VIII. Skryais Foullox
Le dernier historiographe du monastère de Haint-Trond était le frère (') d'Érasme Foullon, bourgmestre de Liège en i654 et échevin de la Souveraine justice en i656, et de Jean p]rard Foullon, de la Compagnie de Jésus, qui écrivit vers la même époque son Hisioriae Leodiensis iiniversae compendium, in nnnos digeslum.
Le jour même où le jeune liomme accomplissait sa vingtième année, le 29 septembre 1644» ü renonça au monde et se retira dans l'abbaye de Saint-Trond. Il fut admis à la vêture le 22 avril i645, fit sa profession le 29 avril 1646, et reçut le nom de frère Servais ("').
(') Elle a été éditée jiar C. de Bornian (Op. cit., t. II. j)]). 37i-89i>) et par Daris (Xotice.s, t. V, pj). i(32-i8o). Le ms. aii(()<j;rai)lie se trouve à la l)il)lioth6(iuc de rUnivei'sité de Liège (11. ii47, aiu'ieii 78).
(-) Il rédigea également l'histoire de l'abliaye de i3ü() à i4o<), qu'il signa : Haec N. Petrus Cruels a (iiiigcloin ex vetustis moiiasterii inonumentis (C. de Horinan, Op. cit., t. II, pp. '■Vi--'i^o). Il dressa encore le catalogue des abbés et écrivit un résumé de leur histoire. Le récit se termine par ces mots: Describebat F. Petrus Crullus a (Ihinghelim juxta monunienta nova et vetera anno salutis i5()(), cal. Martii. (Bibl. de l'Université de Liège, n" 277, ancien 278).
(■') Outre ces travaux historiques, P. ('ruels écrit encore: Comedin una Vitnin Smicli Triiclonis explicuns. Il copia également le Ceremoniale et Regains mo lin s le riorum nigroruni inonnchnruin Sancli Bencdirli de olisermtnliu Bur.sf'eldensi, (jui se termine purees mots : Anno .Jesu i5i() Guillielmus hoc nomine (piartus cognomine a Hruxella fit abbas nionasterii Sancti Trudonis et ret'ormator, inductis alicpiot Monachis Benedictinis, anno salutis 1 5^0 e Geniblaco, uiide exeuiplar hoc Ceremoniarum profeclum putamus ()uod perscripsiuius anno salulis i584 feriis B. Bernardi. P. C. (ihingelim. (Bibl. de l'Université de Liège, n" afJS, ancien ly, et n" aüi, ancien 20.'i).
(^) Erard Foullon, procare;ir de la com* de l'ol'l'icial et commissaire de la cité^ avait épi)usé eu premières noces Ntarguerite Randaxhc, «jui fut la mère d'Erasme et de .Jean Evrard, et en secondes noces Marie Groutaers, dont naquit le lutur moine <le Saiul-Trond.
("') Au baptême, il avait re(,*u le nom d'Ei-ard-Adam.
Il célébra sa première messe le 14 mars 1649, fut nommé maître des novices le 10 juin i652, puis régent du Petit-Séminaire de Saiut-Trond au mois de novembre 1657.
C'est à cette époque qu'il ressentit vivement cet amour envers les ancêtres, qui est cause que non seulement on se souvient d'eux, mais qu'on aime aussi à transmettre leur souvenir à la postérité (^).
Vers 1575 (-') il rédigea la plus grande partie de sa clirouique (^). Comme il le dit lui-même, il s'était souvent demandé pourquoi Rodolphe n'avait pas commencé son récit avec les débuts du monastère. Aussi, comme le continuateur anonyme duXIV siècle, il reprend l'histoire de son abbaye depuis saint ïrudon et les Francs. A cet effet, il utilise non seulement les annales de Rodolphe et de ses continuateurs, mais encore les cartulaires, le Manuale de Guillaume de Ryckel et les autres manuscrits que lui fournissait la bibliothèque de son couvent.
Mieux que le continuateur du XIV siècle, il coordonne les matériaux que lui avaient kiissés ses devanciers. Plus d'une fois il les discute et les corrige, souvent il les complète. Pour lui la biographie de Georges Sarens, écrite par Pierre Cruels, n'est qu'un résumé (^) et quoiqu'il connaisse aussi l'œuvre de Moriugus (''), il semble attacher peu de valeur à ces dernières chroniques C'). II est indubitable qu'il ait eu à sa disposition des docu-
(') Sa chronique débute par ces mots : « Iiigenitus omnibus in i)atriam et l)areiites sucs anior lacit, ut horuni libeutei" nieniinerint «jcstaque ab eis non recolant modo, sed et aliis memoranda, ne temporum Iai)su intereant, literarum commendent monumentis ».
(^) En un endroit il a noté: scribebam 3 iebr. 1670. En un autre : absolvebam 28 novembris 1Ü75.
(•^) Le manuscrit se trouve aux Arcliives de l'Etat à Hasselt, 11° 5Ü78'-.
(■*) Il appelle Pierre Cruels: « is qui (ieorf;ii <;esta compendio scripsit ».
{') En plusieurs endroits il en cite des extraits. .
C^) Avant de commencer l'histoire de Zachée de ^^ranckenllOven (i3Gü), il écrit: ic Hactenus commentaries monasterii domesticos secuti, (luamvis subinde steriliores, ob scrii)torum incuriam. hujusque quantum licuit adjecticis historiae adminiculis et rerum in narratione omissarum supi)lementis illustrare Studium i'uit. Nunc (luandocjuideni commentarii nostri nos deserant nec tamen sit animus manuni de tabula <le])onere, subsidia dicendorum, ubi nos domestica deliciunt, ab exteris (pii rerum nostrarum uuijoribus nostris i'uere stndiosiores mutuabimur, annalescjue, si ads])ica verit Deus et comes, ad etatem nostram ])rose(iuemur. »
ments aujourd'hui perdus, surtout pour la période qui s'écoula depuis la mort de Georges Sarens (i55o) justj^u'au milieu du XVII'^' siècle. C'est ainsi qu'il cite des paroles de Hubert de Suteudael : « ex diario ipsius descripta »('). Pour le commencement du XVII'" siècle, il pouvait aussi se renseigner auprès des anciens moines, qu'il trouva à l'abbaye lors de son arrivée en i644- Ainsi, d'un événement arrivé en i63i, il raconte qu'il le tient d'un témoin oculaire, Engelbert Andries, prêtre de Saint-Trond.
De cette façon, il conduisit son travail jusqu'à ce qu'après la mort de Michel Van der Smissen (17 février 1679), les suffrages de ses confrères l'élevèrent à la dignité abbatiale. A ce moment, il se proposa de rédiger un simple journal, afin de fournir des matériaux à celui qui écrirait après lui (-). Malheureusement sa plume s'ari-êta au mois de mars, et le 22 septembre suivant, Servais Foullon fut enlevé par la mort à l'affection de ses }-eligieux.
Parmi les chroniqueurs de Saint-Trund, Foullon occupe une des premières places. Son œuvre est plus vaste que celle des premiers, son travail plus personnel que celui des autres ; sa latinité est celle d'un régent de Séminaire, écrivant à une époque où les belles-lettres étaient en honneur.
Au siècle suivant, aucun moine, que nous sachions, ne continua la série des historiographes. Tout au plus y eut-il une main pieuse pour réunir en un volume les différents cahiers que le dernier chroniqueur avait laissés.
G. SniENON.
(') Il cite éf;aleiiient, i)ai'nii les sources (ju'll utilise, la l)io<;ra])liie de IVihhc Clirisloplie (loôH-iôSGj, écrite par le moine Trudoii de Cortenaeken (t lüoj)).
(-) « Diarium eontexere in ])osteruni animus est o( non hisloriani, sed scrihendae historiae materiam a<lai)tare seli^et ([uod illi idoneum luerit ([ui provinciam liane in se susei])it ».
Godefroy de Bouillon
et r avoue rie du Saint-Sépulcre
l'aniii les liéros de la croisade, («odcfroy de Bonilloii estreconiiu comme un modèle de chevalier chrétien, pour avoir joint à une bravoure à tonte é|)reuve une piété rare chez les liommes de guerre de ce temps. Les historiens n'ont pas manqué d'en taii'e honneur à sa mère, une bienheureuse, Ide, comtesse de Boulogne, qui lui en avait, dès l'enfance, inculqué les principes. Il est juste d'ajouter, (ju'à l'âge de quatorze ans, appelé à succéder aux grands biens des ducs de Lothiei* en Ardenne, il y vécut jusqu'à l'âge de trente ans dans l'intimité de l'un des meilleurs évèques liégeois, Henri de Verdun (■^),et qu'il y eut sans doute l'occasion de s'initier aux émotions i-eligieuses du cloître, en partageant les séjours prolongés que ce prélat aimait à faire à Saint-Hubert ('), la grande abbaye ardennaise, alors en pleine ferveur sous un abbé mort
("') Poui- les textes, je me bornerai à renvoyer le i)lus souvent aux préi-ieux réperloh-es (|iie nous devons à Roehricht (/^ej-e.s-^,-) regni llieroKnlymUiuii , 1 8f)3). il Riant (^lnoenltiire den lctlres lustorinuen des rioi.siiilea . Orient latin : Archives, \<)1. J, i,S8i) et à Ilaf^ennieyer {CJiroiinln>>ie de lu croisade. Orient latin : Revne, vol. VI, Vil, VIII ; Clironologie du royaume de Jérusiileni, ibi(i.., vol. IX et X), ce dernier i)our les textes littéraires aussi bien (|ue diplonialiiincs.
('■^j « Morebatnr tunc junior (iodel'ridus, niarcliio. cum illo (ejiiscnj)o}, qni avunculi .sui (Godefridi ducis) destitutus auxilio, ejusdem ejjiscopi tuebalur j)atrocinio » (Cantalorium, p. 91 delà savante édition de Karl TIanquet).
(3) Ibid., p. 1112 et i3;i.
aussi en odeur de sainteté, Thierry, le premier abbé de ce nom (^).
Comme témoignage de cette profonde piété, on invoque assez souvent la réponse que Godel'roy fit à ses compagnons d'aj-mes, lorsqu'ils lui offrirent la royauté de Jérusalem : « il ne lui seyait pas, aurait-il dit, de porter une couronne d'or là où le Christ, son maître, avait porté la couronne d'épines ».
Mais la paternité de ce mot historique ne lui revient pas ; et de plus, cette parole enferme autre chose que l'expression d'un pieux sentiment d'humilité chrétienne. Elle préjuge une grave question de droit public. Il s'agissait de savoir qui devait avoir la suj^rématie dans Jérusalem, l'Église ou l'État.
Les croisés étaient partis dans un bel élan d'enthousiasme, avec la volonté inflexible de délivrer Jérusalem à n'importe quel prix, mais sans s'être demandé : le Turc supprimé, qui mettre à sa place? Ce n'est rien moins que la question d'Orient, qui se posait alors pour Jérusalem, comme elle se pose aujourd'hui pour Constantino^île. Plus d'un, sans doute, se taillait à l'avance, dans cet Orient fabuleux, un roj^aume fantastique. Mais les croisés n'avaient pas encore mis le i^ied sur le sol de l'Asie que les fumées de gloire des uns, comme l'inconscience des autres se dissipèrent au contact des politiques roués de la cour d.e Constantinoj)le. L'empereur Alexis, tout en accueillant au passage les chefs de la croisade dans sa capitale, ne manqua i:>{is de leur remontrer que l'Asie, qu'ils allaient conquérir, avait un maître légitime, et que ce maître c'était lui. Et de fait, la Palestine avait été durant sept siècles une i)rovince de l'empire, romain d'abord, byzantin ensuite, dont Alexis était le dernier héritier. Depuis trois siècles, l'invasion musulmane avait pu suspendre les droits des Césars, non les prescrire. Car les Byzantins n'avaient cessé de protester, les armes à la main, contre cette occupation étrangère.
Il y a plus. Dans le cours du X*" siècle, les vaillants empereurs de la dynastie basilienne avaient reconquis la moitié de l'Asie. Successivement il avaient réoccupé Alep en 962, Tarse en 965,
(^) Sur la jeunesse et sur le caractère de Godelroy de Bouillon, voir une discussion a])i)roton<lie dans Caucliie, La querelle des investitures, p. 67-72 de la •2'^ partie (I^ouvain, 1891). Ajouter : Roehriclit, Geschichte des ersten Kreiizzuges (Inspruck, 1901), ]). 2i5.
Antioelie en 969 ; et en 970, l'infatigable Jean Tziniiscès était aux portes de .Icrusaleni, et sans une diversion, il y faisait son entrée, qui eût ôté à toutes les croisades leur unique raison d'être ('). (^uant à Autioche, cette capitale de l'Asie chrétienne, il n'y avait pas quinze ans qu'elle était retombée par trahison au [)ouvoir des musulmans.
Contre cette argumentation, les croisés curent beau l'éclanier. Il y eut des altercations ; on échangea quelques bouriades, qui allaient dégénéi'er en guerre ouvei-te enta-c Grecs et Latins au sujet des dépouilles d'un ennemi (|ui n'était [)as encore par teri c, lorscpTon s'avisa d'une heureuse transacti()n, enq)runtée au droit féodal. Alexis consentit à laisser aux Latins la possession des Lieux-Saints, à la condition de lui en faii-e l'honimage de vassal à suzerain. Toutes les autres villes à conquérir par les croisés devaient lui cti'e restituées en vertu de ce pacte, (j[ui fut, comme on sait, fort mal exécuté. Restait à décider à qui reviendrait la possession immédiate (h's Lieux-Saints. Cette question fut soulevée une premièi'c fois, durant le siège de Jérusalem, à la suite d'un cou[) de main de Tancrèdc, qui était allé planter sa bannièi'e sur la boui'gadc voisine de Bethléem. Dès cette premièi'c délibération (■'), deux thèses (îoutraires se firent jour: celle des princes laïcs et celle du clergé. Les princes laïcs réclamaient un roi, Jérusalem ne pouvant demeui'er possession commune, sous peine d'être la proie d'un pillage général. D'après le clergé, il suffisait pour cela d'un uuoné, chargé de pourvoir à la défense de la ville et à la répartition de ses i-cvenus. Et c'est alors et de ce côté que fut proféré le mot historique : « ([u'il ne convenait pas d'élire un roi* là où Dieu lui-même avait [torté la couronne d'épines )>. l*our couper court à une brouille imminente, on s'accoi'da de part et d'autre ù remettre la solution à liuit joui's après la pi'ise de la ville. Ainsi fut fait. Le i5 juillet 1099, les croisés entraient dans Jérusalem [)ar la brèche. Le 22 juillet, les chefs se réunirent de nouveau i)our trancher cette (inestion diï l'élection d'un roi défini-
(') Sur Cl' cliapilix' de l'iiistoirc byzaiilinc. voir los Mutoiirs ci(cs dans noire nuuiuel : Ilisloii-c <lii moyen iii^'c /iix(iaii l;i finde l Cixxjiie fr{in(/iic (Louvain, i()o5), 1). .S.'5o.
(^) IIa,j>ennieyer. n" 3<)(i.
tivement. Cette fois, le clergé mit en avant une autre prétention. Invoquant lé principe que les aeterna ont la priorité sur les temporalia, il exigeait que l'élection du chef de l'Eglise de Jérusalem précédât l'élection du chef de l'État ; sinon, il contesterait la validité de celle-ci. C'était insinuer que le prince devait se subordonner à l'Eglise, même dans les temporalia. Jérusalem serait donc érigé en principauté ecclésiastique. Ce sont les termes dont se sert un profond connaisseur du moyen âge, M. Luchaire : « Il s'en fallait de peu que le royaume de Jérusalem ne devint une principauté ecclésiastique, régie par un patriarche sous l'autorité du pape )> (').
Peu de princes étaient disposés à se résigner à cette subordination, A la vérité, les plus ambitieux étaient pourvus, le frère de Godefroy, Baudouin de Boulogne, à Édesse ; Boliémond de Tarente dans la principauté d'Antioche, malgré le pacte byzantin, malgré les protestations d'Alexis (-). Les deux Robert, de Flandre et de Normandie, leur vœu de croisade accompli, avaient hâte de rentrer dans leurs États, en sorte qu'il ne restait que deux candidats en présence, le comte Raymond de Toulouse et Godefroy de Bouillon.
Déjà Raymond avait pris possession de la citadelle, la soi-disant Tour de David, et refusait de s'en dessaisir. Si Godefroy l'emporta, c'est qu'il eut l'appui du clergé, dont il adopta la thèse, soit en répétant le mot historique, soit en se bornant à prendre le titre que le clergé proposait, d'avoué de Jérusalem.
Au lieu de se faire décerner la couronne royale, le nouvel élu se prêta à une des cérémonies muettes qui, en droit féodal, avaient la force d'un engagement juridique. Il fut conduit solennellement au Saint- Sépulcre ; là, il inclina son front sur la pierre du tombeau, et, par ce geste symbolique, se voua au service perpétuel de l'Église, identifiée à cette relique insigne. Le Saint-Sépulcre, pour la délivrance duquel on avait déployé tant d'héroïsme, ce tombeau
(') Dans : Lavisse, Hisloirc de France, II. 2, p. a44- {'^) Roehricht, n° 18 et 19.
vide('), comme ricanait Voltaire, (et il est vide, en effet, pour les chrétiens, qni croient à la résurrection,) avait maintenant son défenseur. Telle est la genèse de Vavouerie du Ssint-Sépiilcre.
Au moyen âge, où l'on répugnait aux abstractions juridiques, quand on voulait doter un évêché ou une abbaye, on donnait au patron du lieu, et, autant que possible, en présence de ses reliques, sui- son autel ou sur sa tombe.
Pour en citer quelques exemples sans sortir de .Jérusalem, en iioo, dans le traité de partage que Godefroy fait avec les Vénitiens, ce n'est pas aux Vénitiens, ce n'est pas à leur doge, c'est à St-Marc de Venise qu'il pi'omet un tiers des villes à conquérir et Tripoli en entier(-). En 1104, dans un traité analogue, passé entre son successeur et les Génois, ce n'est pas aux Génois, ni à leur prince-évêque, c'està Saint-Laurent de Gênes que Baudouin I cède une place dans .Férusalein, comme à Jaffa, plus le tiers d'Arsutli (■'). Dans la principauté voisine d'Antioche, une donation du même genre est faite à Notre-Dame de Pise et à la commune associées(''). Oes personnes mystiques étaient au moyen âge, ce que sont nos personnes civiles dans le droit moderne, un siibjectiim Juris. Ainsi en fut-il du Saint-Sépulcre ; c'est lui qui est le destinataire d'un acte de 998, exhumé par le comte Riant des archives de Marseille, le plus ancien connu, par lequel Hugue de l^oscane donne à l'Eglise de .Jérusalem plusieurs terres en Italie (^). Après la prise de St-.Tean d'Acre par les Génois, ceux-ci dédièrent, au-dessus de l'autel du Saint-Sépulcre, une inscription en lettres d'or, pour rappeler que c'est ])ar leurs mains que le Seigneur avait livi-é cette ville à son <>lnfieiix Sépiilci-e C^).
(') Deux auteurs seulement, mais de première main, font allusion à cette cérémonie, le chapelain du comte de Toulouse (" elef;eninl ducem et ohtulerunt eum ad Se])ulclirum domini ») et le pèlerin allemand. Ekkehard («nec multo post, inclinans caj)ut suum sujier Dominici Sejiulcliri tunibani, ipsius se servituti i)erpetualiter subjusavit »), Ilagenmeyer, n" ^oi).
(2) Roehricht. n" lii.
(•■*) Roehricht, n" 43.
Muratori, Anlitiiiilute.s, II, j). 907.
(•"') « Douamus Siiiirlo Sepulchro Domini in .lerusalem ». Riant, La Donation de II lignes de Toscune au Sl-Séjinlchre. Acad. <les //isc/-., 1H84, in-4.
('■) " Tradidit Dominus ])er manus servorum suorum Janueusium nno glorluso Sejjnlchru >^ (Liber jiuMum, I, ]). 17, n" 9).
Toute pi iiicipauté ecclésiastique impliquait le concours d'un avoué laïc, investi du Jndicinin sanguini:^ ou Bliiibann, dont l'exercice est incompatible avec le caractère sacerdotal du prince. Nulle part cette institution des avoués d'église n'était plus i'ioi'issante qu'en Lotharingie (^), et Godefroy lui-même avait été naguère l'avoué de 8t-Hubert en Ardenne. Mais, si logique qu'elle fût en théorie, cette institution, en pratique, était une source de conflits entre le prince et son avoué, comme le i^rouvent les nombreux règlements arrêtés au sujet de leurs droits réciproques. Les mêmes conflits troublèrent les débuts de la principauté de Jérusalem.
Les croisés étaient tombés d'accord que l'on ne i)ouvait donner un chef spirituel à Jérusalem saiis le concours du pape. Or lé premier légat d'Urbain II, l'évêque Adliémar du Puy, était moi't à Antioche (i'''' août 1098) ; son suppléant, l'évêque d'Orange, ne lui avait guère survécu, décédé à Marrah (Noël 1098) ; et son suöcesseur, le nouveau légat d'Urbain II, Daimbert archevêque de Pise, était encore en route sur la flotte pisane, qui ne devait le débarquer en Syrie qu'un mois plus tard, en septembre 1099. En attendant et en l'absence de tout ecclésiastique de marque, un simple diacre, Arnoul, du village de Choques, fut délégué pour administrer l'Eglise de .Jérusalem, à la date du i""' août (-), et bien qu'il prît le titre de patriarche, il ne fut qn'electiis sans confirmation du St- Siège, qui était d'ailleurs vacant (entre la' mort d'Urbain II, 29 juillet, et l'élection de Pascal II, 11 août), et sans la consécration épiscopale, qu'il ne reçut qu'eu 1112, comme quatrième patriarche, cette fois officiel, de Jérusalem (^).
Avec ce patriarche intérimaire, Godefroy ne pouvait avoir de difficultés. C'était comme lui un Flamand du Ternois(''), du même diocèse de Térouane en Flandre. Bâtai-d de clerc, il sortait des rangs de cette bohème cléricale, les intellectuels du moyen age.
Voir Ch. Pergameni, L'nnoiierie ecclésiastique beige. Bruxelles, 1907. (-J Hageninever,
(•^) C'est ce qu'il déclare lui-inèine dans un acte qu'il signe en uni». « eo die quo coiisecratiis fui », lloehriclit, n" ü8.
(*) Voir notre étude : Les Finnlands du Ternois »n royaume lalin de Jérusalem, dans les Mélanges Paul Fredericq (Bruxelles. i<jo4).
entrés dans l'Église, uniquement pour jouir de ses immunités et prébendes et vivant en attendant aux crochets de quelque grand seigneur, dont ils étaient le factotum : chapelain, instituteur, conseiller, chroniqueur, chancelier. Des comtes de Flandre, passé au service des seigneurs de Normandie, Arnoul de Choques avait su gagner les bonnes grâces des croisés de ces deux pays, et c'est ce qui explique l'élévation imprévue d'un aussi mince personnage. Il s'était déjà distingué par son intelligence, par sou éloquence comme par son caractère remuant et assez incommode pour ses collègues dans le sacerdoce ('). Il eut le bon esprit de s'effacer à l'arrivée du légat du pape, Uaimbert de Pise, qui fut reconnu aussitôt comme premier patriarche latin de Jérusalem (25 décembre) (-). Ai'noul, en retour, conserva la plus haute dignité dans le clergé après le patriarche, celle d'archidiacre, qui impliquait les fonctions lucratives, de gardien des reliques, de trésorier et de chancelier de cette Eglise.
Pise était, à cette époque, une sorte de république épiscopale, où l'évêclié, Notre-Darne de Pise {■'), était en possession du gouvernement temporel sous la suzeraineté des empereui's. Ce que Daimbert avait été à Pise, il voulut l'être à .Térusalem. Prince autant que prélat, il avait l'habitude du gouvernement, qu'il avait exercé non seulement dans sa cité épiscopale, mais dans toutes les possessions insulaires, Sardaigne, Corse, Baléares, que les Pisans étaient en train d'arracher aux pii'ates musulmans. Pise était alors la plus importante des républiques italiennes par son commerce maritime, par sa puissance navale, par ses monuments superbes, le dôme, le baptistère, la tour penchée, que l'on bâtissait en ce mbment, et qui demeurent comme les témoins d'un glorieux passé. Pour l'Etat naissant de Jérusalem, c'était une précieuse alliance que celle des Pisans, et c'est ce (|ui explique l'élévation empressée de son archevêque au siège patriarcal.
(') Voir sou attitude sceptique dans la ([uerelle au sujet dc'l'authoulicité de la saiule lance d'Antiocke. Iliif^cnnieyei', n" .'iü3.
(-) Ilagennieyer, u" 43«).
('•') Voir di|)l(')nie de Ileni-i IV ( V) de iiili, i>4 juin, conlirniant les immunités de N.-I)ame de l'ise (Slumpr, ii" ;ii4*5)-
A peine installé sur son nouveau siège, Daimbert n'iiésita pas à revendiquer le pouvoir temporel qui revenait, à ses yeux, au vieaire du Saint-Sépulcre. Il commença par se faire rendre l'hommage féodal par les princes latins, par Boliémond d'Antioclie, qui lui avait fait escorte jusqu'à Jérusalem, par Godefro y, qui se reconnut de nouveau vassal du Saint-Sépulcre et de son vicaire par Tancrôde, qui releva du patriarche sa seigneurie de Galilée (^).
Daimbert réclama ensuite le domaine public, c'est à dire les revenus qui étaient réservés au souverain dans les villes principales, tant dans la capitale, Jérusalem, que dans le i)ort de Jaffa, indisj)ensable aux relations avecrOccident,et queGodefroyfesaiti-elever de ses ruines avec le concours des Pisans. Malgré sa déférence pour l'Église, Godefroy 3' fit d'abord quelque difficulté, que Daimbert attribuait moins à son mauvais vouloir, qu'à l'influence de son entoui age (^). Pourtant Godefroy- ne pouvait se jiasser d'une dotation, et tout avoué alors était nanti d'un fief. Il en résulta une transaction. Par un premier acte, daté du 2 février iioo, Godefroj' céda à l'Église du Saint-Sépulcre un quart de la ville de Jaffa (■*). Par un second acte, daté du i'^^' avril suivant, il fit abandon de la citadelle et de la ville de Jérusaleiu, plus Jaffa en entier, avec cette réserve que, vu l'insuffisance de ses ressources, il garderait ces possessions provisoirement jusqu'à ce qu'il se fût acquis, par ses armes, un domaine situé en dehors de la principauté ; toutefois, ce provisoire cesserait, s'il venait à mourir sans héritier mâle ('). C'est ce qui ne tarda pas à se produire. Le 18 juillet iioo, Godefroy mourait, après un an de règne ; aussitôt éclata une lutte ouverte entre les partisans du gouvernement laïc et les défenseurs du gouvernement ecclésiastique. C'était, d'un côté, les compatriotes de Godefroy et de son frère Baudouin, appelé à lui succéder, ce qu'on pourrait appeler le i)arti flamand, ayant à sa tête Werner
(t) « Homo S. Sei)ulci'i ac* noster ell'ectiis ». Lettre de Daimbert (Roeliricht, n» 32).
(2) « Galilaea aeeei)ta sub manu et obedientia .lerusolimornm i)raesulis ». Charte dn Mont-Thal>or (ib., n» 3(i).
f^) Lettre de Daimbert, citée.
Ilageumeyci', u" ^öö.
(5) Ib., n" 45(î.
— Si-
de Grez, un cousin de Godefroy, et l'arcliidiacre Arnoul. C'était, de l'autre côté, ce qu'on i>ourrait appelei' le parti italien, rangé autoui- de Daimbert de Pise.
Dans cette lutte, Daimbert eut le dessous. Ses exigences croissantes provoquèrent une réaction dont il fut victime. Il avait compté sui' Boliémond d'Antioclie('), qu'il essaya d'opposer à Baudouin d'Edesse. Mais justement Boliémond était prisonnier des Turcs (i5 août) (-). Tancrède, auquel il voulut livrer la ville, se présenta en vain devant ses murs ; il l'ut repoussé par la population (23 août) (■'), tandis que Baudouin prenait le cliemin de Jérusalem, où il arriva le ii novembre (^), avec un nouveau légat du pape, Maurice de Porto, envoyé par Pascal II (°),en remplacement de Daimbert, devenu patriarche.
Daimbert dut battre en retraite. Il se retira sur une montagne voisine de la capitale et eut la petitesse d'y bouder quelque temps l'élu de Jérusalem. Baudouin ne se lit jjas scrupule de revendiquer la couronne, refusée par son frère. Ses partisans i)rotestaient contre l'abus que l'on avait fait de cette couronne d'épines, qui ne fut pas un insigne de souveraineté, mais un instrument d'ignominie C^). Accepter la couronne d'or, c'est assumer, en somme, une charge lourde autant qu'honorable. Il fallut la médiation de quelques personnages d'esprit modéré, pour apaiser cette querelle et ojiérer un rapprochement entre Baudouin et Daimbert, qui consentit à le couronner, à condition que ce ne fût pas à Jérusalem. C'est pour respecter ce scrupule que le couronnement du premier roi latin de Terre-Sainte fut solennisé à Bethléem (25 déc.
ITOO) (-).
(') Ilaseiuneyer, ii" 49' • Hoeln'icht, n" "iu. (-') Hagenineyer, n° 4!)"'- (^) Ib., no 6oç).
(') Ib., n" 5i4.
(•') Jafré% 11« 3885.
{^) « Corona quidem illa, non luit Iioiioris, uec regiae dignitatis, iuio ignoiniiiiae et dedecoris », texte ve])r()duit par le fliai)elaiii de Baudouin, rougher de (^/liartres, c. 25.
(') Ilagenniayer, u° 524.
Ce ne fut qu'une trêve. Entre Daimbert et Arnoul, entre le patriarche italien et son archidiacre l'iamand, la rupture était consommée. Les cœurs demeuraient ulcérés et ne tardèrent pas à donner lieu à de nouveaux scandales. La querelle aboutit à un concile de Jérusalem, où Daimbert se laissa condamner pur défaut pour eu appeler à Rome. Ses adversaires en j)rofitèrent pour élever au patriarcat un compatriote d' Arnoul, Evremar, du même village de Choques : c'est l'élément flamand qui triomphait. Quant à la principauté ecclésiastique, rêvée par Daimbert, elle avait vécu. Le droit public du royaume latin fut fixé, résumé dans cette maxime du livre des Assises : « Le roi du roiaume de Jérusalem ne tient son roiaume que de Dieu, et il doit estre coronés en Ilierusalem, se elle est en main de Chrétiens » (').
Ces partialités ont laissé une trace durable dans la littérature historique des croisades. A la vérité, les historiens de première main sont assez discrets sur ces faits: ce sont Raymond d'Aguilers, chapelain du comte de Toulouse, Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin I, un pèlerin, Ekkehard, présent à la fondation du royaume. Par contre, les historiens postérieurs ont recueilli sans critique les traditions en circulation de leur temps, mais gonflées en chemin. Aussi sont-ils inconciliables. Tandis que Albert d'Aix, un Franc de Lotharingie, prend le ])arti des Flamands contre Daimbert, le grand historien de Jérusalem, Guillaume de Tyr, d'origine italienne comme Daimbert, tient son parti contre les Flamands, et en particulier contre Arnoul, qu'il appelle « premier né de Satan, enfant de perdition, plein de méchanceté et éternel artisan de scandale ».
Ce sont de part et d'autre les mêmes récriminations : Daimbert comme Arnoul se sei-aient fait élire par simonie; ils auraientgaspillé les richesses de l'Eglise en bonne chère et en faveurs distribuées à leurs créatures ; Arnoul est en outre accusé de clérogamie, tandis que Daimbert est impliqué dans une conspiration contre le roi.
Au milieu de ces contradictions où se débattent les historiens, c'est aux documents à faire la lumière : mais ils sont peu nombreux, et quelques-uns suspects. Un acte pontifical où Arnoul est formellement accusé de simonie, la Lettre de Pascal II aux Pisans,
Cj .Jean d'Ibelin, Llore des Aa.sises, c. ü.
tenue jusqu'ici pour authentique par Jaiïé u" 5857, par Tiiant, 11. i6i, par Roeliriclit, n" 32, vient d'être rejetée parmi les Spuria par Kehl' dans les Forschungen des Preuss. hist. Instituts, Rome, igo4 (VI, p. 3i6). Une autre pièce, capitale dans le i)rocès, ])arce qu'elle a servi de base à la mise en accusation de Dainibert, sa Lettre à Boliéniond (V Antioche, rapportée dans Guill. de Tyi-, a été beaucoup discutée dans les deux sens, pour et contre l'aiitlienticité, mais a finalement rallié l'admission des meilleurs critiques. Restent deux actes pantificaux, du môme pape Pascal II, ceux-ci irréfragables, pai'ce qu'ils nous sont conservés dans un l'ecueil officiel, le Cartnlnire du St-Sépulcre. Le premier, du 4 déc. X107 (Jaffé-,n" 5884), constate q^'ei^ cour de Rome, à laquelle Daimbert avait fait appel, il a été pleinement justifié et i-établi dans ses droits. Le second, daté du 19 juillet 1 1 16 (Jaffé-, n" 65^8), à la suite d'un appel d'Arnoul, patriarche cette fois poui' de bon, mais à son tour, rais en accusation dix ans plus tard, par des adversaires qui n'avaient pas désarmé, l'absout .sur deux chefs d'accusation, la clérogamie et l'invasion ])ar violence du siège patriarcal ; et quant au troisième grief, sa naissance incestueuse, le pape consent à l'en relever.
Les critiques modernes n'ont ni les moyens ni le droit de l eviser un procès dont les pièces sont perdues. Force leur est de s'en tenir aux absolutions officielles; maisce (|u'il leur a])partient de relever, c'est l'existence de deux coteries rivales, se combattant aveil'acharnement de ces passions sacerdotales qui sont de tous les temps.
Ch. Moellkr.
Louvain.
Vie ancienne
de Guillaume de Saint- Thierry
Ce fécond écrivain, ami et biographe de saint Bernard, était né à Liège dans le dernier quart du XT' siècle. Après avoir pris l'habit de saint Benoît dans l'abbaye de Saint-Nicaise de Reims, il devint en 1119 ou n2o(') abbé de Saint-Thierr}' près de la même ville. Au plus tard en Ii35 {j)Qt probablement dès ii34('*)7 suivant l'attrait qui le poussait depuis longtemps vers une vie plus retirée, il abdiqua et alla passer ses dernières années dans l'abbaye cistercienne de Siguy. Il y mourut le 8 septembre (^) en l'an 1148 i^-')
(') Son j)ré(léci'sseur (xeoffroy };<'u venia il encore l'abbaye en iii<). Cf. GaUiu rhrisliiuui, t. IX, col. iHü-187.
(^) Son successeur souscrit cette année-là une charte de Saint-Xicaise. Cf. la note <le Mabilon à la lettre S") de S. Hernard, dans Migiie, L., t. CLXXXII, col. 207 I).
(•*) Si, d'une i>art, on admet ijue (iuillaunie est mort en 114!^ et »lue, de l'autre, on i)eut se fier au catalojiue des abbés de Saint-Thierry, cité i)ar Mabillon (/. e.) et d'après leiiuel (iuillaume aurait j^ouverné l'abbaye quatorze ans et cinq mois.
('') C'est la date fournie par les obituaires de Sij;ny et de Mont-Dieu. Cf. C. liO Couteulx, Anntiles ordinis dirliisiensis. t. II (Montreuil, i8!SSj. ]). 91. Il n'y a i)as s'arrêter au fait (jue dans quehpies martyrolof;es modernes (iuillaume estinscritau 12 janvier. Cf. Actii Siiiictoriun.'t. I de janvier, j). 719.
(■"') D'après un document l'ouservé jadis dans les archives de la chartreuse deMont-Dieu, (iuillaume mourut cimi temponi Koineiisin roncilii .snh Kiigenio Italùli (cf. LeCouteul.x, /. c, j). <)o). Comme le concile se tint en mars ii^H, M. l'abbé N^icaudard hésite, ]>our dater la mort de Guillaume, entre le S septembre 1 147 et le S sep(eml)re 1 148 : cf. T7c de miiiii lierniird, t. I (1895), 1>. .will, note I. .Mais il est certain ipic l'abbé de Saint-Tliierry survécut au concile de Reims, dont il fait clairement mention dans son ouvraj^e contre (iilbert de la l'orrée ; cf. Ilixtoire lUtériiire, t. XII, p. S.'ii,
ou peu après, en tout cas avant le 25 août ii53, puisqu'il précéda saint Bernard dans la tombe.
Son histoire, dont il suffit de rappeler ici les grandes lignes, peut être reconstituée avec un certain détail en rassemblant les traits épars que fournissent les écrits de Guillaume lui-même ('), la note ajoutée par l'abbé Burcliard au livre I de la Vie de saint Bernard (-), la correspondance du saint abbé de Clairvaux (^), la chronique de Signy (^), les pièces d'archives, notamment celles qui regardent l'abbaye de Saint-Thierr^', les nécrologes de Signy et de Mont-Dieu, et d'autres documents semblables. Mais la pièce capitale ou du moins une pièce capitale est la Vie de Guillaume écrite au XII"" siècle et qui n'a pas encore été publiée. Ce n'est pas qu'elle fût inconnue. Si les auteurs de V Histoire littéraire de la France {■') ne la mentionnent même pas, elle avait été lue et utilisée par Tissier (^), par Mabillon et par les frères Sainte- Marthe (S).
L'auteur est anonyme et rien dans son ouvrage ne permet de l'identifier, même vaguement ; on ne fera cependant pas fausse route en supposant qu'il était cistercien et probablement moine de Signy. Tissier et le Gallia Christiana le disent contemporain des faits qu'il rapporte. Le texte nous étant parvenu dans un manuscrit du XII' siècle, il est sûr que le biographe n'est pas de
(') Publiés i)ai" B. Tissier, Bibliotheca jjalrum Cistercienaium, t. lY (1GÜ2), ]). 1-12.37, et dans Migne, /-". L., t. CLXXX, col. i85-7u(J.
(-) Acta Siincloriini, t. IV d'août, j). 277.
Eil particuliex' les lettres 85 et <Sö adressées à Guillaume, Migne, P. L., i. CLXXXII, col. i>o(î-2io.
(-•j Bibliothèque de l'École des chartes, t. L^' (i8<)4); 1>- 'j4'>- (•') T. XII (1768). 1). 3i2 et suiv.
(") T. c, preface.
(') Voir surtout la note à la lettre 85 de saint Bernard (Migne, P. L., t. CLXXXII. col. i>o(i-2ü8, note 254', et les /l/i/ici/e*' ordinis S. Benedicti, lil>. IjXXVIII, >;cxi,iv. Dans sa i)réface à l'édition du Tructittiis de contemplando Deo de (ruillaume (P. L., 1. CM.XXXIV, col. Hü3-3(34), Mabillon publie. d'a])rès une «niembrana Radoliensis», — c'est-à-dire d'a])rès le manuscrit môme dont nous allons nous servir — le i)assage de la Vitu Willelmi relatif à l'activité littéraire de l'abbé de Saint-Thierry. Ce même passage a été cité et traduit, d'après Mabillon, i)ar M. Hermann Knuttcr, Wilhelm non St. Thierry, ein Ih'j>rïisenlanl der mitleUittcrlichen Frömmigkeit ((Jiessen, 1898), ]). 55-50. Gnllin chrislinnii, t. IX (i75j). col. 187-188.
beaucoup postérieur à son héros. Toutefois il ne semble pas avoir connu Guillaume, et il déclare lui-même que ce qu'il raconte, il l'avait appris un jour par le récit d'autrui. Ne songeant pas alors (tune) à écrire ce qu'il entendait, il n'avait pas poussé assez loin ses investigations. Maintenant, il est trop tard ; l'occasion ou la faculté d'interroger lui font défaut (^). Ce qui, si nous comprenons bien, revient à dire qu'un teni];)s plus ou moins long s'est déjà écoulé depuis la mort de (J^uillaume ; un temps plus long encore si, comme on l'a supposé, l'auteur était un moine de l'abbaye môme de Signy,
Il ne nous a pas laissé, lui-même le constate, une Vie complète ; son dessein a été de mettre par écrit, pour les sauver de l'oubli, les faits pai'venus à sa connaissance. Tout ce qui pi'écède l'arrivée de Guillaume à Signy, c'est-à-dire de loin la plus grande et la plus impoi'tante partie de sa carrière, est expédié en quelques phrases. Chose étonnante, pas un mot des voyages de Guillaume à Clairvaux ; pas un mot de ses tentatives, toujours repoussées par saint Bernard, pour passer à l'ordre cistercien en venant se réfugier définitivement dans cette abbaye. L'ouvi'age est surtout consacré à la vie ascétique du vertueux moine ; c'est un récit d'édification, mais dans le meilleur sens du mot, le biographe ne cachant nullement les tentations et les épreuves de son héros. Au surplus, c'est de lui seul que nous tenons plusieui'S détails importants, par exemple l'origine liégeoise de Guillaume et le i)eu qu'on sait de sa jeunesse. Aussi l'opuscule, bien que la substance en soit maigre, mérite, croyons-nous, de ne pas rester inédit.
Nous l'avons trouvé, dans le manuscrit latin 11.782 de la bibliothèque nationale de Paris, transcrit au XII'' siècle sur deux feuillets de pai'chemin (f. 340 et 341, ^3 sui- 17 centim.) perdus au milieu des copies de Vies de saints rassemblées par les Bénédictins de Saint-Maur. Le volume dont ils ont été détachés appartenait jadis au prieuré de Reuil, comme l'apprend une note écrite au XVII" siècle au bas du f. 340 : ex bibl. Radoliensi. Le dessus
Cj Mii/fu t/iiii/em cl iilin crcdi) inilulntuiiter fecisse oenerubileni l'iriiiii Wil- Iclmiim, que IUlcris cominilU ilehcreiil; .s('(( ciini inilti (licerenliir /)rcmiss!i, non eu Lune scrihere pro/ioiiebtiui . nec /ilurn fui sollicilus indug-are. Inni nern cum ciihimo niiinuni ;ii>j)<>iicre dcercnissem, pluru (/uerendi non full (>/)nr(nnitiis net l'iicuUns.
du feuillet 340 a été eu partie arraché. Cette mutilation date au moins du XVIP siècle ; car à cette époque le texte de la Vie, déjà lacuueux, a été transcrit sur quatre feuillets de papiers, reliés maintenant à la suite de l'exemplaire sur parchemin (f . 342-345) . Le copiste a eà et là tenté de suppléer les lacunes causées par la déchirure de l'original. Ses restitutions, fort plausibles en elles mêmes, ne sont pas cependant entièrement admissibles : car les mots sux)pléés ne suffisent pas du tout à remplir les lignes actuellement incomplètes (').
Alb. PONCKLKÏ, S. J.
(') Voici les conjectiii-es du co])iste : f. 34o recto, Ugne 11 {gen)ere et aller Simon; ligne 12 (venijentes cum : ligne i^i (yichasii) qiuie : ligne i4 (assnmpto) persévéra- : ligne i5 (siiiiuilalis e)f'/'luret..
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