II. M. H
MoELLER, Charles, professeur à l'Université de Louvain, rue Notre-Dame, 87, Malines.
Neuberg, J., professeur à l'Université, rue de Sclessin, 6, Liège.
Orban, Oscar, professeur à l'Université, rue Basse-Wez, Liège.
Pelzer, abbé Auguste, docteur en i)hilosopliie, Via del Sudario, 40, Rome. PouLLET, Prosper, professeur à l'Université, rue des Joyeuses Entrées, 28, Louvain.
Roland, chanoine C.-G., rue de l'Indépendance, 84, Namur,
Salembier, chanoine Louis, Arclin par Pont à Marcq (Nord, France). ScHAACK, Henri, professeur honoraire, rue de Chimay, 17, Luxembourg. Schaefer, D'' Henri, membre de la Goerresgesellschaft, Via Cicerone, 35, Rome.
Schnuerer, g., professeur à l'Université de Fribourg (Suisse), à Fribourg, Pérolles.
SwOLFS, chanoine Jean, inspecteur de l'enseignement moyen, avenue Henri ■ Speecq, 46, Malines.
Theissen, abbé J., curé-doyen. Bouillon.
Thiry, Fernand, recteur de l'Université, l'ue Fabry, i, Liège. Ulens, Robert, docteur en droit. Grand .J aminé.
Van der Essen, L., docteur en philosophie et lettres, rue Kipdorp, 43, Anvers.
Vander Linden, Herman, pi-ofesseur à l'Université de Liège, quai de
rOurthe, 1Ö, Tilff.
Van Hove, A., professeur à l'Université, 3, Kraekenstraat, Louvain. Van Houtïe, Hubert, chargé de cours à l'Université, Pêcherie, 76, Gand. Vannérus, Jules, conservateur des Archives de l'État, place Door Vei*-
straete, 5, Anvers.
Willems, Joseph, professeur à l'Université, rue Louvi'ex, 89, Liège. Séminaire de géographie de l'Université de Liège.
Ont souscrit au volume des Mélanges littéraires, philologiques et archéologiques :
Cercle des étudiants en i)hiIosopliie et lettres. MM.
BiDEZ, J., professeur à l'Université, boulevard Léoi)old, 59, Gand. BoNNV, Chai'les, préfet des études à l'Athénée roj al, Malines. Brkda, L., pi'ofesseur à l'Université, rue Rouveroy, ü, Liège.
Dklatte, a., docteur en i)liilos()])liie et lettres, à Moxlie (Avenues). DE LA Yai.i,i':e-P()1'ssin, Louis, professeur à l'Université, avenue du Parc. Gand.
Demoulin, Hubert, professeur à l'Athénée, rue du Marché, 29, Huy. DOBBELSTEIN, abbé Ü., curé de St-Denis, Liège.
EssER, D"^ Quirin, à Malniédy (Prusse).
FlERENS-üEVAKRT, Henri, chargé de cours à l'Université de Liège, Petit
Sabloii, 17, Bruxelles.
FliEURiAUX, .T., professeur à l'Athénée royal, rue du Fort, 4^1 Charleroi. Fréson, .7. n. .1., professeur à l'Athénée royal, avenue d'Audergheni, 2-23,
Bruxelles.
Gaye, Julien, i)réfet des études à l'Athénée royal, riuy. GÉRARD, Gustave, préfet des études à l'Athénée royal, rue du Vertbois, 20, Liège.
GiLLET, Charles, jjrofesseur à l'Athénée royal, avenue de la Couronne, 5o, Ixelles.
Grégoire, Antoine, professeur à l'Athénée royal, rue des Crépalles, 49, Iluy.
Haust, Jean, j)rofesseur à l'Athénée royal, rue Pond-Pirette, 75, Liège. Heureux, Madame Joseph, rue du Basson, Marcinelle.
Kremer, Hubert, professeur à l'Athénée royal, rue Jonruelle, 33, Liège. KuENTZiGER, Iguace, professeur à l'Athénée royal, rue Charles Morren, 2, Liège.
Ladeuze, chanoine P., professeur à l'Université, président du Collège du
Saint-Esprit, rue de Namur, 40, Louvain. Legrand, Georges, professeur à l'Institut agricole de Gembloux, boulevard
ad Aquam, 21, Namur.
Malget, Nicolas^ professeur à l'Athéuée royal, rue de l'Athénée, i3, Charleroi.
Martens, Charles, docteur en droit et en philosophie et lettres, rue Marie- Thérèse, Louvain.
Masson, Antoine, professeur à l'Athénée royal, rue Pasteur, i6, Liège. Merten, Jules, professeur à l'Athénée royal, rue du Château, Chimay. MoLiTOR, Lucien, px'ofesseur à l'Athénée roj'al. quai Mativa, 9, Liège.
Parmentier, Léon, professeur à l'Dniversité de Liège, à Hamoir. Pecqueur, Oscar, iirofesseur à l'Athénée royal, rue des Anglais, 16, Liège. PiRSON, Jules, professeur à l'Université, Sieglitzhofstrasse, 28, Erlangen (Bavière).
PoissiNGER, Armand, professeur à l'Athénée royal, Atli.
Scharfe, Paul, professeur à l'Athénée royal, rue de Kinkempois, Liège. Stoffel, Henri, professeur à l'Athénée royal, rue de Bruxelles, 3i, Namur.
Thomas, Paul, professeur à l'Université, rue Plateau, Gand.
Thomas, Lucien, docteur en philosophie et lettres, rue Henri Maus, 21, Liège.
Ulrix, Eugène, professeur à l'Athénée roj-al, boulevard de la Toison d'Or, 85, Bruges.
Van DEN R1.JDT, Marc, professeur à l'Athénée royal, rue des Rivageois, 21, Liège.
Wagner, Félix, professeur à l'Athénée roj'al, boulevard Pierre Mayence, 12, Charleroi.
WiTMEUR, Émile, professeur à l'Athénée royal, rue Chafnay, Jupille.
Il y a un peu plus de trente ans, dans le pays de Sigebert de Gembloux et de Froissart, de Comines et de Bolland, il n'existait i^as d'enseignement de l'histoire. Quelques cours impi'écis sur l'antiquité et le moyen âge, l'époque moderne et l'histoire nationale, formaient tout le bagage de l'étudiant, qui s'y destinait à la pratique du droit ou aspirait à quelque chaire d'université. Aujourd'hui, en Belgique comme ailleurs, toutes les sciences auxiliaii'es sont l'objet d'un enseignement spécial, et tous les compartiments du savoir historique i^résentent l'aspect d'ateliers animés, où l'exercice praticjue se joint à la théorie.
Conséquence et sanction de ces innovations pédagogiques, une production d'œuvres scientifiques de toute nature se manifeste depuis bientôt trente ans : éditions critiques de sources, monograi)hies érudites, synthèses qui font revivre le passé national. Annuellement il sort des presses belges, en matière historique et archéologique, environ cent cinquante volumes. La critique éti'angère rassure ceux qu'inquiéterait ce chiffre, en affirmant que « la Belgique exécute proportionnellement autant de travaux utiles que la France et l'Allemagne » (').
C'est en 1878 que Godefroid Kurth inaugura, à l'Université de Liège, sa carrière professorale de trente-cinq années. Et depuis cette date, sa bibliographie en fait foi, il ne cessa de prodiguer les travaux les plus variés.
D'elle-même se pose donc une double question : quelle part
(') Ch. Laiiglois, Manuel de bibliographie historique, 2^ édit., pp. 4ô2-463. Sur les sciences historiques en Belgique, avant et après i83o, nous renvoyons à la notice (]U0 nous avons consacrée à cet objet, dans le Mouvement scientifique en Belgique, t. II, pp. 288 et siiiv. (en cours de publication).
revient à G. Kurth dans la rénovation de l'enseignement de l'histoire en Belgique ? Quelle part dans l'éclosion de ces œuvres, qui marque, pour ce pays, ce qu'on pourrait sans exagération appeler une nouvelle Renaissance ?
Godefroid Kurth a, le premier en Belgique, institué un cours pratique d'histoire. Il peut paraître tout simple, aujourd'hui, que ce jeune Arlonais, voj^ageant au lendemain de ses succès universitaires, dans cette Allemagne, dont sa propre langue maternelle lui fournissait la clef, en ait rapporté la méthode des séminaires, imaginée, dès i83o, par Ranke. Quoi de plus rationnel que la collaboration qu'elle instituait entre le professeur et les élèves, la lecture en commun des chroniques et des chartes, la discussion de travaux d'élèves ? Quelle initiation à la critique, supérieure au dressage demandé jusque-là à la lettre morte des livres ou au monologue des chaires ! Avissi la méthode nouvelle franchit-elle plus ou moins vite les tonlieux de l'étranger, ceux de France en 1868, grâce à Duruy, ceux d'AnglBterre, des États-Unis, de Hollande et d'Italie, après les nôtres. Mais lorsqu'on réfléchit à ce qu'il en coûte, à l'initiative privée surtout, de bouleverser, les habitudes d'un enseignement envahi par une sorte de torpeur, on se dit que l'entreprise était méritoire et qu'elle exigeait une conviction et une rare ténacité. La conviction, c'était que l'enseignement supérieur a pour mission de « former d'une i^art l'armée des gens instruits, de l'autre l'état-major des savants ». (') La ténacité, c'était de prêcher d'exemple, de commencer soi-même, sans se préoccuj)er du scepticisme des collègues ou de l'inertie de la loi, de réunir persévéramment, fût-ce dans son proj)re cabinet de travail, des étudiants que rien n'encouragerait dans leur libre effort et qui se disperseraient invariablement aux approches du printemps ou de l'examen.
Un des auditeurs de la première heure, M. Henri Pirenne, a fixé, en quelques traits, la physionomie de ce cours improvisé :
(') Paroles de G. Kurth, dans le discours qu'il prononça au cours de la manifestation organisée en son honneur le 11 mars 1892 ; voir le Liber Memorialis, p. 35. (Liège, Vaillant-Carmanne, 1892.)
« Je revois encore la grande chambre carrée tout entourée de bibliothèques, le bureau encombré de papiers, contre lequel était poussée une table de bois noir où nous nous asseyions. On enlevait les in-folio des Moniimeiita ou de Dom Bouquet des chaises qu'ils occupaient habituellement et l'on prenait place... Parmi tous les cours pratiques qu'il m'a été donné de suivre en Belgique et ailleurs, celui-ci se distinguait par je ne sais quelle allure poétique, qui lui donnait un caractère très particulier. Combien de fois n'avons-nous pas écouté charmés, à propos de l'explication d'un terme technique, d'une note de Ducange, d'une variante de manuscrit, de la filiation d'un texte, notre maître s'animant et s'élevant par degrés, développer devant nous avec une vive éloquence une idée qui venait de le frapper, une hjpothèse qui se présentait à son esprit, ou encore nous exposant, à propos d'un auteur ou d'un critique, l'ensemble des idées d'une époque, leurs origines, leurs tendances, leui's fortunes diverses. C'est alors que nous comprenions, que nous voyions combien il est faux que le labeur de l'érudition précise et minutieuse dessèche l'âme ou paralyse les ailes de l'idée... Le cours durait deux heures — sur le programme. Combien de fois n'avons-nous pas franchi cette limite! Peu à peu la lumière s'en allait, les lignes de nos chroniques noyées d'ombre se brouillaient, puis disparaissaient, et, dans la nuit qui envahissait le cabinet de travail et nous cachait bientôt les uns aux autres, nous restions en place, maître et élèves, lui, parlant, nous, écoutant, sans songer à allumer la lampe » (').
Inauguré en 1874, le premier cours pratique eut bientôt des imitateurs. L'Université libre de Bruxelles, avec Léon Vanderkindere et M. Philippson, suivit la première ; l'Université de Gand, avec MM. Fredericq et Thomas, et l'Université catholique de Louvain,avec Alberdingk Thym et Jungmann, vinrent ensuite. Dix années ne s'étaient pas écoulées que, par l'émulation des professeurs belges, chaque cours dogmatique se complétait d'un cours d'exercices et que se justifiait ce mot de l'initiateur heureux : « L'honneur d'être parti le premier est bien loin de valoir pour
(') A Godefroid Kurth, jirofcssear à V Vnioersilé de Liège, à l'occasion du XX V linninersaire de la fondation de son cours pratique d' histoire , pp. i6i et suiv. (Liège, Poncclot, 1899.)
moi la satisfaction d'être suivi dans la carrière par tous mes collègues des quatre universités et peut-être dépassé par plus d'un » (').
La consécration officielle vint enfin. La loi de 1890 spécialisa les doctorats de la faculté de pMlosopliie et lettres, dota la section d'histoire d'un ensemble complet de cours et prit soin de dédoubler chacun d'eux en préceptes et exercices. Elle ne fit donc que reconnaître, en la rendant pleinement efficace, l'initiative du pédagogue avisé de 1874, pédagogue particulièrement sympathique, puisqu'il faudrait, pour marquer son rôle et son premier mérite, réunir deux mots qui ne fraternisent guère et l'appeler un pédagogue autodidacte (^).
N'est-il pas étonnant que cet autodidacte soit, parmi nos techniciens, l'un des plus informés, le plus complet peut-être ? C'est en fouillant dans les archives qu'il devint paléographe et dij)lomatiste ; pourtant ses Chartes de Saint-Hubert ne laissent presque aucune difficulté de forme ni de fond à résoudre. Il s'est familiarisé lui-même avec le bégaiement des manuscrits ; son édition du Vita Frederici, aussi courte que sobre, lui a donné le droit de proposer à la Commission royale d'histoire les règles désormais suivies pour la publication de nos textes. Mainte page de Clovis révèle tout ce qu'un archéologue sagace peut tirer, à défaut de témoignages explicites, des vestiges muets du passé. tJne science qu'ignoraient les Belges lui a dû, parce que cet historien était un philologue, son adoption chez nous : la toponymie. Pareillement, il fallait que le critique se doublât d'un littérateur et d'un poète pour entrej)rendre le dégagement de l'épopée française dans les sources mérovingiennes ; sa rare diversité de dons, et de spécialisations même, lui a permis d'écrire V Histoire poétique des Mérovingiens. Essayons de noter quels seront, pour l'érudition, les résultats de cet effort si varié.
(') Liber' memorialis de 1892, déjà cité, p. 35.
(^) Voyez, sur l'initiative et l'enseignement de G. Kurth, l'excellent rapport de M. Paul Fredericq, L'origine et les développements des cours pratiques d'histoire dans l'enseignement supérieur en Belgique, dans A Godefroid Kurth, PI). 5 et suivantes.
L'histoire de Liège, qu'il l'écrive lui-même ou qu.'il laisse à tout autre l'honneur de la signer, sera en grande partie son oeuvre. L'historiographie liégeoise tout d'abord ! Il a étudié à fond les plus modestes hagiographes comme les plus importants chroniqueurs de ce petit paj^s, jadis la pépinière des lettres ; on connaît ses dissertations sur Heriger, Hocsem, Lambert le Petit, Albéric de Trois Fontaines, Maurice de jSTeufmoustier, Hervard. Qu'importe qu'il ait laissé à un de ses élèves le mérite, d'ailleurs très grand, de compléter et de nouer excellemment la gerbe ; sans lui, nous n'aurions pas cette Etude critique sur les sources de l'histoire de Liège au moyen âge qui, faisant mieux qu'imiter Wattenbach, l'a définitivement remplacé pour nous. De même, tout le long du passé dix fois séculaire de Liège, il a planté, comme des jalons, ses études sur nos évêques : Servais, Lambert, Remacle, Frédéric, Albert de Louvain. Son Notger surtout n'a pas seulement fait revivre sous les aspects de l'évêque, du vassal, d» constructeur de ville et d'Iîtat, le second fondateur de la cité liégeoise et le véritable père de la principauté ; c'est, par les proportions synthétiques de l'ouvrage, une espèce de clairière en plein fourré, dans un fourré qu'emi)lissait l'ombre des flores mensongères. Ses récentes études sur la Commune de Liège en ont ouvert une autre dans un domaine que les travaux des Daris ou des Hénaux avaient laissé également vierge. C'est par cette double clairière que passera quelque jour l'histoire du moyen âge liégeois (').
Ses investigations sur la période franque l'ont entraîné audelà du terroir natal. Ses mémoires sur les Sources de Vhistoire de Clovis, le Gesta Regum Francorum ou la compilation de Frédégaire, occasion parfois de débats retentissants, lui ont fait une bonne place à côté de Julien Havet ou de Krusch. Il s'en est acquis une bien à lui, à lui seul, par V Histoire poétique des Mérovingiens. N'a^ipelez qu'un glaneur, qu'un moissonneur plutôt, l'érudit qui, après Junghaus et Pio Rajna, après Fauriel aussi, entreprit de régler une bonne fois, pour les origines franques, le compte de l'histoire et de l'épopée ; prétendez qu'il y a, dans son triage, une
(') Ce jour est proche. G. Kurth corrige actuellement les épreuves d'une Histoire de la Cité de Liège, en a volumes.
part d'arbitraire et qu'il reste permis de discuter sur la nature épique du Vase de Soissons. Ce qui est certain, c'est qu'ayant mieux qu'aucun historien étudié les sources mérovingiennes et suivi, autant peut-être qu'aucun pliilologue, l'épopée de peuple en peuple et d'âge en âge, Godefroid Kvirtli a procédé au partage le plus complet et le plus averti de l'histoire et de la légende. Ce n'est pas, si l'on veut, la biblique séparation des Vierges sages et des Vierges folles ; c'est au moins l'expulsion de plusieurs de celles-ci du parvis de l'histoire. Ainsi, pour reprendre l'exemple si bien choisi par M. Georges Goyau : « l'hagiographie conservatrice cherchait à sainte Clotilde des avocats ; mais l'histoire critique, avec M. Kurth, délivre une ordonnance de non-lieu »
Dans la Frontière linguistique, Godefroid Kui^th est plus qu'un moissonneur. II n'a pas inventé les recherches toponymiques et se plaît à reconnaître sa dette à l'égard des Foerstemann ou des Arnold. Mais, avant aucun autre, il sut s'appliquer à l'étude scientifique des noms de lieux belges et réhabiliter des fâcheuses tentatives antérieures « ce mystérieux réservoir de souvenirs, dont beaucoup sont contemporains des premiers âges d'un peuple et qui, tous, ont quelque chose à nous raconter sur les hommes et sur les choses du x^assé ». (^) Tout était à faire ou à refaire, sans collaboration, hélas ! dans un sujet qui l'eût comportée ou plutôt l'exigeait. Ses appels réitérés, dans les congrès de la Fédération archéologique, son glossaire-type de la toponymie de Saint-Léger, le laissèrent seul en face d'une étude toute de détails^ qu'il fallait recueillir le plus souvent sur place (^). La surprise le dispute à l'admiration, devant la richesse des conclusions aussi malaisément obtenues. Dans l'enquête, si contradictoire, sur nos origines nationales, une voix inattendue proclamait avec fei-meté, que les premiers habitants de nos régions étaient des Celtes, que
(') Ö. Goyau, Un historien belge, M. Godefroid Kurth, j). 38i. {Revue des Deux-Mondes, i5 janvier 1907.}
(^) G. Kurth, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, ouvrage couronné par l'Académie royale de Belgique, t. I, p. 3. Bruxelles, Société belge de librairie, 1896.
(■*) Depuis, l'appel a été entendu. Il a jiaru actuellement huit glossaires toponymifpies, y compris celui de Saint-Léger. Ils sont énumérés dans Eug. Ulrix, Glossaire toponymique de Tongres, 1908, j). 9.
les provinces flamandes ne furent pas germanisées avant César, que cette germanisation est l'œuvre ultérieure de la colonisation franque, vers la fin de rEmj)ire, « alors que les ]provinces romaines étaient encore protégées par les châteaux qui bordaient la cliaussée de Bavay à Cologne et par les massifs de la forêt charbonnière ». Quel tracé étonnamment précis de notre ligne des langues, jadis ou aujourd'hui ; quel tracé absolument neuf de l'établissement des Francs dans nos régions ! De tous les livres d'érudition du maître, celui-ci est sans doute le plus fécond ; l'érudit heureux, qui fit le premier parler notre toponymie, a su d'emblée lui faire proférer, au lieu des vagissements de l'enfance, les fortes leçons d'une science en pleine maturité.
De tels titres conféi'aient le droit d'intervenir dans l'irritant conflit de nos langues l'ivales et l'autorité nécessaire pour y faire entendre quelques véi'ités opportunes. Il fallut bien admettre, que le patriotisme linguistique est chez nous relativement récent, qu'il n'apparut que contre la domination bourguignonne, et que même alors, « si la langue servait de signe distinctif aux partis comme un nouveau schibboleth, on ne lui attribuait pas de valeur absolue ». (^) Le bon conciliateur précisait ses conseils : il rappelait comment toujours le respect des minorités et de leur langue avait inspiré le passé ; il affirmait que la civilisation flamande cesserait d'être elle-même, en cessant d'être bilingue : « Aussi haut que l'on peut remonter dans l'histoire de nos provinces de langue germanique, on constate que le français y a toujours joui d'une grande diffusion parmi les classes supérieures. Il était ]}our elles ce qu'il est encore aujourd'hui, une espèce de seconde langue nationale.... En pays flamand, la civilisation doit rester bilingue, sous peine de déchoir de son rang historique » (^).
Tous ces travaux de métier, où il se révèle le plus érudit de nos historiens, Godefroid Kurth s'est gardé de s'y complaire au détriment d'oeuvres plus vastes, qui ont fait de lui le plus historien de
(') G. KmMh, De l'emploi officiel des langues dans les anciens Pays-Bas, p. 4^- Bruxelles, Société belge de librairie, 1898.
(^) Ibid., p. 70.
nos érndits. Qu'on ne parle pas en effet de vulgarisation ; en quelque sens qu'on le prenne, ce mot n'a rien qui s'applique à des oeuvres de construction telles que Clovis, Sainte Clotilde ou Saint Boniface, car l'auteur, nous venons de le voir, s'est chargé de tout le travail technique préalable : c'est lui qui a débroussaillé le terrain, posé les fondations cachées, pétri les poussières impalpables en solide mortier. Que serait Clovis, sans ses travaux sur les sources franques, et sans l'Histoire poétique des Mérovingiens ? Mais ce n'est pas à dire que ces travaux et cette Histoire suffisent à rendre compte de ce qu'est ce beau livre. Au labeur de la critique, doni G. Kurth a osé dire qu'a il n'est que l'élément négatif de l'histoire » ('), se joignent ici des dons extraordinaires de composition et cette magie surtout, à laquelle pensait Michelet, quand il disait que l'histoire doit être une résurrection. Quelle puissance d'évocation dans ce tintement des grandes heures, de la France, par lequel s'ouvre le livre : « L'histoire de la société moderne a gravité pendant plusieurs siècles autour d'uu peuple prédestiné, qui en a
écrit les pages les plus mémorables Le premier après la chute
du monde antique, il a jeté un germe de vie dans la poussière de. mort où gisait l'humanité, et il a tiré une civilisation opulente de la ijourriture de l'Empire. — — Après quatorze siècles d'une vitalité incomparable, son génie n'a point encore défailli: il brûle sous la cendre des révolutions, il reste jjlein de chaleur et de vie, et quand on y porto la main, on sent palpiter l'âme du monde» (^). Ce souci d'ampleur, cette instinctive largesse valent ensuite au lecteur un tableau de la Belgique romaine et franque, qui supprime, tant il le précise et l'élargit, celui d'un Ozanam. Ce qui frappe encore, c'est la fermeté des conclusions, malgré la pénurie des informations et leur douteuse qualité : « Le fondateur de la monarchie franque n'est pas un de ces génies transcendants comme Charlemagne, qui créent les événements par la seule force de leur volonté souveraine.... C'est une nature hardie et énergique de conquérant, qui regarde les destinées en face et qui, sans trembler devant elles, va à leur rencontre l'épée à la main »(•'').
(') Clouis, t. I, p. XI. 2'^ édition. Paris, Victor Retaux, 1901. (^) Cloois, t. I, P13. XIV et suiv.
(S) Clovis, t. II, p. 198.
L'impression dominante est qu'on se trouve devant une oeuvre vraiment plastique, qu'un sculpteur n'eût pas autrement conçue : la statue, expressive et fouillée, s'élève sur un piédestal qui en est, par ses bas-i'eliefs, le commentaii-e ; des figures secondaires se groupent hiérarchiquement tout autour, frayant le chemin aux pensées du spectateur et les amenant conquises, comme un hommage, sur le pavois du héros exalté.
La plus touchante de ces figures secondaires, celle de Clotilde, méritait une duplique et un agrandissement. D'autant plus que son image, défigurée par la légende, avait été comme stylisée par elle en un type d'héroïne vindicative et sauvage. Le critique la restitue dans sa beauté d'épouse chrétienne, de veuve résignée, d'aïeule pathétique. Œuvre délicate, où constamment, sous peine de ne rien savoir, l'effort de l'imagination s'imposait. « Lorsque viendra le jour où Clovis cédera à l'action de la grâce, c'est le Dieu de Clotilde qu'il invoquera : mot touchant et doux, qui fait entrevoir dans une lumière discrète tout le charme d'une vie conjugale pleine d'union et de tendresse » ('). Ce médaillon, conjectural plutôt qu'imaginaire, l'artiste ne se fait pas faute de l'entourer d'un cercle d'or merveilleusement ouvré. « Le rôle des femmes, dans la conversion des peuples à l'Évangile, est un des plus beaux aspects de l'histoire du clnistianisme. Nulle part leur réelle puissance et leur apparente faiblesse n'éclatent dans un contraste plus touchant ». ('^) a Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines de confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum de l'Evangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause de leur Dieu dans l'intimité de leur îoyer domestique. Lorsque les missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée » (-^). Et cette autre pensée: « Le christianisme est la seule religion qui ait glorifié la veuve Comptez, si vous le pouvez, cette multitude de
figures chastes et touchantes, que le veuvage chrétien a fait entrer au ciel, éclairées par la mélancolie résignée d'un sourire trop
Cj Sainte Clotilde, p. 87. 8*^ édition, Paris, Victor Lecoffre. (2) Sainte Clotilde, p. i.
Clouis, t. I, p. 286.
doux pour être douloureux, et qui, s'il garde un souvenir des amertumes de la terre, ne reflète plus que la beauté des choses éternelles » ('). Admii-able peinture d'âme, qui fait songer aux fresques, transparentes d'infini, dont Pu vis de Cha vannes a recouvert les murailles de Sainte-Geneviève de Paris.
Si ces portraits de Clovis et de Clotilde, de Boniface ou de Notger sont à ce point attachants, n'en cherchons j)as loin la raison : c'est que le maître se passionne pour ses modèles, qu'il vit de leur vie et qu'ils sont les amis de sa pensée. Voyez en quels termes il nous présente saint Boniface : « Voici un des plus grands saints de l'Église et un des plus grands hommes de l'histoire, et je suis le premier à raconter sa vie aux lecteurs de langue française ! » ('^) Cette émotion ne l'induit-elle pas en tentation d'optimisme? Peutêtre, mais il sait résister et il conclura avec une parfaite modération : « Boniface ne fut pas un homme de génie.. . Ce qui fait sa vraie grandeur, c'est son caractère; c'est-à-dire la trempe et la direction de sa volonté illuminée par la conscience » (^).
Godefroid Kurth n'est donc pas de l'école de l'imagination, comme on appelait, au temps des Thierry et de Juste, ceux qui demandent à l'étude du passé une matière d'art, plutôt que des morceaux de vérité. Il en est, de cette école, il s'en réclame fièrement, si par là on entend qu'il faut parfois et souvent « suppléer», comme il le dit lui-même, « à l'insuffisance des documents par l'effort intense de l'esprit pour arriver à l'intuition du passé » (*). Assurément, il n'imagine pas ses sources, encore moins imagine-t-il contre elles ; mais à travers ses sources, il imagine très puissamment, ou plutôt il voit très nettement, comme fait l'astronome à travers ses télescopes.
Toutes ces belles biographies sont par-dessus tout la catégorique réponse du penseur spiritualiste à la théorie décevante qui voudrait réduire les plus hautes individualités au rang de simples résultantes et qui méconnaît que, si les grands hommes ne font pas seuls tout leur siècle, leur siècle non plus ne les fait pas tout
(1) Sainte Clotilde, pp. i38 et suiv.
(2) Saint Boniface, p. I. 3'^ édition, Paris, Victor Lecoffre, 1902.
(3) Saint Boniface, pp. 178 et suiv.
(*) Clovis, t. I, p. XI.
entiers. Théorie d'anonymat et de déterminisme, à laquelle, comme Godefroid Kurth, le chantre moderne de la pensée païenne, Gabriel d'Annunzio, répliquait : « Le monde est la représentation de la sensibilité et de la pensée de quelques hommes supérieurs qui l'ont créé, puis développé et orné au cours du temps et qui iront le développant, l'ornant toujours davantage dans l'avenir. Le monde, tel qu'aujourd'hui il apparaît, est un magnifique don dispensé par quelques-uns à beaucoui), par les hommes libres aux esclaves, par ceux qui pensent et sentent à ceux qui doivent travailler.., »(1). Pensée identique encore à celle de Hegel, quand il dit que l'historien doit rechercher dans le passé les artisans glorieux du progrès (-).
Plus haut que les œuvres de construction, supérieures ellesmêmes aux travaux de pure érudition, un dernier ordre de recherches sollicite parfois l'historien. Observer et expliquer l'enchaînement des faits, des régimes, des époques ; interroger l'humanité et lui demander ce que tout individu se demande à lui-même : d'où viens-tu et où v'^as-tu, pourquoi ce terrestre pèlerinage ? c'est monter jusqu'au point de tangence du cercle de l'histoire avec celui de la philosophie. Peut-être est-ce quelque chose de plus encore. Car si l'énigme de l'histoire est, en grand, l'énigme de la vie humaine, n'est-il pas à craindre qu'en un pareil débat le tribunal de l'histoire ne soit moins compétent que le for intérieur de l'âme ; et ne serait-ce pas là l'explication du discrédit, d'ailleurs injustifié, qui atteint, parmi les gens de métier, cette discipline qui ne l'elève ni de leur loupe ni de leur truelle, la philosophie de l'histoire ?
En tout cas, lorsque le problème se précise, dans les termes où le posent les Origines de la civilisation moderne : la civilisation, c'est-à-dire le régime de relative perfection sociale qui offi-e aux individus, outre la satisfaction de leurs besoins actuels, le plus de facilités dans la poursuite de leur lin suprême, la civilisation,
(') Le Vergini délie Rocce, p. 28.
(*) Geschichle der Philosophie, p. 4i cité par Weiss, Weltgeschichte, t. I, p. X.
quand s'est-elle incarnée sur terre, dans quelle Bethléem la voyons-nous naître, quelles furent ses défaites et ses victoires au cours des âges : alors nulle tâche ne pourrait plus légitimement préoccuper la pensée du véritable historien.
Ge fut le rêve de Godefroid Kui-th de formuler, au nom de l'histoire, la réponse à ces questions, et ce rêve, nul avant lui ne s'y livra avec un tel enthousiasme. « Tout entier à l'œuvre austère, je la voyais se dérouler devant moi, telle qu'à l'heure matinale des résolutions généreuses elle m'était apparue dans sa beauté immaculée. C'était le tableau vivant et pathétique de cette longue période de l'histoire de l'humanité, pendant laquelle s'opérait dans son sein le travail sacré de la rénovation morale et intellectuelle. Vu des hauteurs du christianisme, il se présentait sous la forme d'un paysage dont les grandes lignes étaient baignées de lumière, et qui, malgré les taches mobiles que promenait sur lui l'ombre des nuages, se déployait avec une magnificence et une sérénité sans pareilles. La distance à laquelle on le contemplait permettait au spectateur de l'embrasser d'un seul coup d'œil dans sa vaste unité, sans nuire à la netteté des contours et à l'exactitude des détails caractéristiques. Les dimensions restreintes du cadre, loin de diminuer la grandeur de la scène, devaient servir au contraire à en mieux faire apprécier l'immensité, comme ces arches antiques s'ouvrant au milieu de la campagne, et sous lesquelles l'œil charmé voit apparaître de loin un horizon infini... w (').
Mais est-ce bien la réponse de l'histoire, de l'histoire toute seule que Godefroid Kurth a formulée? N'y a-t-il ni dogmatisme, ni quelque traditionnalisme même , dans une assertion comme celle-ci : « Celui qui ne s'est pas fait lui-même ne peut pas dire pourquoi il a été fait... Ace cri de détresse que l'âme humaine jette dans le silence infini de l'éternité : Pourquoi suis-je au monde ? une seule voix peut répondre, et c'est la voix de Dieu. » (*). N'y a-t-il pas quelque à priorisme à affirmer, à décréter, pourraiton dire, que « s'il est vrai que la mission de la société soit de
(1) G. Kurth, Les origines de la civilisation moderne, t. I, pp. VII et suiv., 5<= édition. Pai'is, Y. Retaux, 1908.
(^) Les origines de la civilisation moderne, t. I, p. XVI.
faciliter à l'homme la poursuite de sa fin dernière et que cette fin dernière soit le salut éternel, c'est en vain que nous irions chercher dans l'antiquité les traces d'une civilisation véritable (^) ». Car, sans parler du peuple juif, peut-on dire que l'idée de l'immortalité fut absente de la Cité antique ? Au fond, tout ceci se ramène à une distinction très simple qui est assurément la pensée même de l'auteur : l'Évangile fournit la parfaite formule de la civilisation ; la loi naturelle n'en contenait que l'imparfaite ébauche. Et à cette autre distinction : les générations antiques ne surent pas fidèlement reproduire cette ébauche dans leurs mœurs et leurs lois, tandis que le commandement nouveau s'est progressivement inscrit dans celles des générations modernes.
Qu'importe, au surplus, la légère imprécision du langage du philosophe, si les paroles de l'historien s'emplissent de débordante vérité ? Or, pouvait-il poser sa thèse en termes plus substantiels que ceux-ci : « Qu'on trace sur une mappemonde les frontières de la civilisation : on s'apercevra qu'on a ti'acé celle du christianisme. Qu'on scrute les couches superposées de la société pour voir jusqu'à quelle profondeur a pénétré le travail de l'esprit civilisateur, et l'on pourra constater qu'il s'arrête à la limite précise atteinte par le principe chrétien ». (^)
C'est ce que faisait voir, avec une richesse de coloris qui a donné des doutes sur l'exactitude de la restitution, le défilé des premiers siècles de notre ère. Comme en un cortège, l'Empire, les barbares, l'Église, Hyzance passent, tour à tour, devant l'esprit subjugué par tant de majesté. Et tour à tour le héraut à la voix sonore les présente, en des termes que la mémoire n'oubliera plus : « Héritière de toutes les civilisations, Rome avait réuni et fécondé les conquêtes de chacune d'elles... ». (^) — « Par de là les frontières septentrionales de l'Empire, sui' l'autre rive du Rhin et du Danube, s'étendait l'Europe barbare. C'était un lugubre séjour que celui de la Germanie... ». ('') — « Au milieu de l'édifice impérial en ruines, la cité de Dieu surgissait majestueuse et riante,
(1) Ibid., t. I, pp. XVIII et suiv.
(2) Ibid., t. I, PI). XXXI et siiiv.
(3) Ibid., t. l, p. I.
(*) Ibid., t. I, pp. 4(j et suiv.
prête à recueillir l'iiéritage de la cité des hommes». (^) — • Écoutez surtout cette description de l'Empire romain d'Orient : «Byzance, c'est Rome païenne réfugiée dans l'Orient, où elle continue, d'une manière souvent inconsciente, la lutte acharnée du césarisme antique contre l'esprit nouveau. L'édifice politique du paganisme resta donc debout à l'ombre de ses retranchements, mutilé mais imposant encore, et les nations occidentales qui grandissaient à l'air libre, sous la tutelle de l'Église, ^jurent contempler de loin, pendant un millier d'années, le spectacle de cette société décrépite et lascive, enfermée, avec le luxe flétri de l'antiquité, dans une ville qui était à la fois son boulevard et sa prison, et où elle ne pouvait ni vivre ni mourir «. (*)
Parce que la voix du héraut est sonore et que son éloquence est un peu trop égale, on pourra craindre un instant que la splendeur du mot ne couvre la pauvreté des informations spéciales. Mais on reconnaît vite, que ni le duc de Broglie ni Gaston Boissier n'ont plus exactement décrit le IV^ siècle ou la fin du paganisme. Un critique, dont l'éminente autorité transparaît à travers l'anonymat qu'il a voulu garder, en fait la remarque : « Il est aisé, en lisant avec soin tel ou tel chapitre, celui sur lequel on se trouve soimême plus complètement préparé, de reconnaître, malgré la presque complète absence de notes, les textes dont s'est servi l'historien et les documents qu'il a consultés, mais il les a mêlés avec art, et les morceaux, selon une expression favorite de M. Renan, ont tous été bien digérés (^) ».
Ce livre, qui ne pouvait être- écrit que par un chrétien, est-ce se faire illusion de le considérer dans son ensemble comme le livre de tous ? S'il est vrai que la fécondité sociale du christianisme se résume en ces principales nouveautés : respect de l'existence, inviolabilité de la conscience, affranchissement de l'individu, élévation du niveau de la vie, de l'esprit au-dessus de la matière, du droit au-dessus de la force : quel homme d'aujourd'hui refuserait son adhésion à une oeuvre qui a exalté tout cela? Ce fait historique
(1) Ibid., t. I, p. 191.
(2) Ibid., t. I, i)p. 23i-a32.
(^) Les origines de la ciinlisalion moderne, d'après le livre de M. Kurth; extrait de Lu controverse et le contemporain, p. 27.
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du christianisme, comment ne pas souhaiter aussi que celui qui en a si bien montré l'importance dans les huit premiers siècles, en étudie à son tour l'origine et la première documentation dans les Évangiles, et qu'il nous donne, après Henri Wallon, ses raisons historiques de croire ?
C'est une autre synthèse, plus générale en sa forme fragmentaire, que nous présente le recueil de conférences intitulé : l'Ég lise aux tournants de l'histoire ; elle complète, mais seulement en ébauche, l'œuvre inachevée des Origines de la civilisation moderne. Manifestement, dans la pensée de Godefroid Kurth, l'étude des siècles qui aboutissent à Charlemagne n'est qu'un panneau du triptyque ou même l'un des volets seulement. La description de cet âge d'or chrétien que domine la trilogie de Grégoire VIT, d'Innocent III et de Boniface VIII, de cet âge des saint Louis et des Croisades, que l'on a si mensongèrement appelé, à son avis, le « moyen âge » (') : voilà sans doute le sujet qu'il réserve, dans ses cartons, pour le panneau central. Et le second volet redirait les vicissitudes de la civilisation pendant l'époque moderne, depuis cette Renaissance païenne qu'il appellerait volontiers « moyen âge», jusqu'à ces aspirations contemporaines, où il se plaît à découvrir la nostalgie des siècles chrétiens. A défaut d'une composition ordonnée sur ce thème universel, VKglise aux tournants de l'histoire propose des aperçus, ramenés tous à ce point de vue spécial : « L'Eglise a-t-elle rempli sa mission?... A-t-elle toujours possédé l'intelligence des multiples et changeants problèmes qui se posaient devant elle ?... A-t-elle su parler leur langue à tous les siècles qu'elle a traversés, et se familiariser avec le génie de tous les peuples qu'elle a rencontrés en chemin ? » (^) Nous voilà loin, on le devine, du « bloc » traditionnel de certaine apologétique vieillie. Il serait malaisé d'opérer, d'une main plus experte et plus respectueuse, le (lisiingno opportun entre la part de Dieu et la part de l'homme, dans cette collaboration séculaire qu'est l'Église, malaisé de mieux dégager ses destinées divines de toutes les solidarités humaines, qui l'ont compromise parfois. Ce petit livre, traduit
(') Qu'est-ce que le moyen l'ige ? Nouv. édition. Paris, Blond. (Science et Religion, n° 374.)
(*j L'Eglise aux tournants de l'histoire, nouv. édition, pp. 12-1G.
aujourd'hui, comme les Origines, dans presque toutes les langues d'Europe, et parvenu de même à un nombre étcmnant d'éditions, est, dans sa forme spontanée, celui qui fait le mieux connaître Godefroid Kurth; il y est tout entier, avec son éloquence, sa science et ce don de soi-même, qui est la marque de sa supériorité. Le grand public de tous les pays lui a cette dette. Celui de Belgique ne lui sait pas un moindre gré de ce Manuel cV Histoire de Belgique, qui a révélé à plus d'un lecteur cultivé l'unité et le sens de la Patrie Belge et qui, modestement dédié « aux enfants des écoles », nous montre un grand savant qui sait, tel un aïeul, s'abaisser à la taille des plus petits.
Le maître qui introduisit dans les Universités belges la méthode d'investigation allemande, a gardé avec une fidélité jalouse la méthode française d'exposition. De lui, autant que de Gaston Boissier récemment, on pourrait se demander : a S-e trouvera-t-il beaucoup d'hommes chez qui les qualités littéraires et scientifiques s'unissent en un équilibre si harmonieux ? » (') Souvent le poète, que son adolescence révéla, reparaît dans son œuvre érudite ; quand le sujet s'élève, l'alexandrin jaillit de nouveau de sa plume et prête à sa grande prose, alourdie parfois, la solennité de son rythme. En plein domaine de l'abstraction, sa pensée se fait naturellement image, avec cette surabondance qu'éviterait un styliste français, mais qu'il partage avec les peintres de chez nous, depuis Memling jusqu'à ßubens ; et l'on parlerait quelquefois d'emphase, si l'emphase n'était ici le trop-plein de la pensée. Tous ses livres, il les a écrits avec toute son âme, mêlant sa substance intime à la substance des choses : ne seraitce ])as l'excuse de son émotion, s'il lui en fallait une, et l'explication de sa caractéristique dernière, l'éloquence ? Car, qu'il écrive ou qu'il parle, qu'il tienne la lyre ou la plume, il est avant tout orateur. Les dons de la tribune et de la chaire, il les a reçus dans leur plénitude : la stature et la voix, le regard et le geste ; mais
(^) lleué Piehoii, La vie et l'œuvre de M. Gaston Boissier, p. Sai. [Revue des Deux -Mondes, i5 juillet 1908.)
c'est un orateur chez qui l'art commence où la virtuosité finit. Sa science et sa conviction sont toute l'éloquence de ce paladin de la vérité.
S'étonnera-t-on que Godefroid Kurth ait été pendant trentecinq années, pour tous ses collègues et ses élèves, l'une des plus hautes personnalités de l'Université de Liège, et qu'il reste, pour beaucoup, l'incarnation du haut enseignement ? (^)
Karl Hanquet.
(') Comme complément de cette notice, nous nous faisons un i)laisir de recommander la mîigistrale étude de M. Georges Goyau, Un hislorien belge, Godefroid Kiirl/'i, dans la Renne des Deii.\- Mondes, i5 janvier 1907. Signalons également : Alfred Lefort, Godefroid Knrth, dans les Travanx de V Académie de Reims, t. CXXI, 1907. — D' G. Brom, Voorrede aan De Kerk van Christns bij de Keerpnnten der Gescliiedenis, nit het Fransch vertaald door J. Rnyter, 1901. — H. Bisclioff, Godefroid Knrth, dans Denlsche Erde, 1907. Ra])])elons une dernière fois -.A Godefroid Knrth, professeur à V U nioersité de Liège, à l'occasion dn XX ajiniversaire de la fondation de son cours /jratiqnc d'iiistoire (Liège, Poncelet, 1899), ainsi que le Liber memorialis de la manifestation en l'honneur de M. G. Knrth, 11 mars 1892 (Liège, Vaillant-Carmanne, J892).
Bibliographie des travaux
de 31, Godefroid Kurth
Godefroid Kuiîth, ué à Arloii, le ii mai i<S47; domicilié à Assclie (Hrabaiit) et à Rome, à l'Institut liistoriciue belge, i)lace llusticucci, i8;
professeur agrégé <le renseiguement moven du degré sui)érieur en iSüg; professeur à l'Athénée royal de Liège de i8(>9 à 187a ; docteur spécial en sciences liistoricjues en 1872; chargé de cours à l'Université de Liège, 25 octobre 1872 ; i)r()l'esseur extraordinaire, G octobre ; institue le
premier cours pratique d'histoire en 1874 ; proiesseur ordinaire, 3o septembre 1877; i)romu à l'éméritat le 3o octobre i<)oG; directeur de l'Institut liistori<]ue belge à Rome (lei)uis i<)07 ;
membre suppléant de la Commission royale d'histoire, i^'' février 1887; membre effectif de la même Commission, aS mai 1898 ; secrétaire de la même Commission, du 4 juillet 1898 au i5 avril 1907;
élu correspondant de l'Académie royale de Belgique, le 4 "13,1 1891 ; membre titulaire, le 7 niai 1894; directeur de la Classe des lettres et des sciences morales et politiques en 1902 ;
lauréat de l'Académie royale d'archéologie en 1870 (médaille d'or décernée à l'ICtude critique sur suint Lambert et sou premier biographe) ; de l'Académie royale de Belgiciue en 1888 (prix de Stassart, décerné à la Frontière linguistique) ; de l'Institut de France en 189Ü (premier ])rix d'antiquités nationales, décerné à Cloois) ;
lauréat du concours quin(piennal des sciences liistori(pies à deux reprises : deuxième période, 188(3-1890 {Origines de lu ciuilisutiou moderne) et troisième période, 1891-1895 (Histoire poétique des Mérovingiens).
AVIS. — On s'est efforcé de recueillir, autant que possible, les livres, les articles et les comi)les rendus publiés i)ar M. Kurth. Nous pensons (|ue rien d'imi)ortant ne nous a échappé, mais il eût été impossible de retrouver absolument tous les articles d'occasion et les notes que M. Kurth a semés dans les journaux et les revues, souvent sans les signer.