CHAPITRE Vil
DESCjiRTtS.
Un jeune militaire de vingt-trois ans, arrêté en Allemagne dans un quartier d'hiver, et réfléchissant sur lui-même , jugea qu'il avait dans la tète beaucoup plus de mots que de choses^ et qu'on lui avait fait admettre , sur la foi des anciens , une foule de principes dont sa raison ne voyait pas clairement la vérité. Ne sachant lesquels abandonner, lesquels retenir, il résolut de les rejeter tous , et de recommencer de fond en comble l'éducation de son esprit. Il n'excepta de cette proscription universelle que la religion et les règles communes de la vie, défendues, au moins provisoirement, par leur nécessité. Ce dessein pris, et pour mieux détruire les fausses opinions dont il avait été imbu, ainsi que pour amasser les matériaux nécessaires à la reconstruction de son intelligence, il crut qu'il devait voir les hommes et lire dans le grand livre du monde. Il voyagea longtemps au milieu du tumulte des armes,
el ensuite seul; il rit la guerre, les cours, les mœurs des peuples, comme avaient fait autrefois des sages fameux; et, mûri autant par le spectacle des hommes et des événements que par les années , il songea qu'il était temps d'élever l'édifice de ses connaissances.
Sa première réflexion, en entreprenant ce grand ouvrage , fut qu'il ne devait introduire dans son entendement aucune idée qui laissât la plus légère prise au doute, afin de voir si, après avoir rejeté tout ce qu'il lui serait possible de rejeter, il ne resterait pas dans sa conviction quelque chose de ferme et d'inébranlable. Ainsi rejeta ~t- il l'existence des corps: car qu'est-ce que les corps? Ne sont- ils pas l'eflet de l'illusion? N'éprouve-t-on pas dans les rêves, à l'égard d'objets qui n'existent pas, les mêmes sensations qu'on éprouve à l'égard des objets que l'on croit exister? Il trouva de même quelque raison de douter des notions les plus simples de la géométrie, des principes réputés connus par leur seul énoncé. Mais, quand il eut exclu de sa croyance la nature extérieure, la géométrie, les principes généraux de la raison, c'est-à-dire tout ce qui était hors de lui et en lui, ce semble, il observa qu'il restait encore quelque chose , savoir, son doute luimême , et il se dit : Ce doute , à tout le moins il existe , car, au lieu que le doute exclut la certitude des objets auxquels il s'attache , il affirme sa propre existence ; et chaque fois que l'on fait effort pour concevoir que ce doute lui-même est peut-être une illusion, on se sent dans l'impossibilité d'y consentir. Or douter, c'est penser; et, comme le néant ne pense pas, puisqu'il
n'est rien , voici nécessairement une vérité : Je pense, donc- je s^ùs. Et, si l'esprit cherche pourquoi il adhère invinciblement à cette proposition, il n'en trouvera pas d'autres motifs, sinon que cette proposition est d'une parfaite évidence. Toutes les fois que l'esprit verra une pensée avec autant de clarté que celle-ci : Je pense, donc je suis, il sera en droit d'affirmer de cette pensée qu'elle est vraie. Appuyé sur ce principe, qui, en forçant l'homme de nier sa propre existence, lorsqu'il veut nier une proposition évidente , enchaînait en quelque sorte l'égoïsme à la vérité, Descartes s'éleva d'un seul bond jusqu'à l'Être nécessaire, infini, partit , dont l'existence lui parut aussi claire que la sienne propre. De Dieu, il redescendit aux corps et au:: premiers principes de l'entendement, et il en connut la vérité , sur ce fondement que Dieu n'avait pu tromper les hommes en leur donnant des sens et des principes menteurs. Ainsi, l'àme. Dieu et les corps, voilà dans quel ordre d'évidence et de certitude l'univers se révélait à ce jeune gentilhomme qui avait osé philosopher sans Arislote, et qui lui préparait en quelques pages un linceul si différent de celui où Platon s'était noblement couché dans toute sa gloire. Platon élait tombé avec l'empire romain sous les coups des barbares, parce que la lumière seule du christianisme devait flotter audessus des ténèbres fécondes qui préparaient la civilisation chrétienne, comme l'esprit de Dieu avait été porté sur les eaux primitives du chaos : Aristote tiré d'un long oubli par les Arabes , mis sur le trône par les théologiens du moyen âge, tomba du faite de la
puissance dans nu mépris qu'il ne méritait pas, quoique sa fortune eût été plus grande que lui.
Néanmoins le triomphe de Descartes fut vivement contesté, et même il ne triompha d'une manière durable qu'en un seul point, le renversement de l'autorité philosophique d'Aristote. Hors de l'Église, il fut bientôt remplacé par Locke et Condillac , si différents de lui. Dans l'Eglise, Bossuet, Fénelon, Malebranche, l'école de Port -Royal, les plus grands hommes du x\w siècle, furent, il est vrai, cartésiens, mais chacun à leur façon; et enfin le doute méthodique, en quoi consistait le tour particulier de la philosophie de Descartes, comm.e nous le montrerons, est abandonné depuis longtemps par les écoles chrétiennes , de l'aveu du Père Ventura, dans sa Méthode de philosojoher (1). Dès 1743, Fiome avait mis à l'index la Méthode et les Méditations du philosophe réformateur; et l'Église, en effet , ne pouvait admettre que , pour parvenir à la connaissance de la vérité , il fallût une fois en sa vie douter de tous les principes qu'on avait reçus par tradition , même des premiers principes qui sont le fondement de la raison humaine, et auxquels Aristote, quoiqu'il fit tout venir des sens, avait rendu témoignage dans ces paroles remarquables : « Il n'est aucune doctrine, « aucune discipline de l'esprit, qui ne découle d'une « connaissance antérieure à elle. Il suffît de les consi- « dérer toutes pour le voir avec évidence : les sciences « mathématiques et les divers arts ne s'établissent pas
(1) Dissertation préliminaire, p. 67.
« aulroiuoiit. Il en est de mèiue du raisoiiiienienl en « général , soit qu'on raisonne par syllogisme ou par (( induction; dans l'un et l'autre cas, on part de prin- « cipes antérieurs , avec cette différence que , dans le c( syllogisme , les principes sortent comme du sein de « l'intelligence elle-même , tandis que dans l'induction i< on remonte à l'universel qui est inconnu , par les {< choses particulières qui sont manifestes (1). »
I .e doute général de Descartes n'était qu'une réaction conti'e l'autorité d'Aristote, l'acte d'indépendance d'un enfant pour qui le pouvoir paternel a été une tyrannie, et qui, fatigué du joug, veut se faire de la nature et de la société une vaste solitude où il respire à l'aise , et où il n'y aura d'autre royaume que le sien. Descartes en avait senti lui-même les dangers, et il avait déclaré que cette voie ne convenait qu'à un petit nombre d'esprits supérieurs (2). Mais il ne convient à personne de
(1) Ai'istote, Anabjllqaes postérieures j liv. 1, ohap. 1.
(2) La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reeues auparavant en sa créance, n'est pas un exemple ([ue chacun doive suivre; et le monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits , auxquels il ne convient aucunement : à savoir : ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils ue sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées ; d'où vient que s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des [irincipes qu'ils ont reçus, et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir le sentier qu'il faut prendre pour aller plus dioil, et demeureraient égarés toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de modestie pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent
rejeter la base immuable de rintelligence , les axiomes qui sont le point de départ nécessaire du raisonnement; il ne convient à personne de bannir sa raison de la société des êtres raisonnables, de repousser tout ce qui nous vient de Dieu par les hommes, et d'aspirer à la vérité sans autre point d'appui que soi-même.
Il est vrai que les derniers défenseurs du doute méthodique nient ces conséquences , et bornent le doute méthodique à un simple refus de l'esprit d'adhérer à aucuneproposition qui ne soit connue par elle-même, ou liée clairement aux ^irerniers principes {ï). Mais ce n'était point là le doute de Descartes , et c'est anéantir sa conception originale et sublime, après tout, que de la réduire à cela. Descartes avait poussé le scepticisme jusqu'à son dernier terme , avec une foi généreuse dans la raison de l'homme , sûr d'avance qu'il resterait en lui c[uelque chose d'inébranlable; mais il voulait voir quoi. Il ne resta que le doute, et là, dans cet abîme qu'il s'était volontairement creusé, et que d'autres hommes avaient creusé avant lui autour d'eux, il ne désespéra pas comme eux du salut de la raison. 11 fit du doute même son marchepied; il saisit dans ses
bien plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autees, qu'en chercher eux-mêmes de meilleures. » ( Descartes ^ Mët/iode^ deuxième partie. )
(1) C'est ce qu'on peut voir d?Jis la Philosophie de Lyon. communément enseignée dans les séminaires de France ; le doute méthodique , sur quoi Descartes avait fondé toute sa philosophie, y occupe une place inaperçue, où il ne sert à rien et où il ne nuit à rien.
(Mitrailles palpitantes la pensée, la vie, l'àme, la certitude,'Dieu, et, sortant du tombeau comme un géant, il arracha à l'Europe étonnée un cri d'admiration, que les plus grands hommes répétèrent à l'envi. Voilà, voilà Descartes, et, si son œuvre a péri sous ce rapport, ce n'est pas que le génie ait manqué à cette œuvre, c'est (pie la vérité ne doit pas être cherchée par des tours de force, c'est que Dieu n'a pas fait du doute , mais de la foi, le chemin naturel de la vérité.
Je dis que l'œuvre de Descartes a péri, en grande partie , avec le doute méthodique , bien avant les attaques de M. de la Mennais ; car, une fois le doute méthodique n)is de côté, que suhsiste-t- il de la philosophie générale de Descartes'? Il subsiste, dira-t-on, l'évidence, qu'il a érigée en caractère distinctif de la vérité. Mais Descartes n'a fait en cela que rappeler la philosophie à ce qu'elle a toujours été, une atTaire de raisonnement, et par conséquent une affaire d'évidence, puisqu'on ne raisonne pas pour obscurcir les choses, mais pour les éclairer, pour répandre la lumière du connu sur l'inconnu. (.( La raison humaine, a dit M. de Donald, ne « peut céder qu'à l'autorité de l'évidence, ou à Vé~ (( vidence de l' autorité (1). » Ce jeu de mots exprime parfaitement la nature de la philosophie et celle de la religion, la différence du raisonnement et de la foi. Dans la philosophie, qui procède par voie de raisonnement, il n'y a d'autre raison de soumettre sa raison que l'autorité de l'évidence. C'est pourquoi Descartes
(1) Rf'diP.iches philoiophirjues, cliap. 1.
n'est pas plus coupable qu'aucun autre philosophe d'avoir fait de l'évidence, en philosophie, le caractère distinclif du vrai; et cette remarque est importante, parce qu'on a voulu persuader que les écoles chrétiennes , en reconnaissant les droits de l'évidence, substituée par Descartes à l'autorité particulière d'Aristote, avaient introduit dans l'enseignement un principe nouveau et fatal. Cela n'est pas exact : même au temps du règne d'Aristote , l'évidence était admise comme la force et la fin de tout raisonnement, comme la dernière raison des choses. Saint Thomas va nous en donner une illustre preuve , en même temps qu'il confirmera du poids de son autorité ce que nous avons dit sur l'usage de la philosophie dans l'Église. Écoutons ce grand homme.