CHAPITRE V
Platon, ce doux et mervoilleux étranger, fut introduit dans les écoles chrétiennes à peu près de la même manière que les Romains , vainqueurs du monde , avaient introduit dans leurs maisons les grammairiens et les artistes grecs. Car où les chrétiens auraient-ils pris une philosophie? Aucun autre nom ne leur avait été donné qui dût instruire et sauver les hommes que celui du Christ , aucune autre science que celle-ci : Bienheureux les pauvres de gré, parce que le royaume du ciel est à eux. Bienheureux les hommes doux, parce qu'ils posséderont la terre. Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés. Bienheureux ceux c[ui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés. Bieiihcureux les miséricordieux, parce cju'on leur fera miséricorde à euxmêmes. Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu (d).
'ï: Saint Mnttliiou. rhap. 5, veis. 2 ot suiv.
Les chrétiens pouvaient donc s'appliquer ces vers du poëte romain :
« D'autres feront respirer l'airain avec plus de molce lesse que toi , ils tireront la vie du marbre , ils te (( surpasseront en éloquence, ils décriront les lois des (( astres et du ciel; mais toi, Rome, n'oublie pas que « l'empire des peuples t'appaitient, quetu dois décider (( de la paix du monde, pardonner aux vaincus et vaince cre l'orgueil : ce seront là tes arts (1). »
A défaut d'une philosophie catholique, qui n'existait pas, qui ne pouvait pas exister, parce qu'il n'y a de catholique que ce qui sort de la tradition par le canal de l'Église, il fallait bien recourir aux étrangers, et cette nécessité même était heureuse : caria philosophie ne pouvant être, dans l'Église, qu'une préparation à la foi., une confirmation et une explication de la foi, il valait mieux s'appuyer au dehors qu'au dedans. L'autorité de Platon touchait un philosophe que l'autorité du Christ n'ébranlait pas encore.
Cependant il ne faudrait pas croire que la philosophie de Platon fût enseignée dans les écoles chrétiennes comme un corps complet de doctrines, ce Ce que j'apc( pelle la philosophie, dit Clément d'xVlexandrie, n'est ce pas celle des stoïciens, de Platon, d'Épicure, ou ce d'Aristote, mais le choix formé de ce que chacune te de ses sectes a pu dire de vrai , de favorable aux te mœurs, de conforme à la religion {2). » Néanmoins,
{]) Virgile, Enéide, liv. 6.
(-2) Clément d'Alexandrie, rite par M. de Ronald. Bprhprrhpfi /i/iilosophiques , cliap. 1.
dans cette sorte créclectisme, l'innuence dePlaton prévalait de beaucoup , à cause de sa distinction fondamentale du monde invisible, siège et source de la vérité, et du monde visible, simple reflet du premier; à cause de son éloquence, de la supériorité incontestable de sa gloire, et de l'action qu'il continuait à exercer sur un grand nombre d'esprits.
Il ne faudrait pas croire non plus que la philosophie, même dans l'ordre secondaire où on l'avait placée, fût à l'abri de reproches souvent amers. Comme Descartes est attaqué aujourd'hui, comme Aristote l'a été dans son temps, ainsi Platon le fut à l'époque de son règne.
c( Je plains de bonne foi Platon , disait saint Épi- « phane, d'être devenu le sel de toutes leshérésies(d). » Et saint Augustin , après avoir dit de ce philosophe, qu'il avait été l'homme lejjlus sage et le plus instruit de son temps , et qu'il avait parlé de telle manière qu'il rendait grand tout ce rpti sortait de sa bouche (2) , regretta, sur la fin de sa vie, de. l'avoir traité avec trop d'honneur (3); et déjà dans ses Confessions l'on trouve un passage peu favorable sur l'impression qu'il ressentit à la lecture des platoniciens, a II vous plut de me mon- « trer, Seigneur, que vous résistez aux superbes, mais « que vous donnez la grâce aux humbles , et combien « ce fut de votre part ime miséricorde infinie d'avoir (( enseigné aux hommes la voie de l'humilité, en perte mettant que votre Verbe se fît chair et habitât parmi
(1) Des Hérésies.
(2) Contre les académiciens , liv. 3, chap. M,
(3) Bét roda fions, liv. 1, ch.ip. 1.
« eux. Vous me procurâtes par un certain liomme enflé « d'orgueil quelques livres des platoniciens qui avaient « été traduits du grec en latin. Je les lus, et je vis qu'on « y cherchait à persuader par beaucoup de raisons , « quoique non dans les mêmes termes , qu'au com- «. mencement était le Verbe, que le Verbe était en « Dieu, et que le Verbe était Dieu ; qu'au commencées ment il était en Dieu, que tout a été fait par lui, et « que rien n'a été fait sans lui; que ce qui a été fait en (( lui est la vie, que la vie est la lumière des hommes, c( que la lumière luit dans les ténèbres, et que les ténè- « bres ne l'ont point comprise ; que Ykme de l'homme, « quoiqu'elle rende témoignage à la lumière, n'est pas « elle-même la lumière, mais que le Verbe est la vé- « ritable lumière qui éclaire tout homme venant en ce « monde ; qu'il était dans le monde, que le monde a été (( fait par lui, et que le monde ne l'a pas connu. J'y lus « ces choses, mais je n'y lus pas que le Verbe est venu «c chez les siens, et que les siens ne l'ont pas reçu, et « qu'il a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu c( à ceux qui l'ont reçu, et qui croient en son nom. J'y (( lus encore que le Verbe est Dieu, qu'il n'est pas né K de la chair, ni du sang, ni de la volonté de l'homme, oc ni de la volonté de la chair, mais de Dieu. Je n'y lus « pas que le Verbe se fût fait chair, et qu'il eût habité
« parmi nous Après cette lecture, qui m'avertis-
« sait, ô mon Dieu , de chercher la vérité incorporelle, « j'aperçus votre nature invisible présente à mon esprit « par toutes les choses que vous avez faites ; mais je « me sentis repoussé au fond des ténèbres de mon
« ùme par quelque chose qui ne me permettait pas « de vous contempler. J'étais certain que vous étiez , « et que vous étiez infini, n'habitant aucun espace « limité ou sans bornes ; j'étais certain que vous étiez *, vraiment, toujours le même, immuable, et que tout « venait de vous, par cela seul que quelque chose est; (( j'en étais certain , et cependant je ne pouvais entrer « en jouissance de vous. Je parlais comme un habile , « et, si je n'avais trouvé dans le Christ, notre Sauce veur, la route que vous avez tracée pour mener ù îc vous , j'aurais péri malgré mon habileté. Je voulais « paraître sage, j'étais plein de mon propre châtiment « en étant plein de moi-même; et je ne pleurais pas; « au contraire, j'étais vain de la science. Car il me « manquait le fondement de l'humihté, qui est le « Christ- Jésus, et il me manquait la charité, qui édifie « sur ce fondement. Était - ce dans les platoniciens K que je pouvais apprendre l'une et l'autre? Je crois, ((. Seigneur, que vous me fîtes tomber leurs livres c< dans les mains avant vos Écritures , afin que je (( gardasse le souvenir de l'impression qu'ils avaient c< produite en moi, et que plus tard, devenu doux « par -vos livres, guéri de mes blessures par votre « attouchement, je comprisse la différence qui existe « entre la présomption de l'esprit et la confession du « cœur, entre ceux qui voient où il faut aller sans « voir par quel chemin , et ce chemin lui-même do « notre heureuse patrie, que vous avez destinée, non (( pas seulement à être aperçue de loin, mais à être I' habitée. Si j'eusse d'abord été instruit par vos
(( saintes lettres , si vous m'aviez nourri dès ma jeu- « nesse dans leur familiarité, et qu'ensuite j'eusse c<: connu les livres des platoniciens , peut-être m'eus- (( sent-ils arraché du véritable fondement de votre (( amour, ou, s'ils ne l'eussent pas fait, peut-être c( aurais-je cru qu'on pouvait par ces livres parvenir à ft vous aimer (1). )i
Ce passage de saint Augustiu est digne d'attention , parce qu'il révèle d'une manière tout à fait naïve l'opération du christianisme dans les âmes , et qu'il montre comment la doctrine de ce grand homme sur l'impuissance de la philosophie avait avec sa propre expérience une intime liaison. Il ne craint pas de dire que les platoniciens avaient parlé comme saint Jean, dans l'ex-orde fameux de son Evangile, Au commencement était le Verhe, et le Verhe était en Die^t; il avoue qu'après les avoir lus, la nature invisible de Dieu fut présente à son esprit: et cependant il n'était pas changé , il ne louait pas , il n'aimait pas ce Dieu invisible et présent, il se sentait repoussé au fond des ténèbres de son âme par quelque chose qui ne lui permettait pas de le contempler. Il y a donc dans la volonté une puissance propre indépendante des lumières de l'esprit, et la merveille du christianisme n'est pas tant d'éclairer l'homme que de le toucher. Voilà pourquoi on a toujours entendu dans l'Église quelques voix protester contre la philosophie. A quoi bon philosopher? Est-ce la clarté qui manque à la
(1) Coii fessions, liv. 7, chap. 9 et 20.
vérité? Une partie dos anges ifa-t-elie pas péri dans les splendeurs du ciel? La philosophie est -elle plus claire que le christianisme ? L'avait-on relevée de son impuissance en lui assignant un rôle subalterne? L'avait -on purifiée du venin de l'orgueil, en la couvrant des habits de lin du sanctuaire? N'y était-elle pas une source de disputes, de subtilités, de questions oiseuses, et comme la imtriarcJie des lirrésies [1)'^ Ah! prêchons Jésus -Christ, et laissons la science à qui la science , le trouble à qui le trouble , la vanité à qui la vanité ! Cependant, malgré les plaintes de quelques-uns de ses docteurs , rp]glise ne repoussa pas la philosophie. Plus grande que ce proconsul qui avait peur de l'ombre de Marius assise sur les ruines de Carthage, elle ne chassa pas des ruines du monde les débris humiliés de la sagesse humaine ; elle respecta la raison de l'homme dans ses revers, et lui tendit au fond de l'abîme une main digne d'un éternel amour. Comme Dieu a donné aux hommes la liberté morale , au risque de les voir s'égarer, parce que de la liberté naît la vertu, TEglise leur a laissé la philosophie, au risque qu'ils en abusent, parce que la philosophie rend témoignage à la vérité par ses aveux , et à l'Église par son impuissance de convertir à la vérité.
(1) Tt'Vtullieu, De l'ùme, clup. 3.