‹ MelangesChapitre 2 sur 51 · ALDO, TICKLE · texte numérisé non relu

ALDO, TICKLE

[Aldo est assis la tête dans ses mains t les coudes sur la table. On frajype à la forte.

ALDO

Qui frappe?

TICK.LE , en dehorê.

Voire très-hamble serviteur.

ALDO

Lequel?

TIGKLE.

Votre ami.

ALDO

Que le diable vous emporte! yous êtes un escroc.

TIGKLE.

Non, je suis votre ami et votre serviteur.

ALDO

Il est évident que vous venez me dépouiller, mais je ne crains rien de ce côté-là. Entrez.

TIGKLE.

Souffrez que je vous embrasse.

ALDO

Permettez-moi de vous mettre sur la table.

TIGKLE , sur ia table.

Et comment vous portez-vous , mon excellent seigneur, depuis que nous ne nous sommes vus?

ALDO

Mais... tantôt bien, tantôt mal. Il s*est passé beaucoup de choses depuis que je n*ai eu Thonneur de vous voir.

TIGKLE.

En vérité , mon cher monsieur?

ALDO

Sur mon honneur ! ce serait trop long à vous raconter. Il y a vingt ans environ , car notre connaissance date de Tautre monde.

TIGKLE,

Vraiment ?

ALDÔ LE RiMEUR. 5

ALDO

Sans doute, puisque je n'ai encore jamais eu l'honneur de vous rencontrer dans c^lui-ci.

TICKLE

Gomment I vous ne me connaissez pas? Vous ne m'ayez jamais vu?

ALDO

Non , sur mon honneur, mon cher ami.

TICKLE

£hl mais, d'où sortez-vous? où vivez-vous?

ALDO

Je vis dans une taupinière; mais vous, il est certain que, si j'en juge par votre taille, vous sortez d'un trou de souris.

TIGK.LE.

Et c'est pour cela que vous devriez connaître, ne fût-ce que de vue, le célèbre nain John Bucentor Tickle , bouffon de la reine.

ALDO

Je suis parfaitement heureux de faire votre connaissance ; vous passez pour un homme d'esprit.

TICKLE

Je n'en manque pas, et vous pouvez déjà vous en apercevoir à ma conversation.

ALDO

Gomment donc! j'en suis ébloui, stupéfait et renversé!

TICKLE

Je vois que vois êtes un homme de goût pour un poète.

ALDO

Et vous un homme hardi pour un nain.

e ALDO LE RIMEUR.

TICKLE

Monsieur, je me conduis comme un nain avec les rustres : ceux-là ne causent qu*avec les poings; et moi, ce n'est pas ma profession. Je porte des manchettes de dentelle , c'est mon goût.

ALDO

C'est un goût fort innocent.

TICKLE

Et qui a le suffrage des dames généralement. Avec les dames, monsieur, comme avec les gens d'esprit, j'ai six pieds de haut , parce que sur ce terraln-là on se bat à armes égales.

ALDO

Et les armes sont courtoises. Tous pouvez compter, je ne dis pas sur mon esprit, mais sur ma courtoisie. Puis-je savoir ce qui me procure l'honneur de votre visite 7

TICKLE

Me permettez-vous d'être assis?

ALDO

De tout mon cœur si voua ne me demandez pas de siège ; car cet escabeau est le seid que je possède , et mon habitude n'est pas d'écouter debout ce que l'on vient me prier d'entendre,

TtCKLE,

Je resterai de grand cœqr sur celte table ; il ne m'en faut pas davantage pour être absolument à votre hauteur.

ALDO

J'en suis intimement persuadé.

{Il $'assUds io nain $ù m^t à caUfaurçhon sur la table , vis-à-vis de lui,)

TICKLE. I

Mon cher monteur, vous êtes poète? '

ALDO

Pas le moins da inonde , monsieur.

TICKLE

Âh! Traiment! Je tous demande pardon; je tous prenais pour un certain Aldo... ie rimeur^ comme on dit dans la ville, et te éarde, comme on dit à la cour. Yons ayez peut-être entendu parler de lui ? C'est un jeune homme qui n'est pas sans talent.

ALDO

Je vous demande pardon , monsieur ; c'est un homme qui n'a pas plus de talent que vous et moL

TICKXE.

Réellement T Eb bien! j'en sais fâché pour lui. Je venais lui offrii' mes petits services.

ALDO

Il vous offre les siens également ; vous savei en quoi ils peuvent consister, puisque vous connaisses sa profession. Veuillez lui faire connidtre la vôtre.

ncKLB.

Mais moi, vous voyez la mienne. •• je luis nain.

ALDO

Et bouffon ! Mais je ne vois pas jusqu'ici quels services votre seigneurie peut daigner offrir à un misérable poila

TICKLE

Monsieur, tout petit que je suis , j'ai de très-larges poches à mon pourpoint; c*est une fantaisie que j'ai, et par suite d'une fantaisie analogue , les poches dont j'^i rhonneur de vous parler sont toujours pleines d'or,

ALDO

C'est une fantaisie comme une autre, et qui n'a rien de neuf»

TICKLE

La vôtre me paraît plus usée encore.

ÂLBO.

De quoi parlez-vous, monsieur? de ma fantaisie ou de ma poche?

TICKLE

Je parle de votre fantaisie, de votre poche ^ de votre bourse et de votre crédit. Croyez-moi , c'est une habitude de mauvais genre que de n'avoir pas le sou. Or donc, voulez-vous gagner de l'argent? vous en avez besoin.

ALDO

Pas le moindre besoin , monsieur, je vous jure.

TIGK.LE.

Vous êtes trop modeste. Je connais votre position , le dénûment de mistress Meg , votre mère , et son grand âge. Je connais votre activité , votre dévouement, votre grandeur d'âme. Je vous offre un gain légitime... Vous comprenez? Je ne viens pas faire ici le grand seigneur; je viens vous proposer un échange , un marché qui ne peut qu'augmenter votre gloire et vous^mettre è môme de secourir mistress Meg.

ALDO

Voyons ce que c'est, monsieur; voudriez-vous que je fisse monter une de vos jambes en flageolet , et me vendre l'autre pour en faire un porte-crayon ?

TICKLE

Je demande de vous quelque chose d'une moindre valeur que la plus chétive de mes jambes , je vous demande un petit drame de votre façon.

ALDO

Pour qui , monsieur? pour le théâtre de la reine?

ALDO LE BIMEUR.

TIGKLE»

Pour inoi , monsieur.

ALDO

Pour vous! et qu*en ferez-vous ? vous n'aurez jamais la force de remporter I

hgrle.

J'allierai mes poches d'une partie de l'or qui les charge , et je prendrai votre manuscrit à la place.

ALDO

Très-bien ; et puis ?

nCKLE.

Et puis l'ouvrage m'appartiendra. Je le publierai , je le ferai jouer sur le théâtre de la reine.

ALDO

Sous quel nom , je vous prie?

TIGKLE.

Sous le nom agréable de sir John Bucentor Tickle ; c'est dans votre intérêt que j'agirai ainsi , et pour donner de la confiance au public. Si l'autorité démon nom ne suffisait pas à nous assurer sa bienveillance , en cas de chute , nous réclamerions contre son injuste arrêt.

ALDO

En lui livrant le nom du véritable auteur ?

IICXJLE.

C'est ainsi que cela se fait à la cour.

ALDO

Et la cour fait bien ! Monsieur, je vous prie maintenant de me laisser travailler au drame que vous me faites l'honneur de me demander.

TICKLE

Puis-je compter sur votre parole , monsieur?

ALDO

Je m'en flatte,

TICKtE.

Un mot de traité serait nécessaire*

ALDO

De tout mon cœur, j*en sais la rédaction ( Il ée\ Voulez-vous signer maintenant? tnoXf je signe«

TIGK.LE.

Permettez-moi d*en prendre cooiiatssance* (// « Je m'engage , moi « Àido de Mahnor, dit te rim à la Yille et le harde à la cour, à jeter par les fenê le très-illustre seigneiu* John Bucentor. Tickle , nai bouffon de la reine , la première fois qu'il franchir seuil de ma maison. Fait double entre nous , etc. »

TICXLE.

Bravo ! bravo ! c'est la première scène du drame I

ALDO

Non , c'est un dénoûment tout prêt et que je v< offre gratis.

TICRLE.

J'en suis trop reconnaissant ; je cours le porter à reinei qui en sera charmée. ( H saute en bas de tabie et s* enfuit.) Tu me le payeras I

ALDO

Tu me le payeras aus», canaille , si tu retombes soi ma main.

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