CHAPITRE IX
RESIME DE CE OUI PRECEDE, Kl DEl-IMTlUN DE LA CERTITUDE.
On a vu daus les chapitres précédenls quelle a toujours été la doctrine de l'Ég-lise par rapport à la défense du christianisme, et en quoi consiste le système que M. de la Meimais a voulu substituer à cette doctrine antique et inébranlable. Dans la pensée constante des Pères et des Docteurs, la raison de l'homme repose sur un fonds de vérités universelles, perpétuelles, immuables, qui nécessitent l'adhésion de chaque esprit par une évidence invincible, et que chaque esprit retrouve dans tous les esprits, sauf un petit nombre qui sont convaincus de folie par cela seul qu'ils ne possèdent pas ce fonds connnun de vérités. Ces vérités s'appellent axiomes, joremiers principes, sens commun, et on les a aussi désignées sous le nom de croyances et de foi, non pas qu'il n'y ait entre elles et la foi proprement dite une différence infinie, puisque la foi proprement dite suppose une vérité obscure crue sur un témoignage extérieur, tandis que la foi aux. vérités premières n'est
autre chose que radhésion à une lumière intérieure irrésistible : mais on leur a néanmoins donné le nom de croyances et de foi, parce qu'elles ne s'établissent pas par voie de démonstration, attendu qu'il n'y a rien de plus clair qu'elles-mêmes dans l'esprit humain, et que toute démonstration consiste essentiellement à répandre la lumière de ce qui est connu sur l'ombre de ce qui est inconnu.
Au delà des vérités universelles , perpétuelles , immuables, nécessitantes, commence le règne de la liberté humaine : l'univers a été livré à la dispute des hommes, qui s'entendent, même lorsqu'ils ne s'accordent pas, parce que, dans leurs opinions contradictoires, ilspartent tous invinciblement du senscommun. Mais qui les accordera donc, puisque la nécessité n'est plus là pour les imir? Qui mettra la paix entre ces intelligences innombrables qui, éloignées du sens commun par la longue chaîne de leurs déductions, ne discernent plus que vaguement la lumière des premiers principes? Dans Fordi^e physique, ce seront les faits; dans l'ordre moral, ce sera l'expérience de la société, obhgée de mounr si elle n"a pas un Dieu, un culte, la foi au bien et au mal, aux peines et aux récompenses d'une autre vie; dans l'ordre philosophique et religieux, ce sera TÉglise, qui termine le monde intellectuel avec im horizon plus lumineux encore que le firmament des premiers principes par lequel il est commencé , mais lumineux d'une manière bien différente : car les premiers principes nécessitent l'intelligence, tandis que l'JÉglise est le lieu où la plus grande liberté s'unit à la
plus ••■rande lumière; en sorte que riioiniiie qui par), de la nécessité voit, à mesure qu'il s'élève vers Dieu, une lumière plus éclatante et des abîmes plus profonds, où il dépend de lui de se perdre. Admirable ordonnance, par laquelle Dieu a fait de la possession même de la vérité une vertu !
Ainsi le monde intellectuel , dans cette doctrine de nos ancêtres, ressemble à une vaste mer éclairée d'un borizon à l'autre par deux phares immenses et impérissables, que toute la fureur des flots qui les entourent n'ébranlera ni n'obscurcira jamais. A mesure qu'on s'éloigne du premier, et que ses feux deviennent moins vifs, à cause de la distance, l'autre se lève plus radieux, de la même manière qu'en passant d'un pôle à l'autre les étoiles qui éclairent le nouveau monde succèdent aux étoiles de l'ancien. Entre les deux phares, sur les eaux agitées de l'intelligence, flottent des vaisseaux et de simples feuilles tombées de l'arbre de la vie: les vaisseaux sont les sociétés humaines, les feuilles sont les hommes qui se sont détachés de la société de leurssemblables par une volonté corrompue. Ennemies de la lumière divine, elles voudraient ne pas s'éloigner du premier phare; mais les vents les emportent malgi'é elles , et alors , pour ne pas voir la lumière qu'elles redoutent, elles plongent au sein des flots où elles se disputent entre elles , et où il leur reste encore assez de clarté pour compter les gouttes d'eau. Les grands vaisseaux ne peuvent plonger ainsi dans l'abîme, ils y périraient, à cause de leur pesanteur; et c'est pourquoi, lorsqu'ils veulent fuir la lumière divine, tout ce qu'ils
sHiiraienl l'aiie à force d'art, c'est de s'enfoncer dans des rades écartées, derrière des rocs battus de la tempête, où ils aperçoivent toujours un reflet de la lumière sainte, mais affaibli et dénaturé par les ténèbres qui s'y mêlent.
En d'autres termes, et pour sortir de ces images, dont on pourrait accuser la justesse, le monde intellectuel est assis sur quatre autorités diverses, savoir : dans l'ordre fondamental ou logique, sur l'autorité de la nécessité; dans l'ordre physique, sur l'autorité des faits; dans l'ordre moral, sur Vautorité de la société; dans l'ordre philosophique et religieux, sur l'autorité de l'Eglise catholique. Et ces quatre autorités reposent elles-mêmes sur leur évidence, et se vérifient par l'union qu'elles engendrent dans les esprits. Car c'est d'elles que naît sur la terre toute union des esprits. L'autorité de la nécessité, dans l'ordre logique, engendre l'union des esprits, qu'on appelle sens commun; l'autorité des faits, dans l'ordre physique, engendre l'union des esprits, cju'on appelle la science; l'autorité de la société, dans l'ordre moral, engendre l'union des esprits, qu'on appelle Yhonnêtetc; l'autorité de l'Église catholique, dans l'ordre philosophique et religieux, engendreTunion des esprits, qu'on appelle la foi. Et ainsi la certitude se compose de trois éléments : l'évidence, l'autorité et l'union des esprits. L'évidence discerne l'autorité, et l'autorité produit l'union des esprits, qui vérifie à la fois l'autorité, d'où elle découle, et l'évidence, où s'appuie primitivement l'autorité. D'où il suit qu'on peut définir la certitude :
V Union dea ctipriU dans les divers ordres de la pensée, sous les lois de diverses antorilés légitimes et évidentes.
Descartes avait éljraiilé un moment, dans l'ordre logique, l'autorité, d'où découle la force des premiers principes (1). Aristote, au temps de son règne, avait ébranlé, dans l'ordre physique , l'autorité des faits , pour y substituer la sienne. Mais, sauf ces deux exceptions passagères , les docteurs chrétiens reconnurent toujours, comme source de l'union des esprits et de la certitude, les quatre autorités évidentes énoncées plus haut. Quant à la philosopliie, ils avaient constaté qu'elle était impuissante pour unir les intelligences, non pas qu'elle manquât de démonstrations évidentes, mais parce qu'elle manquait d'autorité, et qu'encore bien qu'elle n'en manquât pas, la volonté dépravée des hommes empêcherait, en ce cas, son effet naturel; d'où ils avaient conclu la nécessité d'un enseignement divin pour unir les intelligences dans l'ordre des devoirs et des choses invisibles , et plaçant là toute la défense du christianisme, la philosophie n'avait plus été qu'une préparaiion à la foi, et une confirmation de la foi.
Qu'a fait M. de la Mennais? Il a renversé de fond en comble cette antique organisation de la vérité, s'il est permis de parler ainsi. La certitude résultait de
Cl) « Nous douterons même de ces premiiTS prinoiiies, que nous avons réputés jusqu'à présent connus par eux-mêmes. » Descartes, Principes de ht Pln'lnsity.liie.)
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ti'ois éléments : révidence, rautorité et l'union des esprits. M. de la Mennais a d'abord nié les droits de l'évidence, et mis de vive force l'autorité en tête de la raison. Puis, à la place des cjuatre autorités différentes que nous avons vues correspondre aux divers ordres de la pensée , il en a substitué une seule , savoir, la raison générale, dont l'Eglise elle-même ne serait qu'une manifestation et un complément. Enfin, au lieu que l'union des esprits n'était un caractère de la certitude qu'autant qu'elle se référait à une autorité légitime et évidente , M. de la Mennais y a vu partout et toujours le signe exclusif de la vérité, et proclamant infaillible le genre humain, qui est la plus grande union visible des esprits, il a fondé toute la défense du christianisme sur cette infaillibilité. Il nous reste à apprécier l'utilité de cette conception.