dieu fut obligé de voiler sa face et de rappeler à lui ses anges. La Providence devint de plus en plus myslérieuse et muette, la terre moins féconde , l'homme plus débile , et sa conscience plus voilée et plus incertaine. Les sociétés inventèrent , pour se maintenir, des lois qui hâtèrent leur chute ; la vertu devint difficile et se réfugia dans quelques âmes choisies. Mais Dieu infligea pour châtiment éternel à cette race perverse le besoin d'aimer. A mesure que les lois plus absurdes ou plus cruelles multipliaient l'adultère , l'instinct de mutuelle fidélité devenait de jour en jour plus impérieux : aujourd'hui encore il fait le tourment et le regret des cœurs les plus corrompus. Les courtisanes se retirent au désert pour pleurer l'amour qu'elles

n'ont plas droit d'attendre deThomme, et le demandent à Dieu. Les libertins se désolent dans la déhanche cl appellent avec des sanglots furieux une femme chaste et fidèle qu'ils ne peuvent trouver. L'homme a oublié son immortalité ; il s'est consolé de ne plus être l'égal des anges, mais il ne se consolera jamais d'avoir perdu l'amour, l'amour qui avait amené la mort par la main , et si beau qu'il avait obtenu grâce par la laideur de cette sœur terrible : il ne sera guéri qu'en le retrouvant ; car écoutez les Juifs : ils disent que la femme a apporté en dot le péché et la mort , mais ils disent aussi qu'au dernier jour eUe écrasera la tête du serpent , qui est le génie du mal...

Gonune Myrza achevait les derniers versets de son poème , des prophètes austères , qui l'avaient entendue, dirent au peuple assemblé autour d'elle : — Lapidez cette femme impie ; elle insulte à la vraie religion et à toutes les religions, en confondant sous la forme allégorique les dogmes et les principes de toutes les genèses. Elle joue sur les cordes de son luth avec les choses les plus saintes , et la poésie qu'elle chante est un poison subtil qui égare les hommes. Ramassez des pierres et lapidez cette femme de mauvaise vie , qui ose venir ici prêcher les vertus qu'elle a foulées aux pieds; lapidez-la, car ses lèpres souillées profanent les noms de divinité et de chasteté.

Mais le peuple refusa de lapider Myrza. — La vertu, répondit un vieux prêtre d'Esculape, est comme la science : elle est toujours belle , utile et sainte , quelle que soit la bouche qui l'annonce , et nous tirons des plantes les plus humbles que chaque jour le passant foule sur les

chemins un baume précieux pour les blessures. Laissez

HA LE P0É3fE DE BIYRZA.

partir cette sibylle ; elle vient souvent ici , nooa h con* naissons et nous l'aimons. Ses fictions nous plaisent , k nous vieux adorateurs des puissants dieux de FOlympe, et les jeunes partisans des religions nouvelles y trouvent nn fonds de saine morale et de douce philosophie. Nous Técoutons en souriant « et nos femmes lui font d'innocents présents de jeunes agneaux et de robes de laine sans tache. Qu'elle parte et qu'elle revienne, nous ne la maudissons point; et si ses voies sont mauvaises, que Minerve les redresse et Paccompagne.

— Mais nous parlons au nom de la vertu , rq)rirent les prophètes; nous avons fait serment de ne jamais connaître un embrassement féminin

— Hier, interrompit une femme , d'autres prophètes nous engageaient, au nom de je ne sais quel nouveau dieu , à nous abandonner à notre appétit ; et la veille , d'autres nous disaient d'être esclaves d'un seul mattre : les uns fixent là chasteté d'une femme au nombre de sept maris , les autres veulent qu'elle n'en ait point • nous ne savons plus à qui entendre. Mais ce que dit cette Myrza nous plaît : elle nous amuse et ne nous en* seigne point Que ses fautes soient oubliées , et qu'elle soit vêtue d'une robe de pourpre, pour être conduite au temple du Destin, qui est le dieu des dieux.

Et comme les disciples des prophètes furieux s'acharnaient k la maudire et ramassaient de la boue et des pierres, le peuple prit parti pour elle, et voulut la porter en triomphe. Mais elle se dégagea, et, montant sur le dromadaire qui l'avait amenée, elle dit à ce peuple en le quittant : — Laissez-moi partir, et si ces hommes vous disent quelque chose de bon , écoutez-le , et recueillez-le de quelque part qu'il vienne. Pour moi, je vous ai dit ma foi , c'est l'amour. Et voyez pourtant que

je suis seule, que j'arrive seule, et que je pars seule... Alors Myrza répandit beaucoup de larmes, puis elle ajouta : — Comprenez-vous mes pleurs , et savez-vous où je vais ?

Et elle s'en alla par la route qui mène au désert de Thébaîde.

FIN

TNE VISITE

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